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mt, apfffoiKrii aux corrapUoos eadiéea de notie natm : die HBMemble à ces pimenU qui allèrem le go&t, mais ntme&t rappétit
Un soir, NattiaUe était dans les bireaux da joimial ayec ¥er- •olant er deux ou trois intimes : le matin, elle avait pu, toat en restant invisible, suivre du coin de ToBil les pérégrinations 4c monsieur Servais qui avait passé dix lois devant sa porte, el stationné, pendant deux heures, dans TaUée du Lnxembouitg
c Parbleu 1 s'écria gaiement le rédaeteur en chef, il faoA avoueu que cette bienheureuse année 1848 qui va finir, aura été, eu toutes choses, gouvernée par l'imprévu 1 Quand ce bon monsieur Servais nous a libéralement donné son argent, il y avait mille à parier contre un qu'il n'en reverrait jamais un centime... £h bien 1 messeigneurs, si l'abonnement continue à grandir dans cette proportion incroyable, notre bailleur de fonds touchera, en avril prochain, un dividende de trente pour cent au moins... Mais aussi ce petit Anselme est un vrai trésor... il va bien, notre démolisseur en titre ! Poètes, prosateurs, ehansonniers, historiens, romanciers, pamphlétaires, journalistes, tout y passe, et l'honnête public nous envoie des liasses de mandats sur la poste pour chaque débris de statue! Tudieul quelle verve t quelle logique 1 Qui se serait douté, quand ce brave Anselme copiait en gémissant les discours de monsieur Servais, qu'un si beau feu couvât sous cette cendre ?
— A quelque chose malheur est bon 1 dit Nathalie d'un air* dégagé ; monsieur Servais aura au moins cette fiche de cimsol^àtion dans sa ruine.
— Bah I reprit Versolant ; il se cioit ruiné parce que, chez lui, le provincial et le négociant ont repris le dessus sur le spéculateur et sur l'homme à idées ; mais si j'étais à sa place, moi qui vous parle, je voudrais être, avant deux ans, plus millionnaire qu'il ne Ta jamais été?
— Gomment cela? fit Nathalie en laissant s'éteindre sa cigarette.
— C'est Vout simple : monsieur Servais a encore entre les mains des rentes sur l'État et des actions industrielles pour une valeur considérable ; seulement cette valeur est mom^itanément dépréciée par les incertitudes politiques. Or de deux choses Tune ; ou la société succombera dans son duel contre la déma-
fogie, et alors tous ces titres d'actions ne sont phis que des chiffons de papier bons à bourrer le dernier fusil du dernier garde national: ou la sodété sera la plus forte, et alors, plus les fonds sont bas aujourd'hui, plus il y a d'argent à gagner. Mon> sieur Servais prend pour use chute ce qui n'est qu'un mouvement de bascule. Il a du Lyon, il a de l'Orléans, il a du Nord, il a du Marseille. De quoi se plaint-il donc? l'instrument lui reste. En France, la fortune publique est comme ces violons que l'on brise, de temps en temps, pour en rendre le son meilleur, ^ns le moment où ils sont brisés, les morceaux n'en valent rien ; mais rajustez-les, et donnez- les à un Paganini... vous verrez quel parti il en tirera 1
— J'adore votre comparaison musicale 1 reprit Nathalie en riant. Alors, selon vous, le yiolon de monsieur Servais pourrait encore jouer d'autres airs que Vqt est une chimère ?
— Il pourrait du moins ajouter : Sachons nous en servir I » répliqua Versolant sur le même ton.
On fit encore quelques plaisanteries; puis la conversation changea de sujet.
Rentrée chez elle, Nathalie réfléchit sérieusement à ce qu'ehe venait d'entendre. Elle commença par effeuiller d'une main distraite un beau bouquet de fleurs rares posé sur sa cheminée dans un de ses vases de vieux Sèvres. Ensuite elle effleura du doigt une carte glissée entre la glace et son cadre, et sur laquelle on lisait : Le marquis Gustave de Nareins. Carte et bouquet s'unissaient, à ce qu'il paraît, dans sa pensée, par d'intimes analogies, car son regard allait de l'une à l'autre, et elle resta un moment rêveuse en les regardant. Un nuage de tristesse passa sur son front ; puis un sourire railleur plissa ses lèvres : — La vie n'est pas un rœnan 1 murmura-t-elle.
Cette hésitation dura quelques minutes : il s'agissait pour Nathalie de prendre un parti. Elle avait vingt-quatre ans; quelques années encore, et an lieu de gouverner sa destinée elle serait forcée de \a subir. La gloire littéraire ne la tentait plus ; son esprit ferme et fin lui disait qu'on ne recommence pas deux fois dans un siècle un grand talent et une grande célébrité féminine» appuyée sur les mêmes sophismes. Ces sophismes, d'ailleurs, «valent fait leur temps : ils la dégoûtaient maint^ant comme
une lie amère au fond d'une coupe vidée : le peu d'illusions politiques qu'elle avait eu s'était évanoui : son mépris pour les hommes survivait seul aux dernières expériences. La richesse I Et avec elle le luxe, l'éclat, l'influence, une part dans la royauté parisienne, une cour d'adorateurs de la fortune se pressant à ses pieds, s'inclinant sous son sceptre, un palais de millionnaire dont elle serait la souveraine 1 Quel beau rêve! mais aussi quelle chance douteuse et lointaine ! Fallait4l croire aux prédictions de ce Yersolant, chimérique conmie tous les faiseu/rs qui parlent toujours de millions sans être jamais pleins de leur sujet? N'y avait-il pas d'autres affections, d'autres espérances^ un autre bonheur? — A cette idée, sa jolie tète s'inclina un mo* ment ; ses yeux charmants se fermèrent à demi, comme pour évoquer une fugitive image; mais bientôt réagissant violemment contre elle-même, elle se dit avec une sorte d'impatience nerveuse : Non, non 1 pas de faiblesse 1 c'est une partie à jouer : que les cartes du moins ne tremblent pas dans ma mainl...
Elle prit une plume , et écrivit à monsieur Servais les lignes suivantes :
c Mon ami, vous ne m'aviez pas comprise, lorsque cédant, il y a six mois, à un sentiment irrésistible, je vous priai de venir me voir : c'était trop tôt, je le reconnais aujourd'hui ; il y a de grandes douleurs qui veulent, avant tout, la solitude et le silence ; moi, je n'avais songé qu'à une chose : c'est que vous étiez malheureux, et que je voulais vous consoler l
» Vous avez bien souffert, je le sais, et j'en ai pleuré de loin avec vous ; mais les souffirances les plus horribles ne sont pas celles que tout le monde voit et que tout le monde plaint ; il en est de plus poignantes encore, et celles-là, je les ai subies ; j'ai vu tomber une à une toutes mes illusions les plus chères ; ces idées dont j'appelais le triomphe pour le bonheur et la liberté des hommes, n'ont porté que des fruits empoisonnés ou stériles ; la date de leur victoire a été celle de mes mécomptes, et un moment entraînée par elles , exposée, pour quelques rêveries de jeune fille, à être confondue avec leurs dangereux apôtres, j'ai dû mêler à mes regrets un sentiment de remords : j'ai dû me demander si ceux qui m'avaient connue à l'époque où je m'enivrais de ces séduisantes chimères, ne m'accusaient pas
mâmtenant comme si j'y avais persisté. Voilà peut-être, mon ami, "-e qui vous a détourné de moi ; vous avez cru que je vous tiendrais le même langage qu'autrefois. Frappé dans vos intérêts comme dans vos affections, foudroyé comme nous tous par une catastrophe imprévue, il vous était pénible de revoir une femme dont le souvenir se liait à vos jours d'illusion et d'espérance ; vous aviez peur de m'entendre vanter ce que vous haïssiez ou me réjouir de ce qui vous désole... mon ami 1 détrompez-vous 1 rendez-moi plus de justice 1 Pauvre fille sans appui, sans expérience, sans famille, ne connaissant rien du monde que mes songes, n'ayant d'autre guide que cet instinct d'honneur qui m'a conservée pure, j'ai pu être abusée par mon imagination juvénile, égarée par ces mots sonores qn'^. font battre, depuis six mille ans, les cœurs généreux... mais aujourd'hui je ne suis plus la même femme 1 Cette cruelle épreuve m'a vieillie de vingt ans ; la même leçon nous a éclairés tous les deux ; vous ne trouverez dans mon langage que l'écho de vos sentiments et de vos pensées : vos douleurs se confondront avec les miennes, et mon amitié s'efforcera, en les partageant, d'en adoucir l'amertume 1
» Et puis , tout est-il fini ? Un homme tel que vous peut-il se déclarer vaincu, parce que la première heure a été mauvaise, parce qu'une surprise incroyable a livré la place à l'ennemi ? Le pays n'a-t-il donc plus besoin des hautes intelligences qui l'honorent et qui peuvent le sauver ? N'existe-t-il pas des revanches pour les grands talents et les grands cœurs trahis une fois par la fortune? Marengo a été perdu jusqu'à quatre heures du soir. Ce que je crains pour vous, c'est ce découragement qui saisit les hommes supérieurs dans ces moments funestes où ils voient leurs efforts pour le bien et l'honneur de l'humanité déjoués par le hasard ou l'absurdité des partis. Cette disposition fatale qui rendrait inutiles et inactives ces facultés émineutes dont votre pays vous demandera compte, l'isolement la développe et l'aggrave. L'isolement ne vous vaut rien, mon ami, ei à moi pas davantage .. Vous, il vous entretient dans ce sentiment de langueur, dans cette idée d'irréparable, qui finirait par vous fermer l'avenir : moi, il me livre sans défense à toutes les tristesses de mon pauvre cœur, à toutes les rêveries de ma pauvra
tète... Votre affection me serait si bonne ! votre société si douce f 6 mon ami l c'est par égoïsme que je vous supplie de ne pas m'abandonner. Je m'étais si bien accoutumée à compter sur votts^ comme sur le meilleur et le plus aimable des guides l Ce senti- ■lent que vous m'avez inspiré et dont je chncherais vainement k définir les insaisissables nuances, me protégeait si bien contre àes influences moins sures, contre des entn^ements plus dangereux: 1 Car enfin, je suis seule au monde, et il y a, dans la vie d'une jeune fille , d'autres dangers , d'autres malheurs possibles, que des dangers ou des malheurs politiques... Vous me devinez, n'est-ce pas ? Oh 1 par grâce, ne me repoussez plus ï Que vos douleurs, au lieu de nous séparer, nous rapprochent: vous n'avez ni femme, ni sœur, ni fille ; moi, je n'ai ni frère, ni père, ni époux, personne qui me protège et qui m'aime I Soyons l'un pour l'autre un peu de ce que Dieu nous a ravi ou ne nous a pas donné 1
» A bientôt doncl J'espère que cette fois ma prière ne vous trouvera pas insensible. Ai -je besoin d'ajouter que, depuis le 24 février, ma porte est rigoureusement fermée à monsieur Julien Féraud? Vous ne rencontrerez pas dans ma mansarde une seule figure qui vous déplaise : vous ne recueillerez pas sur mes lèvres une seule parole qui ne soit pour vous dire l'amitié de votre Nathalie. »
Monsieur Servais était seul quand il reçut cette lettre ; cellelà ne fut pas déchirée : il la pressa sur son cœur avec des transports d'adolescent. Puis il se releva, l'œil brillant et la face co* lorée, comme si un notivel intérêt, un nouvel espoir eût tout à coup ranimé en lui le teAtiment de la vie suspendu ou assoupi par le désœuvrement, la triOesse et l'ennui. Un quart d'heure après, il montait les cinq ét^s de Nathalie d'un pas plus leste qu'on n'eût pu le croire d'après son acte de naissance.
Lorsqu'il entra dans le petit salon qui précédait la chambre de Nathalie^ il s'y trouva seul un moment. Ce moment lui suffit pour remarquer quelques légers changements dans la modeste ornementation de cette pièce. Ainsi le beau portrait de George Sand, gravé par Calamata, avait fait place au Christ consolateur de Scheffer. Trois ou quatre statuettes données à la femme de lettres par ses amis les sculpteurs réalistes, avaient
disparu, et étaient remplacées par le groupe de La jeune mère et Vange gardien, La femme artiste semblait s'effacer peu à peu sous une nuance de religion mondaine et de sentiment de làmille. Mais un objet de dimension beaucoup plus mince attira bieE plus puissamment le regard curieux de monsieur Servais. C'était la carte de Gustave de Nareins, que Nathalie, peut-^être à dessein, avait laissée sur le marbre de la cheminée. — Un marquis en visite chez elle 1 Qu'est-ce donc que ce marquis? dit tout bas l'amoureux de quarante^inq ans; et par une sorte d'intuition magnétique, familière aux jaloux, il songea au beau jeune homme qu'il avait souvent rencontré dans le voisinage. Ces réflexions inquiétantes furent interrompues par l'arrivée de Nathalie.
Si monsieur Servais, au lieu d'être un homme politique, avait été un observateur de l'école de monsieur de Balzac, il aurait constaté et deviné, dans la mise et les allures de la sirène, des modifications tout aussi significatives que celles de son mobilier. Nathalie, en effet, dans les premiers temps où il l'avait connue, affectait des airs cavaliers, une familiarité virile, destinée à la protéger contre les périls de sou isolement et à faire bien comprendre à son ento rage qu'elle n'était et ne voulait être qu'un camarade. Ce paradoxe extrà-féminin, chez ime personne aussi jeune et aussi jolie^ ne manquait pas de piquant et de grâce ; mais Nathalie avait trop d'esprit et de tact pour ignorer qu'une femme ne renonce jamais impunément aux douces &t discrètes délicatesses de son sexe, et que cette mise en âcène, en détaurnant l'idée de séduction et de faiblesse, la rendait réellement moins déduisante. Se dépouillant peu à pen de son étalage de romancier socialiste et bohème, elle était redévalue tout à fait femme, et sa beauté y avait gagné un ef^ de demi-jour qui en augmentait le charme. On sentait qu'elle rentrait, pour ainsi dire, dana le droit commun, renonçant aux privil^$es d'une originalité factice et d'une situation exceptionnelle, et ne voulant phis d'autre parure que l'éclat velouté de •on regard, la rougeur de son beau front, l'aimable réserve de iM manières et de son langage. Sans se Texpliquer, monsieur Servais subit l'inflaence de ee changement, ei il iui sembla que Nathalie n'avait jamais été si cLaïa^an;^.
Elle entr'ouvrait la porte de sa chambre , an moment où il tombait en arrêt devant la carte du marquis Gustave de
Nareins.
« Âhl vous voilà bien étonné 1 dit-elle en souriant. Un marquis I Vous voyez que je me range : je reçois meilleure compagnie!... »
Elle lui tendit la main ; monsieur Servais la serra avec une onction à demi sentimentale, à demi paternelle ; mais son regard ne se détachait qu'avec peine de cette carte aristocratique.
