‹ Pourquoi je reste à la campagneChapitre 10 sur 17 · LE TEMPLE D'ÉPH SE · texte numérisé non relu

LE TEMPLE D'ÉPH SE

lé de Diea : j'ai passé ensuite cinq ans au eoUége, livré à

soins mercenaires, sans direction, sans amitié, bourré d'au-

^ecs et latins que je ne comprenais pas, moqué de mes

es parce que j'étais faible, méprisé de mes P'^^fesseurs

e j'étais paresseux, négligé par ro^ parce <|ue je ne

as votre amonr-propre paternel. 1*;» commence à lire

mam^^irres : nul ne m'a appris à is;en méfier... J eprou-

d'aboH^yisant Voltaire, j^my et ceux d'aujourd'hui, us

ent d^lK^ de bonté ; mais je n'ai pas tardé à. m'a-

Toir qu'ils^HÉj^orés, glorifiés, qu'on répétait leurs

^avec des louangSHHÛfiqnes, partout où vos opinions

en crédit, où ron^^É|^it l'encens à vos am^ et à

me. J'en ai conclu ^JHjy^avaîs rien à en redouter,

qull£(^^ent presque de la mais^ij^Hue quiconque en disait

do maflik pouvait être qu'un tartufe ^^Wésuite... Leurs con-

seils, d^B^urs, m'étaient agréables ; je et je meurs l

[s vraiment qui m'envoie aujoun lent ces mots me viennent : il ds bien ril... C'est peut-èt

ition de ce bon prêtre ; ^ne soupçonnais pas...

yeux, et je sens

rouvés bons ; je

ui toutes ces

quelques se-

a mort... c'est

'a dit une foula

il est trop tard...

a main tremble...

Monsieur, je nevdBAmandepas pardopr. C'est moi plutôt qui aurais à vous pardc^^J^ous avez in oublié que vous étiex TOioa père et que j'avais oelHMjIlBIn^* • • Pourtant je voudrais» avant de mourir, vous rendre le bien pour le mal.^ Prenez garde t de cmelles déceptions vous attendent ; vous vous trompei et ouM&as trompe : surtout méfiez-vous de Julien et de »

Amédée a^étaît arrêté là: on devinait qu'il avait eu une diffl* cvtté extrême à tracer ces dernières lignes, presque illisibles» et fue leff -^rces lui avaient manqué avant d'achever.

Monsieur Servais lut cette kttre d'un air morne ; elle lui rap* pelait l'anathtoe de l'inceadiaixe Janrin : les avertissements e' les kçons se pressaient sur ses pas. En outre, les derniers mots de la lettre d' Amédée le pcéoccupaieat vivement. Quel était ce second nom <^ue son fils n'avait pu écrire aiprès eekri de Julien,

