‹ Pourquoi je reste à la campagne (volume 2)Chapitre 4 sur 10 · LUCILE · texte numérisé non relu

LUCILE

L8TEKPLB DB BAAL. ^1

Deux autres années s'écoulèrent ainsi ; deux années pendant

G[aelles ÀQselme échangea contre les obscurs travaux d'un no*at de petite ville les luttes littéraires qu'il avait rêvées. Ce tips si long amena peu d'incidents notables dans les situations pectives. Les lettres de Lucile se succédaient à des interflles réguliers, exprimant la même résignation, la même tenkesse et les mêmes craintes. Monsieur Servais n'écrivait plus. kalement, sa fortune restaurée paraissait suivre la gamme Icendante que Nathalie lui avait prédite. Le bel appartement t la rue du Bac était quitté pour un hôtel aux Champs-Elysées, thelé par lui à beaux deniers comptants. Le nombre de ses «nestlques avait triplé: chevaux, voitures, ameublement, m de maison, tout était à l'unisson, et l'on commençait à irler de ses dîner«. Par une progression contraire, Julien, après les rares renseignements que Lucile avait pu recueillir, îmblait s'enfoncer de plus en plus dans le gouffire. Attaché un loment à la rédaction' d'un journal socialiste, il avait été conédié comme trop dangereux ; plus tard, impliqué dans un rocès politique, puis relâché faute de preuves, il était rentré ians ces bas-fonds parisiens, dont la profondeur épouvante, et ^ les révolutions jettent leur rebut : ce n'était plus même un mlutionnaire, c'était un vagabond, un ow^toto, peut-être quelpie chose de pire.

Consterné de ces tristes détails, voyant avec une douleur norhe ces mois monotones s'enfuir sans rapprocher le terme le sa longue attente, Anselme se consolait parfois en revenant ^ son grand ouvrage, qu'il retouchait, corrigeait, augmentait, à Desure que les événements de cette époque troublée lui envoyaient dans ses montagnes leurs échos, leurs leçons et leurs présages. Dans le courant de l'année 1851, il traita par écrit avec un éditeur de Paris, alléché par le titre, le sujet et les préfets succès d'Anselme. Il envoyait la copie , recevait les épreuves, et bientôt ils convinrent que les Révisions littéraires

paraîtraient dans l'hiver de 1852. Quels que fussent les liens qui retenaient Anselme à X...., il pensait qu'il lui serait facile de s'échapper pour trois mois, et que ces trois mois lui suffiraient pour lancer le livre, le voir réussir, s'en faire un nouveau titre auprès de monsieur Servais, décider Lucile, emporter d'assaut consentement et mariage, et revenir ensuite dans son pays avec sa réputation affermie et son bonheur assuré. . Hélas I il ne devait pas tarder à se trouver plus libre qu'il ne le croyait. La santé de son père allait toujours en déclinant, et ce n'était plus qu'à force de soins et de tendresse que ses enfants étaient parvenus à empêcher de s'éteindre cette pauvre lampe où l'huile manquait. En octobre 1851 , monsieur Maynard tomba dans une sorte de langueur d'où il ne se releva plus. Après avoir traîné pendant quelques jours, il mourut ou plutôt il s'endormit sans souffrance, une main dans celle de sa fille Henriette ; ses yeux, avant de se fermer pour jamais, semblèrent remercier Anselme, debout au chevet de son lit. Après les premiers instants donnés à la douleur, il fallut songer aux affaires, ces cruelles compagnes du deuil chez les pauvres gens. Il y avait encore quelques dettes dont Anselme et Henriette réglèrent le payement avec une scrupuleuse loyauté. On vendit l'étude, et l'argent qu'on en retira servit à satisfaire les créanciers. Après que tout fut payé, il resta une dizaine de mille francs qu'Anselme abandonna à ses sœurs. Une vieille tante, fixée à Bérelles, sur les hauteurs les plus escarpées de la Haute- Loire, offrit de se charger de ses trois nièces, moyennant ce petit capital qui, dans ce pays pauvre et reculé, devait strictement suffire à leur entretien. Il n'y avait pas à hésiter. Les trois orphelines ne pouvaient' plus rester à X... à moins qu'Anselme ne demeurât auprès d'elles, et comment vivre quatre, sans étal, sans appui, dans une ville où leur détresse serait l'objet d'une insultante pitié ? Henriette d'ailleurs avait reçu toutes les confidences de son frère ; elle savait que ses espérances de célébrité et de bonheur ne pouvaient se réaliser qu'à Paris ; et une fois que leur père n'était plus là pour rendre sa présence nécessaire, il lui eût semblé cruel et même déraisonnable qu'Anselme prolongeât son sacrifice. La jeunesse , même dans les situations les plus douloureuses, a çà et là des songes de bon-

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heur et de rayonnantes échappées. Souvent, dans les causeries expansives d'Anselme et d'Henriette, lorsque monsieur Maynard était endormi au coin de l'âtre, et que les deux petites sœurs s'étaient retirées dans leur chambre, il avait été question de Lucile et de son amour^ du beau moment où les articles d'Anselme faisaient la fortune de V Initiateur, de son manuscrit des Rémsions littéraires, de l'espoir nouveau qu'il y attachait. ÂTec cette confiance qu'on ne perd jamais tout entière avant trente ans, il montrait à Henriette, dans un avenir prochain, son livre publié et applaudi, les éditeurs et les journaux se dlspotant sa prose, un commencement de fortune s'unissant pour lui à un commencement de gloire, monsieur Servais, ébloui par son succès, réparant son inexplicable négligence envers l'homme dont il avait encouragé les premiers efforts ; Lucile hii accordant sa main, et lui-même alors revenant chercher ses «BUTS, non plus pour partager tristement leur misère, mais pour les présenter à sa femme et les associer à sa nouvelle destinée. Henriette souriait à ce rêve sans trop y croire ; mais il suffisait qu'il fût réalisable pour qu'elle comprît à quel point il importait à Anselme de retourner à Paris.

On se sépara donc. Les trois sœurs partirent pour Bérelles ; Anselme les accompagna jusqu'à la moitié de la route. Puis, après bien des larmes répandues et bien des promesses échangées, il les quitta pour revenir à X... faire. ses préparatifs. Il y troQva une lettre de Lucile, plus volumineuse que les autres. Voici ce qu'elle lui écrivait :

« Paris, 28 janvier 1S52.

> Aujourd'hui que je ne crains plus de vous arracher à un devoir que vous avez courageusement rempli jusqu'au bout, il faut bien que je vous dise tout ce qui se passe ici, t'^ut ce qui m'effraie, tout ce qui me désole. Anselme, j'ai besoin de vous ^oir, non pas, hélas 1 pour faire succéder à votre longue attente un peu d'espérance et de joie, mais pour pleurer avec vous et ptobablement pour vous dire adieu.

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» Je voua ai parlé souvent, dans mes leUres* de la froideur de mon oncle vis-à-vis de moi, de son embarras dès que nou» nous trouvions seuls ensemble, de son brusque empressement à détourner la conversation quand il m'arrivait de lui parler dç vous. Ces inquiétants indices avaient tellement augmenté dans ces derniers temps que, si je n'avais pas cru, en condcience, devoir rester auprès de lui tant qu'il ne me chassait pas, j'aurais quitta sa maison* L'autre soir, nous étions en tête-à-tête au coin du feu, après le dîner. Mon oncle sort d'ordinaire immédiatement après le café. Ce jour-là il resta quelques minutes de plus, et je devinai, à son air plus embarrassé que de coutume, qu'il avait quelque oonfidenoe ou quelque question à me faire. Ëmue moi-même et effrayée d'avance, je ne disais pas un mot qui pût le mettre sur la voie, et mon silence paraissait tout à la fois l'intimider et lïrriter. A la fin, il rompit la glace, et me dit d'une voix qu'il s'efforçait d'affermir :

» — Lucile, vous êtes si taciturne et si peu curieuse, que je yous parle rarement de mes affaires; mais enfin vous ne devez pas ignorer plus longtemps le nouvel essor qu'a pris ma fortune. Tous les désastres de la maudite année 1846 sont amplement réparés : ce joli hôtel que nous habitons est à moi ; j'ai donné ordre que l'on rachetât autour de mon château des Géranies de quoi former un beau paro et un beau domaine. L'usine est en pleine activité et rapporte de gros bénéfices ; ma part d'actionnaire à Vlnitiateur a été, cette année, de soixante mille francs ; j'ai, dans le voisinage, des terrains dont le prix doit doubler; enfin, prévoyant le coup d'État, j'avais joué à la hausse, et j'ai encore gagné une somme assez ronde sur toutes mes valeurs industrielles. Bref, ma chère Lucile, je suis riche, très-riche. .

» — Mon oncle, si cette richesse vous rend heureux, je m'en réjouis sincèrement, lui ai-je répondu.

» — Heureux! non i je ne le suis pas, je ne puis pas l'être, tant que je suis seul, sans affection et sans famille... mais cet isolement peut finir... Lucile, que diriez- vous si je me remariais?...

» — Je dirais, mon onde, qu'en cela comme en tout, vous êtes le maître, ai-je répliqué froidement.

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1 Son embarras eroissafk à vue d'œil ; il semblait craindre de préciser davantage l'avea qu'il avait à me faire, et, en même temps, s'irriter contre moi et contre lui-même, de cette espèce de contrainte. A la fin, il prit son parti, et me dit avec une brusquerie qui déguisait mal son émotion :

i--Mai8 si j'avais fait un choix? si j'épousais, par exemple, une jeune personne spirituelle , distinguée , belle , vertueuse , qu» vous connaissez un peu déjà... Mademoiselle Nathalie Duvivier?... .

» — Oh ! alors, je ne dirais rien ; mais le jour où elle entrerait ici, j'en sortirais.

» — Ah I voilà bien vos préventions, votre rigorisme absurde I s'est-il écrié avec emportement. Parce que mademoiselle Duvivier a écrit des romans, parce qu'elle mène une vie indépendante I Elle n'en a que plus de mérite à rester sage...

» — Non, mon oncle, ce n'est pas pour cela, vous le [savez bien, ai-je repris en le regardant fixement.

» n a pâli ; c'était de colère. Puis, essayant de se modérer :

» —J'ignore ce que vous voulez dire, mais j'avais le droit d'attendre de ma nièce plus de soumission à mes désirs, plus de déférence pour mes sentiments, plus de sympathie pour Mon bonheur... Je vous croyais... je vous avais connue plus douce, plus obéissante...

» — Oui, mon oncle, tant qu'il ne s'agira pas d'une insulte à la mémoire d'Ernestine I

» A ces mots, sa colère a éclaté :

» — Ah 1 c'est donc cela ! c'est vous qui osez me rappeler ce souvenir! moi qui avais la bonté d'oublier!... moi qui, depuis tant d'armées vous ai traitée comme ma fille 1... mais, vous l'avez dit, je suis le maître, et j'entends ne me laisser dominer par personne... Si vous êtes raisonnable, si vous témoignez à ^ femme que j'ai choisie un peu de bienveillance et d'amitié, *i vous voulez rester avec nous et devenir la sœur de Nathalie... ^b bien! je ferai quelque chose pour vous... pour votre Anselme, qui, si nous l'avions laissé dire, eût fini par nous noyer ^us dans un bénitier!... nous vivrons ensemble, comme par le passé... Voilà mes offres et mes conditions... je vous engage à les méditer...

j> — Jamais ! jamais 1 ai-je murmuré, pendant qu'il sortait.