« Vous voulez peut-être savoir, reprit-elle d'un ton de badi* nage, comment il se fait que Francine Albemare, comme je m'appelais dans le temps de mes erreurs, reçoive maintenant chez elle un descendant des Croisés? La chose est toute simple; j'ai rencontré monsieur de Nareins dans un petit voyage entrepris pour me distraire de l'abandon de mes amis ; — il m'a paru spirituel, de fort bonnes manières; la familiarité s'établit vite en voyage, surtout avec une pauvre femme seule, toujours seule... nous avons causé pendant quelques heures; il m'a demandé la permission de venir me voir, et je n'avais aucune raison de lui refuser ce que j'ai accordé souvent à des gens moins bien élevés que lui...
— Et quel âge a-t-il? demanda monsieur Servais avec une étourderie naïve.
— Oh 1 je ne sais pas au juste... vingt-cinq à vingt-huit ans... Au reste, pour aller au devant de toutes vos questions et épuiser tout d'abord ce sujet épisodique, je vous dirai qu'il est trèsbien, et que, si je le voulais absolument, je croîs qu'il ne me serait pas impossible de m'en faire aimer un peu... Maintenant je vous ai tout dit, comme à un confesseur. Vous êtes tranquille, n'est-ce pas? Vous savez qui je suis, et vous êtes bien sûr que ce beau jeune homme, — il est très-beau, — soupirerait en vain pour l'insensible Nathalie, malgré ses parchemins et ses yeux uoirs? D'ailleurs, si je voulais écouter tout à mon aise des déclarations auxquelles il ne songe probablement pas, je n'aurais pas commencé par rappeler auprès de moi, avec des instances peu flatteuses pour mon amour-propre, un ami qui ne voulait plus revenir; je n'aurais pas désiré si vivement re«
voir chez moi l'homme dont le jugement m'est le plus précieux et dont la clairvoyance m'effrayerait le plus ! »
Monsieur Servais fit une grimace qui pouvait passer, à la rigueur, pour un sourire approbatif.
« Voyons, mon ami, reprit-elle d'un air plus grave; notre marquis nous a pris trop de temps; causons de vous et de ce qui vous intéresse : je vous avertis que je vais être très-questionneuse et très-bavarde. Vous avez eu de grands chagrins... Oh! croyez-le bien, si j'avais osé, si je n'avais craint, dans les premiers moments, des préventions injustes ou des suggestions calomnieuses, s'il n'y avait pas des pudeurs invincibles, plus fortes même que l'élan du cœur, aucune puissance humaine ne m'eût empêchée d'aller vous consoler, confondre mes larmes avec les vôtres!... Mais enfin le passé n'est qu'une large tombe, et tous nous y laissons, en avançant dans la vie, une partie de nos affections et de nous-mêmes. Les hommes de votre valeur ne doivent pas se river au passé; ils doivent avoir l'œil toujours fixé sur l'avenir pour lui demander des revanches : quels sont vos projets? Quel est réellement l'état de vos affaires?
— Déplorable ! répondit monsieur Servais, sur qui les témoignages d'affectueux intérêt prodigués .par Nathalie faisaient l'effet de la devanture de Chevet après un long jeûne ; déplorable ! La République m'a écrasé. Je n'ai plus un centime de revenu à attendre de là-bas, et ici toutes Les valeurs que je possède , si je les vendais aujourd'hui, ne sufilraient pas à payer le chiffre total de mes dettes.
— Et que comptez-vous faire?
— Oh ! tout simplement profiter bientôt du léger mouvement de hausse qui paraît se décider, pour vendre mes actions et mes rentes avec une perte un peu moindre, bien qu'énorme encore; employer ce capital à payer mes dettes, faire lever les hypothèques dont mes terres sont grevées, et alors, redevenu pro-
^ priétaire, aller m'établir là-bas dans une ferme que les inondations n'ont oas emportée; restaurer peu à peu, jour par jour, mes pauvres terres dévastées, en attendant qu'à force d'économie et de travail, je puisse reconstruire mon usine, la re-^ mettre en activité et reprendre un jour ma place dans le commerce et l'industrie.
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— G est'à«dire que vous végéterez pendant dît ans, qoeToat travaillerez dix autres années, et qu'au bout de ce temps, vous vous retrouverez propriétaire et industriel de province; et cela en admettant les chances les plus favorables... Àh l je vous avais connu d'autres ambitions; j'avaÎA rôvé pour vous un autre avenir 1
— Mais cet avenir est brisé, ces ambitions sont déçues! s'écria l'ex-député avec amertume...
— Et pourquoi cela? Pourquoi désespérer si vite? Je ne suis qu'une femme ; j'entends fort peu à la politique ei aux affaires; pourtsmt je ne vois, dans votre situation, rien qui toit irrépa* rable...
/ — Je voudrais vous croire, mus vous êtes habituée à faire
; des romans I reprit monsieur Servais avec un sourire tri&te.
, -— Je n'en fais pkis, et je vais vous parler dâffres 1 répliqua
' gaiement Nathalie. Tout se réduit à ces deux points : votre for*
i tune est ébranlée, et vos électeurs vous boudent : il s'agit done
( d'abord de rétablir votre fortune. Vous aviez trois millions;
/ ayez-en six; ce se^ «n excellât moyen pour réhabiliter votre
politique!
•— Bêlas t nous ne sommes ni au temps des miracles, ni au pays des MiUe ei une Nuit$^ dit monsieur Servais en soupirant.
— Il n'est question ni de Mille et une NuUs^ ni de miracles» mais de simples calculs de probabilité. Il n*y a pas de grand homme, si grand qu'il soit, qui vaille ce héros à trenle-cinq mil* lions de têtes qu'on appelle la France. Eh bien 1 faites pour la France ce que monsieur de Talleyrandfit pour Nappléon : pariez pour ellel
— Mais l'enjeu? demanda Boonsieur Servals, ^ commençait ài^eompreadi^
«— Vous l'avez sous la «lam : ces rentes sur l'État, ces action» que vous voulez vendre pour payer ms dettes , gaardex-les; achetez-en d'autres : supposes que toutoe qui vaut eeat Iraao» aujourd'hui 4 décesabre 1846, eb vaille mille daas tn^is ans : vous voilà plus ri^eque jamais I
^ Achelerl Avec quoi? Eiœts dettes ! reptîl^l, ptes %SxmM q«e persuadé.
— Bahl on s'aventure... qui ne risque risaa, n'a neul Partes
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(ja principe qu'en ce moment il n'y a pas de milieu; l'extrême hardiesse est suprême sagesse... Donnez vos ordres à un agent de change « puis, pour dormir tranquille, payez les intérêts da vos dettes itvec vos dividendes d'actionnaire de Vlnitiaiettr :— Us vont être magnifiques, — et couvrez vos achats en vendant, au fur et à mesure^ vos terres^ ces malheureuses terres qui vous rapportent peu, vous coûtent beaucoup, et vous enchaîneraienî là-has comme Prométhée sur son rocher, avoe votre ambitioQ trompée pour vautour i...
— Vendre mes terres 1 Et qui les achètera?
— Personne, si vous les vendez en l)loc et si Ton vous croît ruiné. Mais ayez sur les lieux un homme intelligent qui divisa vos propriétés, et en offre sous main un morceau à diaqua paysan du voisinage, suivant sa convenance. Faut41 que ce soit moi, un auteur de contes hleus, qui vous apprenne ou qui vous rappelle toutes les folies que peut faire faire à un paysan, à ua cultivateur, la manie d'acquérir ou de s'arrondir? D'ailleurs, ce: qui vous ruine peut les enrichir; partagées en arpents ou demiarpents, ces mêmes terres que vous^ ne pourriez remettre en état qu'avec des frais énormes, ne coûteront à chacun que la. main-d'œuvre, que le paysan compte 4 peu près pour rien; vous ferez la fortune de cent travailleurs, et vous vous délivre» rez d'une charge écrasante... Qu'en dites^vous?
— Je dis que vous êtes une fée, et que rien ne semble impossible en passant par vos lèvres charmantes, répliqua-t-il ; seulement cet homme intelligent dont vous me parlez et qu'il fau-^ drait charger du morcellement et delà vente, où le trouverai-je?
— Il est chez vous... à vos côtés...
— Anselme?
-^ Justement ; dites-moi, mon ami, reprit Nathalie avec ut» gravité affectueuse; vous allez peut-être sourire de ma ques« limi, en songeant à mes idées et à mes allures d'aut"efois... Mais je vous ai averti que ma conversion était complète..* Puis^ qu'Anselme doit, dit-on, épouser votre nièce Lucile, et puisqu'elle a déclaré, à ce qu'on assure, ne pas vouloir entendre parler de mariage avant deux ane, vous semble^t-ii bien oonve* nable que les deux jeunes gens vivent d'ici là presque sous le Bkème toit, et soient vus constamment ensemble?
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— AU fait, je n'y avais pas songé...
— Ce que j'en dis, ce n'est pas pour douter de leur parfaite innocence, reprit-elle avec un grain de moquerie ; si l'égiogue n'existait pas, ces deux vertueux amants l'auraient inventée. li ne s'agit, bieTA entendu, que de convenances à observer et de médisances à'prévenir. Or, qui vous empêche d'envoyer Anselme à X... avec vos pouvoirs? Son père est notaire dans le pays : à eux deux, avec un peu de savoir-faire , — et qui en a plus que les notaires de petite ville? — ils peuvent vendre à parties bridées toutes vos terres sans faire trop de sacrifices... Vous, pendant ce temps, au lieu de vous abandonner à ce désœuvrement qui finirait par engourdir vos facultés si brillantes, vous vous lancez dans ce monde de l'industrie, qui a, lui aussi, sa poésie et sa grandeur ; vous y déployez la supériorité que vous avez tour à tour appliquée au commerce, aux affaires et à la tribune.. . et qui sait? dans quelques années peut-être, vous prenez rang parmi les rois de la finance; royauté dont les portefeuilles valent bien ceux des ministres !
— Ah I vous êtes admirable 1 vous me réveillez de ma torpeur 1 s'écria monsieur Servais ébloui.
— Je vous le disais bien ! ajouta-t-elle avec un sourire. Voyezvous, mon ami, ce qui m'attristait le plus pendant cette séparation que vous avez faite si longue, c'était moins encore le regret des heures charmantes que je perdais, que cette pensée dont j'étais sans cesse poursuivie : cet homme si distingué, capable de si grandes choses, dont l'avenir pourrait encore être si beau, est là, à quelques cents pas de moi, découragé, abattu, entre deux êtres excellents, mais incapables de le comprendre et de le ranimer ; et moi, moi qui voudrais tant le voir heureux, illustre, je suis condamnée vis-à-vis de lui à l'inaction et au silence ; je ne puis pas lui dire les mots qui relèveraient son courage... J'en souffirais horriblement, pour moi, pour vous» pour le pays..,
-^ Oh 1 c'Oit vrai 1 j'ai été impardonnable 1 fit monsieur Servais qui ^n ce moment, se fût volontiers accusé, lui et les siens* d'injustice 9t de cruauté envers Nathalie.
— N'en parlons plus, je vous retrouve ! reprit-elle avec une émotion savante ; d'ailleurs, la question d'argent n'est que la
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moitié de mes ambitions pour vous. Il faudra bien que la politique TOUS dédommage de ses premières trahisons 1...
— Ceci est impossible ! répliqua-t-il d'un air rembruni. Tous les électeurs de mon département sont furieux contre moi... on dirait, à les entendre, que j'ai fait, à moi tout seul, la révolutior de février... je n'aurais pas vingt voix si je me présentais au> élections prochaines. .. d'ailleurs j'ai pris la politique en horreur. .
— Querelle d'amant ! dit Nathalie. Quant à vos électeurs, loii. de moi l'envie de vous jeter à leur tête avant que leur mauvaise humeur soit passée 1... Mais un département qui possède un homme tel que vous ne peut pas le bouder longtemps... Il suffirait donc de trouver un homme nouveau, qui se présentât avec un prestige lointain, et qui, au fond, ne serait que votre doublure ; un chapeau qui vous garderait votre place à la future Assemblée Législative, et s'en retirerait dès que vous jugeriez le moment venu d'y rentrer... Cet homme, je crois aussi l'avoir trouvé : — c'est Versolant ! »
Nouvelle exclamation de monsieur Servais. Nathalie reprit avec ces délicates nuances de gravité et d'enjouement qui la rendaient si persuasive :
« Et pourquoi pas? je vous parlais de 'chapeau tout à l'heure : on garde sa place avec un journal aussi bien qu'avec un chapeau. Depuis dix mois, Y Initiateur s'est passionnément dévoué à la cause de l'ordre : il a fait oublier ses péchés passés. Versolant en est aujourd'hui le directeur officiel. Rien ne force de dire qu'il le dirigeait aussi avant la révolution de février. On peut même faire entendre à ces bons électeurs que, si la politique du journal a si merveilleusement changé, c'est que maintenant il a à sa tête un homme d'une admirable fermeté de principes, prêt à affironter le martyre pour la défense de la religion, de la société, de la morale, de la propriété et de la famille : Versolant, l'illustre Versolant, désigné d'avance par l'opinion publique comme un ministre futur, dispensateur intarissable de pensions et de bureaux de tabac I... Ce n'est pas tout; appréciez toute l'excellence de ma coiLbinaison : A quoi avons^cus dû, pendant ces dix mois, la plus grande partie du succès de Ylnitiateur ? aux articles d'Anselme. Anselme personnifie, aux yeux de ses concitoyens, YlniPiateu/r réhabilité et converti ; mais trop jeune
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encore, trop paurre, convaincu de la vérité du proverbe que nul n*est prophète dans son pays, il présente Versolant comme un autre luinaiéme ; il répond des opinions de Versi^ant commp. des siennes « il part avec lui, séjourne avec lui dans le département, le pilote dans les endroits dlffîdles, profite de ses connaissances locales pour lui épargner les fausses manœuvres, pour Taiier à doubler sans encombre les récifs et les brisants de cette mer électorale. Versolant nommé, Tarrondissement ne cesse pas de vous appartenir ; on vous récondlie peu à peu avee les gros bonnets du pays ; et, avant trois ans, plus ridie que jamais, remis en possession de votre légitime influence, vous rentrez dans la carrière politique, et Nathalie applaudit, avec la France entière, aux triomphes de votre éloquence I >
Transporté d'enthousiasme, monsieur Servais se leva, baisa galamment la main que Nathalie lui tendait, «t lui dit avec une émotion toute juvénile :
« J'ignore si votre espoir est réalisable, ou s'il n'est qu'un rêve de votre amitié ; mais toutes les paroles que vous venez de me dire sont là — il se frappa le front — et là 1 — il mit la main sur son cœur. Je ne puis vous dire tout le bien que vous me faites : vous me rendez la vie ; vous me réconciliez avec moi-même : soyez remerciée et bénie I Ces routes nouvelles que vous venez de m'ouvrir, c'est à moi de savoir y marcher !
— Ainsi donc vous ne me trouvez pas trop extravagante?
— Je vous trouve adorable, et dès demain je vais parler de nos projets à Anselme et à Versolant. »
Il dit adieu à Nathalie ; mais avant de sortir il s'arrêta encore un moment devant la cheminée où la carte de Gustave de Na* reins attira de nouveau son regard.
« Et ce beau marquis? dit-il timidement en déguisant mal son anxiété sous un sourire.
