LS TEMPLE D'ÉPHÈSE
— Et qu*a-t-elle fait? quVt-elle dit? reprit Nathalie d'une voix stridente.
— Elle a dit à son oncle que j'étais venu pour demander sa main, et son oncle me Ta accordée I exclama Julien, à demi fou de honte et jd colère.
— Elle a dit celai ah! c'est bien! c'est beaul murmura la femme de lettres, qui, incapable de pratiquer le dévouement, le sentait en poète.
— Oui, très-beau, en effet, et je vous conseille d'applaudir f C'était bien la peine de rêver la conquête du monde pour en arriver à ce dénoûment I Lucile sacrifiée , Anselme malheureux, moi rivé à cette chaîne bourgeoise, et Ernestine...
— Ernestine?
— Oh ! elle en mourra, c'est sur !
— Bien sûr? répéta Nathalie dont les yeux brillaient d'un éclat sinistre.
— Et croyez-vous donc que si elle n'était pas certaine de mourir avant que ce mariage s'accomplisse, elle eût accepté le dévouement de Lucile? » demanda Julien avec emportement,
Nathalie fixa sur lui un regard profond qui pénétra jusqu'aux derniers replis de son coeur. Elte comprit que Julien, sans se l'avouer, aimait encore Ernestine ; que son amitié pour Anselme n'était pas éteinte ; que, dans cette âme ardente, ambitieuse, à demi pervertie, s'entremêlaient et se heurtaient les sentiments les plus contraires ; qu'en un mot, Julien n'avait pas encore et peut-être n'aurait jamais ce sang-froid, cet esprit de suite et de calcul, cette énergie patiente et terrible, prête à tout briser pour arriver au but, qu'elle lui avait d'abord attribuée. Dès ce moment, elle le fit déchoir, dans son esprit, du rôle dont il lui avait paru digne, et ce fut avec une ironie habilement déguisée qu'elle lui dit :
« Maintenant, que comptez-vous faire?
— Je venais vous le demander, répliqua-t-il.
— Il me semble que, pour le moment, vous n'avez rien de mieux à faire qu'à attendre et à ne pas troubler par de nouvelles imprudences la quiétude de monsieur Servais. Je crois comme vous que sa femme ne laissera jamais ce mariage s'accomplir ; sans quoi je la proclamerais la plus lâche et la plus
LE TEIIPLE D*ÉPHÈSB. 125
Infâme des créatures... et vous m'avez dit, n'est-ce pas, qa'elle était loyale et sincère?
— Oui, loyale et sincère, reprit-il d'une voix mal assiurée.
— Elle a donc son projet, que vous ne deve^ pas devancer...
— Ah 1 scr projet ne peut être que de mouri- ' dit Julien, incapable de dissimuler un reste de douleur et de remords.
— Eh bien ! qu'elle meure 1 s'écria Nathalie en éclatant : que sommes-nous donc? des bergers du Lignon? des amoureux du Gymnase? En ce cas, prenons des houlettes et des chapeaux de paille, et allons rêver, soupirer, roucouler dans les bocages, vous avec moi, Anselme avec Lucile I Si l'amitié du pieux Anselme, le bonheur de l'innocente Lucile, la santé de l'héroïque Ernestine vous préoccupent si fort que vous vous arrêtiez, dès le premier pas, sur la route que nous nous sommes tracée, alors, mon cher^ séparons-nous à l'amiable ; tirez-vous d'affaire comme vous pourrez ; partez avec madame Servais pour les lointaines solitudes, comme nous disons dans nos romans ; allez mourir de faim dans quelque chalet alpestre ou dans quelque forêt américaine; ou bien faites-mieux : je^z-vous tous deux, en fondant en larmes, aux pieds de cet excellent monsieur Servais ; avoueziui votre amourette d'adolescents, en lui promettant d'être bien sages à l'avenir ; il s'attendrira, il pardonnera, et peut-être, si vous persistez dans la mortification et la vertu, serez-vous, à quarante ans, sous-chef de bureau au ministère de l'intérieur ou conseiller de préfecture à Draguignan ! »
L'orgueil absorbait tout chez Julien : un crime même ne l'eût pas effrayé, du moment que son orgueil était en jeu. En le froissant, Nathalie savait bien, qu'elle dissiperait les dernières traces de l'effroi que lui causait l'idée de faire le malheur d'Ernestine, de Lucile et d'Anselme : elle put à peine retenir un sourire moqueur, lorsque Julien, irrité de sa propre faiblesse, lui dit en lui prenant la main et en la serrant dans les siennes :
« Vous savez bien que je suis votre esclave, que je vous appartiens corps et âme, que mon génie étonné tremble devant le vôtre... parlez, ordonnez : j'obéirai. »
Au lieu de répondre, Nathalie se croisa les bras, regarda Julien en face, et lui demanda :
126 LB TSHPLE B'ÉPHÈSB.
« OitesHBAoi: no< grandes phrases sur Tavenir hmnamîtoirPt «ur la pauvreté , la liberté , la dignité, la frater ailé àumaine, êtes'Tous bien certain qu'elles ai^at ua sens?
— Mais...
-*- Noos voulons renverser ce qui existe, démolir la société «t nous installer tnompbaleiaeni sur ses ruines; c'est très-biea ; Bsais sommes-nous surs ifue la société se laissepa iaire? Supposons même qu'elle se laisse faire (on peut tout espérer 4e la cécité bourgeoise) : les miaes, esHse un lot^B^ajt bien 0001mode et bien solide?
— Je ne vous comprends pas. ...
— Il n'est pas nécessaire que vous me compiteaiea ; pourtant je suis bonne personne, et je veux bien vous mettre sur la voie. Quelle est à peu pr^ès la lortuae de monsieur Servais?
— J'igaoïB le dûffire exact; trois ou quatre miUions tout au moins. .
— Soit Entre ces millieiw el bous, qu'y a-v41? » Mien la refarda d'un air efiaré.
« Ob i rassurez^otts« ajou|ar4^11e ea riant, je ae veux eesat- «iaer personne t
— Monsieur Servais est aiarléj lueaaieur Servais a an ûle, bégaya Julien toujours interdit
— Bien : ce qui signifie qu'eiitns lui et vous, entre sa lortuae et nous, il y a sa charmants &mme Emestine et son charmant héritier présomptif, l'irrésistible Amédée... Il paraît — c'est vous qui semblez le croire, --qu'Eraestine, déjà soof&ante et minée par la fièvre, a peu de chances d'échapper saine et sauve à la crise qu'elle-même s'est attirée; et quant à Amédée... »
En ce moment, un coup de sonnette retentit à la porte de l'escalier.
« Qusmt à Amédée, reprit-^eUe rapidement avec un rire qui fit étinceler ses dents blanches, cachez-vous dans ma chambre, et vous allez voir ce que je compîê faire de l'héritier présomptif. »
Julien s'esquiva dans la chambre; Nathalie alla ouvriXt et Amédée entra.
Depuis la veille, il était à la fois très-furieux et très-inquiet. Le dénoûment de la tragédie intime dont il avait c.*u dirige
LB TBtf PIB D'fiPHÈSB. ISfl
leg fis, TeKa^^érail, et il «e deiododait avec aiKiiM« coxament NfllàAlie le traiterai! ea a^psenaat ce Jénoâment padâque. Ponr noyer tout enseiièla aa colère ^ aa frayeur, il avait eu recours à un moyen fort peu d'accord avec aa poitriiMB ùible et flon estooaac débile : avait d^'euaé cibea 9ery, hn une bouteille de GJos-Voi^feot, une ixMiteiUe de Marsallab, et couronné le tout par un carafon d'eau-âe*vie. Nathalie, ^pia&d à entra ciies elle, n'eut pae besoin de beaucoup de clairvoyance pour s'apercevoir die l'état anormal de ce malheureux cerveau. Elle sentit s'accroître encore le dégoût et le mépris que lui inspirsdt l'apprenti Lovelaoe. £llei se coAtlnt pourtant, et lui dit d'une voix a^aez douée :
« £h bien ! idûq jeune ami, qpa ê'estrU pasaé depuis avanthier?
— Àh 1 les choses n'ont pas aussi bien tourné que je l'avais espéré, r^iqua Àmédée avec des efforts ineroyablee pour repnoodre son aplomb... mais, du uKÔns, je puis vous assurer que ce m'est pas ma fauie : après Le bal, au lieuse me coucher, j'ai écrit k mon père une lettre aAonyme. »
Nathalie ue lui en laissa pas dire davantage ; elle se leva, prit une attitude glaciale, et s'écria avec une expression de suprême dédain :
« Yoiis avez écrit une kiUre anonyme ?
--Oui, oertainemeol, et...
— M ais, fflonsii^ir, c'est une jjoiamiB, ujae idée qui ne peut venir qu'aux âmes les plus liasses, et il ne vous manquait plus q4|;'ttae autre bassesse : c'est d'^oser vous en vanter !...
— <2a'entend8-je I munnura Amédée éperdu; mais, madame, c'est vous qui, l'autre nuit, au bal, ehes mon père, m'avez en* gagé à démasquer l'intrigue que je venais de surprendre, à dénoncer les coupages à un époux offensé...
