ÉPILOGUE
Là s'arrêtait le manuscrit d'Anselme : là aussi pourrait finir notre récit, s'il n'y avait presque toujours, chez le conteur comme chez le lecteur, une secrète envie d'aller un peu au delà du sujet même, de savoir et de dire ce que sont devenus, après les événements racontés, les principaux personnages.
Lorsque Anselme, chassé par monsieur Servais au milieu des huées de ses convives, se retrouva dans la rue, il éprouva d'abord im accablement profond et comme une douloureuse ivresse. À cette prostration morale succéda bientôt un vif sentiment de colère et d'amertume , à mesure qu'il se rendit un compte plus exact de ce qui venait de se passer, et mesura, d'une pensée plus lucide, l'ingratitude et l'inconséquence de monsieur Servais, la perversité de Nathalie, l'égoïsme et la corruption élégante de cette société des heureux et des riches dont il venait de subir les sarcasmes. L'ambition, nous l'avons avoué, un ardent désir de célébri^ littéraire, à demi purifié par son amour pour Lucile, avait eu une trop grande part dans sa croisade, d'abord si brillante, puis si malheureuse, contre les hommes et les livres m lesquels, en un moment d'angoisse, ces mêmes gens, aujourd'hui superbes et railleurs, avaient fait peser la responsabilité de leurs malheurs et de leurs alarmes. Voyant Julien, le fougueux démolisseur, succomber à son propre triomphe, maudit et foudroyé par les rancunes d'une société plus forte que lui, il s'était dit qu'en prenant un point de départ opposé et en suivant une marche contraire, il arriverait au but; qu'il serait un jour salué, fêté, glorifié par ceux qui venaient de crier anathème à