— Mon ami, pour lui comme pour tout le reste, il nen sera que ce que vous voudrez I répliqua Nathalie avec un délideux mélange de coquetterie féminine et de soumission filiale. »
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La rentrée de monsieur Servais chez Nathalie amena un résnltat trop facile à prévoir. Il n'éprouva plus dans son intérieiff gue malaise et ennui. Lucile était habituellement silencieuse, occupée de peinture ou des soins du ménage. Sa résignation mélancolique^ que la présence d'Anselme éclairait seule d'un fugitif ra} on de joiei n'était pas de nature à égayer son oncle, et le deuil qu'elle portait avec une scrupukose rigueur rappelait à monsieur Servais de douloureux souveniis. Bientôt ce deuil lui déplut et le froissa comme une sorte de reproche ou de protesta* tion tacite contre sa propre indifférence. Cette sourde irritation ne tarda pas à se compliquer d'un sentiment pire encore. Soit que la vanité de monsieur Servais ravivât, en se réveillant, une ancienne blessure, soit que Nathalie eût l'art de ranimer en lui, par des gradations insensibles, une rancune effacée, il ne pouvait plus, en regardant sa nièce vêtufe de noir, s'empêcher de songer au triste drame domestique qui avait précédé la mort d'Ernestine, et de se dire que Lucile en avait été témoin et complicCt qu'elle avait essayé de le tromper, qu'elle n'avait ignoré, dès l'ori^ne, ni l'amour d'Ernestine pour un autre que lui, ni aucun de ces détails si mortifiants pour son orgueil. Dès lors, par une injustice très-fréquente chez les hommes égoïstes et vani» teux, toute l'amertume que lui avaient causée la froideur, l'agonie et l'aveu suprême de sa femme, se reporta sur Lucile et se détourna de Nathalie. L'une qui avait tant contribué à ses malheurs domestiques, en devenait à ses yeux aussi innocente que s'il l'eût rencontrée pour la première fois ; Fautre, innocente de tout excepté de s'être dévouée jusqu'6 l'immolation et au mensonge, lui paraissai!t presque responsable de ce qui l'avait humilié, irrité ou désolé ; ce contraste, du reste, aurait pu se traduire en deux mots : f une le flattait, 1 autre l'^nuyait. Toutefois monsieur Servais ne s'arrêtait pas à approfondir
ces nuances. Sa grande affaire, pour le moment, était de don- Aer ses instructions à Anselme qu'il avait aistoent décidé à
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aller passer quelque temps à X... pour s'y occuper, de coa* cert avec maître Maynard , son père , du morcellement et de la Tente de ses biens. Il y avait plusieurs années qu'Anselme n'était retourné dans sa ville natale ; son père se faisait vieux ses sœurs, faute de dot, ne trouvaient pas à se marier, et leurs lettres réveillaient chez leur frère les affections de famille as* sombries par la pauvreté. Un peu exalté par ses succès littéraires, se figurant qu'il y avait là pour lui tout un avenir assuré, il croyait déjà pouvoir profiter de ce premiei sourire de la fortune , non-seulement pour aplanir les obstacles qui l'avaient séparé de Lucile, mais pour répandre un peu de bien-être dans 2ette maison où l'on s'était imposé tant de privations et de gène pour subvenir à son éducation. En outre, il était heureux de l'idée d'être utile à monsieur Servais , de se rapprocher encore plus de lui et de sa nièce par les soins qu'il allait prendre. Il lui semblait que si, à force de zèle et d'intelligence, il l'aidait à remettre à flot sa fortune, il serait presque de la famille et aurait un droit de plus à la récompense espérée. Cette pensée le consolait à demi du chagrin de se séparer de Lucile, et celle-ci, contente de voir son oncle donner à Anselme^ cette marque de confiance, éprouvait en outre, dans ses mystérieuses pudeurs de jeune fille , une sorte d'allégement à rompre cette situation anormale, ce contact journalier avec l'homme qu'elle aimait, mais qu'elle ne devait pas encore épou** ser. Monsieur Servais ne rencontra donc de ce côté-là au-| oune des résistances qu'il avait un moment redoutées. D'autre part, Nathalie endoctrinait de son mieux Versolant, qui, en-' chanté d'être pris au sérieux et de devenir un homme politique, s'empressa d'accepter la candidature et promit d'éblouir de sa faconde tous les électeurs du département. Dès lors il ne. s'agissait plus que de préparer les voies, et on y employa tout» le temps qui précéda les élections de 1849. Monsieur Servais' écrivit aux amis qui lui étaient restés fidèles; on H circuler^ dans tout le pays des numéros spécimen de V Initiateur ^ où le; nom de Versolant, imprimé en gros caractères, était recommandé à tous les défenseurs de l'ordre, et où la religion, la morale, la propriété et la famille, évoquées à toutes les pages, répondaient de lui comme du plus énergique et du plus dévoué
de leurs champions. La prose d'Anselme fit merveilles dans ces préliminaires. Toute cette hécatombe d'écrivains dangereux et de gloires funestes, qu'il immolait, depuis un an, sur Tautel de la réaction, devint pour Versolant une excellente réclame ; elle prouva â tyriori la netteté de ses intentions et 1^ fermeté de ses principes. Là ne se bornèrent pas ses moyens db réussite. Sachant que les idées générales aiment assez, chez les électeurs, à s'appuyer sur les intérêts individuels, et que, plus le suffrage universel élargissait le cercle, plus l'influence du bureau de tabac avait de place à y occuper, il se fit annoncer par les allumeu/rs de sa candidature comme un homme dont le (»*édit n'aurait plus de bornes, du moment qu'on lui aurait mis le pied à l'étrier parlementaire. Monsieur Versolant, disait-on, par sa position de directeur d'un grand journal, était intimement lié avec tous les personnages émînents de l'époque. Â... le tutoyait, B... avait voulu en faire son chef de cabinet. G... le regardait comme un oracle, D... était le parrain de son petit dernier; et ainsi de suite. De quelque côté que soufilàt Vau/ra popularis ou la faveur du pouvoir, quels que fussent les ministres, présents ou à venir, de la république ou de la monarchie française, Versolant était sûr de les envelopper dans ses mailles. Aussi, quelle manne appétissante de places, de pensions et de grâces, s'il était nommé représentant! Saint-Sauveur voulait une maison commune ; il en aurait une , bâtie en pierres de taille et dessinée par un architecte de Paris. Le Tracol n'avait pas de tableau dans son église : on lui en enverrait un de monsieur Ingres. Féline demandait trois gendarmes; on lui donnerait une brigade. Ici un pont ; là une foire ; plus loin, des frères de l'École chrétienne. Ce cheMieu de canton serait éclairé au gaz ; cette commune serait érigée en canton, eette succursale en paroisse. Un tel avait quatre garçons : on en placerait un au conseil d'État, un autre dans les ambassades ; on ferait du troisième un secrétaire du ministre de l'intérieur, et duquatrième un chef de division. Celui-ci avait un procès en cassatioc . il le gagnerait : Versolant était au mieux avec trois conseillers de la Cour suprême. Celui-là était exproprié par la Compagnie du chemin de fer : on lui payerait son terrain cent écus le mètre, et on lui donnerait vingt actions par-dessus
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te mardié. Le doclier de cette église menaçait raine ; on le remplacerait par une flèche gothique, dans le genre de celle do Strasbourg ou de Samt-Denis. Cette montée était trop roido ponr les grosses charrettes de roulage : on Tadoneintit ptar nne pente sinuense, digne d'nn jardin anglais. Il n'y avait pa9, dans le département, de militaire retraité on d'employé mis à la réforme qni ne dût recevoir une augmentation de cinquante pour cent avec une gratification annnelle. Quant aux Imreaux de tabac, il y en aurait autant que de fumeurs. Bref, le Paradis terrestre, F Age d'or, TEIdorado n'étaient rien en comparaison de ce qu'allait être ce bienheureux pays, du mo* ment qu'il aurait choisi VersolMit pour le représenter. On y Tiendrait de loin pour contempler le délideux spectacle d'une population toute composée dé gens riches , et n'ayant d'autre peine que d'émettre un tcbu pour le voir réalisé. Les médecins y enverraient leurs malades.
Monsieur Servais, en faisant agir ses amis, en écrivant lettres enr lettres pour recommander la candidature de Versolant, qu'il destinait à remplir son intérim à l'Assemblée, se retrouvait dans son élément; il renaissait, au moins par un côté, à cette vie politique à laquelle on renonce avec tant de peine et que, pen^ dant quelques mois, il avait crue close à jamais pour luL L'honneur en revenait à Nathalie, et l'exHiéputé lui répétait sans cesse, avec une reconnaissance passionnée, que c'était à elle seule qu'il devait cette espèce de résurrection. En même temps, afin de mêler Futile à l'agréable, il renseignait minutieusement Anselme sur ht marche qu'il aurait à suivre pour tirer bon parti âes terres sans donner à ses ventes partielles une publicité qui confirmerait le bruit de sa ruine et dont \^ acheteurs abuseraient. Il s'agissait de faire venir un à un, dans le cabinet de maître Maynard, les paysans, les petits fermiers voisins, «ont monsieur Servais lui donna la Hste, de les sonder, de leur faire des ofires et de surexciter chez eux, par tous les moyens licites, cette passion de la propriété foncière, si remar- ^able parmi nos populations agricoles.
Un des i»«miers jours d'avril 1849, monsieur Versolant et Anselme, emportant dans leurs poches tout le détail de la carie stratégique où allait s'exécuter cette double manœuvre, parti-*
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f^t ensemble pour X... Les adieux d'Anselme H de Lucile fardèrent eette empreinte de résignation triste et douce qui allait bien à leur earaetère et à leur amour. Lucile avait du courage , elle n*ayait pas été habituée au bonheur depuis son entrée dans le monde; elle était décidée à relarder jusqu'à l'année suivante toute idée de mariage; d'ailleurs son oncle ne s'expliquait pas là-dessus d'une façon précise ; il affectait, au contraire, de parler sans cesse de sa pauvreté et de sa ruine, comme pour reculer indéfiniment les espérances de sa nièce. Ce fut donc avec une sorte de mélancolie sereine qu'elle reçut les adieux d'Anselme et loi serra la main. Les deux amants étaient si sûrs l'un de l'autre, que toute promesse, toute phrase leur eût paru au-dessous de leur certitude et de leur tendresse. Seulement Anselme, qu'agitaient malgré lui des pressentiments pénibles, obtint de Lucile que, s'il se présentait quelque cireonstance grave, elle lui écrirait, et qu'en attendant elle lui donnerait de ses nouvelles par le curé de X. Au reste, les fâ* «heux pressentiments d'Anselme paraissaient en ce moment tout à fait chimériques. Monsieur Servais, qui avait besoin de lui, le comblait de démonstrations affectueuses. Anselme, disaitil, était l'homme nécessaire de la situation et du journal ; bien que momentanément éloigné de Paris, on le conjurait d'envoyer «es articles, de continuer sa rude guerre aux idoles et aux temples des faux dieux, de ne pas laisser reposer une veine si excellente, un talent que la solitude et le repos de la campagne allaient développer et grandir. Encore un peu de temps, un peu de patience, quelques mois d'exil et d'attente, un nouveau service à rendre à l'oncle de Lucile, et que ne devait-il espérer? Làdessus on ne précisait rien, mais on laissait tout entendre.
Le départ s'accomplit donc sous des auspices assez favorables : Versolant était de bonne humeur ; il avait rempli une malle de lettres de recommandation. Deux archevêques , trois évêques, dix grands 'vicaires, cinq généraux, huit magistrats, dix-sept ministres en retraite, en activité ou en expectative, quatre ducs, onze marquis et six académiciens, avaient attesté, sur papier glacé et avec paraphe, les vertus et les talents de Versolant, les immenses services qu'il rendait et qu'il pouvait rendre encore à la cause de Tordre, et les avantages non moins immenses que
s'assureraient les électeurs asseï bien inspirés pour le nommer. Tersolant, avec sa mrïyeté parisienne — car toutes les habiletés ont leur côté naïf — s'imaginait très-sérieusement oue c'étaient là des talismans infaillibles.
En route, et, plus tard, dans les courses électorales qvCils firent de compagnie, Yersolant, pour payer Anselme de son hospitalité et de ses services, se fit auprès de lui le Tallemant des Réaux de la littérature contemporaine. Il lui raconta mille détails de la vie privée des écrivains célèbres. Anselme récoutait avec une curiosité trop avide. Le contraste de tous ces grands mots d'humanité , d'héroïsme, d'artistes sacrés , de fraternité , de charité , de dévouement et d'amour, de ce sentimentalisme olympien planant sur les affections vulgaires, de ces vertus eitrà-légales dédaignant les devoirs communs , avec ces vanités féroces, ces petites perfidies, ces machiavélismes de coulisses, ces désordres intimes, cet égoïsme raffiné, ces amas d'immondices cachées dans tous les coins du cœur et de la vie, ce contraste qui amusait Yersolant comme un prétexte de mépris pour l'espèce humaine, saisit Anselme comme une révélation, comme un moyeo d'en finir avec ces doctrines dont les apôtres mettaient si peu d'accord entre leurs maximes et leurs pratiques, ou cherchaient dans leurs sophismes l'apologie de leurs fautes et de leurs vices. II conçut dès lors le projet d'écrire un livre où se résumerait, sous une forme plus durable, l'esprit de ses premiers articles, et qui s'intitulerait : Révisions littéraires. Condenser dans des pages solides ce qu'il avait écrit sur des feuilles volantes, et faire de ce qu'il savait des auteurs la pièce justificative de ce qu'il pensait de leurs livres, telle fut pour lui, au milieu des dangereuses indiscrétions de Yersolant, l'idée primitive de cet ouvrage, qui parut à Anselme calculant d'après ses premiers succès , devoir mettre le sceau à sa re« nommée.
