DEUXIEME PARTIE
- lin I I III I
Le ^ awil 1848, Avignon, fort agité déjà, depuis quaranl» jours, par les événementt de Paris, paraissait en proie à va» émotion extraordinaire. La municipalité provisoire, eomposée,. en général, de portefaix, empêtrée dans ses habits provisoires, dans ses éoàarpes juroyisoires, endossés pour maintenir yat ordre plus provisoire encore, parcourait tous les quartiers delà ville en s'efforçant de soulever sur son passage un entiionsiasme al>sent et des clameurs muettes. Les fené^s se fermaient à moitié^ les boutiques aux trois quarts, et les citoyens paisibles, après avoir regardé à droite et à gauche pour être sârs^ de n'être pas entendus, échangeaient à voix basse ces parolee^ efirayéei :
< Eh Mea i vous aax^z T k cofiimissaire extraordiaai^ arrive demain t.. . »
•Quel était ce «oœmissaijpe extraordinaire? Goniment s'appelait-il? Nul ne le savait On disait seulement qn il avait figure an premier rang parmi les héros de février, envahi laChambre^ dirigé le pillage des Tuileries; qu'il s'était {K)8é, contre montteur de Lamartine et la fraction modérée, ^ partbaa fougaeor
du drapeau rouge ; que, faute d'avoir pu faire prévaloir son aviSy il s'était trouvé en dehors de la liste des membres du gouvernement, mais qu'on le ménageait, qu'on le craignait, et que, pour l'éloigner de Paris en livrant à son influence le» provinces soupçonnées de tiédeur républicaine, on lui faisait parcourir quelques départements de l'Ouest et du Midi. Les imaginations méridionales se mettant de la partie, on traçait de cet agitateur inconnu un portrait épouvantable. Il ne marchait qu'accompagné d'une centaine de sbires retroussés jusqu'au coude, portant la carmagnole et demandant des têtes. Il levait, rien que pour sa table, un impôt de cinquante mille francs par jour sur les bourgeois et les riches, il avait exhumé, pour son costume, toute la défroque de 93 ; la cravate de Robespierre, le gilet à la Saint-Just, les pistolets passés à la ceinture, et un plumet rouge à son chapeau. Les plus alarmistes assuraient même qu'il buvait du sang dans un crâne monté en coupe, et se nourrissait de chair humaine.
Le même jour, à quatre heures, un joli jeune homme, drapé à l'espagnole dans un manteau dont le collet cachait à demi son visage, arriva à Avignon par le bateau à vapeur, et se fit conduire à l'hôtel d'Europe avec son mince bagage. En dépit du manteau et du feutre, la petitesse de sa taille, la souplesse de sa démarche, l'élégance de sa main et de son pied, une indiscrète mèche de cheveux blonds s'échappant entre la coiffe du chapeau et le velours du collet, tous ces indices eussent peut-être inspiré quelques graves soupçons sur ses droits à porter l'habit masculin, si les rares promeneurs qu'il rencontra sur son passage n'avaient eu d'autres soucis en tête. En entrant à l'hôtel, notre jeune homme demanda une chambre, et donna queh}ues ordres d'une voix délibérée dont le timbre frais et charmant oubliait parfois de se déguiser. Deux heures après, il descendait à la table d'hôte - débarrassé du manteau de voyage, il portait avec une grâce cavalière, bien qu'un peu timide, une redingote serrée autour de sa taille fine, un large pantalon de drap, des brodequins vernis qui faisaient valoir son pied microscopique, un foulard de soie noué négligemment à son cou d^une blancheur suspecte, et une charmante toque de velours bleu sous laquelle ses cheveux semblaient avoir peine à se contenir; bref, un déli*
cieux eostume qui eût changé les soupçons en certitude pour un observateur attentif.
La table d'hôte offrait en raccourci Timage de la société d'alors et des impressions qu'elle avait reçues de la nouvelle repu* blique, à ses deux extrémités contraires. Trois commis voyageurs de bas étage, démagogues subalternes, venus dr Marseille pour se faire admirer par les populations voisines, étaient entrés dans la salle à manger, coiffés de bonnets rouges tout neufs, posés perpendiculairement sur leurs têtes, et donnant à leurs faces vulgaires un air beaucoup plus grotesque que terrible. De Tautre côté de la table s'assirent deux gentilshommes campagnards du voisinage, qui, trop inquiets pour rester chez eux dans ces journées d'angoisse où il semblait que chaque heure dût être le salut ou la perte, avaient eu tous deux la même idée , celle de venir se loger dans un hôtel, afin d'être à la source des nouvelles «t d'y étourdir leurs inquiétudes par cette lanterne magique d'incidents et de personnages. Ils avaient de l'esprit et surtout du bon sens. La discussion qui ne tarda pas à s'établir entre eux et les commis voyageurs, parut intéresser vivement le jeune homme à la toque de velours, qui tout en se penchant sur son assiette, n'en perdait pas une syllabe. Le dîner était à peine commencé depuis quelques minutes, lorsqu'on vit entrer un nouveau convive. A sa vue, nos deux campagnards poussèrent une exclamation de surprise :
<c Quoi ! Gustave de Nareins ici?
— Oui, mes très-chers ; Paris n'était plus tenable; l'autre soir, nous n'étions pas en nombre, au club, pour faire un mort à cent «ois la fiche ; les Italiens chantent dans le désert ; vous ne rencontreriez pas deux voitures de maître sur toute la ligne qui va de l'arc de l'Etoile à la Bastille; il n'y a plus un salon ouvert ; le faubourg Saint-Germain ressemble à une vaste nécropole à laquelle les lampions servent de flambeaux funèbres, il n'en est pas moins avéré que nous sommes enchantés, ravis, et <ïue nous célébrons, tous les huit jours, une fête populaire!.. -»
Ce nouveau venu était un jeune homme de vingt-cinq à vingthuit ans, qui semblait réaliser toutes les conditions d'un héros de roman habillé par un bon tailleur : sa mise, d'une élégante négligence, faisait ressortir la distinction de sa tournure et la
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gràee 4e toute sa penonne. il était bras; sa figure réfuliôre, relevée d'une fine moustache brune, et parfaitement encadrée entre de beaux cheyenx noirs et des faroris corrects, pouvait se prêter tour à tour à l'expression de la bonne humeur, d'une faieté malicieuse ou d'un tendre sentiment Cette vivacité d'impressions, cette {^ysionomie ardente et mobile, ue regard fier et hardi, également prêt à lancer àes flammes ou à se voiler d'une mystérieuse langueur, tout prouvait que, si Gustave de Ifareins avait jusque-là gaspillé, au milieu d'un monde de dandys et de viveurs, ses richesses de cœur et d'esprit, il pourrût bien^ quand viendrait son heure, éprouver toutes les émotions et commettre toutes les sottises d'un homme soUimental et passionné. « Et les femmes? lui diroM les deux gentilshommes de pithirinoe.
— Oh 1 les femmes! reprit-il avec une petite moue qui lui allait fort bien ; il n'y en a plus une seule à Paris... Qu'y leniientelles? La république ne nourrit que les dtoj^is utiles. Mousqueton est à Londres, Florine à Bruxelles, liousselindetloaquJile «ont parties pour l'AAîque, Dianâk pour l'Amériqfue du Sud, Laurette pour Gonstantinople, Angela pour Saint-Pétersbourg^ Silvanelle pour Pékin et Goguette pour Pontoise; voilA où e» est, pour le moment, le phis joli échantillon de la plus belle Moitié 4u genre humain ; vous savez que |e n'en connais pas et ne veux pas en connaître d'autres I
— C'est vrail dit en riant un de ses deux interlocuteurs; Mstave ne croit pas à l'amour!
— Pardon, mes chers, répltqoa-l-il sur le même ton; je crois à l'amour comme au soleil; mais je ne ie regarde pas, il m'é- Mouirait.»
En même temps, soit has»rd, soit attraction magnétique, ses feux renomitrérent ceux du jeune voyageur que nous avons in* trodnlt au commencement de ce chapitre. Celui-ci, depuis l'entrée H GïsUve, n'avait pas cessé de Tobserver du coin de l'œil avec une curiosité qui ressendilait presque à un sentiment plus fif. Lorsque l'élégant Partûen, après son dénombrement railleur des royautés féminines de la bohtoe galante, avait efiOeuré, en sceptique endurci, le délicat chapitre des femmes et de l'amour, en eût pu surprendre un imperceptible sourire sur les lèvres
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de son silencieux et attentif auditeur, un éclair h demi voile so«6 ses paupières. Gustave, placé à table en faoe de lui, éprouva, en le voyant, une sensation bizarre : son regard eurieux et eonoaisseur se glissa de ce cou blanc et flexible, de ce menton d'une imberbe rondeur, à ces cheveux d'an blond charmant que la toque bleue avait tant de peine à contenir; mais il fot inter- NiBpu dans son examen pur un des dîaeurs qui lui demanda : « Et que viens- tu faire dans ce pays-ci ?
— Parbleu ! la belle question 1 Je reviens chez moi, & la campagne, pour essayer de ne pas mourir de faim, ee qui, en temps de république, me semble la plus difficile des entreprises. A la. campagne, on doit toujours avoir de l'argent., les asperges n'y coûtent pas un louis la botte, comme chez Yéry I »
Ces mots ramenèrent la conversation sur la situation présente. Les commis voyageurs à bonnet rouge, qui, depuis l'arrivée de Gustave de Nareins, paraissaient foit scandalisés du ton et de» muiières de c^ odieux artsiocrata , reprirent leors.niais dithj^ rambes sur l'âge d'or républicain qui allait luire sur la France et amener tous les Français à s'aimer comme des frères. Mais ils furent honteusement battus par les arguments simples et droits des deux gentilshomines o«mpagnaids, cpie renforçait le spirituel persiflage de Gustave. Tout en muigettit «t en par* lant, il regardait à la dérobée son problématique vis-à-vis, qjBir ne perdait pas trop eotttensoioe sous ce contrôle embarrassant, et écoutait d'ailleurs avec une attention avide la oonversatioai générale. On eut dit qu'il comparait mentidement l«s deux 8«* eiélés, les deux opinions q^ oomliattaient sous ses yeux, et que chacune de ees attaques et de ctt riposles continuait ptraor iid «ne leçon commencée.
« A pn^s, dit Gustave, ^el est donc ce commissaire extmordinaire, ce terrible Groquemitaine qui doit arriver demain maUn, et qui effrûe d'avance jusqu'aux garçons de c^ excellent hôtel?
— te ne fait pas son nom répliipta un des convives.
-— Pardon! je le sais, moi I s'éeria un tks commis voyageur» d'un air triom^amt : c'est le citoy^ Jatiea Férawd; un boit, eelui'làl un chaud patriote 1 un ami de Sobri^, de Barhès et de Blanqui
— Connais pas 1 fit Gustave. »
Le petit jeune homme blond qull examinait avee nne curiosité toujours croissante, garda le silence ; mais un mouvement d'épaules, un léger pli de ses lèvres roses et fines, au moment où on nomma Julien Féraud, prouvaient peut-être que ce nom ne lui était pas étranger.
«Mais enfin que vient-il faire ici, ce commissaire? reprit un des campagnards.
— Installer la république, répondit le monsieur au bonnet rouge d'un air doctoral.
— Très-bien. Et quel est le but de la république?
— Rendre le peuple plus libre, plus riche et plus heureux qu'il ne l'a été sous les tyrannies monarchiques !
— Parfaitement; je vois que nous nous entendons à merveille. Eh bienl mon cher monsieur I si votre excellent commissaire,
.votre patriotique commissaire, par ses allures rébarbatives, empêche notre population de voter pour qui elle veut, direz-vous encore que le peuple est très-libre et le suffrage très-universel?
— Mais, monsieur...
•— Et si, par le seul fait de son arrivée, par la frayeur qu'il Ta causer à dix lieues à la ronde, nos cocons descendent à soixante centimes et nos garances à seize francs ; si les propriétaires, ruinés par ce bas prix, ne peuvent plus donner à leurs travailleurs que vingt sous par jour au lieu de trois francs ; si les négociants sont obligés de suspendre leurs achats, les fabricants de fermer leurs usines et les chefs d'atelier de congédier leurs ouvriers; si, par une gradation douloureuse, la richesse devient gêne, la médiocrité pauvreté, la pauvreté misère, et la misère faim, direz- vous encore que le peuple est beaucoup plus riche, beaucoup plus heureux que sous cette infâme monarchie?
— Maïs, monsieur...
— htk bien! moi, mon cher monsieur, je parie ce que vous voudrez, mon porte-cigare contre votre bonnet rouge, que, si Tillustre citoyen Julien Féraud, commissaire extraordinaire, est en effet aussi commissaire et aussi extraordinaire qu on le prétend, il produira exactement sur la liberté, le bonheur et la richesse de ce peuple-ci, l'effet que je viens de vous dépeindre I »
Cette boutade termina la discussion; on se leva de table; le
jeune homme à la toque bleue s'esquiva à petit bruit, alluma son bougeoir et monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. Arrivé au bout d'un long corridor à portes numérotées, il se retourna e* vit Gustave qui était monté derrière lui. A cette vue, il doubla le pas, atteignit sa chambre, ouvrit la porte, mit la clef en dedans, et s'enferma à double tour.
Gustave de Nareins redescendit, appela un garçon, et lui dit tout bas, en lui mettant un écu de cinq francs dans la main :
<c Tâche de savoir le nom de ce petit monsieur qui a dîné à table d'hôte, et qui loge au no 27! »
Quelques minutes après, l'ingénieux garçon frappait à la porte du 27, un grand cahier à la main. On ne lui ouvrit qu'après avoir longuement demandé qui il était, et ce qu'il voulait.
« Monsieur, dit-il quand la porte fut enfin entr'ouverte, c'est le livre de l'hôtel; nous avons les ordres les plus sévères pour y faire inscrire le nom des voyageurs et le pays d'où ils viennent.
— Est-ce bien nécessaire? dit le jeune homme en hésitant.
— Très-nécessaire.
— Eh 1 bien, donnez!...»
Il prit une plume et écrivit rapidement : Franz Albemare, Paris.
Puis, quand le garçon se fut retiré et que le voyageur se fut de nouveau enfermé à double tour, il ôta sa toque de velours: les boucles de ses beaux cheveuxblonds ruisselèrent sur ses épaules . . .
C'était Nathalie.
Sa première impression, après la révolution de février, fut d'en être enivrée. Mais cet enthousiasme dura peu. Placée aux avant-scènes de cette comédie sans gaîté ou de ce drame sans grandeur, elle en vit de près les acteurs, les coryphées et les comparses ; elle en étudia les fils et les ressorts, et dès lors son jugement fut fait : la petitesse des personnages lui rapetissa les événements. Elle comprit que, parmi ces singuliers vainqueurs, les plus intelligents étaient épouvantés de leur victoire, que les plus énergiques ne tarderaient pas à la rendre odieuse, at que les plus convaincus la rendaient déjà ridicule. Elle pressentit que cette révolution, ne s'appuyaut sur rien, n'ayant rien à créer ou à détruire, forcée de laisser la société dans l'état oii elle la trou« vait ou de l'avoir tout entière pour ennemie, fonctionnerait dans
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le ¥tde, n^aurait d'autre allematiye que d'être malfaisante on iaipossible, et p^irait d'ÎDanitkm oa d'exoès.