— Mei 1 reprit-elle avec une indignation parfaitement jouée : moi vous ^'>n8eiller de troubler le repos de votre père, de déshonorer la femme qui porte son nom et le v^re 1 Mais, mon petit monsieur, vous êtes fou ou vous êtes ivre I Que c/importe, à moi, le ménage de monsieur Servais? Suis- je chargée, par hasard, de surveiller la vertu de madame votre JieMe-mère ? Pour qui me prenez-vous donc? Et que venez-vous faire ici ? »
138 LE TEMPLE D*£PHÈSE.
Le désespoir d'Âmédée ne connut plus de bornes : il contempla d'un air ahuri Timpitoyable Nathalie, et ne sut que bégayer cinq ou six fois : Mais, madame, c'est tous... je croyais... irous m'aviez faif entendre...
— Rien, absolument, rien que ce que vous persuadait votre cerveau fêlé... Je voQs ai reçu quelquefois chez moi, sans conséquence, par amitié pour votre père que j'estime fort et qui méritait d'avoir un autre fils ; je ne vous ai pas renvoyé vos absurdes lettres parce qu'elles n'en valaient pas la peine ; je vous ai traité comme un enfant gâté, très-ridicule, dont on ménage les manies, faute de les prendre au sérieux... Mais aujourd'hui, mon cher monsieur, après l'indigne action dont vous osez me faire confidence, vous cessez d'être pour moi un adolescent inaperçu : je rougis de vous voir ici, et je vous défends d^y remettre le pied. »
Âmédée se sentait pris d'une sorte de vertige : la colère, l'étonnement, les fumées du vin, sa vanité meurtrie, tout achevait de le mettre hors de lui. Un reste de fatuité puérile lui disait qu'il ne devait pas subir en silence cette affreuse déroute. Il re» leva brusquement sa tête chafouine, et s'écria en grinçant des dents :
« Àfal c'est comme cela? Àhl vous me chassez? Âhl vous démentez aujourd'hui ce que vous m'avez dit avant-hier? Eh bien ! madame, je vous rends responsable de ce qui va se passer...
^ Quoi donc? demanda Nathalie toujours railleuse.
— Vous seule, en m'aimant un peu, pouviez me retenir sur la pente où je suis... vous ne le voulez pas? Je vais me précipiter dans tous les désordres : je n'ai que vingt mille francs de dettes ; j'en vais faire cent mille ; je ne me grisais que deux fois par semaine; je vais m^enivrer tous les jours; j'avais rompu avec Cornaline, la petite actrice du Palais -Royal; je vais lui donner deux chevaux, trois cachemires et une voiture... Âhl TOUS me prenez pour un enfant I... Madame! je vais faire parler de moi, dussé-je me tuer pour m'étourdir ! »
Nathalie se laissa tomber sur son fauteuil dans un accès de fou rire, et lui dit en toisant du regard sa chétive personne :
« Eh I bon Dieu 1 mon cher monsieur, que voulez-vous que cela me fasse l »
LE TEIIPLS D'ÉPHÈSB. li^9
La place n'était plus tenable : Amédée sortit comme un furieux, en fermant bruyamment la porte. Nathalie rappela Julien :
« Celui-là n*en a pas pour six mois 1 dit-elle avec ce joli rire qui illuminait ses yeux et ses lèvres.
— Nathalie rs'écria Julien en s'efforçant de cacher son trouble, étes-vous sûre de ne pas être le diable?
— Je ne crois pas, répondit-elle ; est-ce là le pied fourchu? » Et elle avança à demi, au bas de sa robe de simple toile (rise,
un petit pied mince et cambré dont rien n'égalait la distinction et rélégance.
Lldée d'un prochain mariage entre Julien et Lucile remplissait le pauvre Anselme de douleur, d'efiùroi et même de jalousie, malgré tous les moyens employés pour le rassurer. Comme toutes les natures timides et tendres, Anselme était enclin à s'exagérer la supériorité des autres, et il lui semblait toujours qu'il ne devait pas recevoir en affection autant qu'il donnait. Julien, malgré leurs différences d'opinions et de caractères , l'avait constamment dominé. Tout en s'efifrayant de ses tendances, il admirait son talent, sa vive intelligence, son éloquence naturelle, sa taille haute, l'expression de sa mâle figure; il se demandait parfois si Lucile, sans se l'avouer, n'aurait pas quelque secret penchant pour cet autre compagnon de son enfance, si elle n'était pas attirée vers lui par ces affinités mystérieuses qui poussent les âmes douces et faibles vers les cœurs orageux et violents, ei si ce sentiment ignoré d'elle-même, joint à l'espoir de sauver Ërnestine, d'arracher Julien à ses coupables amours, ne lui donnerait pas la force d'achever son sacrifice. Alors son désespoir redoublait, et il eût éclaté peut-être, s'il n'a-
190 LE TBMFIV B*epHÈ9B.
yait en ref ours à ses âewL eonsolalnces : EmestffUe Im tendait en souriant ses mains brûlantes ^fièrre; elle prenait nn kpt^ plaisir à lui montrer ses jones àmaffgrîes et l'éclait maladif de son regard, Lucile, moins sévère depmis qfu'elle ayaiit à consoler et à rassurer davantage, le reeevah à la dérobée pendant quelques minutes, lui adressait de tendres reproclies , et lui disait en pleurant d'STOir confiance.
Cette confiance qu'elle s'efforçait de hd donner, elle ne Tépronraïf pas. Ce qui répoirrantait, e& n^étart pas Tannonee de son mariage avec Julien : une voix intérieure , plus forte que tout le reste, lui répétait que ce mariage était impossible ; mais elle avait peur d'Ernestine. Elle n'avait d'abord songé qu'à la sauver, à conjurer le péril urgent qui menaçait son honneur, sa vie peut-être, et, dans ce premier élan d'immolation généreuse, elle n'avait rien vu, rien calculé au delà du salut et des dangers du moment. Un peu plus tard, quand la crise fut passée, quand Lucile put réfléchir, elle comprît avec horreur quo» si Emestine avait accepté son sacrifice, si elle gardait le silence vis-à-vis de monsieur Servais et paraissait même avoir retrouvé un certain calme, c'est qu'elle était sûre de résoudre à son gré cette situation insoluble, c'est-à-dire de moorir. Ladle feissnuiaiii à œtte seule pensée : de qnel genre pouvait être eetler certilnde? Son amie se fiait-elle seulement à la fièvre qui 1« minait et dont les traces de plus en plus jRnfotides se réTélaient tar son visage? Hélas t il était probable que son o^anisation roftnnte rétiateiait longtemps encore, et dès lors le mariage s'aceoQtpiirait bien avant qn^rnestine se sentit assesr près de sa fin pov tout déclarer à monsieur Servais. Elle avait donc a» aotie projet pk» violent et plus sinistre? hâter cet aven en prédjHtsnt sob agonie? commettre un crime pour échapper à une honte? On pouvait tout craindre de ce caractère énergique et fier, poossé à bont par tant de luttes, de déchiremenu et d'orages, et fatalement condamné aux deux choses qui lui étaîeni le plus odionses : le déshonneur ou le mensonge ; rougir ou meÊlàr I
Emestine, si on avait pu lire au ibnd de scm cœur, eât justifié toutes ces craintes : il y avait des moments âu elle regrettait presque que le dévouement de Lneile eAt détourné le péril et abusé monsieur Servais. Prolonger Ferreur de sob mari comme
LS TE M ris B'fiPIltSS. 131
la plus vile des créature, rester calme et souriamte, quand Lu;eile, pour ne cas raniicer les soupçons de son onele, se laissait complimf nter sur son prochain mariage ; se faire viotenee quand Julien, pour rester dans son rMe d'amoureux et de fianoé m présence de son protecteur , adressait à Lu<»le quelque parole tendre ou lui demandait çoeiques instants de tête-à-tête , il y ayail, dans ces détails jottrnalief s , une suite de contraintes et de tortures cachées qui surpassaient pour elle toutes les douleurs et toutes les hontes. Àtait-elle les pensées sinistres que lui supposait Lucile? Cette mort dont elle était sûre, mais qui pontBit être trop lente , s'oflrit^lle à son esprit comme ma moyen de détromper monsieur Serrais fout en obtenant son pardi»? Eut-elle eime de mo«rir avant Tbeure? On ne put pas le deviner. Souvent, avec cette apathie singulière qui s'empaire des coeurs énergiques dans les grands désastres , elle se disait : <£ J'ai bien encore devant moi six semaines. » Elle bornait là tout S(m avenir, se refusant à prévoir le reste, et le soir» quand elle sentait redoubler leleu cMi le frisson de la fièvrer quand son miroir lui renvoyait son sotnire livide , ses bras et ses épaules appauvris , ses yeust ardents, cernés, agrandis par Tankaigrissement de sa figure, elle espérait-* et c'était là sa consolation si^[>fème -* que la mcm arriverait à temps, et que IMeu aurait pitié d'elle.