156 LB TBMPLE D*ÉPHÈSB.

eette antre personne dont il rengageait à se méfier? Monsieur Servais soLgea d'abord à Nathalie, puis à Ernestîne. Pourtant, n'était-il pas possible qu'Amédée eût voulu seulement parler des opinions violentes de Julien et de ses dangereux conseils? Ne pouvait-on pas supposer que cet autre nom que sa main mourante n'avait pu écrire, était tout simplement celui de Yersolant ou de quelque autre homme politique? Monsieur Servais se posait ces questions avec inquiétude ; il s'adressait des reprocîies amers en songeant à ce fils mort si jeune et ai misérablement, faute de direction et de conseils. Par un retour familier aux égoïstes, il se figurait qu'il avait beaucoup aimé Amédée, et que seulement le temps ou l'occasion lui avait manqué pour le lui dire. Toutes ces pensées diverses ou contraires lui causaient un grand trouble. Quand il revit Julien, il lui témoigna une certaine froideur, et laissa même passer quelques jours sans retourner chez Nathalie. Hais bientôt ses habitudes et ses goûts reprirent le dessus. Julien, qui s'était attendu à cette firoideur, mais qui avait compté sur son influence, n'eut pas de peine à lui prouver que s'il abandonnait la partie %u moment suprême où elle semblait arrivée, l'effort, l'ambition, l'espoir de toute sa vie étaient pour jamais perdus. Chez lui, le député ne rencontrait que des images de deuil et de tristesse. Ernestine se mourait ; Lucile . cherchait en vain à cacher ses angoisses et ses larmes ; il devinait instinctivement qu'uij mystère planait sur cette douleur. Il alla chez Nathalie pour se distraire; elle le plaignit, et par ses câlineries charmantes lui fit oublier œ dont elle avait l'air de le plaindre. Cédant à ses instances, monsieur Servais se hâta de reparaître à la Chambre ; les esprits y étaient fort montés; plusieurs de ses collègues le reçurent avec un empressement de bon augure ; il parla, et il eut du succès. Sa vie se partagea en deux : dans sa maison, une agonie, une femme pâle et mourante q«i parfois le regardait avec une fixité d'énigme, des larmes, des souvenirs lugubres, des préoccupations d'argent, presque un commencement de ruine ; au dehors, le mouvement, l'éclat, les excitations de Julien, les sourires de Nathalie, le tourbillon des affaires publiques, les bravos de la Chambre, l'espérance d'un avènement politique qui réparerait toutes les brèches de 6a fortune, ... -

IB TBHPLE D'ÊPntSE. lo7

Quinze jours se passèrent dans ces alternatives. Pendant quinze jours monsieur Servais fut constamment ballotté entre les voix secrètes de sa conscience et de son cœur, qui avaient pris, dépuis Quelque temps, pour le ramener ou le retenir, tant de formes différentes, — et les voix brillantes de l'ambition et de la vanité, qui le poussaienô en avant.

Le quinzième de ces iours, (tétait le 22 février 1848.

Ce jour-là, Emestine était si mal, qu'elle fit appeler son mé* decin de bonne heure, et lui demanda si le moment était arrivé. Le docteur Dervières, bon et spirituel vieillard, avait compris depuis longtemps que cette maladie de langueur où se consumait cette jeune et vigoureuse nature, et qui semblait acceptée avec une résignation voisine de la joie, — cachait quelque douloureux secret. Aussi, lorsqu'elle le questionna en fixant sur lui cet ardent regard qu'il était difficile de tromper, il ne crut pas devoir recourir aux ménagements et aux subterfuges usités dans ces tristes circonstances.

« Docteur I croyez-vous que ce soit pour aujourd'hui? dit* elle à voix basse, après avoir ébigné Lttdle.

— Non, madame.

— Voyons... nous nous connaissons assez maintenant pour que vous n'hésitiez pas à me parler franchement. Vous savez que ce qui effraie les autres me rassure : combien d'heures me donnez-vous encore? »

Monsieur Dervières réfléchit un moment, puis il lui dit en surmontant son émotion :

« Hais... je vous assure bien... jusqu'à après-demain soir!

— Merci, docteur! voilà une bonne parole, murmura-t-elle ^n lui serrant la main avec une force qui l'étonna. Seulement, ménagez cette pauvre Lucile; c'est à elle et non pas à moi qu'il faudra donner du courage!... »

Un instam après, monsieur Servais entra chez sa femme. Emestine l'accueillit cette fois avec une expression affectueuse et le sourire sur les lèvres :

« Mon ami, lui dit-elle, je suis une pauvre malade bien igno« rante de ce qui se passe dans le monde... Quelles nouvelles avezvous, et ovL en sont vos espérances ? »

Monsieur Servais allait répondre, quand U porte s'ouvrit

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brusquement. Julien se présenta sur le seuil. Ses vêtements étaient en désordre ; son visage slUuminait d'un enthousiasme sauvage.