IJn mcrinent elle «rat que JHiie& allait s'emparer , sinon de •on cœur, au moias de sa desitiiiée. Leur traité d'allisAce antisociale étante eoi^e toute espéruice, couronné par vote rérolution , quoi de plus simple que de s'imir pour les bénéfices «emme ils s'étaient alliés poitf la lutte? Mals^ depuis quelque tenips, Julien était fort entamé dans l'esprit de Nathalie ; elle doutait de lui. Elle é^onrait ce sentiment de déception préventive y qui ievient presque une vertu diez les femmes sans principes, et les protège contre les prestiges du £aux héroïsme et du faux génie. Elle se demandait si cet orgueil , cette véhémence, ce charlatanisme de destruction et de haâne, oette allure tiiéàtrale de factieux et de tiihun, ne cadiaient pas, en défini* tive, un fond de médiocrité; si Julien m'était pas une de cet eoBUr^ç(Mis de grands hommes qu'on annule en leur donnant comrs. Elle avsût su par lui les détails des derniers moments d'Emestine, dont la mort donnait une sattsiaetion suprême à ses rancunes et à ses haines ; mais on lut apf^r^ait en même temps que monsieur Servais était ruiné. Or Klathalie, que les grâces quadragénaires de l'ex-député tentaient peu en dehors du portefeuille qu'il avait espéré et des miltions qu'il ne possédait plus, ne songeait guère à renouer avec lui. Elk se disait d'jûlleurs qu'il était de bon goût de le laisser pendant quelques mois seul à ses regrets et à sa douleur ; que, dans ces premiers temps, il éprouverait un sentiment pénible à revoir une femme qu'il accusait peut-toe, qui, peut-être, dans les dernières confidences de l'agonie, lui avait été dénoncée par sa femme ou par son fils comme une des causes de leurs fautes et de leurs malheurs. Elle s'abstint donc de toute démarche auprès de lui, se contenta de se faire écrnre à sa porte, et attendit les événem^ts, également décidée à se tenir en garde vis-&-vi8 de l'homme dont elle n'avait plus rien à attendre t^ de celui à qui elle ne croyait plus.
C'est dans cette attitude de méfiance et de réserve qu'elle vit passer les premiers épisodes de la république. Julien, emporté dans ce chaos démagogique dont les chefs étaient déjà tous brouillés entre eux, venait la voir de temps à autre, et te
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mettMl an courant. Seulem^ent , grâce à une de ces péripétie» â'isiérieir si eommunes entre les frères ds la yeille dans lei moments de mue politiqvo, eUe était presque obligée, pour le reeevoif , de se cacher de fersoUnt et de la rédaction de YIni* Uateur. Voiei pourquoi : soit dépit de n'être rien et de toir son journal distancé par les organes plus antheiitiques de l'opinion républicaine» soit imtinct et pressentiment â'h(»ime d'ai^ faires, Yersolant, quinie jows & peine après la catastrophe, s'était réveillé réaetiOMM^re des pieds à la tète, et avait dirigé VfnitmteuT dans ce sens. Son état-najor, inspiré par lui , et heureux d'ailleurs de céder à ce gont d'opposition qui est le génie el la vie des journalistes, faisait assaut de verve et d'élo>qnenee en l'hcMineur des doctrkies mcMiarciMques , des grands principes d'cnrére, de religicm, d'autorité et de morale, et signai lait à la risée ou à l'indignation publique loos les épisodes burlesques ou sinistres qui marquèrent cette parodie, è l'eau de rose vinaigrée, des souvenirs de 89 et des velléités de 93. Nathalie, qin , comme tous les gens du métier, ne dédaignait pas de mesurer un succès par les chiffres, put constata alors mi détail qui lui donna beaucoup à penser. Malgré ses romans, malgré le savoir-^re de Versolant, la faconde de lulien et Fin* finmce de monsieur Servais, VlniOmtewr n'avût pu , avant le 24 février 1848, dépasser six mille abomiés; à la fei de mars, il en comptait vingt-ctnq mille, et des milliers de numéros se vendaient, chaque soir, dans les rues : il commençait à faire, en style technique, beaucoup plus que ses frais , et monsieur Servais, qui y avait dépensé, ^i dix-huit mois, près de c^t mille écus et qui en était resté le principal actionnaire, pouvait espérer ào prochains bénéfices. Maigre indemnité dans sa ruine I planche bien mince pour un si grand naufrage! Ifimportet c'était ià ust indice; l'esprit fin et pénétrant de Nathalie en concluait que les courants de l'opinion se dirigeaient vers ce point, que la société que Ton voulait faire ^mber à gauche allait pencher à droite.
Julien svait vrolemment rompu avec Yersalant et ses anciens collaborateurs. Bientôt on apprit qu'embarrassé de lui et de set exagérations compromettantes, le gouvernement l'envoyait dans quelques départements du Midi dont on n'était pas sûr, et qu'il
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s'agissait de eonvertir à la forme républicaine. Avignon devait être sa première étape. La résolution de Nathalie fut prise à l'instant. Elle se décida à partir incognito, pour aller juger par elle-même dt quelle façon Julien remplirait sa tâche, quel ac* cueil il r&jevrait, et quelle place elle devait décidément lui donner dans son esprit et dans sa vie. Sans se confier à un seul de ses ^^mis, sans que Julien surtout pût s'en douter, profitant du bouleversement et des préoccupations générales, elle s'arrangea pour arriver à Avignon la veille du jour où le nouveau commissaire y était attendu. Pour être plus libre de ses actions et de sa personne, elle s'habilla en homme, et, malgré son mépris pour les futilités féminines , elle ne put se défendre d'un sentiment de joie et de vanité satisfaite en se regardant dans sa glace, transformée en un jeune et charmant cavalier, digne dd voyager de compagnie avec cette belle duchesse de Chevreuse dont un illustre écrivain nous racontait naguère les romanesques équipées.
Le lendemain , dans la matinée , Julien fit son entrée à Avignon , dans un costume exactement copié sur un portrait en pied de Saint-Just. II s'installa à l'hôtel de ville, convoqua le» autorités municipales , les magistrats, le procureur de la république, le capitaine de gendarirerie, et leur dit d'un air hautain, en croisant ses mains derraère son dos :
« Eh bien ! citoyens, qu'avons-nous fait depuis quarante jours 1 Où en est la république dans ce pays-ci?
— Tout le monde a accepté sans difiiculté la nouvelle forme du gouvernement, et quand on aura bien reconnu qu'elle n& fait de mal à personne, qu'elle protège l'ordre et respecte la propriété, nous ne désespérons pas de lui rattacher même les royalistes et les grands propriétaires....
— J'en serai charmé, reprit Julien avec un ricanement terrible ; mais nos pères, nos héroïques devanciers de 93 les domp* talent par d'autres moyens... Et, dites-moi, avez-vous de U troupe ici?
— Oui... deux bataillons du brave 52® de ligne revenant d'A^ trique, et un escadron du 7® dragons.
— De mieux en mieux. Et qui avez-vous à la tête de vot»^ garde nationale?
. — Le loyal et intrépide colonel d'Enraton.
— Oh 1 délicieux 1 Un noble, n'est-ce pas? Âh 1 mtâs vous êtes charmants, dans ce pays de troubadours 1 Et qui comptez-vous envoyer à TÂssemblée eonstituante dans les élections qui vont avoir lieu?»
On lui montra une liste composée de cinq noms parfaitement honorables, où, à force de recherches savantes, on avait réussi à glisser un républicain de la veille , malheureusement affligé de la particule.
« Excellent ! cinq voltigeurs de Tancien régime à culottes courtes et ailes de pigeon 1.. Âh ! encore une question..... Avezvous ici des ateliers nationaux?
— Non, citoyen; chacun a tâché de faire travailler suivant ses moyens, et, jusqu'à présent, nous avons pu nous tirer d'affaire
— Je vous en félicite... voilà un département bien en règle vis-à-vis de la République... Allons, il était temps que j'arri* vasse, et Ton a bien fait de m'envoyer ici I »
Les assistants se regardèrent plus stupéfaits qu'e£frayés. Julien reprit d'une voix de stentor, en se campant sur la hanche, une main passée dans son grand gilet à revers, l'autre posée sur la poignée de son grand sabre :
« Or çà, citoyens, écoutez^moi, et d'abord sachez que j'ar* rive avec des pouvoirs sans bornes... je voudrais, à l'instant, faire tomber toutes vos tètes, je n'aurais qu'un ordre à donner, et vos têtes tomberaient. »
Julien faisait évidemment des efforts inouïs pour être effrayant et sinistre. Quelqu'un qui lui eût dit qu'il ressemblait au Satan de Milton, au Charles Moor de Schiller, aux héros de lord Byron, l'eût prodigieusement flatté. Le capitaine de gendarmerie, peu versé dans la littérature satanique, dit tout bas à son voisin :
« Il est ivre. .
Julien reprit :
« Trois ateliers nationaux seront immédiatement établis : on donnera aux travailleurs quarante sous par jour, et on n'aura le droit d'exiger d'eux que cinq heures de travail. Chaque se- «naine le total de leur solde sera délivré par le receveur gêné*
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rai, contre un bon signé de ma main. La troape de ligne et les àngom sortiront de la ville dans les vingl-qiatre heures ; les ocrriers sjtmift senls cbargés de protéger Tordre. Les électieaB de la garie nsll(Hnle serart cassées» el Ton s'arrangera pe«r ne
nommer officiers que de solides patriotes, de purs el ^nergiqws déiDo<7ate& Qnant à la liste éleetorale, les eînf noms sersnt biffés. On dressera nue noatelle liste composée aiasi qu'il sniS: ieseitoyess Blanqai, Barbés, Louis Blanc, Scdirier et Jidieii
Féraud. Cette liste sera envoyée à tous les comités et dnbs d« d^rtement, ayee ordre de la faire prévaloir. €e sok, î'ovyrtrai et [résiderai le t\vb des Amis du pevple; on y aeeUmeFa les noms des cinq candidats , et qmeonqoe résisterait sera d^ daré suspect, l'ai dit. Qu'on aille me préparer les grands app^tements de la préfecture, et que l'on commande pour ce soir on dîner de trente couverts, à vingt-cinq francs par tête ; je m'oe» cnpéirai de choisir les convives... Citoyens! je ne vous retiens plus... à tantôt! »
Quand les honnêtes auditeurs de cette étrange sdlocution se trouvèrent dans la nie , ils se frottèrent les yeux comme s*ils sortaient d'un rêve. Pour tous, même pour ceux qui étaient om qui se (broyaient républicains , il était clair que, si les ordres de Julien recevaient un commencement d'exécution, c'était, pour le pays, le signal d'une conflagration générale : car le fougueux proconsul trouverait aisément ces quelques centaines de tapa^ geurs qui se rencontrent partout au service des mauvaises causes : mais comment faire? Comment l'empêchw de publier ces décrets inouïs ? Les hommes qui l'avaient revêtu de si grands pouvoirs ne persisteraient-ils pas à lui donner raison? Comment communiquer avec la capitale, dblenir des ordres, arrêter dans son essor ce Titan de la jeune Montagne? Cki tint conseil su Cercle du commerce, où se réunissaient toutes les bonnes tê«^s'de ia ville. Il y *vait là quelques officiers qui proposèrent de jeter Julien par fa fenêtre : les cerveaux s'exaltaient, les discussions s*éphauffaient ; les hommes sages pouvaient aisément prévoir ce qui arriverait le lendemain , si Ton ne parvenait pas ^,étou£fer au plus tôt ce germe de collision et de désordre, quand Gustave de Nareins, présenté au Cerclé par ses anciennes connaissances, les gentilshommes campagnards, demanda la parole et ditiaves
un mélange de fermeté et de gaieté qui eut beauoMip de suco^i « Messieurs, si tous m'en eroyes, tous ne ferez pas à cet énergumène plus d^lionneiir qu'il ne méiite; toos se compromettrez contre lui aueone des autorités réffuiièret de la ville* Votre légitime résistance passerait, à Paris, ponr une tentatiT& monarchique. Que les troupes restent dans Imn «^rtiers et le» gardes nationaux dans leurs maisons. Si tous avez conâance en moi, je me charge de vous débarrasser, avant vingt* quatre b&a^ res» de ce monstrueux produit de la démagogie parisienne...
— Mais comment cda? lui demanda4-on de toutes parts.
— La population de la ville est bonne, n'est-ce pas t
— Excellente.
— Très-bien... en outre elle est curieuse, comme partoat^ Vous qoi avez de l'influence, arrangez-Tous — et ce ne sera pas difficile — pour qu'une foule compacte , mais esseoiiellemestt pacifique, se rassemble demain matin sous les fenêtres da citoyen Julien Féraud ; le reste me regarde, et je tous promets qu'il n'y aura pas un coup de poing échangé, pas une goutte de sang répandue... »
Gustave parlait avec une assurance de si bon goût, sa feraorni» était si sympathique , son prestige d'élégant parisien a|o>ittait tellement à ses moyens de persuasion, que, sans plus de questions et de commentaires, on lui donna carte blanche.
n se fit indiquer le meilleur voittirier de la ville :
« Il me faut, lui dit-il, pour demain votre meilleure ca èdke et vos deux meilleurs chevaux ; le tout devra stationner sur la place Grillon, à dater de neuf heures. Il s'agira de conduire tout d'un trait, jusqu'à Orange , un étranger de distinction. Voilà 20 fr. d'arrhes. » Le voiturier s'inclina.
« A présent, dit Gustave à ceux qui l'accompagnaient, chacun peut aller à ses affaires. Il n'y aura rien ce soir ; il pleut à verse, et Lucullus dînera chez Luctillus. »
Le lenderaam, à neuf heures précises, une foule immense, silencieuse el recueillie comme si elle eût assisté à un ^terrementr se pressait sur la place de la Préfecture, devant la porte de l'hôtel où Julien avait couché. On se racontait dans les groupes le lîner sardanapalesque de la veille, et la quantité de bouteilles le vin de Champagne bues à la santé de la liberté, de l'égadité
et de la fraternité. Pas on uniforme, pas même un costume de garde national ou de sergent de ville ne se détachait au milieu de cette masse populaire. Gustave, en grande tenue, habit noir, gants blancs et cravate blanche, monta jusqu'à Tappartement de Julien. Il le trouva faisant sa toilette, et lui dit avec une gravité de directeur des pompes funèbres :
c Citoyen, le peuple est là-bas, sous vos fenêtres; il vous attend. »
Julien crut qu'on allait lui décerner une ovation démocratique : il boutonna son gilet blanc à revers, regarda un moment à travers les vitres, et reconnut avec orgueil que ce républicain si grave et si bien mis ne l'avait pas trompé : la foule s'étendait à perte de vue, et refluait dans les rues adjacentes. II fit signe à Gustave qu'il était prêt à le suivre : Gustave alors lui offrit son bras, mais avec tant de politesse et de grâces officielles, que Julien se laissa conduire, persuadé qu'il avait affaire à l'ordonnateur de la fête. Us descendirent. La foule, toujours silencieuse , s'ouvrit sur leur passage , et ils se mirent en marche , précédés, suivis et entourés par une population empressée, mais muette. Le commissaire extraordinaire commençait à s'étonner de ce silence. — C'est singulier, pensait-il ; les gens du Midi passent pour si bruyants 1 probablement on me prépare une surprise 1 — Au reste, le trajet fut court : de la place de la Préfecture à la place Grillon, il n'y a pas plus de cinq minutes. Julien eut d'ailleurs une autre satisfaction de vanité : dans toute la longueur de la rue Calade, toutes les femmes s'étaient mises à leurs fenêtres pour le voir passer, et il y en avait de charmantes.