Monsieur Servais eut remarqué sanv dout» quelques-uns de ces symptémee s'il n'eût été de plus en phis abs(Mrbé par les affaire» publique». Rassuré du eùté de son ménage et fort content de s'attadier, à titre de nevetf^ f» Julien dont il aimait le talent et la personne, il ne songea plu» qu'à aeeentuer davantage son r61e politique, à prendre pttrti dans les questions brûbmtds que vit grandir cette Itmeste année*, ei à se préparer une des premières places dans rinévilàble crise ministérielle que It^ et ses amis salimient d'avance comme une èrr> de liberté progressive et de prospérité conlinue.
De temps k autre , cependant, monsieur Servais s*étonnait que tant de joure se fussent écoulés depuis la seène oi il avait si gracieusement aceordé la msUn de Lucile à lulfen, et qa» ni
132 LE TEMPLE d'ÉPHÈSE.
Julien ni Lucile ne parussent pressés de s'occuper des formalités et des préliminaires. Mais Julien, comme s'il eût deviné ces idées conJfuses, ne tardait pas à Ten distraire en l'enfonçant plus avant dans le ^rame politique. En outre, pour se reposer, disait-il, de Tennui des affaires, monsieur Servais faisait d'assez fréquentes visites à Nathalie Duvivier, e) la femme de lettres ne négligeait rien pour caresser sa vanité. Depuis qu'elle avait appris le dénoument bourgeois du rendez-vous de Julien avec Ernestine , Nathalie avait adroitement modifié sa ligne de conduite. Elle se gardait bien d'alarmer monsieur Servais par de trop hardis paradoxes ou des allures trop viriles. Avec une science de transformation qui eût fait honneur à une comédienne consommée, elle s'était insinuée dans sa confiance, lui demandant avec un respectueux intérêt des nouvelles de sa femme , le plaignant des chagrins que lui causait l'inconduite d'Amédée, l'amenant à lui raconter ses peines, la froideur et la tristesse de son ménage, l'égayant çà et là par quelque jolie anecdote spirituellement racontée, trahissant, comme malgré elle, une sensibilité délicate, douce, discrète, lui laissant entrevoir tout un monde d'affection intelligente, gracieuse et raffinée, qi^l avait pour lui le double attrait du fruit défendu et du fruit nouveau. Par des perspectives savamment ménagées, elle lui montrait , dans un avenir assez proche , la chance d'être ministre, et la douceur, si appréciée des hommes politiques, d'avoir alors une jeune et charmante femme pour conseillère et pour confidente. On comprend tout ce que ce système de chatteries élégantes et câlines , tout ce que ce mélange d'esprit, de verve, de sentimjnt à demi voilé, devait exercer de séduction sur un provincial peu habitué à pareille fête, sorti de ses montagnes et de ses usines pour être pris dans les rouages parlementaires, et n'ayant jamais rencontré sur son chemin la moindre Béatrix. Quand monsieur Servais sortait de chez Nathalie, il se croyait presque un héros de rom&i?. *m homme appelé à tous les genres de succès ; et lorsqu'il retrouvait Ernestine pâle, silencieuse et abattue , i'inexplicable malaise qu'il apportait dans son intérieur réagissait sur lui ; il lui semblait que tout le charme de sa vie était désormais dans cette mansarde de la rue Yaugirard où il
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y avait tant de soleil, de fleurs, de douces paroles et de sourires.
Et Julien? que se passait-il dans son cœur? Anselme se le demandait avec angoisse : Ernestine et Lucile tremblaient de le deviner. Sans doute, il n'était pas résolu à profiter, jusqu'au bout, de Terreur de monsieur Servais, et à faire le désespoir de trois personnes en épousant Lucile volontairement sacrifiée. Pourtant cette âme pétrie d'ambition et d'orgueil n'était insensible ni aux millions de monsieur Servais , qui pouvaient revenir à sa nièce si Âmédee mourait victime de ses désordres, ni 4 ridée que la belle et fière Ernestine dépérissait d'amour et de jalousie. Il était poussé d'ailleurs dans cette voie mauvaise par Nathalie qui se ^sait, avec une joie diabolique, que, plus ce mariage paraîtrait probable et prochain, plus Ernestine serait près de faire un éclat ou de mourir de désespoir. Mais Julien ne s'abandonnait pas sans réserve à ces criminelles pensées ; il avait des retours fugitifs de remords pour lui-même , de pitié pour ces trois existences menées d'une si horrible douleur. Aussi, pour s'étourdir , se livrait-il avec plus de fougue que jamais à sa fièvre révolutionnaire. Yersolant et ses collaborateurs étaient obligés de tempérer sa verve agressive, de peur du jury et des tribunaux, bien miséricordieux pourtant, à cette époque, pour les délits politiques. Il achevait de perdre Amédée, qui, du reste, n'avait plus besoin des conseils de personne, et qui, pour se dérober au contrôle paternel , avait loué , rue de Bréda , un appartement où se colligeaiént, en raccourci, tous les ridicules et tous les vices.
Cependant le temps s'écoulait : Julien avait cessé de détourner l'entretien quand monsieur Servais lui parlait de son mariage. En dépit de ses préoccupations politiques , le député , de plus en plus étonné de trouver les deux fiancés moins empressés que lui-même , y revenait avec plus d'insistance , rappelait à Julien les formalités préliminaires, et paraissait même songer à fixer la d&te : Anselme , Ernestine et Lucile viciaient se préciser et se .approcher de jour en jour cette date qui les glaçait de terreur , quand un incident simple et triste vint leur donner un sursis. Julien apprit que son père était dangereusement malade, qu'on avait peu d'espoir de le sauver et qu'il désirait le revoir avant de mour'r.
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il partit ; et, avant de paitir, il put reconnaitre arec une sourde colère combien son dMenee allait soulager les eœnis qu'il laissait derrière lui. 4 son «nrivée dans la maison patemelie, il s'y trouva en faoe d'un spectacle ftinèbre at navrant. L'état de monsieur Fera id s'était fort aggravé dans oes derniers jours, et son agonie eommençût. Sa femme et ses fill^ en pleavs entouraient son lit. Sur le seuil de la porte et jnsqoe dans le vestibule se pressaient des gens de mauvaise mine avec des attitudes menaçantes : c'étaient des créanciers, de petits foumisseurs, de petits usuriers, à qui la gène toujours croissante du ménage de l'avocat faisait craindre de le voir mourir insolvable. Julien lut reconnu -pxt quelques-uns de ces pauvres diables, et, SYunt de pénétrer dans Vintérieut de la maison, il eut à entendre, sur les gmi8 q%i font perdre , sur les beaux fMssimi/rs de Paris qui coûtent gros à leurs parents, quelques propos rades et cruels qui tombèrent comme des gouttes d'huile bouillante sur cette àme ulcérée. Cet ensemble seuffireteia et sombre, cet obscur duel entre les misères de la vie et les terreurs de la mort, frappa vivement le jeune ambitieux dont les regards, dans «es derniers temps, ne s'étaient arrêtés que sur de brillantes images, et qui avait joui, ehez monsieur ISemiis, de tout le luxe d'une maison opulente. La ebambre de son père ajouta encore k cette impression navrimte. Tout y offrait un aspect de détresse et d'incurie. Des liasses de dossiars^ poudreux gisaient dans un coin ; point de papier aux eloisens, point de rideaux aux lenètres, pas de verdure au debors, mais une étroite et sale rue de petite ville. Monsieur Fêrand avait été un de ces esprits fons de smr mitoyen et d'estaminet, qui, ayant pris la viedu mauvais «ôté, n'y mettent pas même l'espérance d'une vie future. Il avait, non;pas professé , mais pratiqué ee vohairianisme terre-à-terre qui ne s'exerce que sur de cAiétifs détails ou de mesquines bab^udes, et s'associe à une probité douteuse et à des moeurs sordides. Toutefois, peur ne pas faire scandale et ne pas désoler sa^ femme et ses filles, il avût oonsenli à recevoir un prêtre, et le vicaire de la paroisse entrait cbez lus presque en même temps que Julien. En apercevant îarobe noire , les yeux éteints de l'agonisant exprimèrent un singulier mélange de répulsion et de frayeur, qui s'effaça un moment lorsque Julien, à son tour,
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t^approdia de lui et vint s'inclina à son dievet Le prêtre prononça quelques paroles graves et dooeea qui redoiàolèreat les piennide madame Féraud et de ses filles, et se mit à rédter areo elles ces rières de l'Éflise qui émeuyent les plus endurcis. Le jour baisst^t , et Tagouie faisait des progrès rapides. Le moribond pouvait à peHie rniHinurer quelques parotes, et il se oon« tenta de remercier le prêtre par un signe. Gelui-^, après l'avoir béni une dernière fois, serra la main de Julien, salua «i mère al ses sœurs, et sortit de la chambfe.
Monsieur Péraud semblait avoir attendu ce moment pour n/h sembler le peu de forces qui lui restaient ; une légère rougeur reparut sur ses joues, et ses yeux se rouvrirent Par un movrw^ ment imperceptible, il uppeh à loi Julien ; son bras décharné l'attira lentement jusqu'à ee que ses lèvres glacée» touchassent presque Foreille de son fils, et il lui dit avec un effort qui don^ naît à ses paroles un sens plue profond et plue lugubre :
« Julien, sois riche f »
On instant après, il expira, et Ton n'ent^kUt plus dans la chambre que les sanglots de ces mallieitfeiises lémmea à qui il ne léguait que la pauvreté.