Mais bientôt ses causeries journalières avec Yersolant, cette intimité que resserraient les circonstances entre deux hommes si difféi^nts, produisirent sur lui un effet d'un autre genre. Un peu cynique , traitant Anselme comme un homme du métier revenu des illusions et des croyances du jeune âge, le faisewr parisien s'abandonna à penser tout haut avec son cornac électo-
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rai, et Dieu sait quel chaos ou plutôt quel néant absolu de sentiments et de principes celui-ci découvrit dans ses confidences 1 II devint évident pour lui que Versolant ne croyait & rien, pas plus en religion qu'en politique et en morale, qu'il jouait avec les cocardes comme avec les ci»nsciences, adoptant pour ses opinions le thermomètre de la hausse et de la baisse, et prêt à vendre son vote, ses électeurs, son pays et lui-même, pourvu qu'il crût en tirer un honnête bénéfice. En un mot, c'était, sinon un Tartufe, au moins un Mascarille de réaction, qu'Anselme s'était chargé de présenter à l'estime et aux suffrages de ses concitoyens, provinciaux de la vieille roche, disposés à prendre au pied de la lettre les professions de foi catholique et monarchique d'un candidat entouré d'une si brillante auréole et s'appuyant sur de si respectables recommandations. Ces découvertes le refroidirent; Versolant, qui possédait au plus haut degré la sagacité des roués subalternes, s'en aperçut, comprit les motifs de cette froideur subite, et désormais Anselme eut en lui un ennemi. Après que le premier éblouissèment fut passé et que les promesses de Versolant se furent discréditées par leur excès même, les électeurs de X.... devinrent les complices des scrupules et des répugnances d'Anselme. Le bon sens de la province garde toujours un fonds de rancune contre ce qu'il appelle la hâblerie parisienne, et cette rancune trop légitime finit d'ordinaire, quand on lui donne le temps, par triompher du prestige. Il y a, d'ailleurs, depuis dix ou douze ans, des communications trop rapides et trop générales entre Paris et les départements pour qu'ils ignorent, surtout quand la curiosité s'en mêle, le fort et le faible des pro« duitsqae la grande ville leur envoie. Au bout de quinze jours, on sut que Versolant, avant d'être réactionnaire, avait été tour à tour saint-sij?ionien, socialiste, républicain et tiers-partiste, et qu'avant de diriger Ylnitiateu/r, il avait été gérant de trois ou ouatre sociétés en commandite dont l'histoire» n'était pas sîen iiJtte : on citait, entre autres, une société pour l'extinction des punaises, qui avait fort mal tourné; ce qui fit dire à un loustic du Café Français, que l'homme aux punaises devait être en mauvaise odeur auprès des honnêtes gens. Un des notables du pays, proche parent de l'évêcrue de T..., un des pré-
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lats dont Versolant avait apporté Fapostille, décOHTrit, par des questions insîdienseSt qu'il ne Tarait jamais vn, et qiie la lettre avait été donnée un peu étourdîmmit, sur la demande ^'un tiers* cousin germain du secrétaire de l*évêque. Un antre grand propriétaire, ami intime du général G..., t;ut alors l'idée de lui écrire pour savoir s'il s'intéressait règlement à Versolant. Le général répondit qu'il ne le connaissait pas, mais qu'il 40 souvenait vaguement avoir donné une lettre de ce genre, pour faire plaisir à un de ses aides-de-eamp, camarade de collège du candidat. On en conclut que les antres recommandations n'avaient pas beaucoup plus de valeur, et, dès lors, au iieu de servir Yersolant, elles lui nuisirent. La caricature et Fépigramme se mirent de la partie. La province a si peu d'occasions de se venger des sarcasmes de la métropole, qu'elle ne néglige pas ces rares revanches. Un journal de la localité publia sur le candidat recommandé par les hommes célèbres et apostille par les punaises, un article dans le style du Charivariy qui fit beaucoup rire. Anselme, adjuré, dans une réunion préparatoire, de dire, la main sur la consdence, si vraiment il répondait de Yersolant comme de lui-même, finit par déclarer qu'il n'en savait pas plus sur lui que tout le monde, et par ^îre un demi-aveu que son auditoire compléta.
Yersolant, doué de l'opiniâtreté particulière aux hommes de son espèce, soutint jusqu'au bout une candidature dont les chances diminuaient de jour en jour. Il parcourut tous les villages, bourgs et hameaux; il promît douze mille cinq cent trente-deux bureaux de tabac, des pensions dont le chiffire général dépassait quatre millions, et des travaux d'utilité publique qui eussent absorbé le quart du budget total d'une année. Tous les dimanches, on le vit, à la grand'messe, dans l'église paroissiale de X..., lisant avec une attention édifiante un Eucologe doré sur tranches. Anselme l'accompagna d'abord partout, puis un peu moins ; puis il prétexta de violentes migraines pour le laisser manœuvrer seul.
Le grand jour arriva; Yersolant eut cinquante-trois voix : ses concurrents en eurent vingt-cinq mille. Il subit sa disgrâce avec la résignation stoïque qui est encore un des caractères du faisem, dès longtemps acclimaté aux déboires et aux bourras-
qaes. Panni ces milUers d'électeurs restés insensibles à ses mé^ rites et à ses promesses, il n'en voulait qu'à Anselme, qui, pensait-il, l'avait trahi. Cependant il lui dit adieu de fort bonne grâce en repartant pour Paris, se chargea de ses commissions pour monsieur Servais, et lui répéta dix fois que son mauvais succès n'ôtait rien à sa reconnaissance, et qu'il n'oublierait jamais les bons offices de son jeune collaborateur.
Si Anselme s'acquitta fort mal de la partie politique de sft^ mission, qui consistait à faire accepter Yersolant par les électeurs de X..., il réussit beaucoup mieux dans la partie finan-^ cière, c'est-à-dire le morcellement et la vente des terres de monsieur Servais. LÀ il eut pour auxiliaires les instincts conservateurs de la petite propriété et de la culture en détail. Tou$. lés dimanches, maître Maynard, le père d'Anselme, invitait, sous divers prétextes, les paysans et cultivateurs voisins à venir le trouver dans son étude, et, après beaucoup de paroles, force rasades et de nombreuses poignées de mains, presque tous ces honnêtes campagnards s'en allaient avec quelques arpents de plus et quelques écus de moins, i ppelés et reçus séparément par le notaire, la plupart, en achetant, ignorèrent d'abord qu'il y eût d'autres acquéreurs. Ils crurent à une vente fortuite et^ partielle, et nul ne supposa que monsieur Servais fût forcé de se défaire de ses biens. Ainsi ses intérêts et son amour-propra furent ménagés, et personne, à tout prendre, n'y perdit; car tous ces lopins de terre, détériorés par le gravier ou le sable, que monsieur Servais, découragé par les inondations ou absorbé par la politique, ne comptait plus pour rien et avait lais* ses à l'abandon, ne tardèrent pas à se transformer sous les efforts infatigables de la petite culture, et se couvrirent de^ prairies, d'oseraies ou de moissons.
Tous les deux mois, une somme de quinze à vingt mille francs partait de l'étude de maître Maynard, à l'adresse de monsieur Servais. Celui-ci en accusait exactement réception, accablait Anselme de remerclments, suppliait son père de fixer luimême le hiffre de ses honoraires, et finissait en donnant d&bonnes nouvelles de Lucile, avec accompagnement d'allusionsaffectueuses aux vœux et aux espérances de son amant. Cet échange d'envois d'argent et de témoignages de gratitude dura.
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de loin en loin des articles q«'.»\«^;;j"; «ans qu'on y chanpremiers furent publiés i^^r^Sf devinrent plus longs : geât une syllabe; puis les m*»'^*"*' ^^ ,^ marbre, et pales articles restèrent de» mois en»![ «ropres à en amortir nirent ensuite dans toutes les «"'•^**'°" ^^^^lent pas été comte succès. On voyait que les épreuves » .^^. y^ -épient relégées; ils fourmillaient de fautes «**°'P^^ ^^ payel les pasgnés à la quatrième page, et enfin. ^"J" f ^ ^^ ton et le sens sa^s les plus significatifs, «'«JP',. ^ ..tranchét. Wselme de l'wticle. étaient modifiés, affaibbs ou '«*'?" ,.^on n'ése plaignit; on lui répondit que les ~~tron loin de Paris taient plus tout à fait les mêmes, quil était trop w . „„„ pour en juger, et qu'un journal devait avant tout se wu.
au goût de ses abonnés. Ce qu'on ne lui dit pas, et ce qui était la vraie cause de ce nouveau revirement, c'est que Vlnitior teu/Ty grâce à son succès de la première année, avait passé avec un courtier d'annonces un bail de cent mille écus par an, que désormais h rédaction et l'abonnement n'étaieni plus qu'affaire de luxe, et que Versolant, furieux du mauvais succès de sa campagne électorale qu'il attribuait aux idées rétrogrades d'une province encroûtée , revenait peu à peu & «es allures de sceptique, sans que monsieur Servais, enchanté de ses beaux dividendes et absorbé par de nouvelles affaires, s'en aperçût ou voulût s'en apercevoir. Ce qu'on ne lui dit pas, c'est que Versolant, l'accusant d'avoir déserté et trahi sa candidature, s'était promis, en guise de vendetta, de décommander Anselme, et de ne rien négliger pour qu'avant deux ans cette réputation naissante fût oubliée ou écrasée.
Ce mauvais accueil engagea Anselme à cesser tout envoi à Ylnitiateur, et il s'en consola en travaillant de plus belle à son grand ouvrage des Révisions littéraires, pour lequel il se passionnait de plus en plus, et dont il attendait succès, gloire et fortune. Son plan était simple. Il prit dans ses articles de 1848 et 1849 ce qui avait le mieux réussi, ce que monsieur Servais et le public avaient applaudi comme répondant le mieux à leurs angoisses et à leurs rancunes. Il profita, dans une certaine mesure, des récits et indiscrétions de Versolant touchant les dessous des cartes de la littérature et les côtés obscurs ou fangeux des talents les plus superbes ; et de ces deux textes habilement fondus, patiemment développés et se servant l'un à l'autre de complément et de commentaire, il fit un livre vigoureux, condensé, homogène, impitoyable pour les doctrines, rude pour les personnes, et ne laissant debout ni un sophisme, ni une idole.
Ce travail l'occupa jusqu'au printemps de 1850 : deux ans s'étaient écoulés depuis la mort d'Ernestine. Il n'y avait donc pas de raison pour qu'Anselme restât plus longtemps éloigné de Lucile ; et pourtant monsieur Servais ne le rappelait pas ; ses lettres étaient rares, brèves, vagues, embarrassées; on pouvsût aisément deviner que son esprit et son coeur étaient dominés par d'autres sentiments ou d'autres intérêts, et qu'il ne lui aurait plus écrit s'il n'avait eu honte d'un abandon absolu. lo-
quiet de ce laconisme et de cette froideur, effrayé de la tristesse toujours croissante qui se révélait dans les lettres de Lucile au curé de X..., craignant que, poursuivie psurle souvenir d'Ernestine et des causes de sa mort, elle ne cédât à des scrupules exagérés e» ne songeât à entrer au couvent, désirant enfin ne pas se laisser tout à fait oublier et rentrer par la publication de 8on livre dans la littérature active, Anselme fixait déjà le jour de son départ pour Paris , quand de douloureux incidents vinrent prolonger son exil.
Depuis quelque Idmps, en aidant son père dans les travaux de son étude, il s'était aperçu que le bonhomme Maynard, comme on rappelait à X..., baissait sensiblement. La mort de Tavocat Féraud, son proche parent et son oracle, lui avait porté un rude coup. Dans les petites villes, la vie est si uniforme, que les habitudes y prennent un empire tyrannique, et que tout ce qui les brise est cruel comme un malheur et e&ayant comme un présage. Maynard était accoutumé à voir son cousin soir et matin, à faire sa partie d'impériale ou de piquet, et à apprendre de lui ce qu'il devait penser des événements de chaque jour. En le voyant partir le premier, il s'écria qu'il le suivrait de près» et depuis lors il parut atteint d'une caducité précoce. Pourtant sa santé en souffrit moins que son intelligence, qui n'avait jamais été très-forte, et qui donna bientôt des signes de défail* lance Un moment ranimé par l'arrivée de son fils dont il était fier, et par les soucis que lui causa la vente des terres de monsieur Servais, il ne tarda pas à retomber dans une sorte d'atonie qu'assombrissaient encore des embarras d'argent Maynard était veuf depuis longues années ; sa femme, en mourant, lui avait laissé, outre Anselme déjà adolescent, trois filles en bas âge, et cette lourde charge avait cruellement pesé sur un ménage qui ne s'était soutenu jusque-là que par des prodiges d'économie. Un peu plus tard, séduit par l'exemple de maître Féraud qui avait voulu faire de son fils Julien un savant, le notaire s'im-* posa de grands sacrifices pour l'éducation d'Anselme. Ce fils aîné, sur iequel il comptait pour relever sa maison, avait, en effet, assez brillamment répondu à ses espérances. Mais le patronage de monsieur Servais, paralysé par la révolution de février, et des articles de journal, beaucoup lus et peu payés, tels avaient
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été jusque-là tous les bénéfices nets de ses premiers succès. En^ attendant, la gêne, pour ne pas dire pire, était entrée dans cetto maison et n'en sortait plus. Les honoraires perçus «ur la ventedes terres de monsieur Servais, avaient soldé l'arriéré d'une année, et il n'en restait rien. Par un louable sentiment de discrétion, Anselme n'avait rien dit de ses espérances, de son amour pour Lucile, et de la part que ce mariage, s'il avait lieu, pourrait lui donner un jour dans la fortune de monsieur Servais, veuf sans enfant. Tout cela, d'ailleurs, était encore dans le vague, et dépendait d'un homme qui se disait ruiné et se montrait fort peu disposé à se dessaisir. Au milieu de ces anxiétés et de ces ennuis à coups d'épingle, les facultés intellectuellesde monsieur Maynard déclinaient de jour en jour, et, comme la présence d'Anselme était sa seule joie, le pauvre bonhomme s'y attachait avec cette obstination machinale qui ressemble moins à un sentiment qu'à un besoin. Lorsque Anselme parlait de son prochain départ, son père ne disait rien ; mais il pleurait comme un enfant, et il fallait que cette intelligence fût bien tombée pour ne pas comprendre que la place d'Anselme était à Paris, sous peine de perdre tout le fruit de cette éducation si chèrement acquise, de ses succès si ardemment désirés I
On en était là, et le jeune homme se demandait tristement ce qu'allait devenir cette maison après son départ, lorsqu'un ma^ tin, Henriette, l'aînée de ses sœurs, vint frapper à la porte de sa chambre et le pria de lui accorder un moment d'entretien. Elle touchait à sa vingtième année : la nécessité et la pauvreté avaient mûri sa raison avant l'âge, et elle gouvernait le ménage en digne fille de sa pieuse mère.
« Anselme, dit-^Ue avec une gravité calme et triste, vous allez, retourner à Paris, et je sais que de puissants intérêts vous y ramènent. . Mais votre coeur est bon ; vous êtes profondément attaché à votre père et à vos sœurs, et il faut que je vous dise tout... Si vous nous quittez en ce moment, cette maison est p^due. »
Anselme poussa un cri de poignante surprise : Henriette cod* tinua :
€ Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer rélat de notre pauvre p^e. S'il reste seul, si votre départ lui cause la moindre
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secou&se, — ce qiii n'est que trop probable, — ayant un mois, il sera totalement incapable de rédiger un acte, de dresser un contrat, d'écrire un testament. Il est trop pauvre pour payer un clerc qui puisse le suppléer. DéjâT, depuis quelque temps, une partie de sa clientèle l'abandonne pour aller cheit maître Dubuisson Tautre notaire de la ville... Quïl soit bien constaté que mon père n'a plus sa tète à lui, et nos derniers clients s'en iront; l'étude sera déserte, et c'est notre seule ressource!...
— Est-ce possible? dit Anselme avec effroi.
— Hélaftl ce n'est que trop vrai : mon père et nous, nous vous avons caché notre vraie situation pour ne pas trop attrister votre séjour dans la maison paternelle. Le mouvement qui s'est fait ici à l'occasion des ventes de monsieur Servais, Vaffluence des acheteurs, l'argent des honoraires, nous ont aidés à vous tromper; mais, par le fait, nous ne possédons plus rien... et nous avons des dettes 1
— Mais la fortune de notre mère, que j'étais si heureux de vous abandonner en entier?