Bientôt on arriva sur la place Grillon. Une calèche, attelée de deux vigoureux chevaux, stationnait sur la place ; le cocher était sur son siège, le fouet en main. Cet attelage de fort bonne mine se trouvait iustement devant la porte de l'hôtel d'Europe, dont la façade Otxupe uiki partie de la place. Quelqu'un qui eût levé les yeux du côté de cet hôtel aurait aperçu, à l'entresol du premier étage, une croisée entr'ouverte, et, derrière le rideau, une main blanche et une tète blonde : c'était Nathalie, qui ne perdait pas un détail de cette scène.
Les rangs pressés de la foule s'ouvrirent de nouveau sur le
passage de Julien et de Gustave. Celui-ci conduisît silencieusement son compagnon jusqu'à la calèche ; et là, dépliant le marche-pied, arrondissant les coudes et redoublant de politesse, il lui fit signe de monter.
« Qu'est-ce à dire ? balbutia Julien effaré.
— Gela signifie, citoyen , répondit Gustave avec un sérieux imperturbable, que votre mission dans le département de Yaucluse est terminée, et que, de par le peuple souverain, au nom de la liberté , de l'égalité et de la fraternité , vous êtes prié de repartir. Vive la république 1 »
Alors une clameur immense, huées, risées, sifflets , éclats de rire, s'éleva du sein de cette foule. Julien devint livide : il promena son visage à droite et à gauche, et ne vit que des figures hostiles ou railleuses. Comme Néron, il souhaita tout bas que ce peuple n'eût qu'une tète pour la faire tomber ; mais ce peuple en avait vingt mille, et vingt mille bouches lui disaient de s'en aller. C'était le suffrage universel dans toute sa sincérité.
La pâleur du proconsul augmentait de seconde en seconde. Il voulut parler, les huées redoublèrent. Gustave était toujours là , le chapeau à la main , le coude arrondi , lui montrant le marchepied déplié et lui faisant signe de monter en voiture.
Julien monta. Un tonnerre d'applaudissements et d'acclamations ironiques retentit de toutes parts. <c Routede Paris, et fouette cocher ! » cria Gustave, en saluant une dernière fois le commissaire, que les chevaux emmenaient au grand trot. En un clin d'oeU, l'attelage tourna la porte de TOuUe et disparut.
« Le tour est fait 1 » dit gaiement Gustave à ses voisins, en allumant un cigare.
Nathalie , derrière son rideau, venait d'assister à une des nombreuses revanches de la société. La leçon ne fut pas perdue pour elle ; Julien était à jamais déchu dans son esprit : il avait été ridicule I
Le lendemain de ce jour mémoraUe, Nathalie, tonjoiirs dé- ^sée tant ]»en que nal sous son eestnme masenlin, rq»artail, de grand matin, pour Lyon et Paris, parle bateau à Tspenr. Elle ayait repris son manteau et son diapeau, qui lui donnaient Tair d*Bn jeune étudiant retonmanl à l'École de droit après les vacances de Pâques. Par use dûtraetion qui la fit sourire, elle ewrit la porte du petit salon réservé aux dames, et recula en apercerant m amas de rd>es, de mant^ts, de tartans et de cbâles, sons lequel trms ou quatre Anglaises réparaient la brièveté 4e leur nuit d'auberge. Ne voulant pas efiaroneber par sa préjenee la pudeur britannique, Nathalie alla se rasseoir dans la salle commune, se tapit dans un coin, et se prit à rêver, à la elarté d'une chandelle fumeuse que commençaient à taire pâlir les premières lueurs du matiL. Tous les incidents de la veille lui revenaient en mémoire ."comme autant d'indices dont elle discutait avec elle-même la valeur et la portée. Fort peu dupe de ses propres paradoxes, très-décidée à ne point passer avec tes enthousiasmes primitifs un bail ind^ni , la femme de lettres , depuis quelques semaines , se désillusionnait de pins en plus. Elle devinait qu'elle avait fiût fansse route, que le triomphe de ses idées et de ses amis n'avait été qu'un succès de surprise, <et que, si elle songeait sérieusement à son avenir, c'était à l'extrémité contraire qu'elle devait lé chercher. Le désastre de Julien , ses forfanteries démagogiques, cette expulsion dont le ridicule allait sans doute le poursuivre jusqu'à Paris , complé* talent pour Nathalie cette déception qu'ont dû subir de nos jours tant de femmes intelligentes, croyant avoir aimé et admiré des héros , des hommes de génie , des bienfaiteurs de l'humanité , ayant eu foi en leurs plans de régénération sociale , et voyant s'applatir, au premier coup d'épingle, ces outres gonflées de vent. Julien n'existait plus pour elle : en revanche, l'élégante
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siUKMi^te de Gofttave de NaretBs n'aj^ndisak^le pas, ds temps à autfa, à celte inu^^inalkHi vive et toefaHe, comme se lèye me étoile 4 ranem, pw>d>nt que là auk to ibe à Ta^tro boiu de riiorâon ? C'esi ce que BMi »*o«f iMtta pat affirme?.
Qsand NatbalÂe eut aiaiB rêvé» eUe vîi fv il faisait gr»id jonr. Seeouaaft les dmuars firissans dtt matiiÀ, eiie alluma imo eifar^te, moaU sur i^ po»t, et s'afaserba d'^liord daas la eontemplatàon des bea«x payaa^^s qù sa s«cfiàéaieQi soos ses yeux. Vd eiel était pur, et le soleil dL»^ipait pea i peu les linimes Uftos, qù allaient s'aecroeher au flaac des montagnes da Tvmvais et du DanphiAé. D'espace en esp ce, ^iieique diâleau fort eu nûaes, iQuelfse village -écbeioBiié sur la crête d'une eoUtoe ou sur la paate d'im lavia, d«taeàaît sa maase grisâtre au-<lessQs des rangées de peupliers, des foaiâiis de saules et d'aulnes qjû s'épanoumsÂent sur les deux rves, et que le primemps coqh •oançait à taindne d'une «eidufe tendre et Teloutée. La lumière oatinale psnemait de tons t.£s «t irisés eomine l'opale les r^ «bers qui aur{4ombaie&t k terd, et dont les déchirures s'ha- UUsient déjà de mousse, de fsnêts et de bruyères roses. Ce «peetaek ramsait Nathalie, habitués, depuis longues années, à ne voir d'aaire verdure que celle du Luxcsnbourg, et douée, pour sentir «t peindre la n^Mre, de ces apttindes ainguliéfes qui esraetérisent la litléfasure moderne. Son esprit, toujours anné pour réservation ou la lutte, roidi contre tout sentim^italisme inutile, endaurd par de vieilles idées de haine et do guerre oogtrala aeciélé, se dàkendait|deva»t ces scènes agrestes et souriantes, et la disposait, à son insu, à plus de tendresse et 4l*a bsadon. £n ee oMment, «Ue ce retourna comme pour i^ercjier un canfident do ceUe heure aimable et douce, et eut peine à retenir un cri de aurprise : Gustave de Nareins se tenait d bovt sur le pont, à dix pas d'elle, ^ il la regardait avec «ne expression de courtoisie ot de ânesse fui aMnblait dire : Je v^s ai devinée; mais je n'en aurai l'air qu'autant que vous lo wudrex.
il n avait pas eti besoin d'un fiand effort, de fénie peur arrivur ftà. laC garçon de Thot^l d'Europe, en lui rapportant le registre ni Kalhalie avait écrit, en le tronquant, son pseudonyme litté- T3L u», l'était empressé d'ajouter, pour gagner plus en cûnasienee
Targentde Gastave, que ce petit monsieur avait Tair tout chose, et ne se souciait guère de donner son nom. Ce nom de Franz Âlbemare, malgré sa variante masculine, rappela à monsieur de Nareins un roman qu'il avait lu; il se souvint d'avoir entendu parler, à son cluh d'une jeune femme qui signait ainsi, dont on vantait la beauté, le talent, la vie originale, et qui, disait-on» avait eu Tétrange secret d'allier l'indépendance la plus absolue à la vertu la plus inattaquable. Ces souvenirs assez vagues — car Gustave ne se piquait pas d'être fort au courant des coulisses de la littérature — achevèrent de lui monter la tête, et la veille, pendant toute la soirée, il avait rôdé dans les corridors de l'hôtel, guettant une occasion favorable qui ne s'offrit pas : Nathalie était restée enfermée dans sa chambre avec une patience de ce*nobite. Enfin, vers onze heures, le garçon, devenu l'ami intime du jeune dandy dont il prisait fort les grandes manières, était accouru tout essoulfié, le prévenant que le petit monsieur du 27 s'était fait inscrire pour le réveil de quatre heures du matin, c'est-à-dire pour le bateau à vapeur de remonte. Gustave, huit jours auparavant, s'était cru très-raisonnable parce qu'il quittait Paris où il ne s'amusait plus et ne connaissait plus personne, pour venir à la campagne faire des économies. Mais la raison chez lui ne régnait jamais que par intérim. Infiniment moins blasé qu'il n'en avait l'air et qu'il ne le supposait lul*même, il s'était jeté, avec une avidité juvénile, dans ce commencement d'aventure, et, cinq minutes après la confidence du garçon, son nom était écrit à côté de celui du 27 pour le réveil du lendemain.
En reconnaissant l'homme à qui elle songeait peut-être, Nathalie se sentit rougir, et elle en eut contre elle-même un dépit si vif, qu'elle fit retomber sur Gustave ce premier mouvement de mauvaise humeur. Avec le rôle qu'elle s'était donné, Nathalie comprersait la nécessité de ne pas avoir de cœur. Jusquelà elle y avait réussi. Grâce à ce singulier caractère que nous avons essayé de peindre, à ce mélange de perversité dans ses sentiments et ses idées, de chasteté dans ses habitudes, de fierté et surtout d'orgueilleux dédain pour Fespôcb humaine, elle se croyait parvenue à n'être plus femme, à n'être plus qu'une sorte de puissance intellectuelle servie par une beauté merveilleuse,
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et douée du privilège 6ê tout inspirer sans rien ressentir. Monsieur Servais, Amédée, Yersolant, les écrivains de VlnitiateuT^ Julien lui'irême, avaient été traités par elle d'après cette méihode, comme des zéros dont sa volonté souveraine fixerait le ehiffre. Un moment elle s'était figuré cpie ce chiEre se formu* lerait dans les millions de monsieur Servais et dans son avènement politique. La révolution de février avait tout renversé, à rheure juste où la mort d'Emestine allait faire tomber la dernière barrière qui la séparait de son amoureux quadragénaire. Maintenant, c'était une partie perdue à regagner, une toile déchirée à retisser fil par fil, et nous avons vu avec quelle sagacité elle devinait où allaient être, dans cette nouvelle phase, les bonnes aiguilles et les bonnes cartes. L'idée qu'elle pourrait être détournée de son but ou arrêtée en chemin par une faiblesse, qu'un homme pourrait songer à devenir son maître ou seulement à faire tressaillir son cœur et rougir son front, cette idée l'eut froissée comme une humiliation ou effrayée comme un péril. Aussi en voulait-elle déjà à Gustave et à elle-même de ce mouvement imperceptible que lui avait causé sa présence et qu'elle n'avait éprouvé pour personne.
Elle se retourna brusquement, alluma une seconde cigarette, et parut examiner les deux rives du fleuve avec une attention de statisticien ou de paysagiste. Pourtant elle possédait au plus haut degré l'art féminin de voir sans regarder ; elle observait du coin de l'oeil l'attitude de monsieur de Nareins, et, sans le vouloir, elle jouissait de son embarras. Le fait est que Gustave, s'il eût été un dandy roué et blasé, comme il le supposait, ne se fût pas laissé intimider le moins du monde par ces légers signes de mauvaise humeur, et eût profité du déguisement de Nathalie pour entamer cavalièrement la conversation. Elle s'y attendait, elle le craignait peut^tre. Il n'en fut rien. Monsieur de Nareins était ému, et cette émotion ne ressemblait pas à ce qu'il avait ressenti à travers les variations rapides de ses fugitives amours ; il ne comprenait pas comment une femme inconnue, rencontrée dans une situation équivoque, et appartenant, suivant toute apparence, à la race des bas-bleus qu'il ne pouvait souffrir, s'était si vivement emparée de son imagination. Cette singula* rite l'irritait, et, tout en slmpatientant, il ne pouvait détacher
son i^gard de celle indéânksadik créature ^i rsItHrait el Wor iérassait comme «ne ésigmie. Pdnrqocn s'éui^elle dégiusée en homme? Pourquoi éUit-eile ipeane i AvifiMm? ¥ avait-ril çn^ ^e oecrèle coïncidence entre son voyage et eelw de Julien^ Maïs alors, poarquoi repartait-elle aeile, au ii«« d'aller le f^ trouver? Tout en s'adreseant «es qpiestiona, meiwieur de H^ reins, partagé entre l'eiYte ée parler à la jeune kmme et «ne limncible émotion de thnidité, se promenait de long en large sut le pont, dans un état d'afptation contre lequel il li^UaU Tainenent. Un incident inattendu ?înl le tirer d'embarras.