Julien passa encore quelques semaîMa à X... en proie à ces soucis vulgaires qu'amènent, dans ka familles panwes, les successions obérées. Après la mort de flunsieur PérMd, toute» les petites dettes s'abattirent sur la maison, et bientôt ikdevint évi* dent que, pour que sa veuve et ses filles eussent littéralement de quoi vivre, il fallait que Julien abandonnftt tou» sea droits. Irrité, dans son orgueil, des récriminations et des (Àkanea de cette tourbe de créanciers, il répudia l'héritage, fit à sa mère et à ses soron des adieux tristes et brefs, et sortît de la ville en se pra^ mettant de n'y plus revenir jusqu'à ce qu'il fût assez rii^e et assez puissant pour écraser à son tour eevr qcà l'avaient humilié. Mais ce douloureux épisode, ee court s^ourdans un pays où il n'était encore , malgré ses prétentions ambitieuses , que le fils d'un avocat endetté, et où les blessures de son coeur s'envenimaient de celles de sa vanité, acheva d'exaspérer sa haine contre tout ce qui le séparait eneor» des biens dont il avait soif, et des revanches superbes ^'11 convoitait. Au lieu de recueillir sur sa terre natale ces douces inspirations du îojer do-
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mesti<iae « ces frais souvenirs d'enfance et de jeunesse où se calment et s'attendrissent les passions mauvaises , il en rapportait des images sinistres, une rancune personnelle, une irritation profonde, tout ce qui devait le rendre plus ardent et plus implacable dans ses prochaines entreprises. Le bonheur d'Anselme et de Lucile, la vie d'Emestine, le repos de son mari, rien de tout cela ne comptait plus pour lui : il ne voyait plus qu'une place à prendre, une fortune à conquérir, une proie à dévorer ; et quand il revint à Paris , quand il reparut chez monsieur Servais , tous les yeux intéressés à démêler ce qui s'agitait dans son cœur, purent comprendre que Julien était désormais un ennemi.
Heureusement pour ceux qui allaient être ses premières victimes , et qui , comme les condamnés , ne pouvaient espérer que des sursis, le deuil de Julien était trop récent pour qu'il pût se marier encore ; Emestine, après avoir longtemps refusé de se déclarer malade, était assez visiblement souffrante pour que Lucile, dont on connaissait l'amitié passionnée pour sa tante, put, sans éveiller de soupçon, annoncer qu'elle ne voulait plus entendre parler de mariage tant que sa chère malade ne serait pas rétablie ; et enfin monsieur Servais, pendant les vacances parlementaires qui venaient de commencer , devait aller dans son département où le rappelaient à la fois ses amis politiques et son gérant Bergerin, de plus en plus inquiet de l'état de ses affaires.
Il avait pensé d'abord à emmener avec lui sa femme et sa nièce ; mais on réussit à l'en détourner : Lucile lui dit en souriant que son rôle de promise^ très-commode à Paris où personne ne s'occupait d'elle, deviendrait fort embarrassant à X..., petite ville cancanière , où l'on saurait vite les- projets de son oncle. Elle lui prouva qu'Ernestine était réellement dans un état de santé qui ne lui permettrait pas de tenir sa maison et d'en faire les honneurs à tous les amis, à tous les électeurs qui al* laient sans doute y affluer. Monsieur Servais se résigna donc à partir seul, «t se consola par l'idée qu'il sérail plus maître do ses mouvements et pourrait plus librement se vouer à la tâche d'agitateur politique que Julien lui indiquait comme la préface obbgée de son avènement définitif. Il fut convenu entre
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enx qu'une correspondauce active le mettrait au courant de tout ce qui se passerait à Paris pendant son absence , et monsieur Servais prit la route de son département, après avoir positivement déclaré que son premier soin, à son retour, serait de conclure le mariage de Julien avec Lucile. Inutile d'ajouter qu'il ne partit pas sans avoir vu Nathalie Duvivier qu'ci/e lui promit de lui écrire, et sut même feindre, en recevant ses adieux, un attendrissement de bon goût dont il fut prodigieusement flatté. A X... l'attendaient quelques mécomptes : il eut d'abord avec son gérant, l'honnête Bergerin, des conférences qui Tirritèrent sans le dégriser. Il ressortait des comptes de Bergerin, qu'un excédant de dépenses de près de quatre cent mille francs avait amené dans la caisse un déficit considérable et exigé un emprunt onéreux; que les produits de la fabrique avaient diminué de moitié, par suite de l'absence du maître, de la crise alimentaire et de l'insubordination des ouvriers ; que cinq ou six des plus mutins avaient notoirement proféré d'effrayantes menaces, pour le cas où on ne leur accorderait pas une augmentation de salaire; enfin, que les terres riveraines de la Loire, qui formaient le plus clair de la propriété foncière de monsieur Servais, dégradées par l'inondation de 1846, abandonnées par une partie des fermiers, ne rapportaient plus que le quart de leur rente annuelle. Tout compte fait, cette grosse fortune était menacée d'une crise.
Cette situation inquiétante demandait d'énergiques remèdes, et monsieur Servais, aussi intelligent sur le chapitre de ses affaires qu'il était aveugle ou imprudent sur d'autres points, eût été assurément fort capable de rétablir Tordre et la prospérité dans son budget; mais il eût fallu, pour cela, renoncer à ses rêves de grandeur, donner sa démission peut-être, rompre du moins avec Versolant et son journal, vivre un an à la campagne, ne plus s'occuper que de ses propres intérêts, et laisser là les affaires publiques. Il n'en avait pas le courage; il se croyait d'ailleurs trop sûr de réussir pour ne pas voir dans son élévation prochaine une large indemnité. Aussi, aux doléances et aux chiffres de Bergerin répondait^il invariablement :
«Patience, mon cherl dans six mois, je serai ministre, et
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peut-être alors reeonnaitres-Tovs qne je n'ai pais jelé mon argent par les fenêtres. »
Pourtant il était méeonlent àef autres et de lui-même, et ses premières impressions politiques ne furent pas de nature à le rasséréner. La proTinee a des insthiels conserraleBrs, alors même qne les passions locales, les plaisirs do l'opposition ou Fesprit frondeur, traditionnel en Franee, l'engagent à taquiner un maire, un furéfet ou mn ministre. Beaucoup d'électeaors qui, Tannée précédente, avaient nommé nKKnsienr Servais^ l'accueillirent cette fois arec une froideur visible, dont le dédommagèrent assez mal quelques semblants d'ovation populaire, oii il fut, à son grand regret, forcé de reconnaître tous les genstafés du pays. Monsieur Maynard, le père d'Anselme, avec sa ncHnlyreûse famille et celle de feu monsieur Féraad, pois les quelques clients restés fidèles à son étude, tels furent à peu près les seuls bourgeois qui parurent dans le triomphe de monsi^Eor Servais, qu'ils s'obstinaient à regarder comme ira ministre en expectative. Le reste fut un ramassis de vagabonds, de piliers de café, d'ouvriers réfraetaires, de gens mal famés, et Vorguetl du député, malgré ses aspirations démocratiques, s'accommoda fort médiocrement de cet édifiant ensemble. Parmi les plus bruyants et les plus démonstratif^, figuraient naturellement les ouvriers de sa fabrique. Il en reconnut surtout trois, qui mêlaient les cris de : Vive monsieur Servais! vive notre député / k des vivats d'une nature beaucoup monors pacifique, le tout avec une vigueur de poumons et une verve d'enthousiasme dont cinquante honnêtes gens réunis n'aur»ent jamais été capables. Il crut se rappeler que ces trois fanatiques aihnirateurs de sa gloire parlementaire n'étaient pas précisément des modèles ée régularité et de soumission, et, le lendemain de cette fête de famille, comme l'appela l'instituteur primaire de sa commune, la fidélité de ses souvenirs ne lui fût que trop prouvée. Pendant que le vieux Bergerin mettait sous ses yeux l'alarmant tableau de sa situation financière, ses ouvriers vinrent en corps demandbr une augmentation dé paye, et les orateurs de la troupe furent justement Bastian, Louiset et Janrin, les trois Inraillards dont les hourrahs et les vivats! retentissaient encore à sôlforsttè. Cette démonstration collective oè le patriotisme ds monsieur
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Serrûai la haine des priviiéges, la 4herté du pain et les espélanees des prolétaires se formulaient dans un inquiétant pàe^ mêle, rendit leur patron à son earaetère de négociant positif, et il aignifia brusquemoit ziax pétitionnaires quHls eussent à rentrer dans l'ordre et à se contenter de leur salaire hafaitucl, s'ils ne youlaient pas être dbassés de la fabrique dans les ying^ qoatre heures.