— Elle n'a jamais été bien considérable... Et puis, Anselme... ne me grondez pas trop... lorsque je voyais qu'il manquait ici quelque chose à mon père ou à mes petites sœurs, c'était plus
^ fort que moi... j'entamais ce modeste capital, et il me semblait que notre sainte mère me souriait dans le ciel... Ce n'est pas tout... Il y a deux ans, après la mort de monsieur Féraud, le père de ce malheureux Julien, sa veuve et ses filles se sont trouvées encore plus pauvres que nous ; Caroline, l'aînée, que j'aimais comme une sœur, avait la vocation religieuse, et ne pouvait payer la modique dot qu'on exigeait pour l'admettre... Qu'auriez- vous fait à ma place?... Je lui ai prêté ou donné cet argent... Elle a échappé aux misères de ce monde... Elle est heureuse, elle prie pour nous... Si j'ai eu tort, pardonnez-moi l
— Oh l vous êtes une sainte créature, reprit Anselme attendri de tant d'abnégation et de charité. Je ne puis mieux faire q'ie suivre vos conseils et vos exemples... Voyons, Henriette, qne voulez-vous de moi ?
— Ne le devinez-vous pas ? dit-elle d'une voix tremblante... Ah 1 ce sera, je le comprends, un dur sacrifice 1 Restez avec nous quelque temps encore... vous serez l'âme et l'esprit de notre
père... Non-senlement vous le soutiendrez par votre présence, mais cet affaissement d'intelligence qui nous tourmente si horriblement, nul ne s*en apercevra si vous le suppléez ; ces acte», ces contrat dont il s'acquitterait mal, vous les rédigerez à sa placé : ses cfients nous seront fidèles ; vos talents, votre réputation, votre caractère, en attireront d'autres : notre père aura une douce vieillesse, et c'est à vous seul qu'il la devra... Ses bénédictions et les nôtres, le témoignage d« votre conscience, la piété filiale dans son expression la plus noble et la plus pure... dites, n'y a-t-il pas là de quoi tenter un bon cœur? »
Son frère la regardait avec une admiration douloureuse.
« Gomment hésiterais-je, lui dit-il, quand vous me tracez mon devoir ? Pauvre enfant! vous me demandez un sacrifice... votre vie, à vous, n'est-elle pas un sacrifice de tous les instants? Vous êtes déshéritée de toutes les joies de ce monde... vous avez grandi , vous vieillirez peut-être dans cet horizon étroit, dans cette pâle maison où tout est privation et soufirance ; les autres jeunes filhs de votre âge ont les fêtes, le plaisir, le sourire, le chant, \t danse, la parure... vous, Henriette, vous vous consumez dans\.3s obscurs détails du ménage, et vos humbles vertus s'exhalen* comme les fleurs dans la solitude... Vous ne vous plaignez pas, ai-je le droit de me plaindre? Non ; je vous obéirai comme à la voix de Dieu et de notre mère... Et pourtant, avant de vous dire oui, j'ai une permission à vous demander...
— A moi ?
— Oui, à vous... oh 1 soyez tranquille, le cœur que je dois consulter estMigne de comprendre le vôtre : il acceptera sa part dans le sacrifice... Depuis longtemps... bien longtemps, j'aimais une jeune personne de ce pays, aujourd'hui fixée à Paris...
— Mademoiselle Lucile Dermont ! reprit-elle en souriant à travers ses larmes.
— Vous le saviez ? dit Anselme avec émotion.
— Est-ce qu'une sœur peut ignorer ces secrets-là? Tout se sait dans nos petites villes ; mais on sait aussi que Lucile est orpheline, qu'elle est pauvre, que monsieur Servais ne s'est engagé à rien vis-à-vis d'elle, et que vous attendez, pour réaliser vos espérances, un avenir un peu plus assuré... C'est à elle.
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n'est-ce pas, que vous voulez écrire, pour qu'elle vous autorisa à rester ici ?... J'allais vous le proposer, je suis sure de sa réponse 1... »
Anselme, jugeant la circonstance assez grave pour justifier une coiTespondance directe, écrivit à Lucile le résumé de sa conversation avec sa sœur, et lui demanda ce qu'i. devait faire. Cinq jours après, il reçut la réponse suivante :
« Restez où le devoir vous retient ; ici, hélas ! rien ne presse : mon oncle est toujours le même; froid et taciturne avec moi, ne parlant presque jamais de vous, et passant hors de chez lui la plus grande partie de ses journées. Deux ou trois fois j'ai essayé de mettre la conversation sur vos écrits, vos talents, le nouve*. ouvrage dont vous vous occupez, vos espérances de succès et de gloire... il a constamment ronipu l'entretien, et sa froideur a redoublé...
» Il est, dit-il, absorbé par ses affaires, qui paraissent bien tourner, d'après notre nonveau changement de domicile. Nous commençons à remonter l'échelle des loyers ; nous avons quitté le troisième étage de la rue Cassette pour un bel appartement de la rue du Bac... Ma pauvre vieille Nanette a cessé d'être notre seul domestique ; nous avons maintenant un valet de chambre, une cuisinière et une voiture de remise au mois. Ce retour de prospérité m*effraie... je crains... Mais à quoi bon vous dire mes Graintes, avant qu'elles se changent en certitudes?...
» Restez auprès de votre sœur, et demandez-lui de prier pour nous... S'il survient ici quelque chose qui puisse vous intéresser, je m'engagea vous récrire... Ou plutôt, mon ami, je vous écrirai de temps à autre, pour adoucir la rigueur de votre sacrifice.*. Songez à moi, en partageant avec votre Henriette son œuvre d'abnégation et de dévouement... Moi, je vous aimerai ; Tamour et le courage sont frères : ayons bon courage l
a LUGILK. i>
Deux autres années s'écoulèrent ainsi ; deux années pendant lesquelles Anselme éehan^a contre les obscurs travaux d'un notariat de petite ville les luttes littéraires qu'il avait rêvées. Ce temps si long smena peu d'incidents notables dans les situations respectives. Les lettres de Lucile se succédaient à des intervalles réguliers, exprimant la même résignation, la même tendresse et les mêmes craintes. Monsieur Servais n'écrivait plus. Seulement, sa fortune restaurée paraissait suivre la gamme ascendante que Nathalie lui avait prédite. Le bel appartement de la rue du Bac était quitté pour un hôtel aux Champs-Elysées, acheté par lui à beaux deniers comptants. Le nombre de ses domestiques avait triplé : chevaux , voitures , ameublement , train de maison, tout était à. ^'unisson, et l'on commençait à parler de ses dîners. Par une progression contraire, Julien, d'après les rares renseignements que Lucile avait pu recueillir, semblait s'enfoncer de plus en plus dans le gouffre. Attaché un moment à la rédaction d'un journal socialiste, il avait été congédié comme trop dangereux; plus tard, impliqué dans un procès politique, puis relâché faute de preuves, il était rentré dans ces bas-fonds parisiens, dont la profondeur épouvante, et où les révolutions jettent leur rebut : ce n'était plus même un révolutionnaire, c'était un vagabond, un outlaw, çent-ètre quelque chose de pire.
Consterné de ces tristes détails, voyant avec une douleur morne ces mois monotones s'enfuir sans rapprocher le terme de sa longue attente, Anselme se consolait parfois en revenant à son grand ouvrage, qu'il retouchait, corrigeait, augmentait, à mesure que les événements de cette époque troublée lui envoyaient dans ses montagnes leurs échos, leurs leçons et leurs présages. Dans le courant de l'année 1851, il traita par écrit avec un éditeur de Paris, alléché par le titre, le sujet et le&> premiers succès d'Anselme. Il envoyait la copie, recevait les épreuves, et bientôt ils convinrent que les Révisions littéraires
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paraitraiant dans Thiver de 1852. Quels que fusseik t les liens qui retenaient < nselme à X...., ii pensait qu'i lui se rait facDe de s'échapper pour trois mois, et que ces trois mois lui s uffîraient pour lancer le lirre, le Toîr réussir, s'en ûûre un nouv eau titre auprès de inonsiôur Servais, décider Lucile, emporter d'assaut consentement et mariage, et revenir ensuite dans son pay. s aveo sa réputation affermie et son bonheur assuré.
flélas l il ne devait pas tarder à se trouver plus libre qu'il ne le croyait. La santé de son père allait toujours en déclinant, et ce n'était plus qu'à force de soins et de tendresse que ses enfants étaient parvenus à empêcher de s'éteindre cette pauvre lampe où l'huÛe manquait. En octobre 1851 , monsieur Maynard tomba dans une sorte de langueur d'où il ne se releva plus. Après avoir traîné pendant quelques jours, il mourut ou plutôt il s'endormit sans souffrance, une main dans celle de sa âlle Henriette; ses yeux, avant de se fermer pour jamais, semblé» rent remercier Anselme, debout au chevet de son Ut. Après le» premiers instants donnés à la douleur, il fallut songer aux affaires, ces cruelles compagnes du deuil chez les pauvres gens. Il y avait encore quelques dettes dont Anselme et Henriette ré^ glèrent le payement avec une scrupuleuse loyauté. On vendit l'étude, et l'argent qu'on en retira servit à satisfaire les créan* ciers. Après que tout fut payé, i\ resta une dizaine de mille» francs qu'Anselme abandonna à &^ sœurs. Une vieille tante» fixée à Bérelles, sur les hauteurs les plus escarpées de la Haute- Loire, o&it de se charger de ses trois nièces, moyennant ce ^ petit capital qui, dans ce pays pauvre et reculé, devait strictement suffire à leur entretien. Il n'y avait pas à hésiter. Les trois orphelines ne pouvaient plus rester à X... à moins qu'Anselme ne demeurât auprès d'elles, et comment vivre quatre, sans état, sans appui, dans une ville où leur détresse serai» ^'objet d'une insultante pitié ? Henriette d'ailleurs avait reçu UAxtes les confidences de son frère; elle savait que ses espérances de célébrité et de bonheur ne pouvaient se réaliser qu'à Paris ; et une fois que leur père n'était plus là pour rendre sa présence nécessaire, il lui eût semblé cruel et même déraisonnable qu'Anselme prolongeât son sacrifice. La jeunesse , même dans les situations les plus douloureuses, a (à et là des songes de boa-
Le teuple db baal. 253
heur et de rayonnantes échappées. Souvent, dans les causeries expansives d'Anselme et d'Henriette, lorsque monsieur Maynard était endormi au coin de l'àtre, et que les deux petites sœurs s'étaient retirées dans leur chambre, il avait été question de Lucile et de son amour, du beau moment où les articles d'Anselme faisaient la fortune de Y Initiateur y de son manuscrit des Révisions littéraires, de l'espoir nouveau qu'il y attachait. Avec cette confiance qu'on ne perd jamais tout entière avant trente ans, il montrait à Henriette, dans un avenir prochain, son livre publié et applaudi, les éditeurs et les journaux se disputant sa prose, un commencement de fortune s'unissant pour lui à un commencement de gloire, monsieur Servais, ébloui par son succès, réparant son inexplicable négligence envers l'homjne dont il avait encouragé les premiers efforts ; Lucile lui accordant sa main, et Id-même alors revenant chercher ses sœurs, non plus pour partager tristement leur misère, mais pour les présenter à sa femme et les afieocier à sa nouvelle destinée. Henriette souriait à ce rêve sans trop y croire ; mais il suffisait qu'il fût réalisable pour qu'elle comprît à quel point il importait à Anselme de retourner à Paris.
On se sépara donc. Les trois sœurs partirent pour Bérelles ; Anselme les accompagna jusqu'à la moitié de la route. Puis, après bien d^s larmes répandues et bien des promesses échangées, il les quitta pour revenir à X... faire ses préparatifs. Il y trouva uiie lettre de Lucile, plus volumineuse que les autres. Voici ce qu'elle lui écrivit :
■ Paris, fSjanvieriSoS.
» Aujourd'hui que je ne crams plus de vous arracher à un devoir que vou» avez courac;eusement rempli jusqu'au bout, il faut bien que je vous aise tout co ^(A ^ passe ici, tout ce qui m'effraie tout ce qui me désole. Anselme, j'ai besoin de vous voir, non pas, hélas! pour faire succéder à votre longue attente on peu d'espérance et de joie, mais pour pleurer avec vous et probablement pour vous dire adieu.
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» Je vol» ai parlé soaveût, dan» bms lettres, de la froideur de mon onole yis-à-ris de moi^ de son embarras dès ^e nous BO«s trouyioii9 seuls ensemble, de son brnsqve empressemeaft à détourner la 6<»iyersation quand il m'arrirait de lui parier d% vous. Ces inquiétants indices araient tellement augmenté dans ces derniers temps que, si je n'arais pas ;ru, en cûDscienee» devoir rester auprès de lui tant qu'il ne me chassait pas, j'au* rais quitté sa maison. L'autre soir, nous étions en tête-à-^te an coin du feu, après le dîner. Mon onele sort d'ordinaire immé* diatement a^rès le café. Ce jour-là il resta quelques mmutea de plus, et je devinai, à son air plus embarrassé que de coutume, qu'il avait quelque confidence on quelque question à me faire. Émue moi-même et efùrayée d'avance, je ne disais pas un mot qui pût le mettre sur la voie, et mon silence paraissait tout à la fois l'intimider et Tirriter. Â la fin, il rompit la glace> H, me dit d'une voix qu'il s'efforçaU d'affermir :
> — Lucile, vous êtes si. taciturne et si peu curieuse, que je vous parle rarement de mes affaires; mais enfin vous ne devez pas ignorer plus longtemps le nouvel essor qu*a pris ma fortune. Tous les désastres de la maudite année 1848 sont amplement réparés : ce joli hôtel que nous habitons est à moi ; j'ai donné ordre que l'on rachetât autour de mon château des Géranies de quoi former un beau parc et un beau domaine. L'usine est en pleine a^vité et rapporte de gros bénéfices ; ma part d'actionnaire à V Initiateur a été, cette année, de soixante mille francs ; j'ai, dans le voisinage, des terrains dont le prix doit doubler; enfin, prévoyant le coup d'État, j'avais joué à la hausse, et j 'ai encore gagné une somme assea ronde sur toutes mes valeurs industrielles. Bref, ma chère Lucile, je suis riche, très-riche. .
» — Mon oncle, si cette richesse vous rend heureux, je m'en réjouis sincèrement, lui ai-je répondu.
» — Heureux ! non ! je ne le suis pas, je ne puîc^ pas Têtre, tant que je suis seul, sans affection et sans famille... inais cet isolement peut finir... Ludle, que diriez-vous si je me re* mariais?...
» -- Je dirais, mon on<^, qu'en cela oomr e sn tout, vous êtes le maître, ai-je répliqué froidement
tB TSMPLK BB BAAL. 5^
» Son embarras croissait à yne d*œil ; il seioblait enûndre de préciser davantage l'aYen ^'il avait à me faire, et, en même temps, i'irriter contre moi el contre Ini-m^ne, de cette espèce de contrainte. A la fin, il prit son parti, et me dit avec une brusquerie qui déguisait mal son émotion :
» —Mais si j'avais fait an choix? si j'épousais, par exemple, une jeune personne spirituelle, distinguée, belle, vertueuse, que vous connaisses un peadéjà... Iffademoiselle Nathalie Duvivier?...
» «* Oh 1 alors, je ne dirais rien ; maia le jour où die entrerait ici, j'en sortirais.