Parmi les passa^rs se trouvait un de ees oommis-YOf ageojca ik èottMt rouge que noss avons vus, Tavant-TeiHe, à la laïUe ée l'hôtel d'Europe. Omkd avait persuadé ^u'ii n'avait ^u'à poufiSfir jusqu'à Paris pour se ^iare ^dasner me préCeclure ée pnenûèiie «classe, let il «tait fksrti, oon^plait iManooup «ur ses ^ducvîona de physionoimiie et de ooslune. Le èean temps Tarait attiré sur le pont où il fumait «ODie grasse pqie, et il venait, entre deux bouffées, de reconnsâtre liatèalie. Lui aussi, pffliâMrt le dîner de l'autre soôr, avait lai^t bëb remargnes, et s'étart dit fue le joJt jeune homme à la toque bleue ponenût bien êtiie «ne jôiliB femme. 11 avait de hautes prétentions plantes, iqm sm^emlait pmur le moment le triomphe de ses opinions et rmiginaliÉâ pil^ toresgue de son boMiel neuf: il réo^ k Tinstant de s-aasKurer ^un fait (pii allait peut-être entremêler des roses et des myrlea à «es lauriers crviques, et se suit à faire la roue autour du ibane oè Mathalie <était assise, en se rafpittobaait toujours davantage. Béjà sa %ore et son attitude pveaiaâent les airs vjèMpienrs d» Lovelace dVstaiminet. Katbalie frisaonia ée dégoût, et un grain de frayeur s'y joigiiit. JSIle «e^farda autour d'elle, et ne vilt que Gustave , qui s'étast im peu éloigné , et les patrotns fdn haleau occupés à la manteuivxe. Elle camq[>renait que «es habita 4*homme. escôilents pour la prot^er tant ^ue perseome aê Taorail «ecounne, n'étaient plus bons qu'à la comprom^lie dn moment qu'on n'y croirait plus. Me eût votdu avoir sÔKipîftda de haut, une «cravAche à la main et des moustaches : elle a'amA rien de tout cela ; elle était seule, désarmée, elle ^ait femme, •eUe tremblait, et son ignoble persécuteur la frôlait déjà ^de son manteau ; déjà il mesurait de roûl l'étroite place ^ui restait smr
le ktnc à côté d'elle. Laroloiitairemeiit, malgré soi peut-étrf , Nathalie, se retaornant à demi, adressa un regard à Gustave, r^ard éloquent, regard de femme 1 Plus prompt que Véclair, Gustave enjrmba le pont et vint a^aaseoir à ses côtés. Puis, sans dire un mot, sana £aire on mouvement, il fixa, sur le commis-voyageur des yeux d'une âxpreaaion telle, qae llnfortimé séducteur, agrandissant peu à peu son cercle d'évolutions, finit par tourner les talons, et disparut dans la pénombre de Tescalier des premières. Le père Enfantin, de pontificale mémoire, eût vu là, en deux éditions, féminine et masculine, un exemple de cette puissance du regard dont il avait fait, on le sait, un des articles de la Foi iiouveUe.
La glace était rompue entre Gusiave et NaUialie : ^ei elle, l'esprit et le goût suppléaient au cœur, et c'eut été, à ses yeux, une sotte pniderie de persister dans son incognito via«4*vift d'un jeone homme à qui elle venait de se dénoncer en l'appelant presque à son secours. Elle s'exécuta donc de fort bonne gràee^ et fit le récit de son odyssée républicaine, de sa tournée d'<^ servation A travers les départements, des motifs qui l'avatenl engagée à s'habiller en homme sans en calculer la conséquence, de ses anxi^s et de ses frayeurs quand elle avait vu qu'on la reconnaissait. Tout cela foi raconté avec une bonne humeur, fane finesse, une convenance, qui ravirent Cktstave et lui firem perdre le peu de san^froid qui lui i«stait. Ce fut ainsi que commença leur causerie, sous ce beau ciel, par cette douce journée de printemps, en face de ces ^lendides paysages dont la succession était moins nqnde que celle de leurs émotions et de leurs pensées. Elle allait, cette bienheureuse causerie, eomm* la plume de madame de Sévigné, courant, marchant, s'amusanl en chemin, tantôt sentimentale, tantôt souriante, sous>entendanl ce qu'elle n'osait dire, fuyant ce qu'elle ne voulait pas entendrej quittant sans cesse la grande route pour le sentier dé^ ^umé, cueillant une fleur, regardant une étoile, égren ^ une perle^ respirant un mot comme on respire va parfum, et d'autant plus attrayante que les deux interlocuteurs, sur cette carte du Tendre, voyageaient en pays Inconnu. La situation re»* pective de Gustave et de Nathalie avait, en efiet, cela de pai^ iiculier et de piquant, que non- eulemenc ils ne se cannaissaieni
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ni Tun ni l'autre, mais qu'ils étaient Tun pour îautre une déeouverte^ou un problème, et allaient mutuellement servir de démenti à leurs prétentions et de châtiment à leur passé. Gustave de NareiiM, jeune homme de haute naissancei^ nourri et élevé dans les traditions d'une famille chevaleresque, se croyait sceptique et blasé parce qu'il venait de passer quelques années avec des lorettes et des viveurs, et que l'amour, exilé ou à peu près des hautes sphères de la vie mondaine, ne lui était apparu que sous cette forme légère et rieuse. Mais, au fond, c'était une nature aimante, presque naïve, et le charme de cette nature fine et distinguée résidait justement dans ce mélange de tendresse délicate et d'aspirations romanesques se cachant sous ces surfaces brillantes comme un cœur de chevalier sous un acier poli. Pour lui, Nathalie était un type tout à fait nouveau; elle déroutait toutes ses idées sur les femmes. Il eût été bien moins dépaysé s'il eût vu en elle tout simplement une femme de la haute, comme on dit en argot de Bohême ; il n'aurait eu qu'à évoquer ses souvenirs de famille, ou mieux encore à se figurer exactement le contraire de ce qu'il connaissait et fréquentait Mais ici, c'était autre chose ; c'était m esprit aussi indépendant, une existence aussi libre, des allures aussi cavalières qu'aurait pu les avoir une de ces faciles beautés, et, en même temps, un je ne sais quoi de fier et de viril, de frais et de chaste, qui jetait l'imagination à cent lieues des bosquets de Mabille. Gustave, en dépit de lui-même, n'était pas roué ; mais il était connaisseur, ce qui est fort différent, et il devinait, à une foule d'indices, que cette femme si isolée, si dégagée, semblait-il, de toute entrave et de tout lien, rencontrée dans des circonstances si aventureuses et abordant si résolument les idées les plus hardies, n'avait pas un moment vécu de cette vie immonde qui donne à la beauté même et à la jeunesse quelque chose de plâtré et de frelaté. En outre, Gustave, qui avait de l'esprit, comparait mentalement ^.conversation stupide des Mousqueton et des Florine avec ces aperçus si fins, ce bonheur incroyable de mots et de pensées, cet art merveilleux de nuances et de demi-teintes que Nathalie déployait au courant de la causerie. Le contraste de cette intelligence raffinée et de cette hardiesse d'imagination, avec cette réserve à la fois craintive et hautaine qui semblait
rarmure naturelle de cette femme étrange, ce visage channant SuT lecpiel ra|r du m.atin ou peut-être une émotion inconnue faisait Courir une ro jgeur virginale , ce costume même, qui irritait la curiosu' et ajoutait au piquant et au mystère, tout cet ensemble plongeait monsieur de Nareins dans un trouble et une ivresse dont il n'avait jamais eu Vidée, et il était amoureux de Nathalie avant de s'avouer qu'il pût l'être ou de se douter qu'il le fût.
Hais si telle était l'impression que lui causait sa compagne de voyage, celle qu'elle subissait à son tour n'était ni moins nouvelle m moins profonde. Gustave ne ressemblait pas plus aux hommes de sa connaissance qu'elle ne ressemblait ellemême aux Mousseline et aux Mousqueton. Les femmes, même nées dans une condition médiocre, quand elles y suppléent par certaines distinctions de goût et d'esprit, ne se trompent jamais sur ces signes de race qui survivent aux hiérarchies sociales ; elles les reconnaissent par instinct lorsqu'elles les rencontrent, et elles sont instinctivement froissées des indices contraires. Nathalie avait vécu dans un milieu peuplé d'hommes spirituelst d'écrivains, d'artistes, de bourgeois politiques : chez presque tous, elle avait senti ce côté vulgaire, affairé, ce parfum de bureau, de café, de coulisses, dont ils ont, plus tard, tant de peine à se guérir, après que leur talent ou leur fortune en a fait des personnages importants. La suprême élégance de Gustave, cette noblesse de manières et de langage qui avait résisté chez lui' aux habitudes du viveur, expliquaient à la femme de lettres ce^ vague malaise dont elle ne pouvait se défendre avec ses anciens' amis. En le regardant et en l'écoutant, elle entrevoyait, pour la première fois, ce monde qu'elle avait haï sans le connaître, et qui, en se personnifiant dans Gustave, cessait de lui paraître un ennemi. Elle s'abandonna d'abord à ce charme sans trop de méfiance et de crainte. Elle aspirait, elle savourait^de toute sa rare finesse d'organes les mystérieuses harmonies de cette belle journée, de cet air pur, de cette riche nature, de ce renouveau printanier, et de ce jeune et brillant cavalier, fier et doux, gracieux et intrépide, homme de cœur sous son écorce de dandy, et qui pouvait si aisément, pensait-^lle, devenir romanesque et passionné. Gustave était respectueux et tendre , et il y avait.
éaxkt «elle leadresM d'va liooiMS qui déclarait ne pae etehrè à f «noiv, daoB ee reqiect d'un Parisiea ^iégairt pour use tmime «a habit d'homiae, mie sur «a baleau i Tapeur , «n homaiafe lavoloiitaire ç«i eMinantaii NaShaiie. Ce beau rêve dura fiud* ^es hieures. Gâstaye a'élolgua, pma re? int. Gràûe à la ouamcêr 4êne du voyage, au eortume de Bbtbaiie, déaorauis «lira d'ètro j^rotégée, ils purent rester euseiub&e, dioer «u (Ate à tète, partager ces mille petits détails de la T\e familière qui te^errent «t vite l'intimité en cea a(»(es de reaooutres. M aia Le sok anîva. A mesure qu'où aj^roebait de Lyon, le eiel s'aaaombril, l'air -devint froid ^ humide. Béatrant ae reeueillir et lire daua mm eœor dont le trouble l'éponvaiilait, KatiialLa s'euvelop^ àetoB. manteau, fit k Gualaw un petit signe d'adieu, «I deaœûdit dane k aalon. Il n'oaa paa l'y aaivie.
Là elle a'aastt, appuya «a tite dana ae mai», et aTintarrogea avae une aévérité d'inqpiiaiteur.
Un effiroi violent, une douleur vague, une faumilialioo ardenle« tels furent lea aentimenta i|tti a'emparàrent de Natbalie fuaad elle eut reconnu oa qui ae peeaait dans son coeur. C'était eon «bâtiment qui commençait Aim«r Gustave de Nareina lui mablait à la foia WQ malb^uîv ua erime et une boute. S'être préservée de toua lea périls de aa pontiou, de toutea lea aéduetione de son entourage, être restée froide et pure pour ne rien perdre de sa foroe et arriver plus aârement au but, ne. demanda au monde que la puiaaanoe et la fortune, le tout pour abou^ à <|uoi? ▲ a'éprmidre, comme une peuaionnaice ou une ingteue de théâtre, d'un jeune dandy de haute naissance, e'ealràrdiie du type qui lui avait toujoura été le plus odieux, et qu'elle avût peini, dana ses romans, de aea couleura lea plus nolrea 1 ÊUe mir le point d'aimer un homme d'un autre rang, d'un autre monde que le aien, pour qui elle ne aérait pnAahlement qu'une aventure de voyage ou tout au plua ur e^rice de quelquea aemainea I L'aimer parce qu'il était élégant et beau parée que tout en lui' portait la trace de cette distinction A de cette noblesse, dernier héritage d'une race abhorrée ! En arriver là, en ^pielquea heurea, elle, Nathalie, elle, Franèine Albemare, entrée jadis si franchement dana cette croisade révolutionnaire dont en irenait de aaluer le iriomidiel Cette penaée l'irritait contre ella*
même et faisait saigner pour la première fois ce eœur qui s'était em inralnéraMe. Elle lesiefitait, sms ee Vwimer, vn autre genre de blessure, juste pitnitioû de fia perirereité^ Le mal qu'elle aTail rêvé, eelui qu'elle a^ait ii^ se refréeentait à sa mémoire arec une lucidité terrible. Elle se souv^eiLait de ses serments d^ baioe et de guerre, des bonribiea conseils donnés à Julien, dea complots contre Eraestiae et eotttre la maison de maneieur Ser- Tsie, de Tagomie et de la mort de cette malbeureuse femme, de ce pauvre Àmédée qu'elle avsll tué en se jouant; et avec cette aagmaae fui saisit les créatwea défirayéee, prises 4*UB sentiment râeère, mais gui ne ka réà^Hlile pas, die m demandait de ^^1 droit, après un passé auesi malfaisaAt, eik accepterai! l'amonr d<iia honnête homme. Cette torture, qu'elle n'aTsit jamais ni prérue ni aovpçonnée, Ifii fut plus cruéUe que tout le reste. Habituée à Tanalyse par métier et par goût, Matluilée examina, pcnur ainsi dire, à la loupe, cette soulraace «ouveUe qui s'éveillait tout à coup dans son .âme à des pnefondeurs iaconniea; et ette com|Mri^ qu'eUe aimiait» •en s'explifuattt ce ^'ette aoufiirait
Hais cette âme était trop pervertie pour s'arrêter Ic^emps k une pensée d'immiliailifm et de repenïtir. Une image ^oule •difiétreote sourit bientôt à son orgueil, et elle finit par se dire : Poim|«oi pas ? £lle avait entendu lies gavçons de rh(Mel, en dépit de la République^ aippeler monaienr de Kareins monsieur k marqnis : voir ce marquis k ses pieds, désespéré de ses rifueurs, Im offirant sa oMin «^ son nom, se faire prier, puis ike iHû, et devenir madame la marquise, die, i'buôoble Aie d'ar-^' tttte, la lemme de lettres, i'aUiée du tribun JttUen i enferer par €0tlB porte, dorée «et annariée^ dans cette société purânîoune ^'elle avait tant de lois iiouée à la baine et au mépris 1 iÉprès tout, cet espssr était-il ai insensé? Ji'atait-eUe ipas plus belle que bien des jeunes Hlles nobles ? Ne peunniit-elle pas r^ farder son !fimné sam irougir, porter, <sa&s iKmgir, la couronne de mariÂe? Natiialie ae surprit arrangeant tse pet» £d^ nobiliaire et conjuigal avec une somiklaissinee qui la fit souitee à jses dépeiks.; msrfiiis et marquise 1 s^^pondit k son Imagination brillante son mpni positif : da belle affaire I Ces mots avaient-ils désormais un «eus? Qu'était-ce qu'un vieux titre et un morceau
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de parchemin, en plein dix-neuvième siècle, pour ^onvemer les hommes ? GnsUye ne paraissait-il pas doué de tout ^ les qualités et de tous les défauts propres à n'être jamais ri n? Et pui^ il était dissipateur, et, de son aveu, en train de se m ner, si ce n'était déjà fait : quel avenir ce gentilhomme endet *é préparerait-il à sa femme? l'heureuse perspective d'avoir un jour sur les bras un descendant des Croisés, sans argent, sins e'tat, incapable d'un travail quelconque, bon à porter avec grâce des habits dus à son tailleur, à conduire brillamment des voiti^res qu'il n'aurait plus et à flaire courir des chevaux qu'il serait force' de vendre? Autant valait la pauvreté littéraire que la pauvreté blasonnée. Ces idées tour à tour prises, quittées, reprises, passées à cet état qu'un homme d'esprit a appelé cristallisation, ramenèrent Nathalie à son naturel, et le roman s'envola. Elle se promit d'attendre encore, de ne rien livrer à l'entraînement et au hasard, et de laisser à l'avenir le soin de décider ce que Gustave devait être pour elle.