Des groupes se foimôrent dans la cour ; les propos les plus mlents y circulèrent, el Janrin, qui était ivie, s'écria en montrant le poéng à la fenêtre que monsieur Servais venait de quitter :
« Âh I les voilà bien tous, ces boui^eois I Des phrases pour les électeurs, et pas de pain pour leurs ouvriers ) »
— Moi, dît Louiset, — un vrai fainéant — j'ai une femme e( quatre enfants; douze francs par semaine pour les nourrir, quand le blé est à soixante-dix francs ! Voyez-vous, mes ami», j'entendais dire l'autre jour qu'il y avait trop de pauvres gais en France, que cela effrayait les riches et qu^îls complotaient ensemble pour nous faire mourir de faim 1 »
— Oui, si nous nous laissons faire 1 hurla à son tour Bastian avec des gestes d'énergumène; mai» peut-être serons-nous un jour les plus forts, et alors malheur à ceux qui s'engraissent de nos sueurs, comme disait hier le journal I »
Il y eut encore forée propos du même genre; après quoi, les mmâns se dispersèrent en proférant d'horribles menaces.
Monsieur Servais en sut quelque chose: cette démarche Tir» ritait : Tétat de ses afilaires le di^s»t aux idées tristes ; il n'étsait insensible ni aux sages remontrances du père Bergerin, ni même à l'accueil glacial des notables de la ville. Mais cette impiression salutaire dura peu. Sa vanité, toujours en éveil, s'impatientait de ces leçons et refusait d'en profiter. N'eut*il pas trouvé en lui-même ces motifs de persistance, il y eût été maintenu par les lettres fréquentes et habiles de lulimt et de Në^alie. Julien avait prévu que monsieur Servais, une fois dans son pays, ^ùrrait bien recevoir quelque sa|^ avertissement et avoir envie de modérer son opposition. Pour conjurer ce péril, il lui écrivait deux ou trois fois par semaine, s'attaobant sans œsse à le prémunir contre les vues édites el la politique peureux de la province. Ses conseils
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répondaient trop bien à la faiblesse du député pour qu'il songeât à résister, et dès lors ce qui se passait sous ses yeux, loin de le ramener à des idées plus sensées, ne lui apparaissait plus que comme scrupules de petits esprits ou grossièretés dlvrognes. La correspondance de Natbalie exerçait encore sur ce robuste amour-propre une tout autre influence. Monsieur Servais n'avait jamais reçu de lettre de femme ; il n'avait pas goûté rindicible charme de cette lecture qui tient à la fois de la conversation et du roman, et caresse en un instant toutes les délicates fibres du cœur. Fidèle au système qu'elle avait déjà observé dans leurs entretiens, Nathalie évitait d'aborder avec lui les questions précises et pratiques de politique révolutionnaire, qui auraient pu l'effaroucher. A l'exemple d'une femme célèbre qu'elle imitait en attendant mieux, elle donnait à ses idées un tour à demi lyrique, à demi fantasque, où l'extravagance des doctrines et l'impossibilité des applications disparaissaient sous des voiles sybillins arrangés avec une coquetterie féminine. Elle traitait monsieur Servais comme un Ëverard,un Rollinat ou un Malgache. Elb ne désignait jamais par son nom telle ou telle forme de gouvernement ; elle n'avait pas l'air de songer à un renversement de ministère ou de dynastie. Non : elle lui parlait de sa grande âme, de son amour pour l'humanité, de tout ce qu'il pourrait faire de beau et de bon dans l'intérêt des faibles, des petits et des misérables, quand il serait arrivé à la place qui lui était due. Tout cela était entremêlé de ces légères friandises sentimentales dont les hommes sérieux aiment tant à relever leur brouet politique, et que monsieur Servais savourait avec délices. Nathalie prenait alors un ton de tendresse quasi-filiale, colorée d'une nuance un peu plus vive; elle se posait en orpheline, délaissée et isolée au milieu de cette vie de bruit et d'éclat, et faisait pressentir des trésors d'a£fection attentive et dévouée, prêts à éclore au profit de qui saurait la comprendre* la protéger et l'aimer. Monsieu * ^rvais enfermait ses lettres dans un coffret avec des soins enfantins qui eussent fait rire ses collègues ; il se plaçait devant sa glace dans une attitude de Mirabeau, et ne regardait plus les réalités pratiques que comme des misères indignes de l'arrêter. Julien n'avait pas borné là sa surveillance lointaine auprès
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de son imprévoyant patron. Pendant le temps qu'il venait de passer dans son département, il s, y était occupé de préparer les voies à l'arrivée prochaine du député , et avait disposé dans ce sens tous les électeurs avancés du pays. Â X... sa propagande avait produit peu d'effet, parce que le nom de son père, mort à peu près insolvable, l'avait frappé de discrédit. Hais dans un autre arrondissement, à R..., ville plus considérable et touchant déjà aux zones socialistes de l'Allier et de la Nièvre, Julien, affilié aux sociétés démocratiques, avait fait plus de prosélytes. On était convenu avec lui que monsieur Servais, en récompense des gages qu'il donnait à l'opinion révolutionnaire» et en vue de ceux qu'il fallait en obtenir encore, serait invité, avec mille témoignages d'admiration et de reconnaissance civiques, à présider un banquet pour la réforme électorale. Il serait forcément amené à y prononcer un discours, et, les toasts, les cris et les bravos venant en aide à l'ivresse générale , il en sortirait un peu plus compromis qu'il n'y serait entré. Ce programme fut fidèlement exécuté. Monsieur Servais, alléché par lès hommages des délégués de R..., accepta la présidence ; et, au jour dit, cinq ou six cents bons citoyens se réunirent dans une grande salle pavoisée de patriotiques emblèmes, pour boire du beaujolais et manger du veau en l'honneur de l'adjonction des capacités.
Ce fut un beau moment dans la vie de monsieur Servais. Les convives les plus bruyants, serinés d'avance par Julien, le saluèrent des titres de grand orateur, de défenseur des libertés publiques et d'espoir de la patrie opprimée. On lut des vers, on <mtonna des chansons à sa louange : des sœurs et des filles d'électeurs, vêtues de blanc, lui apportèrent un bouquet. L'air -retentissait du mélodieux accord des trombones et des cornets à piston. Quant à lui, il fut tout à fait à la hauteur des circonstances : il parla trois fois, et, à la troisième, l'enthousiasme ne connut plus de bornes : on s'embrassa, on monta sur les bancs, on c%s9C\ les verres et les chaises ; let moins enroués fredonnèrent À Marseillaisef et les plus risqués proposèrent sérieusement d\ lier démolir la sous-préfecture.
Le député; enivré de son triomphe, venait de lancer sa dernière période à travers des tutti admiratifs, lorsqu'il vt ?F.t'^r
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présipitoniiDent dans la salle le vieux Bergehn, aaletani, plie ei 8Dffoq[ué de terreur ; on eut dit le speetre de Banqiio'se dreaaanl tout à coup au miliea du festm. Sa phyaioncmiie était si bouleversée qfue monsieur Servais ne pot se défendre d'un pressentiment sinistre, et ne prêta pins qu'nne oreille dialraita aux ans de sea admirateurs. Un moment xpaè^^ Ber^orin, perçant la lonle, le tira énei^j^qoement par le pam de son hàkâlk, et loi dît d'nœ voix effarée :
« Monsieur, venez vite I le te est à ïa fabrique ! »
La nouvelle sinistre ne tarda pas à ôrcnler de groupe en groupe. Quoique la fabrique de monsieur Servais làt située à trois lieues de H., bien des eurîenx, empresaé» de couronner par un ineendie les émolionade la journée, se dirigèrent de ee côté-là, qui pédestrement, qni montés sur leurs maigres taarid^es, qui en carriole ou eau ehar-ir-banca. Le député les précédait dans son tilbory, lançant son cheval à fond de train et ne songeant pins guère à ses suooès politiques.
On était à la fin de l'automne: a mdt arriva pendant le tn^. Le p^re Bergerîn, assis à côté de M. Servais, répondait brièvement à ses questions inquiètes : Le feu, lui diaait^il, avait pria à une des ailes du bâtiment et paraissait s'étendre avec une rsh pidité effirayante anmommt on le vîenx régissenr était parti pour venir chercher son maître. Avant son départ, il avait &ivoyé en toute h&te les domestiques à X... pour requérir la gendarmerie, les sapeurs-pompiers et tons les honunes de boome v<doaté qui voudraient ;^porter qu^qne seeoursw Si les flammes atteignaioit le corps de logis principal, la perte serait énorme, vu qu'il Y avait là de nombreux battots de soie et tout le mat^iel des machines.
Avant d'arriver à la falnrique, ib avaient à monter la o5te des Fresselles qui séparait les deux vallons. Monsieur Servais louetta son cheval qui se maintint vaillamment au grand trot. Lorsqu'ils touchèrent au plateau, ils remarquèrent avec angoisse que le ciel, dans cette direction, se teignait de reflets RMfeàtres , bientôt ils atteignirent le point culminant de la route, et un spectacle grandiose et terrible s'ofirit à leurs egaarda.