» Les deux jours suivants, il n'en a plus été question entre nous. Le surlendemain, — c'était hier, — mon oncle a disparu, après le déjeuner, d'un air mystérieux et troublé qui semblait annoncer quelque nouvel incident ; ^n effet, une heure après, on a frappé doucement à ma porte : c'était elle, c'était cette femme... Nathalie 1

» Je me suis levée, et il paraît que je suis devenue horriblement pâle; car elle-même, malgré sa hardiesse, a tressailli en me regardant. Je ne lui ai offert ni fauteuil , ni chaise ,~ et j'ai attendu, debout et en silence, qu'elle me parlât la première.

» 0 mon ami, qu'elle était charmante 1 Ces femmes-là peuvent donc tout feindre, même la douceur et l'innocence ! Comment mon oncle pourrait-il résister à des séductions pareilles, lorsque moi, Lucile, j'ai eu besoin de réveiller tous mes souvenirs pour ne pas me sentir désarmée ? Sa mise était gracieuse et simple comme celle d'une jeune personne du faubourg Saint- Germain ; ses yeux à demi baissés avaient, en se relevant, une expression caressante dont rien ne saurait rendre la câlinerie : soit pour mieux jouer son rôle, soit que mon émotion eût été réellement communicative, elle paraissait presque intimidée.

» — Mademoiselle, m'a-t-elle dit d'une voix mal assurée, je n'aurais jamais osé venir vous voir; la démarche que je fais en ce moment m'a été dictée par votre oncle ; il désire que vous me connaissiez mieux. Vous n'ignorez pas ses projets; dans un mois je serai sa femme... Il serait bien heureux si sa nièce devenait ma meilleure amie...

» — Mademoiselle , mon oncle connaît ma détermination ; je n'en changerai pas, et je vous aurais su' gré de nous épargner une démarche pénible à toutes deux.

» Un éclair, une sorte de reflet fauve et aigu qui m*a fait songer aux tigres et aux panthères , a tout à coup passé dans son regard. Mais elle s'est remise à l'instant, et m'a dit avec un frais sourire :

» — Écoutez , vous êtes une enfant ; je vous vois prête à sacrifier à des rancunes absurdes, à des préventions injustes, à des souvenirs déplorables , non pas mon avenir, mais le vôtre... A Fheure où je vous parie, monsieur Servais a dix millions ; il en

aura vingt dans trois ans ; avec une fortune aussi colossale et ses attens^nces auprès de tous les rois de la finance, rien ne lui est plus facile que d'assurer le sort d'Anselme... Vous épouserez celui que vous aimez... Vous serez riche, heureuse... et pour tout cela, que vous demande-t-on ? d'assister à notre mariage, d'y représenter la famille de monsieur Servais et de demeurer avec nous...

» — C'est impossible I je ne le veux pas , je ne le peux pas I Emestine est entre nous 1

* Ce nom l'a fait bondir ; son regard, si doux tout à l'heure, s'est dardé sur moi comme s'il avait voulu me transpercer ; un ton mat, sinistre comme une lueur d'orage, illuminait son front et ses joues : elle s'était redressée comme le serpent sur lequel on marche ; elle en avait la venimeuse et mystérieuse beauté. Moi qui suis un peu peintre, je dois avouer qu'elle était superbe ainsi.

» — Ah I vous ne voulez pas I vous ne pouvez pas ! s'est-elle écriée d'une voix frémissante. Eh 1 bien ! nous nous passerons devrons. Votre oncle ne vous doit rien... c'est par bontés qu'il vous a recueillie... c'est par bonté qu'il voulait vous garder... Anselme et vous, vous serez rejetés dans la misère et dans le néant!...

» — J'accepte pour lui et pour moi I ai -je répondu avec une fermeté que*Dieu seul pouvait m'inspirer... Mais enfin, mademoiselle, puisque mon oncle est si bien décidé , puisque vous êtes la plus forte, pourquoi donc attacher tant de prix à ma présence à votre mariage, à ma présence dans celte maison?... C'est me faire un honneur que mes sentiments pour vous n'ont pas mérité...

» — C'est que les homm0S sont des imbéciles l a-t-elle repris avec un surcroît de colère... ils veulent suivre leur fantaisie, satisfaire leurs désirs, et, en même temps, avoir l'approbation du monde I Et le monde, à son tour, est un composé de niais qui se payent de conventions et de mensonges... Vous êtes pieuse; on cite vos vertus... on sait vos fidélités sentimentales à la mémoire de feue madame Servais , et votre oncle pensait que, si vous approuviez son mariage, si vous restiez avec uous...

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» — Je serais votre passeport I ai-je interrompu ayee ose certaine ironie.

» «~ Oh ! je n'en ai pas besoin 1 a dit Nathalie en se reprenant brusquement : mon meilleur passeport, c'est Tamour de votre oncle. .. mais du moins il a voulu que les torts vinssent de vous... Maintenant le doute est impossible , et nous voilà bien à notre aise...

» — Oui, mademoiselle, soyez tranquille : le jour où vous entrerez ici, je n'y serai plus.

» Elle est sortie en affectant un grand ealme et après m'avoir fait une révérence ; mais savez-vous quelles sont les dernières paroles que j'ai entendu murmurer par cette étrange créature, pendant qu'elle fermait la porte? Celles-ci :

> — La vertu n'est donc pas un mot?

» Les aventures de ma journée n'étaient pas finies : à cinq heures du soir, je revenais de mon atelier, accompagnée de m* fidèle Nanette, et je traversais les Champs-Elysées; à la fin de janvier, et avec un temps brumeux, vous pensez si l'on y voyait clair i Je hâtais le pas, lorsque, derrière un gros arbre, j'ai tû se dresser devant moi, comme un spectre, un homme de mauvaise mine, qui paraissait presque en haillons. Effrayée, j'alltà crier au secours : il m'a imposé silence d'une voix que j'ai reconnue à l'instant : c'était Julien.** Oh 1 mon ami 1 dans quel horrible état 1

» — Lucile, m'a-t-il dit, dans la dégradation où je suis tombét il ne me reste qu'un sentiment, un souvenir d'autrefois : mon amitié pour Anselme et pour vous... Oui , si déchu que je sois» je vous aime encore... à ma manière.. Je sais le malheur qui vous menace : monsieur Servais va épouser cette exécrable Nathalie... Elle l'a fasciné, et je n'en suis pas surpris... Mais ce qui domine chez votre oncle, c'est la vanité. Nathalie Ta surtout séduit en le flattant; si on lui prouvait qu'elle le trompe, peutêtre, dans un premier moment de colère, romprait-il 9X^ eUe....

» — Que voulez-vous dire?

» — Écoutez ! a-t-il continué rapidement en mesurant wb pas au mien : l'autre soir, vers six heures, je me promenais sur le trottoir du boulevard du Temple, devant la porte de Bon-

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valet... Je ràeoiiAîs mes poches qui sonnaient le ereut comme mon estomac, et je flairais le parfum des fourneaux... Voici qa'tm petit coupé, venant du boulevard, tourne Tangle de û rue du Temple et s'arrête à dix pas de là ; machinalement je regarde, et, malgré voile et cache-nez, je crois reconnaître', & la clarté du gaz et des lanternes, qui? Nathalie avec un beau jeune homme, un abominable aristo dontje n'oublierai jamais U ifure... car je l'ai vu, dans un moment où... enfin, sufiit 1 J'ai su son nom ; il s'appelle le marquis Gustave de Nareins, et il faut que je sois devenu un bien grand lâche pour ne pas lui avoir plaBté mon couteau dans la poitrine... Bahl on m'a cassé lé grand ressort, je ne suis plus niême capable d'un crime !... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... je les al vus se glisser, d'un pas leste, le long des maisons, et ils ont disparu dans le petit escalier du restaurateur... J'ai eu la patience de les attendre... ils sont sortis, à pied, bras dessus bras dessous, vers huit heures, et se sont dirigés vers le théâtre de la Porte-Saint-Martin... ^J'ai profité de la foule amassée devant le contrôle pour me faufiler tout près d'eux, et là j'ai très-bien reconnu Gustave et Nathalie... J'ai pris une contremarque de parterre, et je les ai aperçus, en tête-à-tête, dans une baignoire. Gustave avait l'air amoureux fou; Nathalie regardait en dessous de temps en temps, avec une expression d'inquiétude, craignant sans doute d'être vue... Après le spectacle, je les ai poursuivis encore... Ils sont tootttés dans un fiacre..., et fouette cocher !.i.

»— Mais, monsieur, â quoi cette découverte peut-elle nous conduire? ai-je balbutié, honteuse d'entendre de pareils détails.

* — A ceci, m'a-t-il répliqué avec un Hcanement cynique : je w vous étonnerai pas beaucoup, si je vous dis que j'ai de mauvaises connaissances... très-mauvaises 1 Je suis lié avec des gens capables — si Gustave a des lettres de Nathalie,— -de les lui voler, — s'il a des rendez-vous, de les surprendre, — en un mot, à% fournir à ce gros paon de Servais assez de documents et de fïfeuves pour qu'il ne puisse douter de la trahison de cette feame... Le voulez-vous?

» — Une délation 1 un voU de l'espionnage! ai-je répondu at«c horreur; — et je me suis enfuie..; Ce malheure^c me fai- ^it peur.

» — Toujours la même! aussi niaise qu'Anselme! s'est-il écrié, tandis que je m'éloignais précipitamment.

» Maintenant, mon ami, vous savez tout, du moins tout ce que je sais. Rien ne vous retient plus là-bas... Revenez!... Il faut que je vous voie... Hélas ! j'avais espéré vous rappeler avec d'autres pensées dans le cœur, d'autres |>romesses sous ma plume... Ce. n'était pas écrit au ciel!... J'ai trop aimé Ernestine I... Dieu n'a pas voulu que son lit de mort pût me léguer un bonheur... Mais vous, Anselme, méritiez-vous de si cruelles épreuves? Oh l pardon I pardon ! je veux me soumettre, et voilà que je murmure 1 Prions Dieu : il nous donnera la résignation et la force. A bientôt ! Je n'ose plus vous dire que je vous aime: il y a dans ce mot, même quand on l'écrit en pleurant, trop d'espérances , trop de joies, et bientôt peut-être il faudra me détacher de toutes les joies , de toutes les espérances de ce monde! »

Huit jours après, il se passait, dans le petit logement de la rue de Yaugirard, que Nathalie allait échanger contre le bel hôtel des Champs-Elysées, une scène que la vanité de monsieur Servais n'avait certainement pas prévue. Gustave de Nareins, prêt à partir pour un long voyage, venait faire à Nathalie ses adieux et lui rapporter ses lettres.