Pendant cette longue rêverie, le temps avadt marché. Monsieur de Nareins, resté sur le pont où il épuisait son porte-cigares, apercevait déjà dans un brumeux lointain les milliers de becs de gaz qui annoncent Lyon. Ennuyé de cette heure de faction solitaire, mécontent du Icng élqignement de Nathalie, il descendit, la chercha du regard, et, d'une voix qu'il s'efforçait d'affermir, lui demanda si elle voulait lui permettre d'être son compagnon et son guide dans la seconde ville de France. Les premiers mots de Nathalie, son air, son attitude , le consternèrent. Ce n'était plus la même femme. Cette heure de réffexion lui avait suffi pour mettre en pratique ce chapitre essentiel de la science féminine qui, à l'aide d'indéfinissables riens, fait passer de la température de Naples ou de Catane à celle de la Sibérie. Le pauvre Gustave ressentit une douleur profonde qui aurait fort humilié ses prétentions au dandysme, s'il y avait réfléchi. Il y eut quelques minutes de silence ; puis Nathalie, ne voulant pas }K)urtant le désoler tout à fait, revînt à lui et lui parla un langage affectueux , mélancolique , presque maternel , dont le sens était qu'ils avaient fait tous deux un joli rêve, que ce rêve ne pouvait avoir de suite, que, plus raisonnable et plus accoutumée à souffrir, elle s'était réveillée la première, mais
qu^elle garderait un bon souvenir de cette agréable rencontre et de cette charmante journée. Toutes ces nuances furent indiquées avec un tact, une finesse, une délicatesse de main qui eût fait honneur à Terburg ou à Metzu. Il ?.3 tint qu*à Gustave d*être persuade qu'il devait à sa compagne de voyage une vive reconnaissance pour ce douloureux effort qui leur rappelait à tous deux la réalité et le bon sens, oubliés pendant quelques heures. Des larmes, de vraies larmes montèrent aux yeux de monsieur de Nareins, qui fut obligé de se détourner pour les contenir ou pour les cacher. Ensuite, comme le bateau abordait, Nathalie lui dit ou lui laissa deviner qu'elle comptait descendre à l'hôtel de Provence.
Quand ils remontèrent sur le pont, il était nuit close; une nuit pluvieuse et froide , sans lune et sans étoiles. Quelques lumières éparses sur le bateau et sur le bord massaient confusément dans un chaos de lumière et d'ombre les monceaux de bagages, les groupes compactes de voyageurs et la horde envahissante des portefaix. Rien n'égale, on le sait, le tumulte de ces moments. Gustave, par des prodiges d'agilité et même de pugilat, réussit d'abord à ne pas perdre de vue Nathalie, et à se tenir derrière elle sur la mince planche qui conduit du pont à l'embarcadère. Mais arrivés là, il y eut un tel désordre, un tel reflux de toute cette foule effarée, de tels steeples-choses à la poursuite des bagages et des omnibus , que Gustave se trouva un instant séparé de sa compagne. Cet instant suffit à Nathalie: souple comme une anguille, n'ayant à la main qu'un léger sac de nuit , elle se glissa rapidement à travers les groupes, passa derrière les gros ormeaux qui interceptent les lumières du quai, et disparut dans l'obscurité avant que Gustave pût se doute qu'elle n'était plus là. Il la chercha quelque temps avec une anxiété croissante ; mais chaque seconde rendait sa recherche plus vaine, et il en reconnut lui-même l'inutilité.
Un moment il «espéra que la disparition de Nathalij était involontaire et fortuite, qu'il allait la retr iiver à Ihô-el de Provence : il y courut, et demanda si un jeune homme petit, mince et blond, en manteau et large chapeau de feutre, ne venait pas d'arriver par le bateau à vapeur. Sur la réponse négative, il laissa son nom et sa carte, et recommanda que si ce jeune
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luHiina se iiréMatait« on lai dît qu'il alUit revenir. Poit il I6 ]krédpiU eomme un fou à ïhàM BeMçpiiA, et répéta «a gnea- 4Mtt :
c 11 n'est pas venu un jeuaa homme petit, mince^ Uond , 6n manteau et large feutre?
«* Non, monsieur, nous ne Tayons pas vu. »
k tous les hôtels eirconw^ïins, même demande et mi^ne réponse. Gustave parcourut ainsi une partie de eette grande vilki, insensible k la pluie , s'égannt dans un dédale de rues ineoii» nues, enjambant des flaques d'eau et de boue, furieux, taiMât eontre Nathalie, tantôt eonbe lui-même, a'aeeusant de Tavoir laissé échapper, Taccusant de s'être moquée de lui, se truiant de collégien et de niais dupé par «ne eoquette de eabinat de ^ecture, et plus amoureux moere qu'il n'eut voulu se l'avouar.
A la fin, il revint à l'hôtel de Provenee : un garçon l'attendait 4mr la por^ avec un sourire béat :
« Monsieur, i ^ dit-i), ce petit monsieur est venu.
— Ah I s'écria Gu> ve, frissonnant de joie et tâtant déjk son porte-monnaie pour paye dignement cette bonne nouvelle ; et jtu lui as dit que j'allais revenir?
— Oui, monsieur, et je lui ai donné votre carte.
^ Très-bien ; et il m'a attendu? Allon^, marche; cop.caiis- IDoi k sa porte I
— Ahl monsieur! il est reparti, dit le garç n d'un ahr ^triomphant.
— Comment 1 repartit Misérable! s'écria monsieur de Nateins en lui sautant au coUefr: tu n'as donc pas fait ma comanlssion ?
— Oh! que si fait J'ai donné la carte de monsieur; j'ai dit que monsieur allait revenir, qu'il avait bien recommandé que le petit monsieur l'attendît. Sur quoi le petit monsieur a tiré un portefeuille de sa poche ; il eu a déchiré une page *, il a écrit quelques lignes dessus; il m'a dit de vous les remettre, et il s'est en allé si vite qu'on eût dit un feu follet !... »
Gustave se jeta sur le chiffon de papier que le garçon lui iendait Voici ce qu'avait éwX Nathalie :
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« Pardonnez^xioi, mcoisieur te marquis, si je m'éloigne de T0Qi8 ayec eette briuqnerie. Il n*y a eu, eroyez-le bien, Ri char«bcanisme é» yertu dans la résolatioa q»e je prends, ni essai de txiqaMK'^ d^ns l'espèce de chaxme où m'ont plongée les aimaèks caprices de sotre causerie et les détails de cette douce jouraée. Ce charme est an dai^r, et j'ai dû faire un effort poujr le rompre, moi paurre filie, sans autre bien que ma réputation intacte, sans autre défense que moi-même, et exposée à plus de périls et de calomnies par mon isolement, ma vie indépendante, fflOB mépris pour certaines lois extérieures dont l'imprudent oubli ressemblerait si aisément à une faute! Je le sens aujour-* d'hui, j'ai eu tort d'entreprendre ce Toyafs, de porter ee déguisement : Vous me l'avez doublement fait comprendre, d'abord en me protégeant, ensuite... en me rmidaat votre opinion si précieuse, que la crainte d'être mal jugée par vous serait pour moi le plus cruel des supplices.
» Encore une fois, veuillez réfléchir, si vous aviez envie de poursuivre une Gonnaiesance qui doit s'arrêter ici. Les rêves peuvent faire croire à TJtoipossrhle : c'est pour cela qu'ils sont des rêves, et qu'ils soaV charmants ; mais la réalité est toujours là qui ucms Mjenâ aa réveil. Vous portez un grand nom ; vous appartenez à un monde que je ne connais pas et qui me repousserait comme une aventurière si j'essayais d'y entrer. Moi, je suis une femme de lettres, un bas-bleu, comme on nous appelle, une créature sans sexe, écrivant des romans hostiles à tout ce que vous aimez. Que peui-il jamais y avoir de commua entre deux êtres placés à ces deux pôles extrêmes , réuais un moment par une rencontre fortuite, el n'ayant eu, pour s'intéresser l'un à l'autre, d'aufrre raison que ces contrastes mêmes? Cette journée a été charmante; n'en gl^ns pas le souvenir et ae lui donnons pas de lendemain... Quant à vous supposer d'autres idées, d'autres espérances , outrageantes pour moi« avilissante pour tous deux, je ne vous ferai pas cette injure.
» Gepenuant, monu^rar le marquis, je ne veux pas que vous m'accusiez d'une pruderie excessive qui n'est pas dans mes ha* Liludes et qui vous traiterait comme une ^xeption. Dans quelqnes jours, je serai de retour à Paris. Rue de Vaugirard, n^ 37,
au cinquième étage, tous trouverez une petite porte oii il ne TOUS est pas défendu de frapper. Je vous conjure de ne pas venir me voir dans ma mansarde, mais je ne vous l'interdis pas. Sa pauvreté plaidera pour moi. Mes amis, mes camarades, y sont reçus fraternellement : ce sont des journalistes, des artistes : beaucoup moins bien élevés que vous, habitués à vivre dans les ateliers et les coulisses, ils me respectent pourtant. Vous feras comme eux; et cependant, je vous le répète, il vaut mieux que vous ne veniez pas.
» Adieu. Ne gardez pas un trop mauvais souvenir de cette pauvre bohémienne qui vous a distrait, pendant quelques heures, de vos duchesses et de vos lorettes. »
Gustave lut et relut cette lettre avec colère d'abord, puis avec une sorte d'attendrissement inquiet, nouvelle preuve de l'empire que Nathalie exerçait déjà sur son cœur. Il en commenta minutieusement chaque ligne et chaque syllabe, se demandant s*il devait en être désespéré ou flatté; si Nathalie, plus indifférente ou plus forte, aurait cru nécessaire de le fuir; s'il n'y avait pas dans cette fuite un commencement d'aveu. Que fallait-il prendre au sérieux, le désir qu'eiprimait Nathalie de ne plus le revoir, ou cette espèce de demi-invitation qui, sans lui ouvrir sa porte, la lui indiquait? Monsieur de Nareins médita longtemps ces questions intéressantes. La raison lui conseillait de renoncer à ime aventure qui se rompait d'elle-même, de ne plus regarder cette rencontre que comme un joli songe, et de retourner chez lui, à la campagne, pour essayer d'y réparer le désordre de ses affaires , très-compromises par six ans de prodigalités et deux mois de république. La raison fut-elle écoutée? Peut-être le saurons-nous plus tard.
Pendant ce tçmps , Nathalie, pour être plus sûre de l'éviter, prenait une voiture de place, se faisait conduire au prochain relais et y attendait la diligence. Le surlendemain, elle arrivait à Paris.
Elle y passa quelques semaines, livrée à ses occupations ordinaires : seulement, son premier soin avait été de consigner Julien à sa porte. Le tribun déchu s'y présenta deux ou trois fois, ne fut pas reçu, et en éprouva plus de colère que de sur^
prise. Couvert de ridicule par sa désastreuse campagne à Âyignon, qui devint , pour les petits journaux réactionnaires , le texte d'inépuisables railleries , renié par ses amis, qui ne lui pardonnaient pas sa mésaventure, il descendit d'un degré l'échelon révolutionnaire, et s'enfonça dans les rangs de ces démagogues frénétiques qui préparaient à la France de sanglantes journées.
Nathalie attendit patiemment que trois mois se fussent écoulés depuis la mort d'Ernestine. Elle profita de ce délai pour réfléchir, triompher du sentiment romanesque qu'elle avait éprouvé ou redouté en rencontrant Gustave de Nareins, et se tracer un plan de conduite*
Vers la fin de mai, elle écrivit à monsieur Servais :
« Vous êtes malheureux; on vous dit ruiné; venez me voir. »
Ce billet laconique trouva l'ex-député non plus, hélas I dans son bel appartement de la rue Saint-Florentin, mais dans un petit logement de la rue Cassette, qu'il avait loué à la suite de ses malheurs et qu'il occupait avec sa nièce Lucile. Anselme s'était logé dans le voisinage et passait une partie de ses journées chez son ancien patron. Quand monsieur Servais reçut le message de Nathalie, il fut très-troublé; il rougit comme un jeune homme , jeta la lettre , la reprit, et parut en proie à bien des émotions contraires. Enfin, cédant à un sentiment de rancune qui n'avait pas eu le temps de s'effacer, frémissant à l'idée de retourner chez une femme que de graves soupçons lui dénonçaient comme la complice de Julien, il déchira le papier avec une sorte de violence convulsive, et en lança les morceaux dans la cheminée. Mais aux premiers mots qu'il échangea avec Lucile et Anselme, ils s'aperçurent que sa voix tremblait.
Un instant après, Lucile dit tout bas à Anselme, sans que son oncle put l'entendre :
« La lettre est de cette femme, j'en suis sûre.
— Je l'avais deviné, répondit-il; mais croyei-vous donc qu'il consente à retourner chez elle?
— Pas cette fois ! murmura Lucile en soupirant.
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Ceci nous ranène chei monûevor Senrw, que Bév» a U^ ftit perdre de vue ce charBunl déiM» de Nathalie.
in
Monsieur Servais avait épuisé en f mi q im sonitoes les trois genres de malheurs les plus accablants : douleurs de famille avec des circonstances poignantes pour son amour-propre et pour sa conscience; naufrage de ses espérances politiques, et ruine personnelle. Liorsqu'il fut un peu remis de l'espèce d'anéantissement où Favait plongé cette série de désastres, il essaya de les mesurer, et alors lliomme que nous avons vu si entraîné, si faible, si aveuglé par son ambition et sa vanité, se retrouva tel que la nature Tavaît fait, doué de cetle fermeté et de cette habileté de second ordre, qm est la bravoure et le génie des négociants, et gui, insuAsanfe dans les grandes affaires, peut exceller dans les petites.
Pour le moment, le désastre était Immeine, et toule soa habileté n'y pouvait rien. Les terres qu'il possédait daas le département de la Loire, grevées de plus de cent mille éeus d'hypothèques, dégradées par les inondations, afoandonBées par les fermiers, écrasées par Fimpôt des quarante-einq œstiflies, ne représentaient plus qu'un passif de vingt mille fnnts par an. L'usine incendiée ne pouvait plus être reconstruite, faute d'argent. Tout Vavirir de monsieur Servais se réduisait à des rentes sur l'État, à des valeurs industrielles, que Ylnitiaiewr avait quelque peu entamées, et qui, évaluées, en mars 1047- à qimze cent mille francs, n'en valaient pas, en msis 184&» trois cent mille. Ajoutez-y quelques maisons avec lesqu^les il était en ailaires, et qui venaient de déposer leur bilan ou de fermer leur caisse, et vous comprendrez qu'un homme positif, habitué par état à tenir compte des mauvaises dtaaees et disposé aux idées
LE TEMPLE B2 BAA.L. S0$
noires |»r ses affiictioi» donaesUfae», pût» sans extgératloii pessimiste, se croire comiilétemeiit riûiié. Vendre ses actioi» ou ses rentes au dûffiro où €ik& étaient des^ndaes, il ne pouvait s'y décider : ce qu'il y avait de mieux» c'était d^attendre et de se réduire» en attendant^ au plus strict né* tessaire. Il s'y résigna avec un certain courage et des tradi-^ tions d^épargne qu'il retrouva, en cherdiant bien , sous son luxo de frafcbe date. Sa nièce Luette le seconda admlraMement dans cette Informe radicale. Née pauvre» simplement élevée,n'tya»t îaotiiis regardé que comme temporaire son séiout dans Topv*
kavte maison de son <H»ele, accoutumée à rêver peur elle-même un avenir de médioerité, détestant cette ri^eMO, première eause des malheurs de sa dière Ernestifte, Ludle, si la mort do son amie n'eât pour longtemps banni de son eoeur toute idée de joie, se fût presque réjouie de ce diangement de fortune qui la ran^nait à son atmosj^ère naturelle, la délivrait d'un éelat odieux et la rapprochait d'Anselme. Elle essuya ses larmes, et se mit bravemefrt à Tceuvre. Les grands yalets de pied, les cochers, les valefs de diambre, les hommes d'écurie, les caméristes à chapeau furent remplacés par une vielle servante du Vivarais qui devint le maître Jacques de la maison.. Lodle, reirtrani dans ses spémMtés de ménagère, se fit la gou* rernante en chef; on quitta le bel appartement de la rue Saint- Florentin pour s'installer, rue Cassette, à un troisième étage» meubles, chevaux et voitures furent vendus à bas prix, et monsieur Servais, redevenu prudent, employa l'argent de la vente à assurer, pour un an, le payem^t des intérêts de ses dettes et le modeste budget de son nonyeau ménage.