An bas de la montagne qui deseené^t en partes domses,
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s'ctendaît ht plaine leriilisée par un des affloeats de la Loii>e. De Tautre côté de ce couzs d'esa, la fabrique de monsieur ^r« TtiB, flanquée d'im bâtiment de maître et d'une ferme, environnée de vastes massifs d'arbres qni m preseaîefit aiutoor de sa toiture de bn^es vernies, était i^ proie à vn incendie qui éclairait de ses lueurs fauves tout le paysage d'alentour. Par intervdles, des gerbes de flammes s'élançaient tout à coup du toit çoanme des fusées gigantesques et remplissaient l'air d'étinceUfee et de fumée. Çà et Là use Jlgnre biunainei prenant à dictanee des proportions Canlastiques, apparaiesait an hast d^un mur en* flammé ou le long d'une ecjfnkbe en ieu, et se délacbait «i nûir sur ce fond ardJent. (In bruit sourd, formé du roolement dss charrettes et des pompes, des diameurs confases ^ de l'effort du vent dans les flammes, moiHait de la phiiie par bouffées, et devenait plus distinct, à mesure que le député aj^ocbait du lieu du sinistre. Quelques minutes après, il y arriva, et il put constater par Ininnéme ie nouveau maiiieur qui le fnappait.
Le feu ayant prisa la fabrique,.ie plus actif foyer de l'iacendie était justement là où il eût été >e {dm essentid d'en triompher. lioQfiisur Servais reconnut luwnème qu'il iallait y rononoer, et tous les efforts fcendicent dès lors à isoler le bâtiment i demi consumé déjà, de Tiiaiiitation «t de la grange qui renlermaH une glande quantité de fionrrage et de blé. Une chaîne avait été formée entre le cours d'eau et les pompes. Aux pompiers et aux gendannes s'étaiant joints de nomlveax babilantsdeX..., parmi lesqnels on distinguait, au premier rang, le sons-préfet, le procweur du xoi, le juge de paix, le curé, ses viesires et les Frères de l'école chrétienne. Il y »vast qnelfue choie de touchant i v<nr ces prêtas, oes IgfnortmUinsi, empètsés dans leur soulane, faii» bravement la ch^dne, mmiter aiux èch^les, encourager et diriger le travail, aippeiast chacun par sou nom de baptême, courant aux endroits les plus dangereux, et revenant avec leurs cheveux ronsais et des hrâinres aux mains.
¥es!B la fltt de la nuit, on était maître du feu; un pan de im^, démoli â la hâle, avait piésmité les autres bâtiments : mais fia fabriqueétait perdue, et l-incendie, avant de s'éteindre, achevait d'v ofiusumer les solives et lesi)oisertes; les ballots étaient eu
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cendres ; les grosses poutres, lentes à brûler, se détachaient une à une et tombaient dans cette fournaise avec un bruit lugubre ; le jour se leva, une pâle matinée de novembre, et éclaira de ses lueurs blafardes cette scène, qui ressemblait bien peu, pour monsieur Servais, aux ovations et aux magnificences de la veille.
Une heure après, on commençait à voir clair dans le dommage et à rétablir un peu d'ordre dans les bâtiments épargnés ; monsieur Servais remerciait avec effusion tous ceux qui lui avaient apporté un si énergique secours, serrait la main aux magistrats, aux prêtres et aux bons Frères, et ordomait qu'on mît tout le vin de sa cave â la disposition des travailleurs, lorsqu'un des gendarmes amena par le collet un homme qui se débattait vainement sous son robuste poignet. Monsieur Servais le reconnut à rinstant, malgré sa blouse déchirée, sa casquette enfoncée sur ses yeux et sa figure noire de suie et de fumée. C'était Janrin, le plus violent des ouvriers qui lui avaient fait sa première ovation démocratique, qui avaient ensuite demandé une augmentation de paie et répondu à son refus pas d'atroces menaces. Le rapport du gendarme fut bref et significatif: il venait de surprendre Janrin sautant de la fenêtre d'un grenier attenant à la fabrique : il y avait été repoussé par les flammes, pendant qu'il essayait de s'introduire dans la chambre du régisseur, où il espérait trouver de l'argent. Il aurait pu alléguer quelque prétexte valable; mais, à peine échappé au feu, à demi fou de frayeur, et troublé d'ailleurs par la vue de cet uniforme dont on connaît l'efiét immanquable sur les consciences chargées, il avait balbutié, s'était démenti, et avait fini par laisser pressentir des aveux d'une gravité telle, que le gendarme, sans lui en demander davantage, l'avait empoigné et le conduisait au procureur du roi ; — lequel, convaincu déjà que le sinistre devait être imputé à la malveillance, se préparait à commencer son enquête.
Janrin était Infesté des doctrines que la mauvaise presse propageait, dès cette époque, dans les ateliers et les Manufactures; mais il n'avait pas eu encore le temps d'acquérir l'habileté du scélérat endurci. Vivement poussé par le procureur du roi) il itvoua d'abord qu'il avait voulu profiter du tumulte pour péné-
LE TEMPLE d'ÉPHÈSE. 145
Irdr chez le régisseur et voler l'argent destiné aux payements de la semaine: ''usuite, qu'il avait été entraîné à commettre ce vol par les con^seils de ses camarades Bastien ::X Louiset; enfin, que c'étaient eux qui , pressés par la misère et exaspérés des refus de monsieur Servais, avaient jeté un paquet d'étoupes en flammées dans une remise remplie de paille, qui communiquait à la fabrique. Janrin fut immédiatement arrrêté, et deux mandats d'amener furent lancés contre ses complices, qui avaient pris la fuite. Pendant que les gendarmes lui liaient les mains, monsieur Servais, cédant à sa manie oratoire, lui dit d'un air solennel :
« Malheureux! quel mauvais démon t'engageait à détruire un établissement qui, depuis tant d'années, t'a fait gagner ton pain et celui de tes enfants? :»
L'incendiaire se redressa : un rayon d'intelligence colora sa face ignoble, crispée de honte et de rage, et il dit à monsieur Servais en le regardant fixement :
« Monsieur, je ferai mon temps de prison et de galères : mais ne me reprochez rienl Je iuis né ici, dans votre fabrique ; et jamais personne — pas même vous — ne m'y a parlé de religion. Â l'âge du catéchisme, j'ai été forcé de travailler pour vous, parce que mon père, blessé et infirme, n'était plus bon que pour l'hôpital : je gagnais tout juste mon pain de la semaine ; jamais un mot d'affection pour le rendre moins dur : les curés n'entraient pas ici; on les aurait mal reçus; et, le dimanche, par votre ordre ou avec votre permission, j'avais six heures de travail qui m'empêchaient d'aller à l'église. C'est ainsi que j'ai grandi sans un bon conseil, ni un bon exemple ; puis sont venus les journaux et les livres: je les ai lus, et l'on m'a dit que les auteurs étaient de vos amis. J'ai cru à leurs promesses : ils ma disaient que je n'avais qu'à vouloir pour être libre, pour être riche; et pendant ce temps-là, ma femme et mes enfants mouraient de faim, et, si je manquais une journée, elle m'était supprimée sur iC total de mon compte. Vous êtes arrivé ; on criait partout que vous étiez un ami du peuple: nous avons crié comme les autres, et, le lendemain, quand nous vous avons demandé une augmentation pour balancer la cherté du pain, vous nou^ avez traités comme des chiens galeux. Le vin, la c(h
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lèra et les amis ont fait le reste... Monsieur Servais, ne me i«prochez rien : nous sommes quittes. Et maintenant, gendarmes, en route pour Toulon 1 »
Ces paroles prononcées d'une yoix âpre, au milieu de ces ruines fumantes, serrèrent le cœur de tous les assistants. Monsieur Servais resta silencieux, comme si la voix de sa consctenca lui eût parlé par la bouche de ce misérable. Un mcmrat q>rès, lanrin s'éloignait, emmené par les gendarmes.