« Pardonnez-moi, dit-il à Emestine qui avait pà:i et frissonné en le voyant ; nardonnez^moi si j'ose pénétrer jusqu'ici ; je viens dire à monsieur Servais qu'il n'y a pas une minute à perdre, et que, s'il vent être ministre demain, il doit me suivre à l'instant même... Madame, veuilles j<Mndre vos prières aux miennes... »

Un éclair d'ironie brilla sur le liront livide d'Emestine ; elle semblait prendre en pitié ces deux ambitieux, et songer que les grandeurs humaines se font bien petites pour qui va mourir.

Monsieur Servais paraissait en proie à une hésitation pénible ; il avait honte de quitter sa femme pour aller courir les hasards d'une collision politique ; elle s'en aperçut, et lui dit doucement:

« Allez, mon ami ; je me sens mieux ; Lucile est là ; je n'ai besoin de personne. »

Puis, comme Julien sortait le premier, elle rappela son mari d'un geste rapide, et reprit à la hâte :

« J'ai une prière à vous adresser, ce sera la dernière: me l'aecorderea-vous ?

— Oui , répondit-il , subjugué par cette âme courageuse dans ce corps brisé.

— Eh bien 1 sortez maintenant avec monsieur Féraud ; tidiear d'atteindre le but auquel vous avez tout sacrifié ; mais, quoi qu'il arrive, revenez après demain, à midi au plus tord... il le faut : j'aurai à vous parler. »

Il y avait une telle solennité dans ce rcndez>vous funèbre» que monsieur Servais se sentit ému d'un religieux effroi :

« Je vous ie promets 1 répondit-il ; et il sortit. Julien l'attendait dans la rue.

— Et à présent, dit EmestÎBe quand elle fut seule avec Ludie. Dieu... toi... un prêtre F »

Monsieur Servais était si agité par le higubre spectacle qu'il laissait chez lui et les deniers mots quil venait d'éf nanger avec Emestine, que, pendant quelques instants, ni le bruit du dehors, ni le réveil de son ambition, ni les discours de Julien ne purent l'en distraire. Mais bimitM cette espèce de contraction intérieure

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se dissipa à l'aspect de ce qui se passait sous ses yeux : Pari» était en proie à un de ces immenses accès de ôèvre qui effraient ou surexcitent les plus indifférents. Monsieur Servais et Julien marchaient côté à côte, regardant et écoutant en détail ces préludes significatifs. C'eût été, en ce moment d*inquiète et incer* taine attente, une piquant 3 étude, que d'analyser et de démêler

ce qu'il y avait au fond de ces deux cœurs animés, en appar^Ke d'un sentiment analogue. Julien semblait être dans son élément. il frémissait d'impatience et d'ardeur comme le coursier de l'Écriture au son du clairon. Toutes les passions, toutes les ivresses révolutionnaires couraient sur son front comme des nuages chargés d'électricité et d'éclairs. On eût dit qu'il aspirait d'avance, avec une volupté féroce, ces souffles de désordre el de ruine. Ghes monsieur Sefrvais , au contraire, tous les instincta conservateurs se réveillaient en face de ces sinistres présages. Provincial, bourgeois, négociant, n'ayant jamais vu de près d'insurrection ai d'émeute, il éprouvait , tout en se disant enchanté, une première sensation de malaise , justifiée , du reste, par les récentes images qui le disposaient à la tristesse. Julien s'aperçut de ce commencement d'appréhension et de trouble, et ne négligea rien pour le dissiper. Il développa éloquemment le vieil adage, que qui ne risque rien n'a rien. Ces drames-là, 2^Qtait-il en riant, ne resseml^ent pas à des tragédies de col-lége ; tout ne s'y passe pas entre rois, héros et confidents : ils ont des allures shakspeariennes ; le peuple s'y fait sa part dans les^ prologues et les intermèdes ; et ce que l'on voyait là, c'était tout simplement cette ébuUition populaire que calmerait infailliblement l'intervention de monsieur Servais et de ses amis. A force de l'entendre plaider cette thèse qui souriait d'ailleurs à son ambition et à son orgueil , le député se remit de son trouble et fit meilleure contenauce. Gomme tous les caractères faiMes , il avait des alternatives d'irrésolution et d'entraînement, de timidité et d'audace. Avec tout ce qu'il laissait derrière lui de douloureux et d'alarmant, le deuil de son intérieur, le désordre de sa fortuiie, les sourds reproches de sa conscience, il avait besoin d'échaj^r à ces réalités funestes ; il avait besoin de cr(Hre Julien, de s'étourdir , de s'abandonner à ces émotions extérieures qui lui disaient à la fois d'espérer et d'oublier. Il réussit à se

