‹ Pourquoi je reste à la campagneChapitre 11 sur 17 · LE TEMPLE B'ÉPHÈSE · texte numérisé non relu

LE TEMPLE B'ÉPHÈSE

déjà lui parler du fond de la tombe; Ernestine rassembla im reste de force , et continua d'une voix de plus en plus suffoquée :

€ C'était la première fois que je recevais ainsi monsieur Julien Féraud; mais, ayant mon mariage, là-bas, dans notre pays, nous nous étions connus; je l'avais aimé, innocemment, purement, comme Lucile a aimé Anselme... »

Monsieur Servais fit un geste de surprise; Ernestine poursuivit :

c Oui, voilà ce que nous aurions du vous dire ; nous aurions évité bien des malheurs et des périls... Mais, plus heureuse que moi, Lucile a pu garder tout le trésor de son amour. Moi, j'avais aimé un homme méchant, ambitieux, dangereux...

— Un misérable 1 s^écria monsieur Servais, en reportant sur Julien toute sa colère, qui tombait devant Ernestine.

— Maintenant, reprit-elle, écoutez-moi... encore un peu... Vous avez compris déjà que je n'aurais pas laissé le sacrifice de Lucile aller jusqu'au bout, ni cet affreux mariage s'accomplir... J'étais sûre de mourir, et, par un reste d'orgueil dont je m'aocuse, je ne voulais vous détromper que le jour où je serais si près de la mort qu'elle effaceiait toutes les fiertés et toutes les colères... Je remercie Dieu qui m'a accordé cette dernière grâce... Mon ami, pardonnez-moi I »

Elle lui tendait sa main à demi glacée : il ne la repoussa pas ; cette marque de pardon lui rendit encore un peu de courage.

« A présent, le plus pénible est dit, ajoula-t-elle, et un rayon de céleste beauté illumina son visage. Vous n'aviez jamais su qu'Anselme et Lucile s'aimaient : vous le «avez aujourd'hui ; je vous recommande ces douces et chastes amours... Vous allez vous trouver bien seul, sans famille, sans héritier, au milieu d'un monde où votre fortune vous créera de nouveaux dangers...

— Moil mais je suis ruiné 1 interrompit monsieur Servais avec une sombre amertume : je l'étais aux trois quarts ; la république m'achève ! Tous les malheurs, tous les désespoirs m'accablent à la fbis...

— Ruiné t la république 1 reprit Ernestine avec un tressaillement de surprise qui se mêla aux frissons de l'agonie ; ah ! ces deux mots vous disent mieux que moi ce que je n'osais pas

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VOUS dire. Mon malheur, le vôtre, celui de ce paoyre Amédée, la catastrophe qui vousïrappe, en connaissez-YOUs les causes?

— Je les soupçonne, murmura son mari en baissant la tête.

— On a perverti Amédée, on m'a égarée, on vous a trahi... toujours... pav tes mêmes moyens, dit-elle en se dressant sur son séant avec une énergie effrayante : Qu'a-t-on trouvé dans la chambre d' Amédée? Tous ces mauvais livres que Ion vante, et qui distillent leurs poisons dans les âmes sans défense... Que m'a-t-il fait lire, lui? Tous ces romans corrupteurs, dont les auteurs ont la richesse et la gloire... Que vous a-t-il dit, à vous? Que les idées de désordre vous feraient grand, puissant, célèbre I... mon amil dans ce suprême instant où disparaissent toutes les vanités du monde, il me semble que Dieu vous pari» par ma voix mourante... Il n*y a, il ne peut y avoir qu'un» vérité, un bien, une loi, un devoir... Quand la société couronne d'une main ce qu'elle flétrit de l'autre, elle commet un men* songe ; elle livre les âmes locales à la révolte et au doute ; elle se prépare des châtiments terribles... Tenez, ce tocsin que l'on entend! c'est le glas des funérailles 1... »

Ce dernier effort avait épuisé Ërnestine : elle retomba sur son lit, et parut un moment immobile et froide comme un cadavre. Pourtant elle se ranima peu à peu, et retenant son mari ave& l'obstination habituelle aux moribonds, elle continua de lui adresser quelques paroles moins distinctes, où il eut peine à recueillir deux ou trois phrases intelligibles :

« Lucile et Anselme... ce sont les bons anges... je vous lea recommande... Ruine, pauvreté, république... ils ne peuvent donc pas se marier?... C'est lui qui a fait tout le mal... on reeueille ce qu'on a semé... que Dieu lui pardonne !... »

Elle parlait encore, mais son agonie faisait des progrès visi* blés, quand un grand bruit retentit à la porte de la rue; un pa» «apide résa na dans l'escalier. Une terreur instinctive se peignit sur le^ traits d'Ernestine : ses yeux se rouvrirent ; on eût dit qu'elle voyait d'avance l'homme qui allait entrer.

Elle ne se trompait pas: c'était Julien. La république procla* mée, les émotions de la journée, l'ivresse du combat et de la victoire lui avaient fait tout oublier ; ou peut-être, par une forfanterie exécrable, voulait-il se faire voir et saluer chez monsieur

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'SênraU daw rédat (k soa triooiplie» aj[^»araUre en domiiiateiir là où il aTiit yéea en subaltame.

Par un mourement rapide, le prèlre et Lueile se précifÂlèrent vers le lit, ooBine pour cacher Julien k Erneetine. Kl était trop tard; elle TaTail ta: die poiuaa on cri, étendit da côté de la porte son bras décharné, et, nn instant aj^ès, ses derniers firé* missements se perdirenl dans rétemelle inunobilile.

< Elle est morte 1 » dit le prêtre d'un^ voix grave. Lueile retomba h genoux, et ses sanglots éclatèrent. Monsieur Serves s'était ievé. Debout, pâle de douleur ^ de

<;olère, il foudroyait de soa regard Jalien« dominé cette fois par cette seàne luèbre oii venaient se briser s(m triomphe et son orgaeil. Monsieur Servais £t trois pas vers lui, le clouant sur place par Texpre^sion de sa figure, d'où Tardeur d'un sentiment profond avait effacé toute vulgarUé; et d'une voix sourde dont diaqfue syllabe retentit ec^nn» des eoups de marteau sur un Hsorcueil:

< Tu viens voir ton ouvrage? lui dit-il. Eh bieal sois eon* ient. Âmédée est mort: cette fenuoDO est morte; je suis ruiné, perdu, écra&é, tout cela par toi I Tu as ce que tu voulais! Tu as voulu du bruit, de l'édat ; tu as voulu arriver en marcbsAt sur 4es décombres ; tu as vouhi incendier et démolir pour faire répéter ton non... Tes vqmu: sont comblés; ici, ddiors, partout» voilà, n'estHse pas? assez de morte pour flatter ton orgueil, assez de débris pour te grandir, assea d'incendies pour t'écki^ rerl Savoure ton triomphe, Erostrate, mais redoute les malédictions de tes victimas. Ya-t'en ! Au nom de mon fik, au nom de ma femme, je te maudis l Va-t'enI

Julien subjugué n'essaya pas de répondre un mot, et ^spsir m avec im siknee de qpectre : on l'entendit lermec la porte CMhère. Ses compagnons, restés dans la rue, reprirenr bruyantment les reiraÎAS patrioti«|ues de la MtiTMiUaise ei des Gironr éima. Bientôt leurs chants s'éteignireBt dans l'éloignement Mon* sieur Servais était retombé sur son fauteuil. Lueile priait «I pienrait près du lit funèbre.

PIK Bl LA mimu ràMYlE.

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