Ainsi qu'il arrive souvent à ceux qui se croient invulnérables, elle avait été, auprès de Gustave, dupe de ses propres calculs. Au moment où le hasard l'avait jeté sur son chemin, elle venait de comprendre» pour la première fois, le jeu et le pouvoir de ces forces sociales qu'elle avait d'abord poursuivies d'une haine aveugle et juvénile. Son éducation s'était faite peu à peu, aa contact des événements de cette époque bizarre. Mais son ambition, en se déplaçant, ne changeait rien ni à la sécheresse de

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80tt cœur, ni à la perversité de sou esprit, ni à l'impatience fiévreuse que lui causait sa pauvreté. Belle, intelligente, se sentant capable de briller au premier rang des riches et des heureux, elle voulait arriver au but, n(jn plus sur les ruines d'une société plus vivace et plus résistante qu'elle ne l'avait cru , mais simplement par sa beauté, sa supériorité d'intelligence, et ce mépris pour les hommes, qui est un moyen de les dominer. Sa rencontre avec Gustave de Nareins l'avait surprise inopinément au milieu de cette crise, et, sans rien déranger à ses plans, sans ouvrir les sources taries de son cœur, l'avait fait douter un instant dé cette insensibilité qu'elle regardait comme son arme la plus forte. Alors, pour réagir contre sa faiblesse, pour s'en punir, et aussi pour donner à son avenir ces chances aléatoires qui plaisaient à son imagination vive, Nathalie avait fait une première tentative de rapprochement avec monsieur Servais. Cette démarche, sous son air d'affectueux désintéressement, ne manquait pas d'habileté ; elle prenait date auprès du millionnaire ruiné , et , plus tard , s'il se relevait , si les pressentiments de Nathalie ne l'abusaient pas, elle ne permettait pas de suspecter la franchise d'une affection qui n'avait pas attendu, pour se montrer, un nouveau sourire de la fortune. Cette fois» c'était trop tôt, et l'adroite créature y avait bien compté : encore trop près de ses malheurs , trop irrité contre toutes les influences auxpelles il les attribuait, monsieur Servais, un peu par rancune, beaucoup par vergogne, ne s'était pas rendu à cette première invitation. Pendant ce temps, nous l'avons vu, Gustave de Nareins , furieux que Nathalie lui eût échappé, d'autant plus amoureux que son doux rêve avait été plus brusquement interrompu, d'autant plus décidé à la revoir qu'elle le lui défendait de façon à redoubler son envie de lui désobéir, avait laissé là ses sages projets de réforme et d'économique retraite à la campagne. Il était revenu à Paris en toute hâte, et peu de jours après le retour de Nathalie, il frappait à sa porte. La porte ne s'était pas ouverte sans résistance. Il y avait eu des difiScultés, des conditions, des capitulations, des protocoles. Enfin, on s'était laissé fléchir, et Nathalie avait consenti à recevoir monsieur de Nareins, d'abord à d'assez rares intervalles, puis un peu plus souvent.

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Dès lors, une id^e diabolique avait surgi dans eetle téta dont l'ambition ressemblait un peu à l'avidité du joueur. Sure de Tamour de Gustave, non moins certaine de reconquérir tôt oa tard son empire sur monsieur Servais, elle avait vu là une par* tie à jouer, et chargé la fortune d'en régler le dénoûment. Devenir marquise, c'était beau pour la fille d'un pauvre arttsU), entrée dans le monde du côté de la Bohême; mais Gustave avait dévoré presque tout son patrimoine , et qu'était-ce, dans nofre siècle, que la noblesse sans argent? monsieur Servais se croyait ruiné ; mais cette ruine pouvait n'être que passagère I Nathalie combinait toutes ces probabilités avec un sang-froid que b^ des joueurs lui auraient envié, et elle ajoutait in petto, comme dernier trait d'habileté , que , si monsieur Servais redevenait riche, s'il retombait sous le charme, elle n'avait pas de meilleur moyen de le décider au mariage qu'en le rendant jaloux du beau marquis Gustave de Nareins.

L'événement avait justifié ses prévisions : sans jamais se compromettre vis-à-vis de monsieur Servais, sans donner à sa jalousie un motif assez évident pour froisser sa vanité et amener une rupture, elle était parvenue à le piquer au jeu en évoquant le brillant fantôme de Gustave chaque fois que l'e^-ii^puté faisait mine de s'arrêter ou de reculer sur ce sentier semé de fleurs qui devait le mener tout doucement à la mairie et à l'église. Elle avait, disait-elle, uniquement pour lui complaire en toutes choses, congédié monsieur de Nareins ; mais elle n'aurait <pi'à le rappeler, il serait bientôt à ses pieds ! 11 était beau , il était de haute naissance ; il possédait, dans le Languedoc, une terre magnifique. Titre et parchemins , nom et château , tout cela, si elle le voulait , serait à elle ! Ces insinuations habiles achevaient de monter la tête de monsieur Servais. Amoureuï comme un adolescent, mais prévoyant comme un homme de soa âge, il se jetait aux genoux de Nathalie ; il protestait de ses résolutions matrimoniales, mais demandait un peu de temps, afin d'être plus sûr de sa fortune restaurée, de voir un peu plus clair dans l'avenir du pays, de pouvoir offrir à celle qu'il aimait une position plus digne d'elle. Nathalie l'entendsût bien ainsi, et elle ne profitait de ces crises que pour river encore plus solidement la chaîne de son vieil amoureux. Ajoutez-y la vive recon-

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naissance de monsiear Servais poar sa bonne étoile^ comme il i'i^pdait, pour les bons conseils qu'elle lui aYaiC doD&és, pour ces inspirations hardies qui l'avaient tiré de sa torpeur, sauyé du découragement , aidé à réconquérir ses millions ; et vous comprendrez que, trois ans après le jour où il était retourné chez elle, Nathalie fut complètement maîtresse de toutes ses Tolontés, et n'eût plus qu'à commander sa robe et sa couronne de mariée.

Mais, au milieu de ces évolutions stratégiques, il était arrivé un léger incident que Nathalie n'avait pas fait entrer dans ses calculs. En jouant avec le feu, elle s'y était brûlée; ce coMir qu'elle croyait muet, s'était proUoneé pour Gustave. Il y avait eu un moment, — bien disputé et bien court, — où elle s'était retrouvée femme, où cette ambition, celte rouerie, cette force de volonté, cette supériorité d'intelligence, s'étaient brisées contre un sentiment vrai. Elle avait aimé monsieur de Nareins, non pas de cet amour qui purifie les âmes souillées et qu'on ne trouve que dans les drames ou les romans, mais d'un amour passionné, plein de violence et d'amertume , se servant perpétuellemenl à lui-même de châtiment et de torture, et d'autant plus terrible qu'elle luttait sans cesse et protestait contre lui, comme l'impie contre le rayon qui l'effraie et le condamne. Ce fut wi rêve enivrant, orageux, suivi d'un réveil rapide; ou plutôt Nathalie se réveilla seule, longtemps .avant que monsieur de Nareins cessât de se croire iiimé. Honteuse et irritée de sa faiblesse, comprenant qu'elle était perdue si elle rentrait dans la catégorie des femmes vulgaires, dominées par leur cœur ou par leur tête , elle s'appliqua jour par jour, avec une rare puissance de volonté, à redevenir maîtresse d'elle-même, et elle y parvint. Elle scella , cette fois pour toujours, ce cœur dont elle avait cru ne jamais sentir les battement^, plus inflexible encore et mieux armée contre ses faiblesses par le ressentiment de sa défaîte qu'elle ne l'avait été par les sécurités de son orgueil. Ce fut d'ailleurs le moment où la fortune de monsieur Servais prenait , après une marche croissante , des proportiiMis colossales, et où monsieur de Nareins était jeté, au contraire , par ses prodigalités et ses imprévoyances, dans des embarras qu'elle devinait et qui s'aggravaient de plus en plus.

Monsieur Servais ne soupçonna pas le romanesque épisode qui venait de se nouer et de se dénouer à ses côtés; ou, s'il en eut quelque idée vague, ce ne fut pas pour croire Gustave plus heareux que lui ; ce fut seulement pour accuser Nathalie de tenir la balance trop égale, et pour se décider encore plus à assurer son triomphe en épousant. Lui-même se trouvait d'ailleurs dans un état d'ivresse causée par l'accroissement rapide de sa fortune un moment ébranlée. Tout lui réussissait en fait de spéculations et d'affaires ; il ne croyait pas à un revers possible, même en amour. La passion de Nathalie, ses agitations, ses luttes contre elle-même, ses alternatives de faiblesse et de force, ajoutaient à sa beauté un éclat, une séduction magique dont monsieur Servais, sans en deviner la cause, subissait à son insu le brûlant voisinage. Sa jalousie, s'il en ressentait encore, achevait donc de le livrer à Nathalie. Et pourtant , d'après certains indices qui ne pouvaient échapper à sa sagacité féminine, elle devinait que la vanité du quadragénaire était plus forte que son amour, et qu'il ne lui pardonnerait jamais une offense, s'il en acquérait la certitude. Aussi , quelle ne fut pas son anxiété, lorsque, aUx premiers mots qu'elle dit à Gustave de la nécessité d'une rupture, elle le vit tomber dans un désespoir qui lui fit craindre toutes sortes d'imprudences et de folies ! il lui fallut un art merveilleux, une dextérité incroyable, pour l'amener peu à peu à comp£endre que le roman ne pouvait pas durer toujours, que la réalité ressaisissait tôt ou tard ses droits. Ce jeune élégant, qui s'était dit blasé avant d'avoir vécu, qui avait atteint sa vingt-sixième année sans connaître l'amour et sans y croire, était devenu un enfant, depuis qu'il aimait Nathalie ; il lui offrit dix fois de l'épouser, et si elle n'avait eu que de l'orgueil, elle aurait eu ample matière à l'assouvir, entre ces deux hommes, l'un si riche , Tautre si noble, tous deux à ses pieds , tous deux fascinés par elle, et la suppliant tous deux de s'emparer pour toujours de leur destinée. Son choix était fait; elle voulait à tout prix connaître enfin les joies et les puissances de la richesse, dans un siècle où l'argent est tout. Elle se disait cent fois que river son avenir à l'amour de Gustave serait insensé, que cet amour n'aurait qu'un temps, qu ils se trouveraient un jour en présence de leurs regrets et de leur pauvreté. Cependant la

douleur de monsieur de Nareîns était si profonde et si vraie, que Natiialie avait parfois quelque peine à se défendre de la contagieuse influence de ce désespoir et de ces larmes. Elle consentait à le revoir, ajournait son arrêt, réussissait à lui persuader qu'elle souffrait autant que lui , et lui accordait , à la dérobée, (quelques heures. Ce fut pendant une de ces trêves, données, non pas à la pitié, mais à la crainte, qu'elle passa avec Gustave cette dernière soirée, où Julien Pavait reconnue et avait surpris son secret.