ICO LE TEMPLE D*ÉPHËSB.

monter la tête, à se mettre à l'unisson de son compagnon, et lai dit d'an ton résola :

« Où allons-nous ?

— Chez Nathalie, répliqua Julien, qui n'ignorait pas le prestige exercé par ce nom sur l'homme politique. Nous avons pensé que les bureaux du journal, la maison de Versolant, la vôtre ou celle de tout autre de nos amis , seraient des points de rendezvous trop dangereux, trop signalés à la police. Nathalie a très* gracieusement offert sa mansarde. Personne ne viendra nous y chercher, et nous pourrons y causer en toute sécurité. »

Un quart d'heure après, ils arrivèrent rue de Vaugirard et montèrent chez Nathalie.

Ils y trouvèrent la rédaction de Y Initiateur au grand complet, quelques députés et quelques jeunes littérateurs ou artistes, amants de la liberté et admirateurs de Nathalie. On buvait du grog, on fumait force pipes ; et déjà, comme dans toutes les délibérations humaines, l'assemblée était partagée en deux groupes : les esprits politiques et les fantaisistes, les modérés et les énergumènes.

L'entrée de monsieur Servais et de Julien produisit un certain effet ; chacun des deux partis salua son chef en la personne des deux arrivants. Les députés et les hommes graves attirèrent à eux monsieur Servais ; les jeunes gens comptaient sur Julien. Nathalie souriait à tous : son œil pénétrant allait des uns aux autres, comme si cette étude préliminaire devait décider de son opinion et peut-être de sa destinée.

Monsieur Servais et Julien racontèrent ce qu'ils venaient de Toir, et tous les assistants appuyèrent leur témoignage par leurs propres impressions. Il était clair qu'une explosion se préparait dans ces masses agitées et enflammées par six mois de banquets, d'excitations :t de propagande : les symptômes extérieurs ne pouvaient laisser là-dessus le plus léger doute. Une émeute commençait : que serait-elle? comment finirait- ^Ue? Dans quel sens fallait-il diriger le courant, tandis qu'on eu était maître encore? Devait-on l'activer ou le modérer? le précipiter ou l'arrêter ? Les questions se ressemblaient, mais les réponses ne se ressemblaient pas.

Les rapins, les pemtres, les apprentis poëtes, les romanciers

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en herbe, coiffés de bérets rouges, affublés de vareuses écarlates. hérissés de chevelures exubérantes et de barbes incultes, mirent en avant les propositions les plus incendiaires , les projets les plus excessifs : seulement ils leur donnaient des noms différents, suivant qu'ils craignaient plus ou moins d'épouvanter les bourgeois. Ceux-ci disaient extrême gauche, ceux-là républioue ; ceux-ci démocratie, ceux-là communisme.

Par une conséquence naturelle, ces motions à Tean bouillante refroidissaient à vue d'œil les hommes sérieux, décidés à ne pas sortir des bornes de la légalité. L'inquiétude générale, l'agitation populaire, les préludes d'émeute, les pierres lancées aux gardes municipaux et aux sergents de ville , tout cela fut signalé par eux comme indice d'une situation excellente si l'on en profitait pour faire ses conditions avec le pouvoir , désastreuse si on la laissait s'aggraver. Il s'agissait donc de saisir le moment où la crise prendrait assez de consistance pour que le gouvernement et le pays en ressentissent d'égales alarmes, et pour qu'il en résultât un traité d'alliance dont ils seraient, eux, les signataires. Pour y réussir, que fallait-il ? Un coup d'œil sûr, une grande clairvoyance politique, et il était facile de comprendre que ces messieurs s'en croyaient assez abondamment pourvus, pour que personne, s'ils s'en mêlaient, ne pût conserver la plus légère inquiétude.