Mais s'il montra quelque philosophie dans ce premier bilan de son naufrage, on peut dire, pour rappeler une locution familière, que le diable n'y perdit rien. Monsieur Servais était trop vani^^ux, trop bourgeoisement attaché aux biens de ce monde, p(Hir ne pas ressentir à une profondeur immense et avec une ardente amertume une catastrophe qui faisait saigner en lui toutes les fibres à la lois. Cette ardeur sourde, cette colère contenue, ces rancunes implacables, il les reporta sur les doctrines auxquelles il attribuait tous ses maux, sur ces idées d'anarchie intellectuelle, politique et morale qui venaient
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de précipiter le pays dans un abîme et le menaçaient de périls plus affreu c encore. Monsieur Serrais devint le type de ces fougueux réac ionnaires que nous ayons vus, en 1848, rêver des Saint-Bartbéiemy et des cours prévôtales, regretter la Bastille et les letves de cachet, demander qu'on les i^amenàt au régime du bon plaisir, fallut-il y arriver nu-pieds, un cierge à la main, par un chemin fleurdelisé. L'ex-député en fit, pour ainsi dire, une querelle personnelle entre la révolution et lui. Le moindre incident de la vie républicaine, le nom des hommes du gouvernement, une manifestation, un groupe dans la rue, un tambour battant le rappel, tout le faisait entrer en fureur : il était fanatique d'ordre, d'autorité, de répression, d'absolutisme : il ne jurait plus que par Philippe II, Louis XIY et Joseph de Maistre. Voltaire, Dulaure, Paul-Louis Courier, YHistoire de dix anSf ÏHistoire des Girondins, furent impitoyablement expulsés de sa bibliothèque et remplacés par les Soirées de Saint-Péters^ bourg, la Politique tirée de l'Écriture sainte et la LégislOrtion primitive. Si les événements eux-mêmes n'eussent offert tant de sujets d'angoisse et d'effroi, si un deuil récent n'avait attristé cet intérieur appauvri, il y aurait eu quelque chose de comique dans ces exagérations absolutistes d'un ancien député de la gauche, dans ces colères d'autant plus violentes que, ne reposant pas sur des principes solides, sur une conversion réfléchie, elles exprimaient une passion et non une croyance.
Nous avons déjà dit la nouvelle position qu'avaient prise Versolant et Vlnitiateu/r, Monsieur Servais les eut tout naturellement pour auxiliaires dans cette guerre acharnée contre ses opinions, ses souvenirs et ses admirations de l'avant-veille. Restés en dehors du triomphe républicain et de l'accaparement du National, jetés, par cela même, dans le mouvement contraire, Versolant et ses rédacteurs n'avaient pu d'ailleurs se séparer d'un homme qui, par ses énormes avances, était devenu le vrai propriétaire du journal. Ils avaient fait, l'un par spéculation et par habileté à prendre le vent, les autres par habitude et par goût, ce que monsieur Servais faisait par ressentiment contre les malheurs accomplis et par crainte de malheurs plus grands. Tout le personnel " de V Initiateur, depuis le caissier jusqu'aux plieuses . ne prêchait plus que réaction religieuse et
monarchique, et nous ayons vu à quel point ce brusque chan*^ gement, servi par les circonstances et les courants de Topinion, avait accru le succès d'abonnement et de vente.
Ces révolutions intérieures mirent singulièrement en relief un personnage qui a joué jusqu'à présent, dans notre récit, le rôle humble et sacrifié de la vertu. Seul peut-être de ce groupe de journalistes et d'écrivains pressés autour de monsieur Servais, Anselme prit au sérieux ce revirement d'idées et de doctrines. Il n'avait cessé de gémir des entraînements politiques de son patron, de son aveugle confiance en Julien, de ces attaques à peine déguisées contre les garanties sociales, croisade destructive à laquelle monsieur Servais prêtait son nom, son argent et son vote. Aussi s'était-îl contenté de remplir auprès de lui les fonctions passives de secrétaire, et d'accepter au journal une position insignifiante et secondaire. Mais, après que l'événement lui eut trop donné raison, Anselme voyant l'oncle de Lucile se repentir amèrement de ses erreurs, et VJnitiateur se faire l'organe des griefs et des revanches de la société vaincue par surprise, comprit aussitôt l'excellente place que pouvait prendre dans ce moment critique un homme nouveau, obscur, sans engagement avec le passé, abordant une à une toutes les idoles dont le culte avait coûté si cher, et montrant par quelles analogies fatales ces coupables complaisances pour les corrupteurs et les sophistes avaient amené dans les rues cette guerre commencée dans les livres. Les premiers articles qu'il écrivit dans ce sens eurent un grand succès. C'était plaisir de voir combien l'angoisse universelle, la rancune des intérêts menacés ou froissés, Tesprit de sauvetage mis à la mode par le danger imminent, faisaient bon marché des gloires les plus populaires, et applaudissaient à la chute de ces statues déifiées dans les jours de sécurité. Le procédé d'Anselme était simple : il s'emparait d'iitû sujet quelconque, d'un de ces nombreux épisodes où s« défrayait chaque matin l'inquiétude publique, et il paraphrasait avec conviction et avec verve le texte que voici ; «^ Vous êtes justement effrayés des conséquences de telle doctrine, de tels symptômes d'anarchie morale ou sociale, de l'e-i^clusion de l'ar^ mée, de la déchéance des classes bourgeoises, de l'excitation permanente de ces hordes déchaînées contre la propriété et la
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famille, da règne de tel triban, des circulaires inspirées par telle femme de lettres, des blasphèmes de celui--ci, des hurie^ ments de celui-là : prenez garde ! c'est vous qui avez fait ui» succès de vo^e à ces drames qui renfermaient eo germe toutes ces doctrines, tous ces blasphèmes, toutes ces haines; c'est Tons qui avez glorifié les chansons de ce poète, les discours de ce tribun, /es romans de cette femme ! » — Et profitant <m mcment oii ces naufragés eussent volontiers jeté hors de leur radeau tout ce qui n'était pas leur pain du jour et leur yie du lende* main, Anselme nommait par leur nom tous ces talents, toute» ces oeuvres auxquelles il rattachait par des filiations visibles les calamités présentes; il montrait d'un doigt impitoyable la page, le chapitre où venaient se rejoindre, comme à un premier anneau, toutes ces folies et tous ces désastres. On le lisait, on l'approuvait, on battait des mains. Personue alors n'était tenté de le taxer d'irrévérence, de le traiter d'iconoclaste. Yeisolant, devinant, avec son flair d'homme d'affaîres,'le parti qpi'on pouvait tirer de cette veine, y poussait Anselme de toutes ses forces, n énuméraic joyeusement les centaines d'abonnés que lui yalaient les articles d'un coUaborateur compté jusque-là pour si peu dans la rédaction. Mais son enthousiasme a^était pas. comparable à celui de mt)n'sieur Servais. Ayant eu Anselme pour secrétaire , s'étant habitué à le regarder comme un homme sans conséquence, monsieur Servais ne se croyait paa précisément l'auteur de ses articles, mais il finit par se persuader que c'était lui qui les lui inspirait, que c'était à ses côtés et dans son commerce intime que le jeune publiciste puisait ses haines vigoureuses, cette forte dialectique, ces démonstration» victorieuses, saluées par tant de suffrages. Seulement il ne trouvait jamais qu'Anselme en dît assez, qu'il frappât assez fort, qu'il fût assez agressif : — « Allons, ferme 1 s'écriait-il ; point de faiblesses f point de réticences ! Écrasons ces misérables qui nous ont fait tant de mal, qui ont perverti la France ! Qu'il ne reste pas une pierre de ces piédestaux, une colonne de ces temples. Faisons rougir la société de ces engouements cou-* pables, de ces tolérances insensées, qui nous ont conduits oà nous sommes ! Sus ï l'historien qui a réhabilité ces monstres exécrables, Danton et Robespierre, donnant ainsi l'enyie de lea
uniter aux parodiâtes de 93! Sus au romancier qui a inauguré le communisme , insulté le lien sacré <du mariage , démoli rédifiee tiUélaire de la famille 1 Sus auchaasonnier qui a appris aux conscrits à souffleter leurs officiers, au sujet à renverser ses rois,. au pauvre à se moquer .de ses prêtres, de ces saints sginistres d'une religion sans .laquelle le peuple n'est )|u'une ^^^ iauve!... Bravo, Ansfilmel ces exécutions vous font le plus /grand honneur... Ne mollissez pas, allez jusqu'au bout, et je TOUS promets, au jkom Âe tous les hounêtes gens, un magni- £que avenir ! »
Anselme était heureux de ces éloges, heureux >de voir Lucile lui sourire dans ses habits de deuil et oublier un moment l'inconsolable douleur où rayait plongée la mort d'Ërnestine. Peutêtre, — ainsi qu!il Uavoua pluis tard, — une pensée trop profane, <tme espérance trop terrestre, se mêla-t-elle aux co&viotions qui < guidaient sa plume. Ub grain de vanité littéraire >6e glisse toujours, même dans les esprits les plus :dévoués au serviee de la vérité. Anselme ne pouvait. être insensible à l'idée de se faire un uom par ses heureuses oardiesses, de se créer une po- >sition qui lui permit enfin, sans rien devoir ni idamander à personne, d^associer sa pauvreté à celle de Lucile,.désoffmais déshéritée de tout espoir de fortune par la ruine <de son oncle. Il raimait, il était aimé ; ilappelait le succès à l'aide desouiamour : qui refuserait de lui ftandosiner?
Peut-è(Ure s'étonneia-Von de deux choses : que monsieur Servais, après son désastre, n'eût pas songé .à retourner en province pour y vivre à meilleur marché, et que, dans son enthou- «iasme pour Aa^elme, :devenu Finterprète de ses sentiments et VUoUe de son ioumal, il ne se décidât pas immédiatement A le marier à SA nièce. Retourner dans son pays eût été pour TexiàéfiBté un châtiment phis cruel encore .que toiut le reste. Son amaur-^pr<$pre eût trop souffert s'il avait fallu se faire voir, ruiné ^et <^chu dans cet arrondissement qui, deux ans auparavant, l'avait envoyé A. la Chambre en le saluant de ses acclamations comme un ministre futur. Si Paris, au milieu de ses magnificences, renferme taat de misères, si Ton y rencontre m fouie les lambeaux de ees existences brisées par le malbear des temps ou par leurs propres fautes, c'est qu'on s'y ca^e
mliiiz ; c'est qre, dans ce vaste désert d^hommes où personne ne Tons connaît, si les privations sont plus dnres, la vanité est plus à coayert. Rien de plus triste, a dit le grand po^te florentin, que de se souvenir, dans Vinfortone, de l'époque où on était heoieux. Il y a quelque chose de plus douloureux, et de plus navrant encore ; c'est de voir des visages de connaissance comparer, en nous regardant, notre abaissement présent à notre splendeur passée. Monsieur Servais, en outre, avait des motifs personnels pour ne pas se soucier de revenir à X... Il n'ignorait pas que la plupart de ses anciens électeurs, un moment aveu* glés comme lui par l'esprit d'opposition, étaient maintenant furieux du dénoûment de sa campagne politique ; qu'ils l'accu* saient très-haut de ne pas les avoir compris, d'avoir de beaucoup dépassé son mandat, et qu'ils lui préparaient un accueil fort brutal pour son arrivée. Enfin, comme tous les ambitieux désappointés, il ne pouvait se résoudre i regarder la partie comme tout à fait perdue. Il lui semblait tou^iDurs que, dans ce malaise et ce mécontentement universels, un incident allait surgir, qui renouerait entre ses mains le fil brisé par la grosse main de l'émeute : dés lors ne fallait-il pas être là pour saisir l'occasion propice et ne pas se laisser oublier?
Quant au mariage immédiat d'Anselme avec Lucile , il y avait aussi plusieurs raisons pour l'empêcher. D'abord Lucile avait annoncé qu'elle porterait le deuil d'Emestine comme celui d'une sœur ou d'une mère, et qu'elle demandait à rester deux ans tout entière à sa douleur. Ensuite l'horizon révolutionnaire de 1848 était, on s'en souvient, très-peu favorable aux idées matrimoniales. On ne savait pas où l'on serait le lendemain, et si l'on aurait littéralement de quoi vivre. La révolution, en attendant qu'elle réussît à détruire la propriété et la famille, rendait l'une illusoire et l'autre impossible. Or, de tous ceux qui la prenaient au tragique, il n'en était pas, nous l'avons vu, de plus pessimiste que monsieur Servais. Marier ces deux jeunea gens lui eût paru la plus insigne folie en un moment où Anselme avait encore sa fortune à faire, et où lui-même ignorait s'il pourrait assurer quelques milliers de francs à Lucile. Celle-ci d'ailleurs n'était que sa nièce ; jamais, même depuis la mort de sa femme et de son fils, il n'avait très-positivement songé qu'elle dut être
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son héritière, et lui qui croyait manquer de tout, lui qui s'exagérait encore sa ruine, il sq fât traité de fou et de dissipateur, s'il s'était dépossédé, en faveur de Lucile, d'un des minces débris qui *iii restaient. Dans la nsùiveté d'un égoïsme que le malheur transformait sans le corriger, monsieur Serya;;s trouvait fort doux, au milieu de ses tristesses, d'avoir auprès de lui» pour le soigner et le sauver de l'isolement, une jeune fille jolie, douce, attentive, qui s'occupait de son ménage et entrait à merveille dans ses plans d'économie. Il aimait à reposer ses regards sur ces deux êtres timides et bons dont l'affection discrète ne lui demandait rien, qui n'étaient pour rien dans ses fautes et ses malheurs, et représentaient pour lui ce qui convenait le mieux à sa situation nouvelle : Lucile , le sage gouvernement de sa maison réduite au nécessaire ; Anselme, sa conversion politique, amenée par de rudes leçons. Il leur prêchait donc tout naturellement l'attente et la patience, déclamait contre la folie de gens assez imprévoyants pour se créer des liens de famille dans ces jours d'anxiété générale, et prouvait à Anselme qu'il fallait, avant tout, poursuivre son grand travail de révision et de démolition aux dépens des écrivains dangereux et des gloires malfaisantes.