Mais ce fut bien réellement la dernière : Nathalie, pendant ces heures qu'elle eut soin de dépouiller de toute illusion et de tout prestige , fit appel tour à tour à la générosité et à la fierté de monsieur de Nareins. Elle lui avoua que son mariage avec monsieur Servais était décidé pour le mois suivant, et que d'ici là leur repes et leur dignité à tous deux exigeaient qu'ils ne se revissent plus. Le jeune homme trouva en effet dans cette déclaration cruelle et dans les pensées qu'elle lui suggéra un reste de courage et d'énergie qui lui fit accepter le sacrifice. En outre, les misères de la vie réelle interviennent souvent, quoi qu'oii fasse, dans nos sentiments les plus romanesques , et monsieur de Nareins dont la fortune avait suivi, depuis quatre ans, une marche diamétralement contraire à celle de monsieur Servais, monsieur^de^Nàfeins que ses créanciers commençaient à traquer et dont les terres se criblaient d'hypothèques, comprenait à la fois l'impossibilité d'épouser Nathalie et de rester à Paris. Il fut donc convenu qu'il partirait pour l'Italie, et que, la veille de son départ, à une heure où il serait sûr de ne pas rencontrer monsieur Servais, il viendrait prendre congé de Nathalie, et lui rendre ses lettres.

Leur entrevue fut triste et silencieuse ; ils n'avaient plus rien à s'apprendre : Gustave avait rassemblé toutes ses forces ; Nathalie ne voulait ni lui rien dire qui ravivât les blessures de son coeur , ni lui rendre une espérance impossible , ni faire éclater les tempêtes qu'elle devinait sous son calme factice. Il lui tendit le paquet de lettres. Machinalement, et pour se donner une contenance, elle les feuilleta et les compta. Tout à^coup elle pâlit, et poussa un cri de frayeur : il en manquait une^ et, en compulsant la. date des autres , elle reconnut que celle qui

DigitizecTby VjOOQIC

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manquait devait être la plus compromettante. Elle regarda fixement tnonsîeur de kareins. Ce visage !M)Ulever8é gardait une expression si loyale, (pie le soupçon était impossible. Croyant à un oubli, elle lui montra le paquet et lui fit remarquer la lacune.

Ce fut lui, à son tour, qui pàllt et frissonna. « Ah ! «'écr§a-t-îJ, je ne croyais pas que mon malheur pût augmenter! Tous allée tne regarder comme un lâche et un misérable!

— Mais qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle avec un sorcroit d'épouvante.

— Il y a. que je crains que cette lettre ne m'ait été volée. Depuis longtemps je soupçonnais mon valet de chambre de graves infidélités : je l'ai congédié l'autre jour ; le soir même, en rentrant, je l'ai aperçu, dans la rue , devant ma porte, causant avec un homme presque en haillons, qui paraissait être de sa connaissance intime. Dans le moment, j'y ai fait peu d'attention; mais le drôle, ce matin, en réglant avec moi son dernier compte, avait un air menaçant et goguenard, dont je me souviens maintenant. Nos domestiques sont nos espions... Qui sait si François n'a pas deviné notre liaison? s'il n'a pas profité de mon étourderie pour fouiller dans mes tiroirs, ourdir quelque complot avec un autre scélérat de son espèce, me dérober une de vos lettoes, et'se la faire acheter par monsieur Servais ?

— Âhl c'est cela, et je suis perdue î reprit-elle avec un mélange de terreur et de colère.

— Je vous reste, moi î » murmura-t-il timidement. Ce mot la fit éclater.

« Eh î que m'importe ? dit-elle avec un accent dur et crtiel qu'il ne lui connaissait pas : me rendrez-vous les dix millions de monsieur Servais? Ce but auquel 'je touchais et qui va m'échapper peut-être, mêle rendrez-vous? Ah! folle et niaise qne j'ai été ! Passer cinq ans à préparer cette fortune, brin par brin, pierre par pierre ; dépenser tout mon génie à m'approprier toutes les faiblesses, toutes les vanités de ce gros homme ; être merveilleusement servie par le hasard , et m'exposer à toflt perdre, pourquoi? parce qu'un beau monsieur a passé dans nia vie I m'y laisser prendre comme une pensionnaire ! écrira comme une grisette amoureuse î Ah I quelle faute ! quelle fa«tc !

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Moi qui me croyais forte et habile l Je suis une eotte, je suis une femme... comme les antres î »

Les craintes, les regrets, la colère de Nathalie avaient fait tomber son masque : elle avait oublié jusqu'à la préseffce de monsieur de Nareîns. Elle se montrait à lui dans toute la hideuse âpreté de cette soif de richesse, qu'elle déguisait d'ordinaire sous tant de grâces et de séductions câlines. Un moment, elle lui fit horreur ; et pourtant il l'aimait encore I

Il sortit ; elle ne lui dit pas même adieu ; elle ne serra pas la main qu'il lui tendait. Jamais amour romanesque ne se dénoua d'une façon plus rude et plus prosaïque. Cette fausse poésie, ce faux amour, ce sentimentalisme taré dont notre siècle a tant abusé, étaient humiliés et écrasés sous les sacs d'écus de monsieur Servais. Gustave comprit Nathalie tout entière : il fit un effort pour la mépriser ; il ne put pas la haïr.

Deux heures après , une belle voiture où tout semblait neuf, chevaux, harnais, chiffres et. livrées, s'arrêta devant la porte de Nathalie. C'était monsieur Servais, paré, frisé, teint, pommadé, éclatant de jabots , d'épingles et de chaînes de montré, qui venait chercher sa ftjture pour acheter avec elle les cadeaux de noce dans les magasins le plus à la mode.

Évidemment, il ne savait rien encore ; Nathalie avait eu le temps de se calmer. Elle l'accueillit avec un frais sourire, et, en posant ses lèvres sur son beau front, si Intelligent et si pur, il n'y trouva plus un pli, plus une trace du récent orage. La partie réengagée , Nathalie redevenait le joueur froid et habile qui ne jette jamais les cartes avant le dernier moment.

Ils allèrent ensemble chez Delille et chez Chapron, chez Mariton et chez Barennes, chez Odiot et chez Jeannîsset, chez Tahan et chez Mombro. Nathalie, qui n'avait jamais porté de bijoux, fût éblouie et enivrée quand les joailliers passèrent à son cou un collier de perles et posèrent sur sa tête une couronne de diamaints. Ptfis, il fut question d'achats pour l'embellissement de l'hôtel : Nathalie avait un goût exquis ; elle voulut tout voir ; elle fit déplier les étoffes les plus splendides ; elle assortit les couleurs ; elle confondit les marchands par ses instincts d'élégance et la finesse de ses remarques. Monsieur Servais était ladieux.

En voiture, il raconta à Nathalie toutes les démarches >quj avait faites pour « hâter son bonheur. » Les bans allaient êd publiés, les dispenses étaient obtenues, les affiches à la main Le mariage tant désiré pouvait avoir lieu dans la quinzaine. |

« Et Lucile? demanda-t-elle en affectant une grande indiffil rence. I

— Elle est toujours chez moi ; je crois qu'elle restera ; ell aura sans doute réfléchi, ou peut-être consulté Anselme. Ce q< est positif, c'est qu'elle n'a pas fait mine de partir. Toujouï aussi silencieuse ; rien de changé dans ses manières ; je soi persuadé qu'elle finira par prendre son parti, et accepter nû conditions. Anselme a perdu son père ; il va revenir à Paris Lucile et lui auront besoin de moi ; ils savent à quel prix oi peut obtenir ma bienveillance. Leur intérêt me répond de lea soumission.

— Je le désire, mon ami , si vraiment vous tenez à les aroii auprès de vous ; ce qui m'étonne, car Anselme et Lucile itf peuvent vous rappeler que de pénibles souvenirs... Le génie de votre... de cette ÎEmestine qui vous a tant fait souffrir, respire encore- dans cette jeune fille... Cet Anselme est un fanatique, on plutôt un ambitieux de sacristie, qui, pour faire parler de lui, a déclaré une guerre absurde à tous les grands esprits, à toutes les gloires de notre pays et de notre siècle. Versolant me disait hier que cet ouvrage depuis longtemps annoncé, les Révisions littéraires, venait de paraître, et qu'il n'y avait pas d'exemple d'une violence pareille, d'un pareil déchaînement d'injures et même de personnalités contre nos écrivains illustres... Et, voulez-vous que je vous parle à cœur ouvert? moi si ambitieuse pour vous, pour votre magnifique position dans le monde, pour votre avenir que nous vous ferons plus brillant encore, je serais fâchée de vous voir trop adopter cet Anselme, redevenir son protecteur, assumer, au moins en apparence, la responsabilité de ses attaques bigotes et venimeuses contre les talents et les noms dont la France est fière... Vous le savez, vos succès, rotre réputation, sont toute ma coquetterie 1 Je serais trop malheureuse, si j'entendais dire: « Monsieur Servais ne veut donc plw être de son siècle ? il veut donc rétrograder à Torquemada et à Loyola? »

A — Vous avez raison, chère Nathalie, toujours raison, repli- Q'flia le vieil inamorato : Anselme est un fou, un casseur d'asnsaettes littéraires, qui y sera pour ses frais... Mais Lucile est L^^a nièce, ma seule parente ; elle est orpheline et pauvre ; je c:^ voudrais pas qu'on dît que mon mariage l'a chassée de chez tioi...

a » — Aussi, mon ami, faut-il attendre; vous avez fait, pour la [ petenir, tout ce qui était humainement possible ; vous avez ou- :^ié, avec votre grandeur d'âme habituelle, que Lucile avait été témoin, complice, actrice, d'un drame offensant pour vous... c'est ^^en, c'est très-bien... Maintenant, qu'elle soit jusqu'au bout [|&aîtresse de rester ou de partir ; votre bonté ne peut aller '^us loin !... Quel noble cœur que le vôtre 1 Tenez, je veux pro- ; fter de votre exemple... Je ne maudis plus Ërnestine, je la J)lains... Être votre femme, avoir l'honneur de porter votre nom, 0i ne pas vous aimer I... Oh ! qu'elle a dû être à plaindre I... Et ^tes-moi , mon ami, avez^vous définitivement annoncé à votre luièce le jour de notre mariage?

^ — Non, mais je le lui annoncerai ce soir, répondit monsieur Servais, que ces caresses parlées plongeaient dans une sorte d'extase. »

La nuit approchait ; leurs courses et leurs commandes étaient finies ; il ramena Nathalie chez elle.

€ Ah ! lui dit-il avec un soupir amoureux, dans dix jours, je ne vous laisserai plus revenir dans cette vilaine rue... Nous rentrerons chez nous l

— Oui, chez nous I répéta Nathalie eh modulant ces deux syllabes avec des intonations délicieuses, et en y ajoutant un de I ses regards chargés de coquetterie et de tendresse. ! — Mais d'ici là, reprit-il, est-ce que vous ne ferez rien pour moi, pour vos amis? Est-ce que vous ne redeviendrez pas, pour I quelques heures, la Francine, le bon camarade d'autrefois? G'e9t aujourd'hui samedi ; jeudi prochain, je voudrais réunir à dîner quelques personnes de votre connaissance, et leur faire officiellement part de notre mariage: ne serez -vous pas des nôtres? Ne viendrez -vous pas présider notre dîner? Votre mari vous y autorise et votre amant vous en supplie, ajouta-t-il galamment.»