Monsieur Servais parla dans ce sens ; il parla bien, et fut écouté avec faveur , grâce surtout à Nathalie, qui , désirant ne pas l'effaroucher, fit signe à ses jeunes gens qu'elle leur deman* dait grâce pour ce bourgeois-là. Cette journée n'était pas perdue pour l'esprit souple et fin de la femme de lettres. Ëile voyait aux prises et à l'œuvre les deux puissances rivales qui allaient se disputer le monde : l'intérêt et l'utopie. En contemplant d'une part ces fanatiques au cerveau creux, aux poche? vides, aux yêtemenis déctiirés ou crasseux, qui s'apprêtaient à jouer de l'insurrection et de la barricade comme ils auraient joué du* violon ou de l'ophicléide ; d'autre part, ces législateurs empêtrés dans leurs hardiesses, et se figurant que le peuple attendrait leur bon plaisir pour se soulever ou se calmer, elle sentit re« doubler son mépris pour l'espèce humaine , et se promit de se réserver pour le parti vainqueur, fallût-il jeter aux buissons de

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la route les lambeaux de ces doctrines superbes, glonfiées dans ses romans.

Julien paria à son tour ; les partisans des moyens extrêmes comptaient sur son éloquence. Ils ne furent satisfaits qu'à moitié. Julien commença, en efiEel , psur de fougueuses hyperboles : les députés, monsieur Servais en tète, commençaient à froncer le sourcil : mais, à la surprise générale, Tardent orateur finit par conclure à la néeessité de ne pas SOTtir des yoies légales, d'user des moyens d'influence sur le peuple pour régler son élan, des dispositions pacifiques du gouvernement pour en obtenir les concessions désirables. Son avis prévalut, -et fit prévaloir les modérés. 11 fut décidé que Vlnitiatewr garderait fidèlement cette position transitoire, que les députés iraient porter à la Chambre ces idées de transaction^ et que les jeunes gens se répandraient dans les groupes avec la double mission de donner un senslégàl aux manifestations et d'amoEier la troupe de ligne à fraterniser avec la foule. Là dessus on se sépara ; Nathalie distribua de nouveau ses poignées de main et ses sourires. Elle eut le temps de prendre à part monsieur Servais et de lui dire tout bas : « Bon courage I vous me reviendrez ministre 1 »

Puis elle eut un autre aparté avec Julien, et murmura rapidement à son oreille : « Tâchez qu'i^ ne rentre pas ches lui avant la fin de tout ceci 1 »

En sortant de chez Nathalie , un des plus exaltés , sculpteur refusé par tous les jurys, dit à Julien avec les airs farouches d'un conspirateur de mélodrame :

« Ah ça I serais-tu déjà traître ? %

Julien lui lança un regard profond :

« Imbécile ! dit4l, n'a&-tu pas vu que si j'avais condu comme vous le vouliez , ces députés allaient nous échapper , et courir aux Tuileries pour demander grâce au pouvoir? Ne comprends-tu ms qu'il faut les endormir, jusqu'au moment où nous serons maîtres de leur réveil ? Amuse-toi à cri^ : Vive la République I Demain la garde nationale et tous les boutiquiers de Paris demanderont nos tètes et seront des royalistes enragés. Nous devons les y conduire sans qu'ils s'en doutent , et leur persuader après qu'ils l'ont toujours désirée I

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— Ta M raison, ces bourgeois sonCsi lâehes) » répliqua l'artiste émerveillé.