» — Ah f voilà bien vos préventions, votre rigorisme absurde 1 s'est-41 écrié avec emportement. Parce que mademoiselle Duvi» vier a écrit des romans, parce qu'elle mène une vie indépendante î Elle n'en a que plus de mérite à rester sage...
» — Non, mon oncle, ce n'est pas pour cela^ vous le savex bien, ai-je repris en le regardant fixem^t.
» II a pâli ; c'était de colère. Puis, essayant de se modérer :
» -i- J'ignore ce que vous voulez dire, mais j'avais le droit d'attendre de ma nièce plus de soumission à mes désirs, plus de déférence pour mes sentiments, plus de sympathie pour mon bonheur... Je vous croyais... je voua avais connue plus douce, plus obéissante...
» — Oui, mon oncle, tant qu'il ne s'agira pas d'une insulte à la mémoire d'Ernestinel
» A ces mots, sa colère a éclaté :
» — Ah ! c'est donc cela I c'est vous qui osez me rappeler ce souvenir! moi qui avais la bonté d'oublier!... moi qui, depuis tant d'années voua ai traitée comme ma fille 1... mais, vous l'avez dit, je suis le maître, et j'entends ne me laisser dominer par personne... Si vous êtes raisonnable, si vous témoignes à la femme que j'ai choisie un peu de bienveillance et d'amitié, si vous voulez rester avec nous et devenir la sœur de Nathalie..» eh bien I je ferai quelque chose pour vous... pour votre Anseone, qui, si nous l'avions laissé dire, eut fini par nous noyer tous dans un bénitier!... nous vivrons ensemble, comme par le passé... Vciià mes ofires et mes conditions... je vous engage à les méditer...
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» ^ Jamais I jamais l ai-je murmuré, pendant qu*il sortait.
» Les deux jours suivants, il n'en a plus été question entre nous. Le 8*vlendemain, — c'était hier, — non oncle a dispam, après le déjooner, d'un air mystérieux et troublé qui semblait annoncer quelque nouvel incident ; en effet, une heure après, on a frappé doucement à ma porte : c'était elle, c'était cette femme... Nathalie !
» Je me suis levée, et il paraît que je suis devenue hoiiible* ment pâle; car elle-même, malgré sa hardiesse, a tressailli en me regardant. Je ne lui ai offert ni fauteuil, ni chaise, et j'ai attendu, debout et en silence, qu'elle me parlât la première.
» mon ami, qu'elle était charmante 1 Ces femmes-là peuvent donc tout feindre, même la douceur et l'innocence 1 Comment mon oncle pourrait-il résister à des séductions pareilles, lorsque moi, Lucile, j'ai eu besoin de réveiller tous mes souvenirs pour ne pas me sentir désarmée? Sa mise était gracieuse et simple comme celle d'une jeune personne du faubourg Sainte Germain; ses yeux à demi baissés avaient, en se relevant, une expression caressante dont rien ne saurait rendre la câlinerie . soit pour mieux jouer son rôle, soit que mon émotion eût été réellement communicative, elle paraissait presque intimidée.
» * Mademoiselle, m'a-t-elle dit d'une voix mal assurée, je n'aurais jamais osé venir vous voir ; la démarche que je fais en ce moment m'a été dictée par votre oncle ; il désire que vous me connaissiez mieux. Yous n'ignorez pas ses projets; dans un mois je serai sa femme... Il serait bien heureux si sa nièce devenait ma meilleure amie...
» — Mademoiselle, mon oncle connaît ma détermination ; je n'en changerai pas, et je vous aurais su gré de nous épargner une démarche pénible à toutes deux.
» Un éclair, une sorte de reflet fauve et aigu qui m'a fait songer aux tigres et aux panthères , a tout à coup passé dans son regard. Mais elle s'est remise à l'instant, et m'a dit avec un frais sourire :
» — Écoutez , vous êtes une enfant ; je vous vois prête à sacrifier à aes rancunes absurdes, à des préventions injustes, à des souvenirs déplorables , non pas mon avenir, mais le vôtre. . A l'heure où je vous parle, monsieur Servais a dix millions ; il ea
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ftura vingt dans trois ans ; avec une fortune aussi colossale et ses attenances auprès de tous les rois de la finance, rien ne lui est plus facile que d'assurer le sort d'Anselme... Vous épouserez celui que vous aimez... Vous serez riche, heureuse... et pour tout cela, que vous demande-t-on ? d'assister à notre mariage, d'y représenter la famille de monsieur Servais et de demeurer avec nous...
» — C'est impossible t je ne le veux pas , je ne le peux pas I Ernestine est entre nous 1
» Ce nom l'a fait bondir ; son regard, si doux tout à l'heure, s'est dardé sur moi comme s'il avait voulu me transpercer; un ton mat, sinistre comme une lueur d'orage, illuminait son front et ses joues : elle s'était redressée comme le serpent sur lequel on marche ; elle en avait la venimeuse et mystérieuse beauté. Moi qui suis un peu peintre, je dois avouer qu'elle était superbe ainsi.
» — Ah 1 vous ne voulez pas t vous ne pouvez pas ! s'est-elle écriée d'une voix frémissante. Eh I bien 1 nous nous passerons de vous. Votre oncle ne vous doit rien... c'est par bonté qu'il vous a recueillie... c'est par bonté qu'il voulait vous garder... Anselme et vous, vous serez rejetés dans la misère et dans le néant!...
» — J'accepte pour lui et pour moil ai -je répondu avec une fermeté que Dieu seul pouvait m'inspirer... Mais enfin, mademoiselle, puisque mon oncle est si bien décidé , puisque vous êtes la plus forte, pourquoi donc attacher tant de prix à ma présence à votre mariage, à ma présence dans cette maison?... C'est me faire un honneur que mes sentiments pour vous n'ont pas mérité...
» — C'est que les hommes sont des imbéciles I a-t-elle repris avec un surcroît de colère... ils veulent suivre leur fantaisie, satisfaire leurs désirs, et, en même temps, avoir l'approbation du monde 1 Et le monde, à son tour, est un composé de niais qui se payent de conventions et de mensonges.. Tous êtes pieuse; on cite vos vertus... on sait vosr fidélités semimentales à la mémoire de feue madame Servais , et votre oncle pensait que, si vous approuviez son mariage, si vous restiez avec nous...
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»— Je «enti TOtn passeport! ai-je iaterrompa aree «eeruiae iro&ie.
» — Ohl jen'enai pes besoin! a dit Natbalîeeii se reprenaat Insquemeiit : mcn meilleur passeport, c'est ramour de yotte onele. . . mais da moins il a yoolu que les torts Tinssent de rons, • . Maintenant le doute est impossible , et noos roilà bien à notre aise...
» — Ooi, mademoiselle, soyez tranquille : le jour on voua entrerez ici, je n'y serai plus.
> £Ile est sortie eb affectant un grand calme et après m*a- Toir fait nne réTérenee ; mais sayez-Tons quelles sont les dernières paroles que j'ai entendu murmurer par cette étrange «eréatnie, p^idant qu'elle fermait la porte? Celles-ci:
» — La Tertu n'est donc pas un mot?
» Les ST^tures de ma journée n'étaient pas finies : à cinq heures du soir, je revenais de mon atelier, accompagnée de ma fidèle Nanette, et je traversais les Champs-Elysées; ila fin de janvier, et avec un temps brumeux, vous pensez si l'cm y voyait clair! Je bâtais ie pas, lorsque, derrière un gros arbre, j'ai vu se dresser devant moi, comme un spectre, un homme de maur Taise mine, qui paiaissait presque en baillons. Effrayée, j'allais crier au secours : il m'a imposé silence d'une voix que j'ai re- ^oonnueà linstant: c'était Julien... Ohl mon ami! dans quel horrible état I
» — Lucile, m'a-t4l dit, dans la dégradation où je suis tombé, il ne me reste qu'un sentiment, un souvenir d'autr^ois : mon amitié pour Anselme et pour vous... Oui, si déchu que je sois, je vous aime encore... à ma manière. Je sais le malheur qui vous menace : monsieur Servais va épouser cette exécrable Nathalie... Elle Fa fasciné, et je n'en suis pas surpris... Mais ce qui domine chez votre oncle, c'est la vanité. Nathalie l'a surtout «édttii en le flattant; si on lui prouvait qu'elle le trompe, peutêtre, dans un premier moment de colère, romprait-il avec «elle...,
» — Que Toniez-TOus dire ?
»-— Écoutez 1 a-t-il 4»ntînué ntpidemeint en mesurant son pas au mien : l'autre soir, Ters six heures, je me promenais sur le trottoir du boulevard du Temple, devant la porte de Bon-
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yalet^ . Je secouais mes poches qui sonnaient le creux comme mon estomac, et je flairais le parfum des fourneaux... Yoiei qu'un petit coupé, venâmt du boulevard, tourne Tangle ^'^ ik rue du Temple et s'arrête k dix pas de là ; macninalemck^ je regarde^ et, malgré voile et cache-nez, je crois reconnaître, à la clarté du gaz et des lanternes, qui? Nathalie avec un beau jeune homme, un abominable aristo dont je n'oublierai jamais la Jgure... car je l'ai vu, daus un moment où... enfin, suffit I J'ai su ^on nom ; il s'appelle le marquis Gustave de Nareins, et il faut que je sois devenu un bien grand lâche pour ne pas lui avoir planté mon couteau dans la poitrine... Bahl on m'a cassé le grand ressort, je ue suis plus même capable d'un crime 1... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... je les ai vus se glisser, d'un pas leste, le long des maisons, et ils ont disparu dans le petit escalier du restaurateur... J'ai eu la patience de les attendre... ils sont sortis, à pied, bras dessus bras dessous, vers huit heures, et se sont dirigés vers le théâtre de la Porte-Saint-Marlin... J'ai profité de la foule amassée devant le contrôle pour me faufiler tout près d'eux, et là j'ai très-bien reconnu Gustave et Nathalie... J'ai pris une contremarque de parterre, et je les ai aperçus, en tête-à-tête, dans une baignoire. Gustave avait l'air amoureux fou; Nathalie regardait en dessous de temps en temps, avec une expression d'inquiétude, craignant sans doute d'être vue... Après le spectacle, je les ai poursuivis encore... Ils sont montés dans un fiacre..., et fouette cocher!...
» — liais, monsieur, & quoi cette découverte peut-elle nous conduire? ai-je balbutié, honteuse d'entendre de pareils détails.
» — A ceci, m'a-t-il répliqué avec un riauiement cynique : je ne vous étonnerai pas beaucoup, si je vous dis que j'ai de mau vaises connaissances... très-mauvai<ïâ$ l le suis lié avec des gens capables — si Gustave a des lettres «d Nathalie, — de les lui voler, — s'il a des rendez-vous, de les surprendre, — en un mot, de fournir à ce gros paon de Servais assez de documents et de preuves pour qu'il ne paisse douter de la trahison de cette femme... Le voulez-vous?
» — Une délation 1 un vol! de l'espionnage I ai-je répondu avec horreur ; — et je m^ suis enfuie... Ce malheureux me ÙÀ^ sait peur.
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» — Toujours la mèmel aussi niaise qu'Anselmdî s'dsi-ll écrié, tandis que je m'éloignais précipitamment.
» Maintenant, mon ami, vous savez tout, du moins toulea que je sais. Rien ne vous retient plus là-bas... Revenez!.. . Il faut que je vous voie... Hélas I j'avais espéré vous rappeler avec d'autres pensées dans le cœur, d'autres promesses sous ma plume... Ce n'était pas écrit au ciell... J'ai trop aimé Ernestine I... Dieu n'a pas voulu que son lit de mort pût me léguer un bonheur... Mais vous, Anselme, méritiez-vous de si cruelles épreuves? Oh I pardon I pardon 1 je veux me soumettre, et voilà que je murmure 1 Prions Dieu : il nous donnera la résignation et la force. A bientôt I Je n'ose plus vous dire que je vous aime: il y a dans ce mot, même quand on l'écrit en pleurant, trop d'espérances , trop de joies, et bientôt peut-être il faudra me détacher de. toutes les joies, de toutes les espérances de ce monde 1 »
Huit jours après, il se passait, dans le petit logement de fa rue de Yaugîrard, que Nathalie allait échanger contre le bel hôtel des Champs-Elysées, une scène que la vanité de monsieur Servais n'avait certainement pas prévue. Gustave de Nareins, prêt à partir pour un long voyage, venait faire à Nathalie ses adieux et lui rapporter ses lettres.
Ainsi qu'il arrive souvent à ceux qui se croient invulnérables, elle avait été, auprès de Gustave, dupe de ses propres calculs. Au moment où le hasard l'avait jeté sur son chemin, elle venait de comprendre, pour la première fois , le jeu et le pouvoir de ces forces sociales qu'elle avait d'abord poursuivies d'une haine aveugle et juvénile. Son éducation s'était faite peu à peu, au contact des événements de cette époque bizarre. Mais son ambition, en se déplaçant, ne changeait rien ni à la sécheresse de
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ton cœur, ni à la perversité de son esprit, ni à Timpatience fiévreuse que lui causait sa pauvreté. Belle, intelligente, se sentant capable de briller au premier rang des riches et des hettroux. elle voulait arriver au but, non plus sur les ruines d'une société plus vivace et plus résistante qu'elle ne l'avait cru, mais sim* plement par sa beauté, sa supériorité d'intelligence, et ce mépris pour les hommes, qui est un moyen de les dominer. Sa ren* contre avec Gustave de Nareins Tavait surprise inopinément au milieu de cette crise, et, sans rien déranger à ses plans, sans ouvrir les sources taries de son cœur, Tavait fait douter un instant de cette insensibilité qu'elle regardait comme son arme la plus forte. Alors, pour réagir contre sa faiblesse, pour s'en punir, et aussi pour donner à son avenir ces chances aléatoires qui plaisaient à son imagination vive, Nathalie avait fait une première tentative de rapprochement avec monsieur Servais. Cette démarche, sous son air d'affectueux désintéressement, ne manquait pas d'habileté ; elle prenait date auprès du millionnaire ruiné , et , plus tard , s'il se relevait , si les pressentiments de Nathalie ne l'abusaient pas, elle ne permettait pas de suspecter la franchise d'une affection qui n'avait pas attendu, pour se montrer, un nouveau sourire de la fortune. Cette fois, c'était trop tôt, et l'adroite créature y avait bien compté : encore trop près de ses malheurs , trop irrité contre toutes les'influences auxquelles il les attribuait, monsieur Servais, un peu par rancune, beaucoup par vergogne, ne s'était pas rendu à cette première invitation. Pendant ce temps, nous l'avons vu, Gustave de Nareins , furieux que Nathalie lui eût échappé, d'autant plus amoureux que son doux rêve avait été plus brusquement interrompu, d'autant plus décidé à la revoir qu'elle le lui défendait de façon à redoubler son envie de lui désobéir, avait laissé là ses sages projets de réforme et d'économique retraite à la cam« pagne. Il était reven*^ à Paris en toute hâte, et pea de -jours après le retour de Nathalie, il frappait à sa porte. La porte ne s'était pas ouverte sans résistance. Il y avait eu des difficultés, des conditions, des capitulations, des protocoles. Enân, on s'était laissé fléchir, et Nathalie avait consenti à recevoir monsieur de Nareins, d'abord à d'assez rares intervalles, puis un peu plus souvent.