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Nathalie se fit tin peu prier ; puis elle dit oni. Ah fond, eette demande la ravissait, comme un engagement de plus.

On était arrivé rue de Vaugirard ; un grand valet de pied onvrit la portière, et Nathalie sauta légèrement sur le trottoir; mais, en ce moment môme, elle tressaillit de frayeur et ent peine à retenir un cri. Devant sa porte, un homme se tenait debout, et, aux dernières lueurs du soir, elle reconnut Julien, malgré ses haillons, sa barbe inculte et ses cheveux en désordre. D'une main, il lui faisait un geste de menace; de l'autre, il élevait à la hauteur de son visage une lettre pliée dans une enveloppe^

A l'instant, Nathalie se souvint de sa lettre perdue, et comprit que c'était celle-là que Julien venait de lui montrer. Tout eeei fut plus rapide que l'éclair.

« Qu'est-ce donc? demanda monsieur Servais du fond delà voiture.

— Rien. Cet homme qui m'a un peu efi&ayée en me demandant i'aumône, répondit-elle en souriant. »

Julien avait disparu dans l'ombre : Nathalie rentra chez elle, et la voiture repartit.

Le lendemain, ce furent des adieux encore ; les adieux d'An** selme et de Lucile !

Anselme était arrivé à Paris, ce jour-là môme, de grand matin, après avoir passé la nuit en chemin de fer. En se retrouvant, au bout de trois ans d'absence, dans cette ville à laquelle tous les ambitieux viennent demander la fortune ou la gloire, 11 éprouvait une impression de malaise et d'effroi, comme s'il e&t déjà senti à l'épiderme les dents du monstre prêt à le dévorer. On sait tout ce que Paris, le matin, à d'aspects tristes et de laideurs repoussantes. C'est la vie des pauvres qui s'éveille an moment où celle des riches s'endort. Le frisson de l'iusomnie, l'humidité d'une matinée d'hiver, ajoutaient aux sensations pé* nibles d'Anselme. Ses yeux fatigués erraient sur les affiches dis la veille, encore placardées au mur. Il y lisait les titres des pièces nouvelles, les grands succès de cette année4à, et dtaeon de ces noms, qui n'étaient pas le sien, lui semblait être, po«r lui-même , un arrêt de désuétude et d'oubli. Comme il était de trop bonne heure pour qu'il pût se présenter à l'hôtel de monsieur Servais, il entra dans un café, et se mit, tout en déjeu*

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nant, à parcourir les jaumanx. Quelles ne furent pas sa surprise et sa douleur! Dans un petit journal spirituel et mordant, il lut un article sur son litre des Révisions littéraires, et cet article était rédigé avec cette yerre méprisante qui ne laisse pas même à la victime Tespoir de faire du bruit en tombant. — Quel était» disait-on , ce particulier de Draguignan ou de Pésenas qui s'attaquait aux plus grands talents, aux plus magnifiques gloires de la France ? Érostrate de petite ville , il espérait réussir par le scandale, forcer le public de s'occuper de lui en mettant le feu aux temples ; mais sa torche n'était pas même une allumette chimique : elle se briserait contre ces marbres immortels, et les morceaux tomberaient sans bruit dans le panier aux ordures... Puis, on faisait un portrait charivarique du malencontreux écrivain: c'était, disait-on, un ifrère lai, échappé d'une maison dô Saint-Ignace pour faire son tour de France, et arriver un jour au poste de professeur de belles-lettres à Quimper-Corentin ou à Nogenl-le-Rotrou : il portait une longue souquenille noire, des bas de coton noir rapiécés et des souliers à boucles... » — En un mot, le ridicule était versé à flots sur le livre et sur l'auteur, et Anselme, encore peu endurci à ce genre de souffrances, sautait sur sa chaise j comme si on lui eût servi, en guise de chocolat, de l'huile bouillante ou du plomb fondu. Il courut chez son ^di-^ leur, et y apprit de mauvaises nouvelles. Les Révisions litté^ raires avaient, en effet, paru depuis trois jours ; mais l'éditeur, homme d'esprit, accueillit Anselme avec ce mélange de froideur et de condoléance dont usent les directeurs de théâtres vis-à-vis des auteurs siffles. On devinait que non-seulement il regardait im fiasco comme imminent, mais qu'il regrettait presque de s'être chargé de la publication.

« Votre ouvrage paraît dans un mauvais moment, dit-il à Anselme ; il y a trois ans, il serait allé aux nues...

— Avez-vous porté trois exemplaires à Vlnitiatefn/Ty comme je vous en avais prié?

— Oui, et Ton m'a refusé les quelques lignes d'annonce que j'espérais y faire accepter en l'honneur de votre ancienne collaboration...

-- Oh ! ce n'est pas possible 1 s'écria Anselme avee un étonnetttent tout provincial.

— Si bien possible, mon cher monsieur, que tous les coups d'épingle ou de stylet qui vont vous cribler, partiront de là, en vertu d'un mot d'ordre donné par Versolant. Versohnt vous déteste ; il prétend que c'est vous qui, par vos tartuferies, lui avez fait manquer son élection dans votre département ; et, comme il est l'âme damnée de monsieur Servais...

— Mais monsieur Servais est mon protecteur ! Je vais chez lui en sortant d'ici I

— Oui , fiez-vous y I reprit l'éditeur en ricanant. Monsieur Servais a aujourd'hui plus de millions que de cheveux : il épouse, la semaine prochaine, mademoiselle Nathalie Duvi* vier, que vous avez jadis connue, dans les bureaux de V Initiateur, sous le pseudonyme de Francine Albemare. Il ne voit plus que par ses yeux, et, franchement, il ne pouvait en choisir de plus spirituels et de plus beaux 1 Or Nathalie, si j'en crois la chronique, a voué une jolie petite haine corse à tout ce qui a entouré ou influencé monsieur Servais, à tout ce qui lui rappelle d'autres affections et d'autres temps... Vous avez dû, si je ne me trompe, épouser mademoiselle Lucile Dermont, la nièce du millionnaire, et vous avez vécu, pendant deux ans, dans son intimité. Eh bien ! soyez très-sûr que personne, en ce moment, ne lui est plus antipathique que mademoiselle Lucile et que vous, et qu'elle ne négligera rien pour vous rendre odieux à l'homme qui l'adore et qu'elle va épouser. Maintenant, si vous m'accordez qu'un amoureux de quarante-neuf ans, en avouant quarantecinq et ayant du ventre, doit être complètement dominé par une délicieuse créature qui lui persuade qu'il a du génie et qu'il est aimé pour lui-même, vous comprendrez que vous n'avez rien de bon à espérer àe ce côté-là.

— Mais c'est monsieur Servais qui m'a inspiré, dicté presque, les pages les plus saillantes de mon livre 1 II ne trouvait jamais que je fusse assez sévère et assez dur I

— Oui, en 1848! quand monsieur Servais se croyait ruiné, quand ses ambitions politiques venaient de sombrer dans l'épisode de Février,-quand il avait peur !... Mais aujourd'hui monsieur Servais est rassuré; il est archi-millionnaire; il est heureux, adoré, enivré ; il va faire un mariage de fantaisie avec une femme plus charmante que rigoriste. Il amnistie les hommes

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et les œuvres qu'il accusait jadis de ses malheurs et de ses angoisses ; il se déclare satisfait, et il ne veut plus qu'on trouble sa sécurité 1 ,

— Hais enfin monsieur Servais n'écrit pas ! il n'est pas, à lui seul, la littérature et la critique ! dit Anselme, refusant encore de croire à son désastre.

— Non, reprit le libraire, cruel comme la vérité; mais Versolant, son chambellan littéraire et votre ennemi intime, connaît toute la presse. C'est lui qui commande le feu, et depuis les grands journaux jusqu'aux plus petites feuilles, imprimées pour les coiffeurs et pour les marchands de cirage, vous serez passé parles armes... Vous entendez bien que la gloire de Déranger, de Michelet, de Paul-Louis Courrier, de George Sand, de Babac, de Quinet, de Victor Hugo, d'Eugène Sue, est parfaitement indifférente à ces messieurs... Mais éreinter un nouveau- venu, assez osé pour vouloir se faire sa place autrement que comme thuriféraire 1 défrayer quinze jours de moqueries, d'insultes et de sarcasmes, aujourd'hui surtout que, grâce au coup d'Etat, la politique leur est interdite, et qu'ils ont si peu de sujets d'exercer leur verve ! C'est pour eux un mets de prince, et ils le dégusteront jusqu'à la dernière bouchée... Mais pardon, mon cher monsieur! on a donné avant-hier la Dame aux Camélias I un succès monstre, colossal, pyramidal! A l'heure où je vous parle, Paris a mieux à faire qu'à s'indignet avec vous contre les talents dangereux et corrupteurs ; il pleure, comme un seul saule ou un seul mouchoir, sur les infortunes et les vertus d'une courtisane réhabilitée par l'amour. Adieu I je suis attendu chez l'auteur pour traiter de l'acquisition du manuscrit 1 »

Et l'éditeur sortit en courant. Anselme, déjà bien découragé, se dirigea vers l'hôtel des Champs-Elysées : il allait voir Lucile : cette idée le soutenait encore.

L'hôtel de monsieur Servais lui parut plus magnifique qu'il ne l'avait imaginé. Tout y était en rumeur ; les tapissiers, les domestiques, les ouvriers, les ar«îhitectes, envahissaient la cour et le vestibule, l'escalier et les appartements de réception. Entre leurs savantes mains, ce qui était beau allait devenir splendide ; ce qui était riche allait devenir magique. Monsieur Servais, peu progressiste en fait de métaphores galantes, avait dit tout haut

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qu'il voulait que le temple fût digue de la divinité ; et les conseils de Nathalie ayant joint l'élégauce au luxe, cet hôtel se transformait, à vue d'œil, en un palais de fées. Au milieu de ce tumulte triomphal, ce fut à peine si Ton put indiquer à A^selme la chambre de Lucile : on affectait de ne pas savoir si la nièce de monsieur Servais était encore chez lui. Anselme finit pourtant par se faire renseigner, et il monta tout tremblant à une petite chambre du second étage, dont la simplicité contrastait avec toutes ces magnificences. C'est là qu'il trouva Lucile*

« Ah 1 vous arrivez à temps 1 lui dit-elle; dans une heure, je ne serai plus ici. »

£n efiet, tout, dans le costume de Lucile comme dans les objets épars autour d'elle, annonçait un départ imn^édiat ; elle portait une robe et un manteau de voyage, un chapeau et un voile de crêpe, et ce vêtement entièrement noir semblait être encore le deuil d'Ërnestiné. La vieille Marianne, gronunelante et courbée, achevait de fermer les malles et les carton3. Lucile n'emportait rien de chez son oncle, et l'humble mobilier de son appartement demeurait intact. Elle s'y était toujours considérée comme une étrangère, et, en ce moment, on eût dit une voyageuse quittant une chambre d'hôtel garni sans y laisser, sans en garder un souvenir.