Pendant toute cette journée et toute celle du lendemain, Julien ne quitta pas monsieur Serrais plus que son ombre : il n'eut pas de peine à le convaincre que, dans ces moments de grande crise, un bomme politique se devait tout entier à son pays , qu'il Bravait plus de famille, et qu'il lui importait de s'affranchir de tous les liens qui ^traveraiei^ son aelioD incessante sur les» affaires publiques. Monsieur Servais avait besoin d'ailleurs de toute sa liberté d'esprit pour faire face aux exigences d'une situation qui se tendait de plus en plus. Il songeait avec un effiroè égoïste que les scènes de douleur et de deuil qu'il retrouverait dans sa maison ne seraient bonnes qu'à le décourager et à l'abattre. Le sentiment de son importance, le chaleureux langage de Julien, l'agitaticm de la rue, l'animation de ses collègues, 1& succession ra]Hde des combinaisons politiques où son nom était souvent prononcé , l'indicible aspect de Paris insurgé , cette so!Vilnre poésie de labarrkade etde rémeute, plongeaient m^msieur Servais dans des accès de vertige, le dérobait au sentiment de la vie réelle , et le faisait passer par d'étranges ahematives d'eapoir, de trouble , de regret, de hardiesse e% de frayeur. 11 ac^ cepta donc un logement chez Julien, comme ua général bivouaque sur le champ de bataille , on plutôt il se décida à vivre,, pendant ces trente-six heures, à la Chambre, dans la rue, dan» quelques salons politiques, afin d'être toujours là, prêt à tout, en mesure de saisir le mom^t propice, suivant d'un œil avide les péripéties de ce drame dont chaque acte et chaque scène apportaient ou empotaient tant d'ambitions et d'espérances.

Le 29 au soir, monsieur Servais, semblaUe au joueur qui,, après une nuit fiévreuse, voit venir la carte désirée , put, sans^ trop d'invraiseml^ance, croire qu'il tenait enfin ce portefeuille,, objet de toutes ses convoitises, indemnité de toutes ses pertes,, eonsolaticm de tous ses chagrins.

Ce soir*là, Anselme , lancé à sa recherche depuis le matin, parvint à le rejoindre et lui remit un billet qui ne renfermait que ces mots : « A demain ; vous l'avez promis. .. pas plus tard que midi... Emestine et Lucile vous attendent. »

Le même soir, Versolant courut chez Nathalie, lui aq>prit l'a*

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Ténement probable de monsieur Servais ; Nathalie savait déjà par Julien qu^Ernestine était à toute extrémité...

Restée seule, elle se livra à une de ces rêveries positives qui sont, pour certaines âmes, Tadieu au romanesque de la vie. Puis, se plaçant devant son miroir et souriant à sa beauté que le tumulte de ses pensées faisait briller d'un éclat extraordinaire :

« Demain, monsieur Servais sera veuf et ministre ! » dit-elle.

Pourtant, des bruits sinistres avaient déjà circulé. Une collision sanglante avait paru tout remettre en question et rompre le traité de paix à demi conclu entre l'opposition et le pouvoir. Monsieur Servais, s'abusant encore sur la portée de cet incident funeste , comptait , pour le lendemain matin , sur sa popularité et son éloquence. La nuit se passa en conciliabules, en allées et venues qui trompaient Tinstinctive angoisse de tous par la stérile agitation de chacun. La révolution se réveilla avec le jour, toute prête et toute armée. Monsieur Servais mar> chait en s'appuyant sur Julien, qui senlait le bras de son patron trembler sous le sien. D'heure en heure les symptômes devenaient plus menaçants, les figures plus farouches. Le député se présenta à quelques barricades ; il harangua le peuple , il célébra ses vertus, sa modération dans la victoire ; il maudit les velléités sanguinaires d'un pouvoir aveuglé, et promit à cette multitude , affolée par les ivresses du combat , iqu'elle ne serait plus désormais gouvernée que par ses amis. Mais, quand on voulut mettre en avant quelques noms propres, il se trouva que ces noms étaient déjà dépassés de beaucoup par la marche des événements : celui de monsieur Servais, entre autres, n'excita que des murmures et des huées. Découragé par ce premier échec, monsieur Servais s'achemina vers le boulevard ; il y vit passer à cheval, entourés d'hommes d'assez mauvaise mine, quelquesuns de ses amis politiques, de ceux qu'il regardait d'avance comme, ses collègues : la foule , à leur aspect, restait froide ou hostile, et ils ne tardèrent pas à disparaître, engloutis par cette marée montante qui, aux jours marqués pour les révolutions, submerge le matin les ministères, à midi les transactions, à quatre heures les trônes.