Le procureur du roi s'approcha à son tour du député, et, lui mentrant d'un côté Janrin, de l'antre les ecclésiastiques et les Frères qui se retiraient discrètement, il lui dit avec une nuance éê courtoisie railleuse :
c Monsieur! ce n'est pas à moi, jeune suppôt de Tarlûtraire, à faire la leçon à un homme politique tel que vous : mais vous voyez là en chair et en os quelles sont les doctrines qui allument les incendies, et quelles sont celles qui les éteignent! >
Bientôt, monsieur Servais demeura seul et put se livrer à ses méditations douloureuses. Son usine détruite, les travaux suspendus pour un an peut-^tre, ses triomphes populaires se dénouant au milieu de cette scène de désolation et d'épouvante, il j avait là pour lui une perte considérable et une dure leçon : peut-^tre, s'il en eât encore été temps, aurait*il obéi cette fois au mouvement de réaction qu'il avait soui^ent éprouvé depuis qu'il s'abandonnait à la pente rapide dont le terme était marqué par son ambition et sa vanité. Mais le pouvait-il ? Après les gages qu'il venait de donner aux opinions avcmeées, une défection ne devait-elle pas le discréditer auprès de tous les partis? D'ailleurs, pour refaire sa fortune ébranlée par cette nouvelle secousse, n'avail-il pas, plus que jamais, besoin d'une crise qui l'élevât au pouvoir? Il hésita pendant quelques jours ; les hésitations furent fixées par un article de Vlnitiateur, où il lut, avec un mélange de surprise, de remords et d'orgueil satisfait, tes lignes suivantes:
« Monsieur Servais, notre courageux et éloquent député, se trouve depuis quelques semaines dans son département ; il est allé retremper son mandat aux vraies sources électorales, le sQiflhige et la reconnaissance du peuple; son séjour à X... n'a
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été qu'une suite d'ovations et de triomphes. Mercredi dernier, à la demande d'un grand nomlure d'éleeteors et de citoyens de R.., il a consenti à présider le banquet, depuis longtemps annoncé, où devaient se réunir les partisans dd U réforme. L'autorité toujours oppressive et tracassière, n'avait lîen négligé pour entraver cet élan magnanime d'une popiUalion intelligente. D'imposantes forces militaires avaient été déployées pour e^ frayer les citoyens timides; mais notre brave troupe de ligne sait qu'elle est du peuple, et l'on a bien pu voir, à son attitude, qu'elle s'associait à l'émotion générale. La table comptait six cents couv-.rts, et toutes ks issues avaient été ouvertes à la foule enthousiaste. Monsieur Servais était le héros de la fête. Après les toasts, empreints du patriotisme le plus pur, notre^ illustre député, invité à prendre la parole, s'est levé au milieu d'un religieux silence, et, dans une improvisation qui n'a pas duré mcMUis d'une heure et demie, il a développé à grands traits c^te politique généreuse qui doit relever tôt ou tard notre belle France de ses oppressions et de ses hontes. Lorsqu'il a cessé de parler, quand les derniers sons de cette parole inspirée ont re« tonti dans cette enceinte, un spectacle solennel a été donné au pays. Tous les assistants ont crié comme un seul homme : Vive mcmsieur Servais 1 Tous se sont pressés autour delui^ avec des larmes dans les yeux, serrant ses mains, touchant S6« habits» le remerciant d'avoir si admirablement exprimé la ponsée de l'avenir. Bans ce moment indescriptible, une musique délicieuse ajoutait à cette noble ivresse en jouant des airs patriotiques et de savantes symphonies. Disons-le bien haut, monsieur Servais, qui marchait à pas de géant dans sa carrière politique, vient de consommer et de sceller le pacte qui l'unit au parti populaire. La France et la liberté contractent envers lui une dette immense ; la France et la liberté s'acquitteront. Inutile d'ajouter que pas le moindre désordre n'a troublé cette fête de famille. L'autorité y a été pour son déploiement de forces, ses précautions puériles, ses tracasseries mesquines et ses arrière-pensées perfides
P. S, Nous apprenons, à l'instant, qu'un commencement d'incendie a eu lieu dans une des usines de M Servais, le jour
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même. 6ù il se plaçait, avec tant d'éclat, au premier rang des grands orateurs de la réforme. Le feu a été promptement réprimé, grâce à Ténergique dévouement des ouvriers, qui aiment tous monsieur Servais comme un père ! :»
Le députe fut un peu confus en voyant, par cet échantillon, de quelle façon s'habillait la vérité dans les bureaux de journaux : mais il avait d'autres soucis qui Foccupèrent pendant quelque temps, u s'agissait de relever la fabrique, d'acheter des machines, de s'assurer des ouvriers. Un nouvel emprunt fut nécessaire, et une grosse hypothèque fut prise sur l'ensemble des propriétés. Le pauvre Bergerin gémissait, et sa consternation gagnait monsieur Servais, qui, ne voulant pas diminuer son train de maison, prévoyait de prochains embarras. La nouvelle session était commencée; les premières discussions s'annonçaient comme très-orageuses, et il n'était pas à son poste ! Aussi activait-il avec une énergie fébrile les affaires qui le retenaient à X..., lorsqu'il reçut deux lettres qui changèrent la direction de ses tristes jpensées, et le décidèrent à partir immédiatement pour Paris.
L'une des deux lettres était d'Anselme : il informait monsieur Servais de la disparition de son fils. On ne savait ce qu'Amédée était devenu, et la police n'avait pu donner là-dessus aucun renseignement satisfaisant.
L'autre lettre était de Lucile, et voici ce qu'elle écrivait à soiï oncle:
« Ernestine est bien mal : elle désire ardemment vous voirx pour die et pour moi, mon cher oncle, je vous supplie de revenir! »
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Nons sommes à Paris, chez monsieur Servais, dans la $liamore d'Ernestine : au dehors, une froide et sombre journée d'hiver; au dedans, une chambre de malade. Cette jeune femme que nous avions vue l'année précédente, dans tout l'éclat de sa noble et fière beauté, faire avec tant de succès les honneurs du salon de son mari, n'était plus maintenant que l'ombre d'ellemême : si ses grands yeux n'avaient pas éclairé tout son pâle visage et simulé la vie à force de fièvre, on eût dit, à la voir étendue sur sa chaise longue et enveloppée dans son large peignoir de mousseline blanche, le spectre d'Ernestine revenu un moment en ce monde pour évoquer les images de sa jeunesse ou reposer ses regards sur une figure bien-aiméë.
Lucile, en effet, était là, et ces deux femmes, unies déjà par une affection si profonde, semblaient avoir puisé dans le partage d'une douleur commune un nouveau surcroît de tendresse. Depuis bien des nuits Lucile veillait son amie ; elle était cons* tamment à son poste, attentive, infatigable, comprenant à demi mot, devinant au moindre signe, prévenant les ordres du docteur et les volontés^d'Emestine, les yeux sans cesse fixés sur elle, parfois même s'efforçant de sourire pour essayer de la rassurer. C'était une sœur de charité, avec une nuaace plus passionnée et plus tendre I
Chaque jour Ernestine sentait approcher cette mort qu'elle appelait, non plus avec le désespoir d'un amour coupable et d'une àme révoltée, mais comme une expiation et une déli* vrauce, comme un moyen de rendre à sa chère Lucile sa liberté et son bonheur. Lorsqu'il lui arrivait de faire allusion à cette pensée, à cette espérance, tout le courage de la jeune fille l'abandonnait ; elle fondait en larmes, et s'écriait en collant sa main sur ces lèvres brûlantes : « Tais-toi 1 tais-toi 1 je ne te demande que de vivre 1 »
Ce jour-là, les deux femmes étaient seules ; Anselme courait
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Paris depuis le matin, à la recherche da malhenreux Âmédée, dont on croyait enfin, après une semaine de poursuites, avoir retrouvé quelques traces. Le médecin, venu dans la matinée, avait annoncé qu'il ne reviendrait peut-être que le lendemain. Quant à Julien, on le voyait peu depuis quelque temps. Comprenant lia possibilité de son rôle entre madame Servais et Laeile, embarrassé auprès d'Anselme, n'étant plus ni scalena ni contraint par la ]Hrésenoe du député, tour à tour frémissant de colère et de remords k la we da désespoir d'EmestÎBe et de sa lente agonie, entnuné d'ailleurs par la politique du moment qui devenait de plus en plus orageuse, Julien se contentait de itmr^ par bienséance, demander des nouvelles ou lire dea lettres de monsieur Servais. 11 causait pendant quelques minutes avec Anselme ou Ludle, parlait de choses indifférentes, regardait la pendule, prétextait une afEadre, et sortait précipitamment.
Ernestine venait de s'éveiller, sa main dans la main de Lucile, d'un assoupissement pénible qui avait doré quelques heuies ; elle regarda autour d elle, reporta ses yeux sur son amie, et lui dit d'une voix rauque :
« J'ai dormi longtemps; je rêvais f{ue j'itais là-bas, an pay«^ libre, jeune, heureuse, aimée 1... »
Une toux sèche l'interrompit; deux plaques rouges cerclèrent ses joues creuses. Lucile, se serrant contre elle, lui dit d'un ton suppliant :
« Je t'en prie : si tu m'aimes, si tn as quelque pitié de ma tendresse, laisse là ces images d'un passé qui ne peut phB revenir, ces regrets qui te dévorent et te ccmsument... Songe à te calmer... Songe à te guérir...
— Me guérir 1. interrompit Ernestine en tressaillant: que t'ai-je fait pour que tu me parles de guérisim? Tn sais bien, poursuivit-elle — et la fièvre donnait à son regard un éclat terrible — tu sais bien que je t'ai permis de rappeler monsieur Servais, et que si maintenant je désire son retour, c'est que js suis sûre de mourir!... >
Une joie sombre colorait ses lèvres livides, pendant qu'elle parlait. Lucile reprit avec une expression de douloureux w proche :
« Et moi aussi te dirai-je: Que t'ai-je fait pour que ta me
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lieBnes ce crael langage? Grois-tu donc que, si je te perds, quelque chose puisse me consoler? Grois-tu que mon bonheur, sll fallait Tacheter à ce prix, ne porterait pas un deuil éternel? Ernestine, mon Emestine chérie I calme -toi. rassure4oit consens à vivre r Vois comme tout s*est arrangé pour rendre impossible mon mariage avec Julien 1 G'est là ce que nous redoutions, n'est-ce pas? ce qui te faisait désirer la mort? Eh bien! nous n'avons plus à craindre...
— Oh ! non, nous n'avons plus rien à craindre 1 répéta madame Servais avec un sourire navrant.