Dès lors, imo idée diabolique atait surgi dans eeUe tète dont Fambition ressemblait on peu à l'ayidîté du joueur. Sure éb Tamour de Gustave, non moins certaine de reeonquérir tôt ou tard son empiie sur monsieur Servais, elle avait vu là une partie à jouer, et chargé la fortune d*en régler le dénoûment. l>evenir maroMise, c'était beau pour la fille d'un pauvre artiste, entrée dans te monde du côté de la Bohême; mais Gustave avait dévoré presque tout son patrimoine , et qu'était-ce, dans notre siècle, que la noblesse sans argent? monsieur Servais se eroyait ruiné ; mais cette ruine pouvait n'être que passagère ! Nathalie combinait toutes ces probabilités avec un sang-froid que bien des joueurs lui auraient envié, et elle ajoutait in petto ^ comme dernier trait d'habileté , que , si monsieur Servais redevenait riche, s'il retombait sous le charme, elle n'avait pas de meilleur moyen de le décider au mariage qu'en le rendant jaloux du beau marquis Gustave de Nareins.
L'événement avait justifié ses prévisions : sans jamais se compromettre vis-à-vis de monsieur Servais, sans donner à sa jalousie un motif assez évident pour froisser sa vanité et assener une rupture, elle était parvenue à le piquer au jeu en évoquant le brillant fantôme de Gustave chaque fois que l'ex- député faisait mine de s'arrêter ou de reculer sur ce sentier semé de fleura qui devait le mener tout doucement à la mairie et à l'église. Elle avait, disait-elle, uniquement pour lui complaire en toutes choses, congédié monsieur de Nareins ; mais elle n'aurait qu'à le rappeler, il serait bientôt à ses pieds t II était beau, il était de haute naissance ; il possédait, dans le Languedoc, une terre magnifique. Titre et parchemins , nom et château ,^tout cela, si elle le voulait, serait à elle! Ces insinuations habiles ache* valent de monter la tête de monsieur Servais. Amoureux comme un adolescent, mais prévoyant comme un homme de son âge, il se jetait aux genoux de Nathalie ; il protestait de ses ré* solutions matrimoniales, mais demandait un peu de temps, afin d'être plus sûr de sa fortune restaurée, de voir un peu plus clair dans l'avenir du pays, de pouvoir offrir à celle qu'il aimait une position plus digne d'elle. Nathalie l'entendait bien ainsi, et elle ne profitait de ces crises que pour river encore plus solidement la chaîne de son vieil amoureux. Ajoutez-y la vive reeon*
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naissance ôb monsieur Servais pour sa bonne étoile, comme il rappelait, pour les bons oonsetls qu'elle loi avait donnas, pour «es inspirations hardies qui Tavaient tiré de sa torpeur, sauvé du découragement, aidé à Teoonquérîr ses millions; et vous comprendrez que, trois ans après le jour où il était retourné chez elle, Nathalie fitt complètement maîtresse de toutes ses ▼olontés, et n'eût plus qu'à commander sa robe et sa couronne de mariée.
Mais, au milieu de ces évolutions stratégiques, il était arrivé un léger incident que Nathalie n'avait pas fait entrer dans ses calculs. En jouant avec le feu, elle s'y était fcraiée ; ce coeur qu'elle croyait muet, s'était prononcé pour Gustave. Il y avait «u un moment, — bien disputé et bien court, — où elfe s'était retrouvée femme, où cette ambition, cette rouerie, cette force do volonté, cette supériorité d'intelligence, s'étaient brisées contre un sentiment vrai. Elle avait aimé monsieur de Nareins , non pas de cet amour qui purifie les âmes souillées el qu'on ne trouve que dans les drames ou les romans, mais d'un amour passionné, plein de violence et d'amertume , se servant perpétuellement à lui-même de châtiment et de torture, et d'autant plus terrible qu'elle luttait sans cesse et protestait contre lui, comme l'impie contre le rayon qui l'efiraîe et le condamne. Ce fut on rêve enivrant, orageux, suivi d'un réveil rapide; ou plutôt Nathalie se réveilla seule, longtemps avant que mon* sieur de Nareins cessât de se croire aimé. Honteuse et irritée de sa faiblesse, comprensmt qu'elle était perdue si elle rentrait dans la catégorie des femmes vulgaii«s, dominées par leur coeur ou par leur tête , die s'appliqua jour par jour, avec une rare puissance de volonté, à redevenir maîtresse d'elle-même, et elle y parvint. Elle scella , cette fois pour toujours, ce cœur dont elle avait cru ne jamais sentir les battements, plus inflexih\e encore et mieux année contre ses faiblesses par *e ressentiment de sa défsMte qu'elle ne l'avait é%3 par les sécurités de floa orgueil. Ce fut d'ailleurs le naoment où la fortune de monsieur Servais prenait, après une marche croissante, des proportions colossales, tt où monsieur de Nareins était jeté, am contraire, par ses prodigalités et ses imprévoyances, dans des «ndiarras qu'elle devinait et qui s'ag^rarraient de plus ^ plus
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Honsieur Serrais ne soupçonna pas le ronianesque épisode qai venait de se nouer et de se dénouer à ses côtés; ou , s'il en eut quelque idée vague, ce ne fut pas pour croire Gustave plus heureux que lui ; ce fut seulement pour accuser Nathalie de tenir la balance trop égale, et pour se décider encore plus à assurer son triom^je en épousant. Lui-même, se trouvait d'ailleurs dans un état dlvresse causée par Taccroissement rapide de sa fortune un moment ébranlée. Tout lui réussissait en fait de spéculations et d'affaires ; il ne croyait pas à un revers possible, même en amour. La passion de Nathalie, ses agitations, ses luttes contre elle-même, ses alternatives de faiblesse et de force, ajoutaient à sa beauté un éclat, une séduction magique dont monsieur Servais, sans en deviner la cause, subissait à son insu le brûlant voisinage. Sa jalousie, s'il en ressentait encore, achevait donc de le livrer à Nathalie. Et pourtant, d'après certains indices qui ne pouvaient échapper à sa sagacité féminine, elle devinait que la vanité du quadragénaire était plus forte que son amour, et qu'il ne lui pardonnerait jamais une offense, s'il en acquérait la certitude. Aussi , quelle ne fut pas son anxiété,, lorsque, aux premiers mots qu'eUe dit à Gustave de la nécessité d'une rupture, elle le vit tomber dans un désespoir qui lui fit craindre toutes sortes d'imprudences et de folies! il lui fallut un art merveilleux, une dextérité incroyable, pour l'amener peu à peu à comprendre que le roman ne pouvait pas durer toujours, que la réalité ressaisissait tôt ou tard ses droits. Ce jeune élégant, qui s'était dit blasé avant d'avoir vécu, qui avait atteint sa vingt-sixième année sans connaître l'amour et sans y croire, était devenu un enfant, depuis qu'il aimaii Nathalie ; il lui offrit dix fois de l'épouser, et si elle n'avait eu que de l'orgueil, elle aurait eu ample matière à l'assouvir, entre ces deux hommes, Tun si riche , Tautre si noble, tous deux à ses pieds , tous deux fascinés par elle, et la suppliant tous deux de s'emparer pour toujours de leur destinée. Son choix était fait; elle voulait à tout prix connaître enfin les joies et les puissances de la richesse, dant un siècle où l'argent est tout. Elle se disait cent fois que river son avenir à l'amour de Gustave serait insensé, que cet amour n'aurait qu'un temps, qu'ils se trouveraient un jour en présence de leurs regrets et de leur pauvreté. Cependant la
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douleur de monsieur de Nareins était si profonde et si vraie, que Nathalie avait parfois quelque peine à se défendre de la conta* gieuse influence de ce désespoir et de ces larmes. Elle consen* tait à le revoir, ajournait son arrêt* réussissait à lui persuader qu'elle souffrait autant que lui , et lui accordait , à la dérobée, quelques heures. Ce fut pendant une de ces trêves, données, jion pas à la pitié, mais à la crainte, qu'elle passa avec Gustave cette dernière soirée, où Julien l'avait reconnue et avait surpris son secret.
Mais ce fut bien réellement la dernière : Nathalie, pendant ces heures qu'elle eut soin de dépouiller de toute illusion et de tout prestige , fit appel tour à tour à la générosité et à la fierté de monsieur de Nareins. Elle lui avoua que son mariage avec monsieur Servais était décidé pour le mois suivant, et que d'ici là leur repos et leur dignité à tous deux exigeaient qu'ils ne se re* vissent plus. Le jeune homme trouva en effet dans cette déclaration cruelle et dans les pensées qu'elle lui suggéra un reste de courage et d'énergie qui lui fit accepter le sacrifice. En outre, les misères de la vie réelle interviennent souvent, quoi qu'on fasse, dans nos sentiments les plus romanesques , et monsieur de Nareins dont la fortune avait suivi, depuis quatre ans, une marche diamétralement contraire à celle de monsieur Servais, monsieur de Nareins que ses créanciers commençaient à traquer et dont les terres se criblaient d'hypothèques, comprenait à la fois l'impossibilité d'épouser Nathalie et de rester à Paris. Il fut donc convenu qu'il partirait pour l'Italie, et que, la veille de son départ, à une heure où il serait sûr de ne pas rencontrer monsieur Servais, il viendrait prendre congé de Nathalie, et lui rendre ses lettres.
Leur entrevue fut triste et silencieuse; ils n'avaient plus rien à s'apprendre : Gustave avait rassemblé toutes ses forces ; Nathalie ne voulait ni lui rien dire qui ravivât les blessures de son cœur, ni lui rendre une espérance impossible, ni faire éclater les tempêtes qu'elle devinait sous son calme factice. Il lui tendit le paquet de lettres. Machinalement, et pour se donner une contenance, elle les feuilleta et les compta. Tout à coup elle pâlit, et poussa un cri de frayeur : il en manquait une, et, en compulsant la date des autres, elle reconnut que celle qui
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manquait devait être la plus compromettante. Elle regarda fixement monsieur de Nareins. Ce visage bouleversé gardait nne expression si loyale, qae le soupçon était impossible. -Croyant à un oubli, elle lui montra le paquet et lui fit remarquer la lacune.
Ce fut lui, à son tour, qui pâlit et frissonna. « Âh ! s'écita-t-il, je ne croyais pas que mon malheur put augmenter! Vous aU«e me regarder comme un llkehe et un misérable t
— Mais qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle avec un surcroît 4'épouvante.
-^ Il y a. que je crains que cette lettre ne m'ait été volée. Depuis longtemps je soupçcmnais mon valet de cbambre de graves infidélités : je Fai congédié l'autre jour ; le soir même, en rentrant, je Tai aperçu, dans la rue , devant ma porte, causant -avec un homme presque en haillons, qui paraissait être de sa connaissance intime. Dans le moment, j'y ai fait peu d'attention; mais le drôle, ce matin, en réglant avec moi son dernier compte, avait un air menaçant et goguenard, dont je me souviens maintenant. Nos domestiques sont nos espions... Qui sait si François n'a pas deviné notre liaison? s'il n'a pas profité de mon étourderie pour fouiller dans mes tiroirs, ourdir quelque complot avec un autre scélérat de son espèce, me dérober une de vos lettres, et se la faire acheter par monsieur Servais ?
— Ah 1 c'est cela, et je suis perdue t reprit-^lle avec un mélange de terreur et de colère.
— le vous reste, moi 1 » murmura-t-il timidement. Ce mot la fit éclater.
€ Eh I que m'importe? dit-elle avec un accent dur et cruel qu'il ne lui connaissait pas : me réndrez-vous les dix millions 4e monsieur Servais ? Ce but auquel je touchais et qui va m'échapper peut-être, me le i«»drec-vous? Ah l folle el niaise que j'ai été ! Passer cinq sm à préparer oeite fortune, biîn par brin, pierre par pierre; dépenser tout mon génie à m'açproprier ^utes les faiblesses, toutes les vanités de ce gros homme ; i^re merveilleusement servie par le hasard, et m'ea^oser à tout perdre, pourquoi ? parce qu'un beaa monsieur a passé dans ma vie \ m'y laisser prendre comme «ne pensioanaine I écrire, comme une grisette amoureuse 1 Ah l quelle ÛMitei quelle faute I
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lloi qui me eroyais forte et habile I Je suis une sotte, je suis une femme... comme les autres I »
Les craintes, les regrets, la colère de Nathalie avaient fait tomber son masque : elle ayait oublié jusqu'à la présence de monsieur de Nareins. Elle se montrait à lui djins toute la hideuse âpreté de cette soif de richesse, qu'elle déguisait d'ordinaire sous tant de grâces etd séductions câlines. Un moment, elle lui fit horreur; et pourtar.1 il l'aimait encore I
Il sortit ; elle ne l'4ii dit pas même adieu ; elle ne serra pas la main qu'il lui tendait, lamaîs amour romanesque ne se dénoua d'une façon plus rude et plus prosaïque. Cette fausse poésie, ce faux amour, ce sentimentalisme taré dont notre siècle a tant abusé, étaient humiliés et écrasés sous les sacs d'écus de monsieor Servais. Gustave comprit Nathalie tout entière : il fit un effort pour la mépriser ; il ne put pas la haïr.
Deux heures après , une belle voiture oii tout semblait neuf, chevaux, harnais, chiffres et livrées, s'arrêta devant la porte de Nathalie. C'était monsieur Servais, paré, frisé, teint, pommadé, éclatant de jabots , d'épingles et de chaînes de montre, qui venait chercher sa future pour acheter avec elle les cadeaux de noce dans les magasins le plus à la mode.
Évidemment, il ne savait rien encore ; Nathalie avait eu le temps de se calmer. Elle l'accueillit avec un frais sourire, et, en posant ses lèvres sur son beau front, si intelligent et si pur, il n'y trouva plus un pli, plus une trace du récent orage. La partie réengagée , Nathalie redevenait le joueur froid et habile qui ne jette jamais les cartes avant le dernier moment.
Ils allèrent ensemble ch^.£ Delille et chez Chapron, chez Mariton et chez Barennes, chez Odiot et chez Jeannlsset, chez Tahan et chez Mombro. Nathalie, qui n'avait jamab porté de bijoux, fut éblouie et enivrée quand les joailliers passèrent à son oou un collier de perles et posèrent sur sa tète une couronne de diamants. Puis, il fut question d'achats pour l'embeUissement de l'hôtel : Nathalie avait un goût exquis ; elle voulut tout voir ; eHe fit déplier les étoffes les plus splendides ; elle assortit les couleurs; elle coni'ondit les mardiands par ses instincts d'élé* f ance et la finesse de ses remarques. Monsieur Servais était radieux.
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En voiture, il raconta à Nathalie toutes les démarches qa'il avait faites pour « bâter son bonheur. » Les bans allaient être publiés, les dispenses étaient obtenues, les affiches à la mairie. Le mariage tant désiré pouvait avoir lieu dans la quinzaine.
« Et Lucile? demanda-t-elle en affectant une grande indifférence.