« Tout est donc fini ? s'écria Anselme avec un redoublement de douleur; c'est donc ainsi que je devais vous revoir?

— Oui, répondit Lucile en s'efforçant de surmonter son émotion. Je m'étais imposé, comme un devoir, de rester chez mon oncle jusqu'au moment où il m'annoncerait son mariage d'une façon ofiicielle. Hier soir, il me l'a annoncé en fixant la date; ce sera de jeudi en huit. Ce matin, je lui ai écrit une petite lettre bien respectueuse, et je pars I

— Et il n'a pas essayé de vous retenir?

— 11 ne sait rien de mon projet ; il est bien trop absorbé p^ les préparatifs de ce mariage et les embellissements de cet hôtel 1 Le saurait-il, je crois qu'il ne me dirait plus rien pour m'empêcher de partir. Depuis longtemps, ma présence l'importune; les souvenirs que je réveille en lui jettent une ombre sur son bonheur actuel. Cette Nathalie d'ailleurs use de ^on influence toujours croissante pour me perdre dans son esprit. Afin de

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sauver les apparences et par un reste d'habitude, il avait d'abord désiré me garder ; mais, au fond, il sera content de ne plus me voir et d'appartenir tout entier à sa sirène, sans que personne lui r^^ppelle le passé. Hier soir, ce sentiment était si visible, que mon oncle, après m'avoir fait cette annonce précise et solennelle, n'a pas ajouté un mot; évidemment il craignait une explication, un attendrissement, que sais-je ? une plainte peutêtre; mais je n'ai rien dit, et nous sommes demeurés silencieux comme toujours*

— Et maintenant, que comptea-vous faire?

— Oh 1 mon plan est bien simple : seulement, Anselme, j'ai besoin que vous me laissiez tout mon courage, Je vais passer dix jours, en retraite, dans un couvent de la rue de Sèvres. Puis je partirai pour Saint-Ë tienne, où les Dames du Sacré- Cœur me recevroi^} provisoirement comme maîtresse de dessin, en attendant que je prenne une résolution plus définitive.

— Quoi 1 dit Anselme avec une navrante expression de désespoir, c'est donc un adieu 1 II faut donc renoncer à vous?

— Écoutez-moi, et restons calmes 1 reprit-elle en essayant de sourire : je ne prononcerai pas de vœux, d'ici à longtemps, je resterai libre, et si, un jour, les circonstances devenaient plus propices, vous savez, mon ami, que mon cœur ne se reprend pas après s'être donné. Mais, pour le moment, il y aurait folie à vouloir réaliser les rêves d'un temps plus heureux. Nous n'avons rien, et le premier hôte qui s'installerait à notre foyer, ce serait la misère... Vous et moi nous la supporterions ; mais •i je devenais mère, — et ici le front de Lucile se couvrit d'une adorable rougeur, — je deviendrais lâche : phUut que devoir m(m enfant pâtir, j'accourrais me jeter aux pieds de monsieur Servais, m'humilier devant cette femme... Oh 1 jamais!... jamaisl »

Ses yeux, si doux d'ordinaire, étincelaient. « liais nous travaillerions, dit Anselme en se cramponnant à une dernière espérance.

— Hélas 1 il y a, à Paris, des milliers de peintres, des deux sexes, qui ont dix fois plus de talent que moi, et qui meurent de faim... et vous 1...

— Et moi? demanda Anselme, voyant qu'elle hésitait.

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— Tous, mon ami, si j'en crois ce qui se murmure à mon oreille depuis quelque temps, vous n'êtes pas non plus sur le chemin de la fortune. Malgré ma disgrâce, c'est moi qui ai fait jusqu'à présent les honneurs de la maison de mon oncle, et, à sa table ou dans son salon, j'ai entendu, à votre sujet, des propos qui me pénétraient de tristesse. On prétendait que vous vouliez à tout prix faire parler de vous, que vos attaques contre les plus beaux génies et les plus beaux livres de notre siècle n'étaient qu'un calcul d'ambitieux aspirant à la célébrité par le scandale; mais que vous n'y réussiriez pas, et qu'avant un mois vous seriez écrasé sous le ridicule... Et ce qu'il y avait de pire, c'est que mon oncle paraissait du même avis !...

— Ah I c'est bien là ce qu'on vient de me dire 1 s'écria douloureusement Anselme; et cependant, vous, Lucile, qui étiez alors en tiers dans notre existence , vous savez qui me dictait ces articles, qui était le premier à les applaudir, qui me trouvait toujours trop modéré... N'était-ce pas monsieur Servais?...

— Oui, mon ami, mais monsieur Servais n'a plus peurl » répliqua-t-elle.

Stonsieur Servais n'a plus peur 1 c'avait été le mot du libraire: Lucile le répétait : c'était le mot de la situation et l'arrêt d'Anselme. Celui-ci semblait accablé par cette vérité cruelle qui lui arrivait de tous les côtés et ne lui laissait plus d'espoir. Lucile reprit doucement :

« Mon ami, ayons du courage ! La vie est une expiation et un sacrifice... La Providence nous frappe : résignons-nous! N'avons-nous rien à expier ? Moi, pour sauver Ernestine, j'ai menti, et le mensonge n'est jamais 'permis... Et puis, grâce à ce mensonge, il a fallu qu'Èrnestine mourût pour nous rendre l'un à l'autre; cela ne devait pas être; je ne pouvais pas, moi qui l'ai tant aimée, profiter de ce douloureux héritage... Vousmême, Anselme, soyez sincère... Cette ambition dont on vous accuse, n'est-elle jamais entrée dans votre cœur? En attaquant ces gloires malfaisantes et ces œuvres corruptrices, est-ce la vérité seule que vous avez voulu servir? Aucune pensée humaine de vanité ou d'amour ne s'est-elle placée entre votre conscience et Dieu ? »

Anselme rougit et baissa la tête sans répondre. Luoile conti-

naa avec Un pieux enthousiasme qui triompha de sa douleur : « Soumettons -nous donc 1 Dieu prolonge nos épreuves; elles nous purifieront, et, un jour peut-être, elles nous rendront dignes du bonheur qui nous est refusé aujourd'hui. Il faut qu'il y ait des âmes qui souffrent et qui prient pendant que d'autres s'enivrent des joies et des richesses de ce monde... Anselme! je vais prier pour les malheureux et pour les coupables !• »

En ce moment, Nanette lui apporta une lettre renfermée dans une grosse enveloppe : un inconnu, lui dit-elle, venait de la laisser chez le concierge, en recommandant qu'on la lui fît parvenir sans retard.

Lucile rompit le cachet, et tressaillit en reconnaissant la signature de Julien au bas d'une feuille volante qui accompagnait une autre lettre d'un format plus mince. Voici ce qu'il lui écrivait :

« Moi qui n'ai plus rien à ménager et qui ai bu toute honte, j'ai voulu vous servir malgré vous-même, vous et Anselme, les deux seuls êtres auxquels je songe encore sans horreur ou dégoût. Un vaurien de mes amis, valet de chambre chez ce beau marquis de Nareins, lui a volé la lettre que je vous envoie cijointe. Elle est tout entière de la blanche main de Nathalie. Que cette lettre passe sous les yeux de votre oncle, et, à moins que le caractère de monsieur Servais n'ait bien changé ou que Na*thalie n'ait à ses ordres tous les diables de l'enfer, son congé lui sera signifié. Vous profiterez de ce premier moment de colère pour rentrer en grâce, et vous épouserez Anselme. Vous voyez que l'amitié d'un outlaw peut être bonne à quelque chose.

» Adieu, ne priez pas pour moi : vous y perdriez vos prières I »

La lettre de Nathalie, enveloppée sous le même pli, était décachetée.

Anselme et Lucile se regardèrent un moment en silence : puis la jeune fille alluma un bougeoir ; elle commença par brûler la grosse enveloppe et le billet de Julien ; ensuite elle recacheta la lettre de Nathalie. Anselme la regardait faire sans souffler mot.

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Elle ouTrit soh buvard , y prit une autre enteloppôi f enferma la letttë dé Nathalie, cacheta le tout sans initiales et sans chiffre, et écrivit dessus : A Mademoiselle Nathalie Dutivier, 37, hie de VaUgirard.

« Anselme, dit-elle simplement, tous jetterez cebi à la petite j^oste, en sortaiit. Restons honnêtes !

— Ah 1 c'est biéti, ce que vous faites là... mais moi* je suis au désespoir I dit-il en se laissant retomber sut sa chaise. Lucile ! ma Lucile I par pitié, accordez-moi une grâce I je ne puis croire ehcofe — non! je ne veut pas le crbirel — que votre oncle m'abandonne ainsi, qu'une pareille œuvre d'iniquité s'accomplisse , que mon livre teste écrasé sous des sarcasmes de petits journaux... Si j'ai un grand succès, si ce succès me rend monsieur Servais plus favorable, mfe donûe ime i)iaçe dans la littérature et m'assure une sorte d'avenir... Eh bien ! vous rétracterez votre arrêt ; vous aurez confiance ; vous consentirez à mon bonheur... D'ici là, attendez-moi dans ce couvent où vous allez... ne quittez pas Paris... ne prenez pas de détermination... si, dans dix jours, vous ne me voyez pas reparaître, si je ne Vous fais rien dire, c'est que vos ttistes prévisions se seront réalisées; c'est que je serai vaincu I... Alors vous serez libre ; vous partirez, et je n'aurai plus d'autre espérance que la bonté de Dieu et la sainteté de vos prières 1

— Eh bien ! j'y consens 1 dit Lucile sans partager ce dernier espoir. Maintenant, mon ami, quittons -nous : la mâtinée avance, et je veux partir d'ici le plus tôt possible î Adieu, et ne m'ôtez pas, je vous en supplie encore, le peu de force qui me reste 1

— Adieu! mais pas pour toujours 1 nous ne nous séparons pas pour ne plus nous revoir I s'écria Anselme en étouffant ses sanglots.

— Je vous aime encore ! voilà tout ce que je jpiils vous dire... Le reste appartient à Dieu 1 »

Anselme sortit : un quart d'heure après, Nanétte allait chercher un fiacre, et Lucile quittait l'hôtel en laissant quelque? lignes pour son oncle.