-— Ge n'est pas là ce que je voulais direl ajouta Lucile à la hâte, ne devinant que trop le sens qu'Ernestine donnait à ces paroles, le veux dire que mm oncle, en arrivant, ne songera plus à ce mariage. Il aura bien d'autres choses en tête 1 Ses travaux à laGhambre, la disparition d'Amédée,sa mort peut-être...
— Pauvre Amédée I monsieur Servais n'est décidément pas heureux dans ses affections de famille! murmura Ernestine avec une sorte d'ironie funèbre; l'on meurt jeune dans sa maison! Je n'ai pas vingt-trois ans; Amédée en a dix-neuf à peine... Je le plains et je le pleurerai... N'existe-t-il pas entre nous de tristes ressemblances? Ge qui lia perdu, c'est ce qui me perd... Ames diverses, destinées différentes, nous succombons aux mêmes causes... Lucile, dis-le bien à monsieur Servais quand je ne serai plus là, quand tu seras seule avec lui... Ta céleste innocence doit te donner sur son esprit une autorité que je n'ai plus : il te croira. Fais-lui voir, par ces deux exemples, où conduisent ces doctrines perverses qu'on n'a plus le droit de repousser de son foyer quand on vante en public leurs catéchismes et leurs apôtres... Dis-lui que la société, flétrissant la faute et célébrant les conseillers du vice, commet un mensonge, et que le mensonge, c'est ce qui tue !... »
Ernestine avait prononcé ces paroles avec une exaltation fébrile. Fatiguée de cet effort, elle se laissa retomber sur les coussins. En ce moment, Anselme entra. Sa physionomie mé* lancolique exprimait l'angoisse et la douleur.
« Eh bien? lui demanda Lucile effrayée.
— Mort i » répondit-il d'une voix étouffée.
Ernestine et Lucile poussèrent un cri. Anselme leur raconta
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ce qu'il avait fini par découvrir après de longes recherches.
Âmédée, en quittant la maison de son père, avait mis une lorte d'absurde forfanterie à réaliser de point en point les puériles macaces dont Nathalie Duvivier s'était si fort divertie. 11 avait loué un appartement, y avait installé le dem^-monde en la personne de Cornaline, onzième ingénue du théâtre du Palais* Royal, et, quelques bons amis venant en aide à ses goûts sardanapalesques, une somme ronde de soixante mille francs s'était fondue, en deux mois, entre ces précoces viveurs, comme une boule de neige au soleil d'avril. La santé déjà fort délabrée du pauvre Âmédée avait déménagé du même train, ^t il s'était trouvé, un beau soir, seul, abandonné de Cornaline, crachant le sang, et criblé de dettes usuraires qui allaient le livrer en pâture & tous les recors et à tous les huissiers de Paris. Sa tête faible n'avait pu supporter une pareille perspective, et comme il n'y était jamais entré ni une idée sérieuse, ni un principe de religion, ni l'autorité d'un bon exemple, Amédée, désarmé contre la douleur, aurait peut-être, pour compléter sa ressemblance avec ses types favoris, chargé un pistolet ou allumé un réchaud, fi un de ses amis, moins dépravé et moins fou que les autres, ne lui était resté fidèle dans sa mauvaise fortune. Cet ami, nommé Beaudrant, de quelques années plus âgé que lui, possédait une maison de campagne près d'Enghien. Il avait proposé à Amédée de l'y emmener, ajoutant que les protêts et les gardes du commerce ne viendraient pas les y chercher, et que l'air des champs était plus sain pour les poitrines malades que les ombrages de Clichy. L'offîre acceptée et le concierge amené, par une diplomatie savante, à fermer les yeux sur cette fugue, les deux amis s'étaient esquivés par une brumeuse soirée de novembre, en ayant soin de ne pas laisser leur adressa. Il était temps ; le lendemain, les créanciers faisaient décréter prise de corps et saisie. Amédée ayant loué son appartement sous le nom de famille de sa mère, les huissiers ne pouvaient arriver jusqu'à monsieur Servais, qui d'ailleurs, au même moment, commençait, dans aa province électorale, cette tournée politique brillantée de tant d'ovations et accidentée de tant de sinistres.
Amédée avait langui pendant quelques semaines, sans pouvoir se relever. La vie était profondément altérée dans ce corps
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débile, et, comme l'âme était souillée, le cœur flétri, rimaglnatîoD éteinte, tout dépérissait en même temps. Un médecin fut appelé ; il écrivit une prescription insignifiante, dit tout bas à Beaudranl que le malade était perdu, et sortit pour ne plus re* venir. Un prêtre vint ensuite ; Amédée le reçut doucement, et eut même avec lui une conversation qui parut lui faire quelque bien. Il demanda une plume et du papier, et commença une lettre adressée à son père. Bien que ses idées fussent très-lucides, chaque ligne lui coûtait un pénible effort, comme s'il eût eu besoin de s'acclimater aux pensées qu'il essayait d'exprimer. Sa main tremblait, et la fixité de son regard ef&ayait son garde-malade. A la seconde page, ses forces le trahirent tout & fait ; il laissa tomber sa plume, montra à Beaudrant la lettre, en lui recommandant par un signe de la remettre à son adresse, et expira, la nuit suivante, sans avoir pu ajouter une parole.
Beaudrant était retourné 4 Paris en toute hâte ; il avait couru à l'ancien logement d'Amédee, et appris là les fréquentes visites et les questions inquiètes d'Anselme. N'osant pas se présenter lui-même chez monsieur Servais, et jugeant bien qu'Anselme reviendrait, il avait laissé pour lui un petit mot chez le concierge pour fixer un rendez-vous, et c'était à la suite d'un entrelien avec l'étudiant consterné, qu'Anselme rapportait ces douloureuses nouvelles.
Lucile pleura son cousin ; Emestine apprit sa mort avec le ealme lugubre du soldat à l'agonie, qui voit mourir son camarade. Il fut convenu qu'Anselme irait retrouver Beaudrant et se concerterait avec lui pour tous les détails funèbres. Tout compte fait, monsieur Servais ne pouvait arriver que le surlendemain. La jeune fille profita de ce délai pour se vêtir de noir et faire prendre le dp\iil aux domestiques de la maison.
Pour qui n'aurait connu que superficiellement le caractère et la vie de mdsieur Servais, pour qui aurait ignoré à quel point «on ambition et sa vanité lui avaient fait négliger se^ devoirs et ses affections domestiques, il y aurait eu quelque chose de poignant à songer à ce père de famille qui allait rentrer dans sa maison pour y apprendre que son fils unique était mort et que sa femme allait mourir.
Le surlendemain au soir, monsieur Servais arriva: la lettre
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d'Anselme et celle de Lncile lai avaient ioapîré, pendant tout !• tirajet de X... à Paris, des pressentiments sinistres que la réa« Hté dépassait. Lucîle Tétne de noir, le denil des domestiques, le silence d'Anselme, loi rétélaient trop clairement qu'il n*a^it plus de fils; et bien qu'il n'éprouTàt pins pour sa femme qa'one rancuneuse indifférence, il ne pat retenir nn mouTement de douleur et de surprise en contemptanl les affreux rarages que ces derniers mois avaient accomplis dans cette forte et belle organisation. Emestine s'aperçut de l'effet que son dépérisse» ment produisait sur son mari, et elle lui tendit la main avee pins de calme et de joie qu'elle n'en avait ressentie d^Niia longtemps* Monsieur Serfais demanda quelques détails; on les lui donna; puis Anselme lai remit la lettre d'Amédée, qae Beaudrant lui avait confiée après l'avoir cachetée de cire noire. Elle portait pour su8cripti<Mi : A mon père. -— Voici ce que Vinfortnné jeane homme avait écrit avant de mourir :
« Monsieur, quand vous recevrez cette lettre, j'aurai cessé de vivre. Cest un petit malheur, je le sais, pour tous, pour moi, pour tout le monde, excepté pour mes créanciers. Je laisse à peu près quatre* vingt mille francs de dettes; peut-être ce qui me restait du bien de ma mère suffîra-t-il à payer cette sommes sinon... Je suis mineur; j'ai eu affaire à d'affreux usuriers qui ont abusé de ma jeunesse; vous êtes donc parfaitement libre de ne pas recenoaitre les créances, et ces vils coquins l'auront bien mérité.
» Je' voudrais maintenant, monsieur, vous dire quelque» mots d'un sujet plus grave ; mais j'ignore comment ou parie de» choses sérieases. Pardonnez-moi si j'exprime mal mes pensées.. Je meurs seul, loin de ma famille, après une année de désordres» Sans donie^ le monde et vous, vous direz que c'est par ma faute,, que j'aurais dû mieux me conduire, et que je sJs justement puni. Cela est vrai; pourtant il me semble que j'aurais bien, quelque chose à répliquer. J'i tais encore au berceau quand j'ai pordu ma mère. J'ai grandi sans qu'un regard, un sourire, une^^ parole de tendresse vinssent m'apprendre à aimer cette vie de famille qui aurait pu me protéger. Personne ne m'a guidé pendant les années de mon adolescence; c'est à peine si Ton m!a>^