C'en était fait; le moment favorable avait glissé entre ces mains ambitieuses; le trop tard murmurait aux consciences et

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aux oreilles. Monsieur Servais voulut tenter un dernier effort : on lui signala une barricade où se trouvaient réunis les principaux chefs du mouvement. Il y alla, il essaya de parler ; mais hélas 1 ce fut bien pire; une heure avant, on avait repoussé son nom; cette fois, on étouffa sa voix, et les qualifications les plus insultantec accueillirent sa première phrase. Il eut là un nouveau sujet de douleur et de surprise. Julien se trouvait encore à ses côtés. Tout à coup, à un signe que lui fit un des chefs de rémeute, il quitta brusquement son compagnon, sauta sur la barricade, saisit un drapeau rouge dans les mains d'un insurgé, et s'écria d'une voix tonnante : Vive la république î « Malheureux I que faites-vous? dit le député éperdu.

— Ce que vous ferez demain ! répliqua Julien d'un ton impérieux et arrogant qm signifiait : les rôles sont changés, et c'est moi qui suis le maître.

— Vive la république I » s'écria, comme un seul homme, cette foule exaltée qui semblait n'avoir attendu que ce signal.

Julien se confondit dans les groupes, et des démonstrations de plus en plus menaçantes forcèrent monsieur Servais à se retirer.

La tête en feu, frappé de vertfge, il courut à la Chambre. On sait le spectacle qui l'y attendait. Peu d'instants après son arrivée, il vit entrer l'insurrection victorieuse. Au premier rang, il reconnut Julien, agitant son drapeau, couvrant de ses cris la voix deb orateurs ; Julien, son mauvais génie, qui lui apparut alors comme la personnification terrible de cette terrible journée: le mauvais génie triomphait; la révolution était faite.

Expulsé de sa place au milieu de ce chaos grossissant que sillonnaient des coups de fusil, des clameurs sanglantes et des tueries. des gardes municipaux, monsieur Servais sortit, et se trouva sur le pont Louis XV sans trop savoir comment il était arrivé jusque^à. Malgré son effroi, ses yeux se dessillaient ; il reconnaissait avec un mélange de regret, de colère et de honte» qu'il s'était trompé et qu'on l'avait trompé. A ces clartés redoutables qui venaient de passer devant ses yeux, il jugeait les hommes et les choses, la pente qu'il avait suivie, la folie de ses ambitions, les illusions de sa vanité, le danger des doctrines dont il avait favorisé l'essor; il jugeait surtout Julien, et con-

166 LE TEMPLB d'ÉPHÈSB.

centrait sur loi toute l'amertume de ses mécomptes, toute fapdeur de ses ressentiments. U ne se pardonnait pas d'avoir été dupe de ce petit Danton déguisé, et d'aroir subi son ascendant, 4andis qu'il croyait le conduire. En un moment, art^c cette lu- <cidité de souvenirs oui accompagne parfois les grands désastres. Il se remémora tout ce qui aurait du le désabuser, toutes les mauvaises influences que Julien avait eues sur ses opinions et sur sa vie; il finit même par lui attribuer la somme entière de ses malheurs et de ses fautes, et par se persuader que, sans lui, il serait resté sage, tranquille et irrq»rochable.

En même temps, il se souvint qu'il était absent de chez lui depuis près de deux jours, qu'il y avait laissé sa femme mourante et dépassé l'heure où il avait promis de rentrer. U reprit donc rapidement le chemin de sa maison à travers des masses d'insurgés et de curieux qui affluaient de tous côtés. Au bout de quelques minutes, il arrivait à sa porte, pénétrait dans le salon qu'il trouva vide, et s'arrêtait épouvanté au seuil de la chambre d'Emestine.