LE TEHP^iB PB BÀAI.. S79

Les prédictions de Lucile et du libraire se réalisèreDt^ ou plutôt furent dépassées. En trois jours, d'un bout à l'autre de la presse périodique, depuis le recueil le plus grave jusqu'au journal le plus léger , Anselme fut déchiré , criblé, haché menu, et il ne resta plus de son malheureux: livre passé à ce terrible laminoir, que l'idée d'une énorme vanité soutenue par un petit talent et punie par une chute ridicule. Comme tou^ l'artillerie donna au même instant et avec un merveilleux ensemble, cette exécution fut l'affaire de quelques matinées. L'œuvre réduite en miettes, on injuria l'auteur. Versolant, horriblement rancuneux et ayant toujours sur le cœur le mauvais succès de sa candidature, donna sur Anselme et sur son père des détails personnels qui n'étaient pas à sa louange. On prétendit que monsieur May* nard était mort insolvable, que son fils avait refusé de payer ses dettes, et que, furieux de sa pauvreté, aigri contre toutes les supériorités et tous les succès, avide de bruit et d'argent, il avait voulu satisfaire à la fois, par cette absurde équipée, sa vanité et ses haines. Nathalie, plus ingénieuse encore dans ses cruautés, inventa une petite histoire qu'il ne s'agissait plus que d'aiguiser en stylet et de tremper dans le venin distillé par ses jolies lèvres. D'après elle, Anselme avait spéculé sur l'immense fortune de monsieur Servais et sur ses bontés pour sa nièce, et avait espéré, par ses jésuitiques attaques contre les gloires de la France, gagner le cœur de la dévote Lucile qu'il croyait devoir être l'unique héritière de son oncle. Tous ces propos, exploités et embellis par une trentaine d'hommes d'esprit, se traduisirent en épigrammes, en allusions, en sarcasmes, en quolibets,, en calembours, qui éclatèrent sur toute la ligne du journalisme comme un feu de peloton. Après quoi, on jeta un drap sur le livre et l'auteur défunts. Les Révisions littéraires avaient vécu : Anselme n'était plus de ce monde ! Seulement, pour résumer l'épisode, le plus grave des journaux voués à la culture du lieu-comqiun voltairien et démocratique publia un

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article intitulé : Les contempteurs des gloires nationales, où la tentative d'Anselme prenait les proportions d'un attentat contre la liberté et la France. Les Révisions littéraires se rattachaient à un vaste complot, à un plan occulte qui ne tendait à rien moins qu'à replonger le pays dans les ténèbres 4u Moyen Age, à condamner au bûcher tous les représentants de l'esprit nouveau, à ramener l'ancien régime, l'inquisition, la dîme et la corvée, et à appeler au secours du droit divin les puissances , étrangères. Les aïeux directs d'Anselme commençaient à Érostrate et finissaient à Trestailions : mais, Dieu merci ! les huées, les risées et les sifflets sous lesquels venait de succomber le malencontreux et grotesque incendiaire, étaient là pour prouver que l'admiration et la reconnaissance publiques faisaient bonne garde autour de leurs dieux et de leurs temples , et que la France était toujours la patrie de Voltaire, de Mirabeau et de Manuel. L'article se terminait par une prosopopée, où, après avoir montré les lambeaux du livre impie ramassés par les chiffonniers, l'auteur s'écriait avec le pieux Virgile :

* Discitd justitiam moniti, et non temnere Divos ! >

Le naufrage était complet : Anselme sentait le flot moqueur lui passer sur la tête et l'engloutir. Il éprouvait cette espèce de torpeur qui suit les grands désastres. Pourtant, au jnilieu de son abattement , il avait encore une idée fixe, un point auquel il s'obstinait avec un entêtement désespéré ; il voulait revoir monsieur Servais, ne fût-ce qu'une fois, et lui offrir, avec la dédicace d'usage, un exemplaire de son livre. Il lui semblait impossible que son ancien patron, se retrouvant avec lui face à face, n'eût pas un bon mouvement, une sorte de remords, et persistât à désavouer ce qui avait été écrit sous son inspiration , presque sous sa dictée. Le jour même du départ de Lucile, il se présenta, dans l'après-midi, chez monsieur Servais, et ne fut pas reçu. Il y retourna le lendemain et le surlendemain sans plus de succès. C'était évidemment un parti pris; mais il en est des caractères timides comme des avares qui se mettent en dépense et des poltrons qui se décident à être braves. Anselme, à chaque tentative inutile, n'était que plus résolu à ne pas lâcher prise avant

d'avoir revu l'homme qui refusait de le recevoir. A force de s'informer, il apprit que monsieur Servais donnait un grand dîner le jeudi suivant ; il pensa qu'en y arrivant vers neuf heures, en gi*ande tenue de soirée, il se confondrait avec d'autres visiteurs, et parviendrait aisément jusqu'à son salon. •

Le millionnaire amoureux était dans tout le paroxysme de son bonheur; il passait chez Nathalie une partie de ses journées, puis revenait donner des ordres, presser les ouvriers, ajouter, d'après les conseils de la sirène, quelque détail de luxe ou d'élégance aux splendeurs de^son hôtel. Il eut pourtant un moment de trouble et de mauvaise humeur quand on lui annonça le départ de Lucile et qu'on lui remit sa lettre. Égoïste comme presque tous les heureux, naïvement despote comme tous les égoïstes, il eût voulu voir le reflet de sa félicité jusque dans le regard et l'attitude de cette nièce qu'il a^vait comptée pour si peu de chose. Il s'irritait qu'elle eût l'air de le désapprouver en le quittant, et il l'eût volontiers accusée d'ingratitude, elle, la compagne et le soutien de ses mauvais jours, au moment même où il achevait de rompre, par son mariage, le dernier lien qui la rattachait à lui. Nathalie, qui, si Lucile était restée, eût trouvé moyen de la faire sortir au bout d'un mois à force de lui rendre la vie intolérable et de créer à monsieur Servais de nouveaux griefs contre elle, Nathalie qui, dès le début, s'était bien promis de^ faire maison nette et d'isoler son futur époux de toute autre influence que la sienne, voyant maintenant Lucile partie et son oncle mécontent de ce départ, ne négligeait rien pour le pousser dans ce sens, et lui représenter sa ni'èce comme une bigote, à l'esprit étroit et au cœur sec, aussi ingrate qu'intéressée, n'étant restée chez lui que dans l'espoir d'être son héritière, et définitivement indigne *de ses bontés. Et pourtant la lettre d^ Lucile ne justifiait, dans sa brièveté respectueuse , aucune de ces accusations 1

« Mon cher oncle, écrivait-elle à monsieur Servais, je vous supplie de me pardonner, si je pars ainsi sans vous dire adieu, sans vous remercier de tout ce que vous avez fait pour la jeune orpheline, et des jours paisibles que j'ai passés sous votre toit. J'ai pensé qu'une nouvelle explication nous serait pénible à

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tous deux, et que, dans cette circonstance, je n'avais rien de mieux à faire qu'à m'effacer discrètement de votçe existence où je deviens inutile, où je serais bientôt à charge. Mon départ, ' soyez-ep sur, n'est »i uji reprocl^e, ni une plainte, ni une déclaration de guerre à une personne qui va être chargée de youj» rendre heureux. )l n'est que la conséquence de sentiments que vous ne ppuvez partager, mais qui ne finiront qu'avec moi. J'ai aimé Ernestine comme une mère, pomme une sœur; des douleurs communes ont achevé d'unir nos destinées et nos âmes. Voir s^ place occupée par une autre femme, le nom que vous lui aviôz donné passer à une autre, me serait trop cruel : dè# lors, que serait ma vie dans un intérieur où je ne pourrais ni inspirer, ni ressentir affection et confiance, où je subirais et imposerais une perpétuelle contrainte? Tout est préférable h ces situations où les antipathies s'augmentent 4^ l'intimité même des relations journalières, pu le ccaur dément ce que disent les lèvres, où les lèvres sont forcées de sceller ce qui gronde dans le cœur I

» Je pars ; n'ayez aucun regret, ni aucune inquiétude ; vou4 ne me deviez rien, et vous avez fait pour mo}, pour la mémoire de ma pauvre mère, plus que je ne devais attendre. J'ai assuré mon avenir de façon à n'avoir besoin ni du secours, ni de la pitié de personne. Jamais la vie religieuse ne m'a effrayée. Elle m'était apparue comme un refuge, à une époque où je redoutais de grands malheurs pour moi et pour ceux que j'aimais. Si je dois renoncer à un sentiment que vous connaisseï et que vous aviez approuvé, c'est- là que je chercherai pèut- . être ma consolation et ma force: mais je ne m'engagerai pas encore. Le couvent sera pour moi un abri avant d'être un lien. Adieu donc, mon cher oncle 1 soyez heureux, et ne vous occupez plus de cet humble atome qui eût peut-être importuné votre bonheur. Les joies et les fêtes de ce monde sont fragiles : si vous éprouviez de nouveaux chagrins, de nouveaux mécomptes, si les deux coupes où vqus buvez aujourd'hui avec ivresse venaient à s'épuiser ou à se briser, vous aurez quelque part, au fond d'un couvent ou au coin d'un modeste foyer, une nièce qui priera pour vous ; alors, mais alors seulement, souvenez-vou^ de Lucile Dermont. »

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Nathalie, 4 force de subtilités et surtout de càliaerîes, sut amener monsieur Servais à regarder celte lettre comme offensante dans ses réticences, hypocrite dans ses airs de résignation, impertinente dans ses prétentions à n'avoir besoin de pep- ;sonne, irritante dans son obstination à rappeler de pé4ibles souvenirs, et inconvenante par la sécheresse et la froideur des adieux. Lucile fut condamnée en dernier ressort, et son onçI^ trouva moyen d'être à la fois soulagé d& se vpir débarrassé d'elle, fort content d'avoir échappé à une scène, et fort irrité qu'elle fût partie sans sa permission. {nutUe d'ajouter qu'une bonne part de sa colère se reporta sur Anselme, et qu'il fi|t plus résolu que jamais h l'abandonner et à je repousser, pour punir ce qu'il s'obstinait à appeler l'ingratitude et la désobéissance de sa nièce.