Au reste, le deuil de Lucile s'arrangeait bien de cet état transitoire qui, en lui rendant ses espérances, les laissait dans le vague et le lointain. Après les scènes douloureuses où elle avait eu sa part et son enjeu, après la lente agonie d'Ernestine morte dans ses bras, un bonheur immédiat lui eût paru impossible ; elle se le serait reproché comme un crime envers cette chère mémoire. Plus tendre que passionnée, elle éprouvait une sorte de mélancolique douceur à voir Anselme tous les jouf^ ; elle jouissait de ses progrès dans l'esprit de monsieur Servais, du retentissement inespéré de ses écrits, comme d'un gage d'avenir, comme d'un retour à ces vérités morales et chrétiennes, que Lucile, três-peu savante, mais très-pieuse, demandait sans cessa k Dieu pour son oncle et pour son pays. Cet espoir sans date, ces soioA intérieurs, cette vie à trois entre monsieur Servais et Anselme, ces succès de l'homme qu'elle aimait, Cét éloîgnement d'un monde qu'elle avait toujours redouté A haï, tout Cet ensemble n'était pas sans charme pour cet^ âme nure vi résignée
St\D LE TEMPLE IhE BAÀL.
qal ne regrettait ai la fortune, ni le Luxe, ni les rêves poiitii^p^s de son onde. Les jours qu'elle passait ainsi loi eussent paru presque heureux, si elle avait pu «earter le voile fiinèbre qui les couvrai: ancore, et si elle n'agit eu de nouveaux sujets ifinquié* tude et de frayeur pour son onôle et pour Anselme.
C'était, en effet, Vepoque où tout le monde pressentait une collision inévitable entre les derniers défenseurs de Voidre et l'Armée démagogique, recrutée par les ateliers nationaux, enâévrée par quatre mois de propagande et de misère. ^La fin ûe juin approchait : des bruils sinistres circtdaient de toutes parts ; la guerre civile se respirait, dans l'air. Un matin, le rappel, puis U générale, battirent danstous les quartiers de Paris. Anselme, garde national dans la 10<^ légion, vint, en courant, faire ses adieux à Lucile et igcrim mander à. monsieur Servais de rester ohez lui. La j«une fille n'essaya pas de cacher sqn émotion; elle pressa la main d'Anselme entre ses mains tremblantes, lui dit de faire son devoir, et présaUa.à«es lèvres son beau front ro4gissant. Puis, le prenant un moment à part, elle ajoutai voix basse :
ft Le malheureux!... vons allez peut-ôlre le rrencontrer de l'autre côté des barricades... Anselme, je vab prier pour -tous et pour lui 1 »
Loin de nous la pensée de retracer en détail «es journées terribles qui resteront eomme une tache de sang au flanc de la d«* mocratie 1 On en connaît tes épisodes criminels ou héroïques : on sait combien de généraux payèrent de leur vie la défense et le triomphe de la société frappée au coeur, et quelle sainte vi^ time s'offrit, pour le aalut des restes de son troupeau. Le troisième jour, Anselme, qui avait bravement combattu, et n'étart pas rentré chez lui depuis la veille, revenait, harassé de fatigue, par les rues tortueuses de la Cité, lorsqu'il rencontra un gro^upe de.gardes nationaux de son bataillon, emmenant un insurgé, pris les armes à la. main. L'insurgé était blessé au bras, et sa figure noircie de poudre l'eût rendu méconnaissable pour tout autre que.pou^ Anselmo. Golui-«i le regarda attentivement et reconnut iulien. Piofondémentému, il questionna ses camaraut^s. Le prisonnier, lui dirent-ils, n'avait pas été saisi sur ia barricade même, mais dans une des maisons voisines, et sa blessure, son
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fiisil qu'il tenait encore, cinq ou six' cartouches trmiT^ dans aa poche, n'avaient pu laisaer aucun doute sur sa eulpabUiié, IVuirtant ces gardes nationaux semblaient plus attristés qu'irrités contre leur capture. La victoire était certaine; le feu de la lutle commençait à s'amortir. Vingt-quatre heures auparavant, ils attisaient iusillé Témeutier: en ce moment, ils aivaient presque pitié du vaincu. C'étaient d'ailleurs des jeunes gens, ayant fait vaillamment leur devoir, mais retrouvant, après l'ivresse du Qomhat, l'insouciance et la générosité de leur âge. ^sdmefinit par leur déclarer que Juliiefi était son proche parent, qu'il avait du être entraîné plutôt que coupable, et il les supplia de le iremettre entre ses mains. L'arrestation n'avait pas eu d'antres témoins ; la répugnance des gardes nationaux pour lerèle d'aïgaazil répondait à )'élapente prière d'Anselme :i un d'entre eux l'avait remarqué au premier rang des défenseurs de l'ordre. Bref, après avoir parlmnenté quelques minutes pour la forme, ils remirent Julien à Anselme, et se retirèrent en souhaitant à l'un des réflexions salutaires, et à l'autre des cousins .{^s sages.
! Demeurés seuls, les deux anciens amis marchèrent quelque temps côte k côte sans» échanger une parole. Julien souffrait visiblement : les chairs de son bras avaient été labourées, par une balle, etlesang^'étaitfigé sur sa blessure. Sa figure hâve et amaigrie exprimait un mélange< de douleur, d'abattement et de colère. Ansebne prit son autre bras sous le sien, lui dit de s'appuyer sur lui, et lui demanda s'il croyait pouvoir arriver, sans défaillir, jusqu'à la rue du Pot^e^Per où il logeait. Julien fit un signe iaffîrmatif. Ils traversèrent ainsi le Pont^euf, et rem<mtèrent, par la rue Daipphine , vers ;le quartier du LuxembouDg, L'uniforme d'Anselme servait de pasaiport à son compaignon blessé. Il y avait, À cette épcqite, bien des volontaires en habit bourgeois dans les rangsde la.garde nationale ; en voyant passer Julieiv le bras en écharpe, soutenu par Anselme en tenue de grenadier de la 10», (m ne.doutait pas qu'il n'eût reçu sa blessnie en. combattant pour UnRépiiblique, comme disaient alors les journaux et les hulktins ojO&ûeis. Ils recueillaient sur leor passage de vifs témoignages de sympathie. Parfois même des femmes, des boutiquiers, des vieillacds, rangés sur. le seuil Je
lenr porte et attendant des nouvelles, offraient au blessé lenra services, l'invitaient à entrer chez eux pour étancber sa soif et se faire panser : tant le danger et le malheur communs ouvraient les coeurs à une fraternelle pitié ! Julien, toujours silencieux et morne, refusait d'un geste. Son visage se contractait; ses lèvres livides frémissaient, comme s'il eût eu envie de dire à ces braves gens : « Imbéciles ! vous me prenez pour un des vôtres, et je suis un ennemi i » Bientôt ils arrivèrent au logis d'Anselme, qui, se faisant aider par son portier convaincu qu'il tenait dans ses bras un défenseur de la société, parvint à hisser son compagnon jusqu'à son cinquième étage. Dès que Julien se trouva seul avec Anselme, il s'écria avec un incroyable accent de rage :
« Oh 1 je n'aurai pas même eu le bonheur d'être vu sur une barricade, commandant le feu aux insurgés 1 pas même le plaisir de m'ensevelir sous ces pavés comme Sardanapale sous ses trésors ! pas même la consolation d'être traduit devant un conseil de guerre, et de pouvoir y jeter l'insulte à la face de mes vainqueurs ! »
Ce fut le dernier cri de l'orgueil. La fièvre qui avait soutenu le blessé, tomba tout à coup : il pâlit horriblement et s'affaissa sur lui-même. Anselme le porta sur son lit, déchira la manche de sa blouse, lava avec de l'eau fraîche le sang coagulé autour de la plaie, et y appliqua des bandes de linge qu'il noua d'une main tremblante et maladroite. Ranimé par la fraîcheur de l'eau, Julien revint à lui. €e court évanouissement avait brisé sa force factice et fait succéder à la fièvre une sorte de langueur qui le disposait à des sentiments plus doux. Il se releva à demi, tendit la main à Anselme, et lui dît avec une amertume où se mêlait pourtant un reste de leur vieille amitié:
« Pourquoi m'as-tu sauvé?
— Ah 1 je vouurais sauver tout à fait, répondit Anselme, sentant se réveiller loti^u son affection d'autrefois pour l'ami de son enfance Julien, je t'en supplie... C'est Dieu qui a permis cette rencontre d'aujourd'hui; c'est lui qui, en nous réunissant, a vonla que ce qui devait être ta perte devînt ton salut, que ceux qui t'esimenaient cédassent à mes prières, et que, te voyant re* venir avec moi, on te prît pour un des nôtres. »
Ces mots ravivèrent l'irritation de Julien.
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c Oui, tu dis vrai, reprit-il avec une ironie poignante; il me manquait cette humiliation... être pris pour un des vôtres 1... être honoré de la sympathie des Joseph Prudhomme et de leurs épouses! Quand cette égratignure sera guérie, tu me prêteras ton uniforme, et j'irai au Champ-de-Mars crier vive Cavaignac ou vive Lamoricière !
— Calme-toi, je t'en prie 1 interrompt Anselme effrayé de cette exaltation fébrile.
— La malédiction de cet homme m'a porté malheur ! poursuivit Julien avec un rire sinistre. Tu te souviens, Anselme ! cette chambre éclairée de flambeaux funèbres, cette femm^ mourante, et, devant moi, ce bourgeois dont je m'étais joué,s f dressant tout à coup et me maudissant au milieu de mon triomphe 1... Ce n'était plus le même homme! il avait grandi de six pieds; il m'écrasait. À chacune de ses paroles, je sentais comme une lame de stylet qui me traversait le cœur.... Et depuis... toujours cette voix qui retentit à mon oreille... toujours cette femme froide et pâle étendue sur ce lit!... Leur anathème pèse sur moi, et je ne le surmonterai jamais 1... A dater de ce moment, une fatalité impitoyable s'est attachée à mes pas... rien ne m'a réussi... Dans cette République où je devais être le premier, toutes les places m'ont été prises... J'ai cru que, sous le règne de la violence, il suffirait d'être le plus violent pour être le maître, et l'on m'a repoussé... J'ai voulu être terrible, et j'ai été ridicule. La province, cette stupide province, m'a traité comme un gamin ivre... Revenu ici, j'ai demandé vengeance, et l'on m'a ri au nez... on m'a répondu qu'il fallait savoir se venger et réussir soi-même ! J'étais fini, perdu, anéanti, déchu... un embarras pour ceux-ci, un effroi potïr ceux-là, importun et odieux à tous!...
— Et pourquoi ne pas profiter de cette leçon? Pourquoi ne pas revenir à nous? demanda Anselme.
«— A vous ! s'écria le blessé en s'exaltant de plus en plus ; à vous? à monsieur Servais qui m'avait maudit... A Lucile et à toi qui aviez le droit de me haïr! A Nathalie qui me fermait sa porte 1 A ces misérables girouettes de Vlnitiateur, qui se sont jetées, Yersolant en tête, dans la réaction, pour attraper quinze ou vingt mille abonnés de plus! Non, non! plutôt cent fois
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XQ^enfoncer dans le gouffre ouvert 1 11 était là, béant; la société tout au bord ; il n'y avait, semblait~il, qu'à la pousser du doigt pour Ty ^eter. £h Meu! là encore j'ai été vaincu, et vaincu honteusement, sans qu'on m'ait compté, sans qu'on m'ait vu... Je croyais être au moins un des cbefs de l'insurrection, combattre de haut dans ces journées qui devaient compléter le 24 février... Je n'ai pas même eu cette gloire! Il y en avait de (plus anciens, de plus célèbres que moi ; des gloires de l'émeute et de la barricade plus éclatantes que la mienne 1... Au lieu de commander, il m'a fallu obéir;, au lieu de m'envelopper dans mon drapeau rouge comme dans ma pourpre, j'ai été confondu .avec des inconnus; j'ai reçu bêtement, tristement, une blessure qui m'a mis hors de combat pour quelques heures ; on a voulu me cacher ; j'ai été arrêté, emmené... tu sais le reste I »
Julien, en prononçant ces paroles, s'enivrait de sa douleur, et touchait au délire. Une fièvre ardente se rallumait dans son regard. Courageux comme le désespoir, on devinait que ce qui l'irritait le plus, c'était de ne pas faire du bruit, de ne pas faire répéter son nom, fût-ce dans la défaite, fût^edans le crime, fut-ce dans la mort. Anselme s'efforçait de le calme1^; mais Julien le repoussait. La chaleur de juin, la fatigue et la faim qu'il avait endurées, sa blessure qui s^envenimait par la viiolence de ses mouvements, tout contiribnait à le jeter dans nn état d'excitation nerveuse qui. s'aggravait à chaque instant: sa voix s'embarrassait, ses yeux s'injectaient; des mots conûis, entrecoupés, inintelligibles, s'échappaient jde sa bouche brûlante. Tout à coup par un geste trop rapide pour qu'Anselme pût le prévenir, il déchira et arracha le Imge serré sur sa blessure ; le sang coula à flots, et Julien retomba évanoui.
Anselme était glacé d'épouvante ; la plaie lui paraissait plus profonde quïl ne l'avait cru d'abord. Il se souvenait avec angoisse de tout ce qu'il avait entendu dire des suites mortelles des blessures d'armes à feu sous l'influence de ce ciel embrasé et de cette atmosphère étouflan.^. Il n'osait pas appeler du secours, craignant que Julien, en se ranimant, ne se trahit ou ne se dénonçât lui-même, et sachant que, dans ces affreux moments Je guerre civile, tout devient soupçon et méfiance. Il allait cependant s'y décider, lorsqu'on frappa doucement à sa porte : il
courut ouvrir, et faillit tomber à genoux ccmme devant un», apparition célesle: c'était Lucile.