Les rideaux des fenêtres étaient baissés, et la chambre éclairée aux flambeaux. Cette lumière pâle et blafarde tombait d'aplomb sur le visage d'Emestine couchée sur son lit, et lui communiquait les teintes mates de l'albâtre ou de la cire. Elle respirait encore : ses yeux étaient ouverts, et une de ses mains, transparentes à force de maigreur, pendait hors du lit. Le prêtre venait de lui administrer les sacrements de l'Église, et retiré un peu à l'écart, récitait à demi-voix tes prières des agonisants; Lucile, agenouillée, i «pondait aux prières, et parfois, malgré ses efforts, laissait échapper un sanglot. Dans la chambre voisine, on voyait, par une porte entr'ouverte, Anselme et les domestiques, à genoux et priant. Les bruits du dehors n'arrivaient plus 4 ce réduit funèbre que par bouffées lointaines et confuses.

En apercfivant son mari, Ernestine parut se ranimer : «ne lueur de joie, quelque chose comme un allégement suprême, ramena une teinte un peu plus vive sur son front décoloré. Un soufile, une ombre de sourire passa sur ses lèvres :

« Mon ami, dit-elle en essayant de se soulever, tous rennei bien tard : n'importe 1 il est temps I »

LE TEMPLB d'ÉPHÈSE. 167

Monsieur Servais, saisi de pitié et de terreur, la contemplait en silence. ^

« Cette fois, reprit-elle, c*est bien vrai : je vais mourir, et je bénis le ciel qui vous ramène auprès de moi pendant que je puis encore parler. »

Lucile se tourna vers elle, les mains jointes, et eut Tair de lui adresser une muette prière. Ernestine poursuivit, soutenue, semblait-il, par une force surnaturelle :

« Tais-toi, Lucile I laisse-moi mon courage; laisse-moi goûter le seul bonheur qui me soit permis. »

Puis faisant signe à son mari de s'approcher :

« Mon ami, ajouta-t-^lle de façon à ne pouvoir être entendue que par lui, par le prêtre et par Lucile, la vie peut mentir quelquefois, mais la mort ne ment pas... Écdutez-moi sans monterrompre, et si vous étiez tenté de me refuser votre pardon, songez que c'est presque une morte qui vous implore... songez que Torgueil, si irrité qu'il soit, doit s'apaiser devant un cercueil... Tous vous souvenez de ce jour ou vous trouvâtes monsieur Julien Féraud, ici, presque à mes pieds... Lucile vous dit que c'était pour elle, que monsieur Feraud venait me demander sa main... Vous ne pouviez douter de la parole de cet ange; vous fûtes rassuré, et moi, comme une lâche créature, j'acceptai ce mensonge qui me sauvait... car c'était un mensonge : monsieur Féraud était venu pour moi... Oh! permettez que j'achève^ et accordez encore quelques minutes de pitié à celle qui va vous quitter pour toujours... Je n'étais pourtant pas aussi criminelle que vous pourriez le croire... Non, mon ami, et si je voulais mentir encore en face de la mort, à quoi bon cet aveu? Ce prêtre qui est là et qui m'a réconciliée avec Dieu, l^ucile qui m'entend et qui lit dans mon âme comme dans la sienne, ce crucifix que je porte à mes lèvres, la sainteté de cette heure solennelle, la voix de votre propre cœur, tout vous dit que je no vous trompe pas, que je ne puis pas vous trompe^ : j'ai été imprudente, égarée, révoltée contre un joug dont on ne me révélait que les rigueurs; je n'ai pas été criminelle : que ce soit là votre consolation et la mienne 1 »

n y eut un moment de silence. Monsieur Servais était trop accablé pour s'irriter de l'aveu de cette femme, qui semblait

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