Mais bientôt ce léger nuage, indigne d'occuper longtemps un homme comblé de millions et adoré par une femme charmante, se dissipa dans les apprêts du grand dîner que monsieur Servais avait désigné d'avance comme une datç solennelle où il devait annoncer ofdciellement h ses convives son mariage avec Nathalie. Dans sa pensée, ce dîner devait être tout ensemble |^ préface de son bonheur conjugal, l'inauguration des nouvelles magnificences de son hôtel, et son début dans le rôle de Mécènes que son ambition et sa vanité, transformées par les événements, substituaient désormais au rôle impossible d'homme politique. On comprend qu'une fête gastronomique et mondaine, consacrée par cette triple destination et embellie par la riche imagination de Nathalie, dut épuiser tous les raffinements du luxe et de l'élégance. Nous n'en donnerons pas le menu, bien qu'un illustre exemple ait récemment prouvé qu'une carte de restaurateur .pouvait être» la page la plus littéraire d'un roman. Qu'on songe aux écus et à l'amour-propre de monsieur Servais, au long jeûne, au goût merveilleux et à l'orgueil de Nathalie, et c'est à peine si l'on approchera de la réalité. Nathalie avait, en outre, depuis l'avant-veille, un sujet d'allégement et de joie qui redoublait son entrain. D'une part, elle avait appris que Gustave de Nareins était parti pour l'Italie; de l'autre, elle avait reçu par la poste, cette lettre, cette redoutable lettre que <iustave s'était laissé voler par son domestique, et qu'elle avait

cru voir, comme une arme vengeresse, entre les mains de Julien. Comment ce valet de chambre voleur, comment ce Julien qui devait la haïr et qu'elle supposait capable de tout, lui renvoyaient-ils purement et simplement ce qu'ils s'étaient donné la peine de dérober, ce dont ils pouvaient tirer un si grand parti? Comment lui rendaient-ils pour rien ce qu'ils auraient pu lui faire payer si cher? Gustave s'était-il trompé en accusant son domestique? Elle-même avait-elle été dupe d'une hallucination bizarre en cçpyant reconnaître Julien armé de cette lettre? Était-ce monsieur de Nareins qui, la retrouvant au fond de son tiroir et n'osant plus ou ne voulant plus chercher'à revoir Nathalie, s'était borné, avant de partir, à jeter le paquet à la poste, en contrefaisant son écriture sur l'adresse? Évidemment il y avait là une énigme ; mais bientôt, au lieu de se fatiguer l'esprit à en découvrir le mot, Nathalie l'accepta comme un heureux présage^ : c'était, pehsa-t-elle, son étoile qui l'emportait, un grain de magie qui se mêlait à ses succès et à ses triomphes I Pressée de s'étourdir, poursuivie encore, de temps à autre, par le souvenir du jeune et ardent amour de Gustave, elle se jeta avec une sorte de passion et de fougue dans toutes les avenues de ce bonheur matériel, fait de diamants et d'or, qui allait remplacer pour elle le bonheur romanesque : elle y apporta une verve, une furie d'artiste en travail de son chef-d'œuvre. Elle voulut que la première heure de son avènement annonçât à ses convives ce que serait son rèpe.

Ces convives représentaient à peu près toutes les nuances de la société de Paris. Comme le jeu qu'elle imite en l'agrandissant, la spéculation rapproche les distances, et il est difficile de refuser l'invitation d'un homme qui peut donner des centaines d'actions au pair. 11 y avait donc, au dîner de monsieur Servais, des gentilshommes lancés dans les affaires, des princes de la finance, des écrivains en vogue, des artistes célèbres, et quelques-uns de ces spirituels dilettantes que la civilisation parisienne place comme un ciment entre ses diverses couches intellectuelles et sociales. On n'aurait eu garde d'ailleurs de manquer à une réunion dont le principal attrait devait être la présence de Nathalie et l'annonce du mariage de monsieur Servais. On était curieux de voir comment la femme de lettres, l'ex-

Francine Albemare supportait sa nouvelle fortune , et si la dignité de ses manières et son habileté de maîtresse de maison seraient au niveau des grâces de sa figure et de l'éclat de son esprit. Sous ce rapport, la curiosité fut satisfaite et la malice déçue. Tout le monde conyint que, si rien n'était comparable à la délicatesse du menu, à l'idéale perfection des vins, à la beauté de l'ameublement, à l'opulence du service, au choix et à la beauté des fleurs répandues à profusion depuis la cour jusqu'au salon, il y avait pourtant vthe merveille supérieure à tout cela, et que cette merveille était Nathalie.

Sa toilette était admirablement appropriée à la circonstance ; elle tenait le milieu entre l'exquise simplicité de la jeune fille et l'élégante richesse de la jeune mariée. Un collier de perles d'un prix ifiestimable entourait son xou de cygne et justifiait d'avance toutes les comparaisons poétiques de ses admirateurs. Sa robe de velours noir, coupée avec génie et indiscrète avec décence, faisait ressortir la blancheur rosée de son teint et la pureté sculpturale de ses bras et de ses épaules. Dans cette situation si embarrassante et si bizarre, sous le feu de ces regards qui l'analysaient comme un objet de luxe et Tétudiaient comme un problème, elle fit preuve d'un tact, d'une finesse, d'une tenue qui ravirent les plus insensibjes et désarmèrent les plus sceptiques. Pendant la première partie du dîner, elle fut attentive et prévenante, avec une légère nuance de gravité, comme une maîtresse de maison déjà pénétrée de ses attributions et de ses droits; puis, quand les convives s'animèrent, quand le vin de Champagne eut délié les langues et aiguisé les bons mots, elle laissa jaillir peu à peu son esprit et sa verve; elle devint, pour un moment, la Francine des dîners Bohèmes, mais en ayant soin de ramener sans cesse vers monsieur Servais ses regards et ses sourires, comme pour lui déclarer que c'était la dernière fois, et qu'elle ne voulait que lui complaire. Cette gradation savante se communiqua à l'assistance, presque toute composée de gens spirituels, positifs, adorateurs des biens et des plaisirs de ce monde. Alors ce fut une gaîté pétillante, une ivresse de bon goût, un feu d'artifice de saillies et d'épigrammes à dérider un quaker, quelque chose comme une fête païenne dont Nathalie eût été tout ensemble la prêtresse et la

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divinité. Un artiste célèbre se leva, le verre à la main, et s'écria en regardant Nathalie :

« A la beauté ! »

Un joyeux épicurien répondit à ce premier toast, et en proposa un second :

«Au plaisir I »

Un journaliste connu pour la prestesse de ses évolutions politiques, répliqua avec le même geste :

« Au succès 1 »

Un spéculateur heureux salua monsieur Servais, brandit à son tour son verre dont la mousse débordait, et dit, avec un accent convaincu qui trouva des échps :

«A l'argent 1 »

Monsieur Servais s*incliaa; puis, d'une voix qu'H s*efiforçait de rendre solennelle :

« Messieurs, fit-il, j'ai voulu aujourd'hui avoir l'honneur da vous réunir pour vous faire part d'un événement que vous pressente; déjà, et que je regarde comme le plus heureux de ma vie : j'épouse, jeudi prochain, mademoiselle Nathalie Duvivier. »

Un hourrah enthousiaste accueillit cette déclaration attendue. Versolant célébra, dans une improvisation éloquente, l'alliance de la fortune et du talent ^vec l'esprit et la beauté. Tous les assistants firent chorus : Nathalie était une fée 1 Servais était ai| héros! On eut dit qu'un cliquetis d'écus formait l'accompagnement de répithalame.

Nathalie, au milieu de cette pluie de compliments et de bravos, avait doucement baissé son beau front que couvrait une délicieuse rougeur. Elle fit un signe et on passa dans le salon, où le maître d'hôtel, flanqué de deux valets de pied, apporta le café, les glaces et les liqueurs.

Dans ce moment que Brillât-Savarin et ses émules ont signalé eomme le paroxysme du bien-être à la suite d'un merveilleux dîner; dans ce moment où tous ces cerveaux étaient surexcités, oii l'arôme du kirsch et du moki^ s'ajoutait aux capiteuse^ vapeurs des vins de France et d'Espagne, aux éblouissements des lumières, aux feux croisés des bons mots, aux extases de la matière triomphante, un domestique annonça :

c Monsieur Âûselmd fiaynard! »

Anselme entra. Il était correctement velu; habit noir et cravate planche. Il avait rassemblé, pour cet instant critique, toutes se» forces et tout son courage. Il tenait à la main un exemplaire de son livre, qu*il offrit à monsieur Servais.

Dans ce salon, si bruyant tout à l'heure, on eût entendu une inouche yoler. Tous les yeux étaient fixés sur le maître de la maison et sur le malencontreux visiteur;

Monsieur Servais se redressa de toute sa hauteur, repoussa le livre qu'Anselme lui tendait, et lui dit froidement :

t Monsieur, que Venei-vous faire ici? Je n'aime pas les tapageurs; pas plus en littérature qu'en politique..

— Mais, monsieur, je croyais... il y a quatre ans.;, je pensais..,

—Vous pensiez mal : la société, pour se relever, n'a pas eu besoin, Dieu merci ! de ces auto-da-fé de séminaire et de ces exagérations de sacristie. Il lui a suffi, pour cela, d'hoilimes énergiques, qu'un moment dé crise n'a pas découragés, et qui fee sont bravement confiés à la fortune de la France. J'ai été un de ces hommes. Notre siècle possède de beaux talents, de grands écrivains, de grands poètes, des gloires éclatantes dont il Cî^t fier. Ce n'est pas bien mériter de son pays que de vouloir le découronner de ce qui fait s'a parure. Vous avei voulu forcer le public à s'occuper de vous : le public vous a sifflé, et vous auriez dû vous en souvenir avant de vous présenter ici. >

Un murmure approbateur accueillit ces paroles : des regards " pleins de sarcasme se dardaient sur le pauvre Anselme: Il fit un dernier effort.

« Mais, monsieur, vous m'aviez dit... autrefois..; mademoiselle votre nièce...

— Je n'ai plus de nièce, et si c*est elle que vous venez chercher ici, vous auriez pu vous épargner cette peine, car vous ne la trouverez pas. Recueillie dans ma maison presque au sortir du berceau, comblée de mes bontés, traitée comme ma fille, mademoiselle Lucile Dermont n'a pas voulu être témoin de mon bonheur : elle s'est enfuie de chez moi, sans même me dire adieu, oubliant qu'elle me devait, faute de mieux, un peu d'obéissance et de respect !... »

Un sourd grondement d'indignation circula dans l'assemblée

à Tadresse de cette nièce si insoumise et si ingrate. Monsieur Servais reprit :

« Je ne vous retiens pas, monsieur ; cherchez ailleurs des gens qui vous protègent. Ma fortune, loyalement et laborieusement reconquise, doit me servir à encourager le talent, mais non pas l'esprit de dénigrement, de fanatisme et d'injure, visant à la renommée par le scandale. Vous vous êtes cru un grand homme, et savez-vous ce que vous êtes ? un pitoyable Érostrate. »

Ce mot souleva une tempête d'applaudissements. Des huées à peine contenues bourdonnaient aux oreilles d'Anselme. Panai ceux qui se trouvaient là, il reconnaissait ou devinait les auteurs des articles qui avaient écrasé son livre. Il ressentit un incroyable mélange de douleur, de honte,' de colère. Nathalie s'était reculée au fond du salon ; pendant toute cette scène, elle avait gardé le silence, et fixait sur Anselme ses beaux yeux veloutés où perçait une moquerie diabolique.

Anselme s'avança rapidement vers elle , et lui dit à voix basse : Madame, c'est Lucile qui vous a renvoyé votre lettre écrite à monsieur de Nareins , et c'est moi qui l'ai mise à la poste.

Ce fut sa seule vengeance. Nathalie devint un peu pâle, et se remit aussitôt. Anselme sortit du salon.

« Que vous a-t-il dit? demanda monsieur Servais k sa belle fiancée.

— Il m'a prié de plaider pour lui, quand votre colère serait un peu calmée, répondit-elle en souriant.

— Le lâche ! grommela monsieur Servais.

— L'imbécile 1 » murmura Versolant.

En ce moment, les chanteurs du Théâtre-Italien arrivèrent. Les voix charmantes de Mario, de la Frezzolini et de l'Alboni effacèrent vite l'impression pénible causée par cet incident.

Anselme s'en allait, sous la pluie, seul, désolé, perdu, sans ressource, sans espérance, sans asile

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