Depuift Id veille» la paarre enlant ne respîirait plus ; les ncm^ velles tragiques qui circulaient dans la. ville lui semblaient au^ tant de présages sinistres pour 1& vie de l'homme qu'elle aimait*. Monsieur Servais, dont rien nfégalait l'anxiété, après ^voir fait vingt fois le court trajet de^la rue Cassette à la rue au Pot-de» Fer, était revenu dire à. sa nÂèeC' qu'on n^avait pas revu Ânselmft: le 24^ et que les commères du quartier faisai^t déjà son oraison funèbre. L'ex^député, pendant ces journées néfastes, ressemblait à use âme' en peines IL ne pouvait leeter cinq, minutes à la» mème^ place; tantôt il voulait attcr se battroiMnitTe' les insurgés, taatôt il prophétisait d'un ton lugidïre' leur in!faillibi& victoire. Ses dé-^ olamations contre les mauvaises doctrines, premières causes de* tous ces malheurs, redoublaient d'éloquence et de verve. Il était beau d'indignation orthodoxe et monarchique. S'il n'avait falia que sonner le tocsin pour faire massacrer tous les aaiteurs dangereux, depuis Voltaire jusqu'à Michelet, il se serait pendis à la corde, c Âhl les scélérats! les infâmes! grommelait-il entre ses dents, voilà où i/s nous ont menés!... Aujourd'hui, plus un morceau de pain; demain le carnage, le viol et le pi^-ïage! » Et il arpentait son salon d'un pas de tambour-major. Sa nièce eut la plus grande peine à l'empêcher de courir aux bar«> rîcades dans son costume de garde national tout neuf, qu'il consentit pourtant à laisser dans son armoire. A la fin, à force d'avoir crié, de s'être agité, monsieur Servais, accablé par trois nuits d'insomnie, se laissa aller sur son fauteuil et s'endormit. Lucile profita de ce moment. Trop inquiète pour s'arrêter aux considérations vulgaires, trop pure pour être prude, croyant que son oncle lui avait caché la vérité, comprenant d'ailleurs qu'il y a des heures de suprême angoisse qui justifient les démarches ""fes plus insolites, elle se fit accompagner par sa vieille servante en guise de porte^pespect, et elle alla chez Anselme.
Lorsqu'il eut surmonté sa première émotion, il prit Lucile par la main et la conduisit jusqu'au lit où gisait Julien, toujours évanoui. A la vue de cet homme qui lui rappelait tant de cruels souvenirs, la jeune fille ne put retenir un frémissement: mais
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elle se rejiit aussitôt et écouta le récit d'Anselme. Ensuite il lui montra la blessure de Julien, qui saignait toujours. Par goût et psr habitude , Lucile était un peu sœur de charité ; elle visita la plaie, rassura son amant, déplia un paquet de charpie qu'elle aya*» apporté à tout hasard, et se mit à panser le blessé avec la dextérité d'un chirurgien. Pendant cette opération, elle expliquait tout bas à Anselme que Tabondanee du sang était un bon signe, et que, selon toute apparence, Julien serait guéri en quelques jours. Le jeune homme la contemplait avec une sorte d'extase. Quand tout fut fini, le bras malade bien enveloppé et on nouveau pansement préparé pour la nuit, Lucile, après avoir fait à Anselme toutes ses recommandations médicales, ajouta, en rougissant un peu et avec son mélancolique sourire, que, maintenant qu'elle était tranquillisée, sa présence chez lui n'avait plus, d'excuse, et qu'elle allait retourner dies son oncle.
c Oh ! par grâce 1 une minute encore 1 » murmurait-il d'un air suppliant.
En cet instant, Julien fit un mouvement et ouvrit les yeux. La première figure que ses regards rencontrèrent, fut celle de Lucile, encore à demi inclinée vers lui ; Lucile en grand deuil prodiguant ses soins au bourreau d'Ernestine. La chambre était à peine éclairée ; dans cet état bizarre qui suit les longs évanouissements et qui garde les visions flottantes du sommeil, Julien, accoutumé autrefois à voir Ernestine et Lucile toujours ensemble, prit un moment la vivante pour la morte ; il crut que c'était elle qui sortait du tombeau pour assister à son agonie, ou que lui-même, descendu dans les régions funèbres, était, pour son châtiment, mis en présence de sa victime. « Ernes* tinel Ernestine 1 murmura-t-ii en tressaillant.
— Non! ce n'est pas Ernestine 1 dit aussitôt Lucile redoutant un nouvel accès de délire f c'est moi, c'est Lucile Dermont, venue pour savoii des nouvaueb de votre ami... Votre blessure n'est rien... avant huit jours, vous serez gfïnérl.
— Vousl oui, vous I toujours compatissante et bonne I reprit Julien qui, sans reprendre encore toutes ses idées, éprouvait un vague bien-être... Vous avez bien fait de venir... Anselme eat l>to heureux 1
— Cest mademoiselle Dermont qai a pansé ta blessare, dit Anselme précipitamment; elle s'y connaît, elle t'annonce une
prompte guérison.
— Oh 1 merci 1 merci 1 bégaya le blessé avec une expression presque affectueuse : vous me pardonnez donc? on pourrait done me pardonner ?
— Oui, répondit Lucile dont les yeux rayonnèrent d'un pieux enthousiasme : vous ayez fait du mal, mais Texpiation et le repentir peuvent tout effacer... Votre orgueil vous a rendu criminel : domptez votre orgueil ; humiliez-vous sous la main qui vous frappe ; profitez de la bonté divine qui a placé Anselme sur votre chemin, vous rappelant ainsi le compagnon, les amitiés, les joies, Tinnocence de vos belles années ! Vos doctrines sauvages vous ont précipité dans Tabîme : rejetez-les ! revenez au Dieu de votre mère, au parti des honnêtes gens, à cette foi qui lave la faute et dicte le pardon I Julien, ce n*est pas moi qui TOUS parle... c'est Ernestine... Ernestine qui est dans le ciel, et qui vous pardonne 1 »
Lucile, modeste et craintive d'ordinaire, prononça ces paroles avec une expression ardente et inspirée que rien ne saurait rendre. Un moment on put croire que cette voix persuasive et vibrante arrivait jusqu'au cœur de Julien : sa physionomie hautaine et méchante parut s'attendrir; ses yeux secs et fiévreux s'humectèrent : mais les mots d'orgueil, d'humiliation et de repentir réveillèrent tous les mauvais instincts de cette âme ulcérée. Ses pensées, un instant arrêtées par la souffrance et l'hallucination du réveil, reprirent leur cours. Il se dressa sur son séant, et s'écria avec un geste violent comme pour écarter une vision importune :
« Non, je ne me repens pas, je ne m'humilie pas, et je ne veux pas être pardonné ! »
Puis, se rejetant sur le lit et se retournant du côté de la cloison, il garda un morne silence.
Lucile leva les yeux au ciel, fit à Anselme un signe doiilou- :teux, et disparut, suivie de la fidèle servante, à qui elle avait recommandé de ne nas souffler mot à son oncle de toute cette équipée
La guérison de Julien fut rapide. Pendant quatre jours, il
resta encore caché chez Anselme, acceptant les soins de ^la amitié, mais rompant brusquement l'entretien, dès que son ami essayait d'évoquer auprès de lui le souvenir de Lucile et de 1» ramener à des idées réparatrices. Le quatrième jour, Anselme, en rentrant chez lui, trouva son logis vide. Julien était parti sans lui dire adieu.
Les mois suivants marquèrent Vapogée de la fareur d'Anselme auprès de monsieur Servais. Les journées de juin avaient achevé de surexciter chez l'ex-député la fibre réactionnaire, et aucun châtiment , aucune répression ne lui semblait assez énergique, ou contre les forcenés qui avaient voulu précipiter la société au fond du gouffre, ou contre les vrais coupables qui l'avaient attirée au bord. Reconnaissant phis que jamais dans les articles d'Anselme ses pensées les plus chères, il les lisait, il les savourait avec un enthousiasme quasi paternel, s'arrétant aux bons endroits, les^iéclamant à voix haute, ne leur reprodiant parfois qu'un peu trop de modération et de douceur, et annonçant au jeune publiciste quHl irait loin. Souvent, pour mieux faire deviner son influence magistrale sous la signature d'Anselme et se donner un petit air littéraire, il allait lui-même au bureau de Y Initiateur corriger les épreuves. Si le gérant ou le metteur en pages avait l'air de croire à une collaboration tacito, monsieur Servais, ravi, se gardait de le détromper, et sortait de vl'imprimerie avee les-^lures mystérieuses d'un homme d'État, faisant du journalisme par intérim. Souvent aussi, Anselme et Lucile, bien qu'enchantés de cette nouvelle direction de son esprit, étaient obligés de tempérer les éclats de sa fougue conservatrioe
Cette situation dura encore quelques mois. Puis, un matin, monsieur Servais, habitué à une vie laborieuse, n'ayant cessé
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de 8*oeeiiper activement de commerce et d^indastrie que pour se plonger au plus épais de la politique, s'aperçut qu'il s'enauyait, qu'il s'était lait dans son existence un yide d'autant plus sensible que le danger, quoique toujours fort réel, paraissait pourtant s'éloigner un peu. La défaite de juin avait ajourné les espérances et les projets du parti démagogique. Les représentants étaient en vacances; la stagnation générale des affaires ne permettait pas encore à monsieur Servais de songer à tirer parti des débris de son naufrage. Sa frayeur, sa colère, son ressentiment contre la révolution, contre ses causes et ses auteurs, ne suffisaient plus à remplir ses journées et l'exposaient à des redites. Peu à peu, cet esprit dont la conversion n'avait été que l'œuvre fugitive des circonstances, se lassa de son désœuvrement et s'abandonna de nouveau à une pente d'oA l'avaient violemment détourné de terribles secousses. Il en est du cœur de l'homme comme de ces terrains que côtoie un torrent ou un fleuve. Quand l'inondation viei^^d'y passer, il semble qu'on ne doive plus y voir jamais que des «echers, du gravier et du sable ; arrive une saison nouvelle, et l'œil qui s'est attristé de ces ravages est tout étonné de les voir recouverts d'un nouveau tapis de fleurs, d'arbustes et de gazon. Pour monsieur Servais, cette floraison vivace, prête à reparaître sous les ruines, c'était la séduisante image de Nathalie. Il l'avait repoussée et maudite, tant que ses angoisses ou ses rancunes lui tenaient lien de tout le reste. Il y était ramené par mille secrètes amorces qui avaient dormi au fond de son âme, et qui se réveillaient une à une, à mesure que son inaction lui pesait davantage et que sa colère lui suffisait moins. Le spectacle des vertueuses amours d'Anselme et de Lucile le laissait indifférent, ou lui causait une sorte de mélancolique envie. ÎL songeait alors au charme singulier, à l'intérêt indéfinissable que Nathalie avait répandu pendant quelque temps dans son imagination et dans sa vie; à ces riens délicieux dont certaines femmes ont le secret, et dont l'e^et est infaillible sur les hommes arrivés au déclin de l'âge sans avoir vécu. Après tout, Nathalie avait-elle été si coupable^ Quelle preuve avait-il contre elle? La lettre inachevée d'Amédée dénonçait à ses méfiances une seconde personne, comme complice de Julien ; mais cette personne dont ses forces défaillantes
ne lui avaient pas permis d'écrire le nom, n'était-ce pas Emettine plutôt qae Nathalie? Ernestine, qu'Amédée haïssait et que sans doute il soupçonnait! Madame Servais, à son lit de mort, ne lui avaiV pas nommé d'autre coupable que Julien... Que pouvait-il donc, en définitive, reprocher à cette charmante femme? D'avoir écrit quelques romans empreints d'idées socialistes? Mais qui devinait alors la portée de ces doctrines? D'avoir cru à l'étoile de Julien ? Mais lui-même n'avait-il pas été dupe du jeune révolutionnaire? De l'avoir poussé dana cette voie d'opposition qui s'était éboulée dans un abîme ? Mais n'était-ce pas pour le voir arriver à un ministère ? N'avait-il pas partagé cette illusion jusqu'au dernier moment ? Devait-il rendre Nathalie responsable de sa propre ambition ? Qui ne s'était trompé d'ailleurs dans ces années d'entraînement et de vertige? Une femme de vingt-quatre ans était-elle bien impardonnable de n'y avoir pas vu plus clair que des hommes blanchis dans les affaires publiques? Ces questions, analysées avec une complaisance qui ressemblait déjà à une amnistie, aboutissaient presque toutes à l'absolution de Nathalie. Monsieur Servais les ruminait d'ordinaire en se promenant sous les tilleuls du jardin du Luxembourg, dans le voisinage de cette mansarde de la femme de \ettres, où il se souvenait d'avoir passé de si douces heures. Veisolant et ses collaborateurs, à qui il demandait souvent de ses nouvelles en prenant un air d'indifférence, lui en rapportaient les choses les plus édifiantes. Depuis la révolution de février, elle avait vécu dans une retraite absolue, se tenant complètement en dehors de la politique et des vainqueurs du moment. Elle avait fermé sa porte à Julien; elle reconnaissait avoir fait fausse route, prenait parti pour la société contre le désordre, et s'informait souvent de monsieur Servais avec la plus tendre et la plus respectueuse sympathie. Ces propos habilement répétés fermentaient dans l'im^ginution oisive du quadragénaire en disponibilité ; et, chaque jour, Ve^solant et ses amis, qui se piquaient d'être observateurs, pressentaient l'heure prochaine d'un rapprochement entre monsieur Servais et la sirène, comme il l'appelait parfois avec un sourire anacréontique. Chaque jour, aussi, sa promenade le ramenait plus près du no 37 de la rue de Vaugirard. Caché derrière
un tronc d'arbre comme un collégien amoureux, il lançait des regards furtifs du côté des deux petites fenêtres, espérant voir s'agiter les rideaux de mousseline ou paraître derrière les vitres cette délicieuse figure qu'il s'était vainement eflforcé d'oublier. Peut-être Nathalie s'aperçut-^lle de ce manège; mais elle n'avait encore aucun intérêt positif à rappeler son vieil ado-, leur qui passait pour ruiné. Elle évita donc de se montrer, et l'épreuve, en se prolongeant, ne fit qu'accroître son lointain prestige. Un léger incident vint y ajouter encore, et révéler à monsieur Servais une nuance de sentiment qu'il ne connaissait pas. Cinq ou six fois en passant devant ce n^ 37 ou en rôdant dans les environs, il remarqua un beau jeune homme dont l'élégance aristocratique et cavalière contrastait avec les habitués modestes de ce quartier isolé. Même, soit instinct d'amoureux, soit effet d'une idée fixe, il lui sembla que ce jeune homme, quand il le rencontrait dans le jardin , dirigeait ses regards du même côté que lui. A coup sûr, il n'y avait pas lieu de se préoccuper d'un fait aussi simple : rien n'annonçait que ce beau cavalier allât chez Nathalie : la maison avait cinq étages, et il pouvait se trouver là pour tout autre motif. N'importe ! Cette rencontre causait à monsieur Servais une vague anxiété ; il en ressentait une impression que Nathalie ne lui avait pas fait encore connaître, et qui touchait de fort près à la jalousie. Dans les premiers temps, en effet, et dans le milieu où elle lui était d'abord apparue, on l'avait si bien acceptée comme un camarade, il était si bien avéré que tout le monde avait essayé de lui plaire et que personne n'avait pu obtenir plus que son amitié, que monsieur Servais, en s*abandonnant à cette séduction, n'avait jamais songé à être jaloux. Cette fois, éloigné d'elle, remarquant sous ses fenêtres un jeune homme qui ressemblait si peu à son ancien entourage, il éprouvait une souffrance bizarre, et la vivacité du sentiment que lui inspirait Nathalie s'accroissait de cette souf&ance même. Là jalousie effraie parfois ou étouffa l'amour dans les âmes jeunes et pures qui ne veulent pas qu'un souffle, une ombre passe sur leurs chevaleresques tCBdresses; mais dans l'âge mûr, chez les hommes usés dans des soucis vulgaires, mordus par une passion tardive et incapables de ces délicatesses qui sont la religion du cœur, la jalousie est unexd-