— Elle est toujours chez moi ; je crois qu'elle Testera ; elle aura sans doute réfléchi, ou peut-être consulté Anselme. Ce qui est positif, c'est qu'elle n'a pas fait mine de partir. Toujours aussi silencieuse ; rien de changé dans ses manières ; je suis persuadé qu'elle finira par prendre son parti, et accepter nos conditions. Anselme a perdu son père ; il va revenir à Paris ; Lucile et lui auront besoin de moi ; ils savent à quel prix on peut obtenir ma bienveillance. Leur intérêt me répond de leur soumission.
— Je le désire, mon ami , si vraiment vous tenez à les avoir auprès de vous ; ce qui m'étonne, car Anselme et Lucile ne peuvent vous rappeler que de pénibles souvenirs... Le génie de votre... de cette Ernestine qui yqus a tant fait souffrir, respire encore dans cette jeune fille... Cet Anselme est un fanatique, ou plutôt un ambitieux de sacristir, jui, pour faire parler de lui, a déclaré une guerre absurde à tous les grands esprits, à toutes les gloires de notre pays et de notre siècle. Yersolant me disait hier que cet ouvrage depuis longtemps annoncé , les Révisions littéraires, venait de paraître, et qu'il n'y avait pas d'exemple d'une violence pareille, d'un pareil déchaînement d'injures et même de personnalités contre nos écrivains illustres... Et, voulez-vous que je vous parle à cœur ouvert? moi si ambitieuse pour vous, pour votre magnifique position dans le monde, pour votre avenir que nous vous ferons plus brillant encore, je serais fâchée de vous voir trop adopter cet Anselme, redevenir son protecteur, assumer, au moins en apparence, la responsabilité de ses attaques bigotes et ^eùimeuses contre les talents et les noms dont la France est fiè^d... Vous le savez, vos succès, votre réputation, sont toute ma coquetterie l Je serais trop malheureuse, si j'entendais dire : « Monsieur Servais ne veut donc plus être de son siècle? il veut donc rétrograder à Torquemada et à Loyola? »
•^ Vous avez raison , chère Nathalie, toujours raison, répliqua le vieil inamorato: Anselme est un fou, un casseur d'assiettes littéraires, qui y sera pour ses frais... Mais Lucile est ma nièce, ma seule parente ; elle est orpheline et pauvre ; je ne voudrais pas qu'on dît que mon mariage Ta chassée de chez moi...
— Aussi, mon ami, faut-il attendre; vous avez fait, pour la retenir, tout ce qui était humainement possible ; vous avez oublié, avec votre grandeur d'4me habituelle, que Lucile avait été témoin, complice, actrice, d'un drame offensant pour vous... c'est bien, c'est très-bien... Maintenant, qu'elle soit jusqu'au bout maîtresse de rester ou de partir ; votre bonté ne peut aller plus loin !... Quel noble cœur que le vôtre ! Tenez, je veux profiter de votre exemple... Je ne maudis plus Emestine, je la plains... Être votre femme, avoir l'honneur de porter votre nom, et ne pas vous aimer!... Oh 1 qu'elle a dû être à plaindre !... Et dites-moi , mon ami, avez-vous définitivement annoncé à votre nièce le jour de notre mariage?
— Non, mais je le lui annoncerai ce soir, répondit monsieur Servais, que ces caresses parlées plongeaient dans une sorte d'extase. »
La nuit approchait ; leurs coarses et leurs commandes étaient finies ; il ramena Nathalie chez elle.
« Ah I lui dit-il avec un soupir amoureux, dans dix jours, je ne vous laisserai plus revenir dans cette vilaine rue... Nous rentrerons c?iez nousl
— Oui, chez nous! répéta Nathalie en modulant ces deux syllabes avec des intonations délicieuses, et en y ajoutant un de ses regards chargés de coquetterie et de tendresse.
— Mais d'ici là, reprit-il, est-ce que vous ne ferez rien pour moi, pour vos amis? Est-ce que vous ne redeviendrez pas, poui quelques heures, la Francine, le bon camarade d'autrefois? C'est aujourd'hui samedi ; jeudi prochain, je voudrais réunir à dîner quelques personnes de votre connaissance, e^ leur faire officiellement part de notre mariage: ne serez -vous pas des nôtres? Ne viendrez^ vous pas présider notre dîner? Votre mari vous y autorise et votre amant vous en supplie, ajouta-t-il galamment. »
Nathalie se fit un peu prier; puis elle dit oui. au fond, cette 4emande la ratissait, comme un engagement de {Aus.
On était arrivé rue de Vaugirard ; un grand valet de pied oavrit la portière, et Nathalie sinta légèremen» sur le trottoir ; mais, en ce moment même, elle tressaillit de frayeur et eat peine à retenir un cri. Devant sa porte, un homme se tenait debout, et, aux dernières lueurs du soir, elle reconnut Julien, malgré ses haillons, sa barbe inculte et ses cheveux en désordre. D'une main, il lui Caisait un geste de menace; de l'autre, il élevait it la hauteur de son visage une lettre pliée dans une enveloppe.
A l'instant, Naâialie se souvint de sa lettre perdue, et comprit que c'était celle-là que Julien venait de lui montrer. Tout ceci fut plus r24)ide que Téclain
« Qu'est-ce donc? demanda monsieur Servais du fond de la voiture.
— Rien. Cet honmie qui m'a un peu effrayée en me demandant l'aumône, répondit<«lle en souriant. »
Julien avait disparu dans l'ombre : I^ithalie rentra chez elle, «t la voiture repartit
Le lendemain, ce furent des adieux encore ; les adieux d'Anselme et de Lucile I
Anselme était arrivé à Paris, ce jour-là même, de grand matin, après avoir passé la nuit en chemin de fer. En se retrouvant, au bout de trois ans d'absence, da^s cette ville à laquelle tous les ambitieux viennent demander la fortune ou la gloire; il éprouvait une impression de malaise et d'e&oi, comme s'il eût déjà senti à l'épiderme les dents du monstre prêt à le dévorer. On sait tout ce que Paris, le matin, a d'aspects tristes et de laideurs repoussantes. C'est la vie des pauvres qui s'éveille au moment où celle des riches s'^dort. Le frisson de Tinsomnie, l'humidité d'aune matinée d'hiver, ajoutaient aux sensations pénibles d'Anselme. Ses yeux fatigués erraient sur les affiches de la veille, encore placardées au mur. Il y lisait les tilres des pièces nouvelles, les grands succès de cette année4à, et chacun de ces noms, qui n'étaient pas le sien, lui semblait être, pour lui-même , un arrêt de désuétude et d'oubli. Ck>mme il était de trop bonne heure pour qu'il pût se présenter à ThAtel de monsieur Servais, il entra dans un café, et se mit, tout en déjeu*
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liant, à parcourir les joarnaux. Quelles ne furent pas sa surprise €t sa douieur 1 Bans un petit journal spirituel et mordant, il lut un article sur aott li^re des Refaisions liUéraires, et cet article était rédigé avec cette verre méprisante <iui ne laisse pas même 4 la victime l'espoir de &ire du bruit en tombant — Quel était, disait-on, ce particulier de Draguigaan ou de Pézenas qui s'attaquait aux plus grands talents, aux plus magnifiques gloires de la France? Érostrate de petite ville, il espérait réussir pat le scandale, forcer le public de s'occuper de lui en mettant le feu aux temples ; mais sa torche n'était pas même une allumette chimique : elle se briserait contre ces marbres immortels, et les morceaux tomberaient sans bruit dans le panier aux ordures... ^Puis, on faisait un portrait charivarique du malencontreux écrir vain : c'était, disait-on, un frère lai, échappé d'une maison de Saint-Ignace pour fahre «on tour de France, et arriver un jour au poste de professeur de belles-lettres à Quimper-Gorentin ou à Nogent-le-Rotrou : il portait une longue souquenille noire, des bas de coton noir rapiécés et des souliers à boucles... » — En un mot, le ridicule était versé à floCs sur le livre et sur Fauteur, et Anselme, encore peu endurci à ce genre de souffrances, sautait «ur sa chaise , comme si on lui eût servi, en guise de chocolat, de l'huile bouillante ou du plomb fondu. Il courut chez son éditeur, et y aj^rit de mauvaises nouvelles. Les Révisions litté^ raires avaient, en effet, pauru depuis trois jours ; mais l'éditeur, homme d'esprit, accueillit Anselme avec ce mélange de froideur et de condoléanoe dont usent les directeurs de théâtres vis-à-vis des auteurs siffles. On devinait que non-seulement il regardait un fiasco comme imminent, mais qu'il regrettait presque de s'être chargé de la publication.
« Votre ouvrage paraît dans un mauvais moment, dit-il à Anselme ; il y a trois ans, il serait aHé aux nues...
— Avez-vous porté trois exemplaires à VlniticUewTt comme je vous en avais prié?
— Oui, et l'on m'a refusé les quelques lignes d'annonce que j espérais y faire accepter en l'honneur de votre ancienne collaboration...
— Oh I ce n'est pa^ possible 1 s'écria Anselme avec un étonnement tout provincial.
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— Si bien possible, mon cber m'onsienr, qae tons les coups d'épingle ou de stylet qui vont vous cribler, partiront de là en rertu d'un mol d'ordre donné par Versolant. Versolant vous déteste ; il prétend que c'est vous qui, par vos tartuferies, lui avez fait manquer won élection dans votre département; et, comme il est l'âme damnée de monsieur Servais...
— Mais monsieur Servais est mon protecteur ! Je vais ches lui en sortant d'ici 1
— Oui, fiez-vous y! reprit l'éditeur en ricanant. Monsieur Servais a aujourd'hui plus de millions que de cheveux : il épouse, la semaine prochaine, mademoiselle Nathalie Duvlvier, que vous avez jadis connue, dans les bureaux de Y Initiateur, sous le pseudonyme de Francine Âlbemare. Il ne voit plus que par ses yeux, et, franchement, il ne pouvait en choisir de plus spirituels et de plus beaux I Or Nathalie, si j'en crois la chronique, a voué une jolie petite haine corse à tout ce qui a entouré ou influencé monsieur Servais, à tout ce qui lui rappelle d'autres affections et d'autres temps... Vous avez dû, si je ne me trompe, épouser mademoiselle Lucile Dermont, la nièce du millionnaire, et vous avez vécu, pendant deux ans, dans son intimité. Eh bien 1 soyez très-sûr que personne, en ce moment, ne lui est plus antipathique que mademoiselle Lucile et que vous, et qu'elle ne négligera rien pour vous rendre odieux à l'homme qui l'adore et qu'elle va épouser. Maintenant, si vous m'accordez qu'un amoureux de quarante-neuf ans, en avouant quarantecinq et ayant du ventre, doit être complètement dominé par une délicieuse créature qui lui persuade qu'il a du génie et qu'il est aimé pour lui-même, vous comprendrez que vous n'avez rien de bon à espérer de ce côté-là.
— - Mais c'est monsieur Servais qui m'a inspiré, dicté presque, les pages les plus saillantes de mon livre 1 11 ne trouvait jamais que je fusse assez sévère et assez dur I
— Oui, en 1848! quand monsieur Servais se croyait ruiné, niaud ses ut/ibitions politiques venaient de sombrer dans l'épisode de Février, quand il avait peur !... Mais aujourd'hui monsieur Servais est rassuré; il est archi-millionnaire*, il est heureux, adoré, enivré; il va faire un mariage de fantaisie avec une femme plus charmante que rigoriste. Il amnistie les hommes
et les (fiavres qui! accusait jadis de ses malheurs et de ses an-> goisses ; il se déclare satisfait, et il ne veut plus qu'on trouble %i sécurité 1
— Mais enfin monsieur Servais n'écrit pas ! il n'est pas, à lui seul, la littérature et la critique 1 dit Anselme, refusant encore de croire à son désastre.
— Non, reprit le libraire, cruel comme la vérité; mais Ver« solant, son chambellan littéraire et votre ennemi intime, connaît toute la presse. C'est lui qui commande le feu, et depuis les grands journaux jusqu'aux plus petites feuilles, imprimées pour les coiffeurs et pour les marchands de cirage, vous serez passé parles armes... Vous entendez bien que la gloire de Béranger, de Michelet, de Paul- Louis Courrier, de George Sand, de Balzac, de Quinet, de Victor Hugo, d'Eugène Sue, est parfaitement indifférente à ces messieurs... Hais éreinter un nouveau- venu, assez osé pour vouloir se faire sa place autrement que comme thuriféraire 1 défrayer quinze jours de moqueries, d'insultes et de sarcasmes, aujourd'hui surtout que, grâce au coup d'Etat, la politique leur est interdite, et qu'ils ont si peu de sujets d'exercer leur verve 1 C'est pour eux un mets de prince, et ils le dégusteront jusqu'à la dernière bouchée... Mais pardon, mon cher monsieur ! on a donné avant-hier la Dame atix Camélias I un succès monstre, colossal, pyramidal! Â l'heure où je vous parle, Paris a mieux à faire qu'à s'indigner avec vous contre les talents dangereux et corrupteurs; il pleure, comme un seul saule ou un seul mouchoir, sur les infortunes et les vertus d'une courtisans réhabilitée par l'amour. Adieu I je suis attendu chez l'auteur pour traiter de l'acquisition du manuscrit ! »
Et l'éditeur sortit en courant. Anselme, déjà bien découragé, se dirigea vers l'hôtel des Champs-Elysées : il allait voir Lucile : cette idée le soutenait encore.
L'hôtel de monsieur Servais lui parut plus magnifique qu'il ne l'avait imaginé. Tout y était en rumeur ; les tapissiers, les domestiques, les ouvriers, les architectes, envahissaient la cour et le vestibule, l'escalier et les appartements de réception Entre leurs savantes mains, ce qui était beau allait devenir splendide ; ce qui éta;t riche allait devenir magique. Monsieur Servais, peu progressiste en fait de métaphores galantes, av^it dit tout haut
qa'il ToaUdt que le temple fut digne de 1» dhinîté; et les conseils de Nathalie ayant joint l'élégance an luxe, cet h6td se transformait, à vue d'oeil, en un palais de fées. Au miljen de ce tumulte triomphal, ce fût à peine si Y(m put indiqui^ à Anselme la chambre de Lucile: on afiectait de ne pas savoir si la nièce de monsieur Servais était encore chez lui. Anselme finît pourtant par se faire renseigner, et il monta tout tremblant à une petite chambre du second étage, dont U simplicité conlrasVait avec toutes ces magniôeences. G*est là qu'il trouva Lucile.
c Ah ) vousarhvei à temps! lui dit-elle; dans une heure, Je ne swai plus ici. »
En eSét, tout, dans le costume de Lucile comme dans les ob* jets épars autour d'elle, annonçait un départ immédiat ; elle portait une robe et un manteau de voyage, un d>apean et on voile de crêpe, et ce vêtement entièrement noir semblait être encore le deuil d'Ërnestine. La vieille Marianne, grommelante et courbée, achevait de fermer les malles ei les cartons. Lucile n'emportait rien de chez son oncid et l'humble mobilier de son appartonent demeurait intact. Elle s y était toujours considérée comme une étrangère, et, en ce moment, on eut dit une voyageuse quittant une chamb^ d'hôtel garni sans y laisser, sans eo garder un souvenir.
« Tout est donc fini ? s'écria Anselme avec un redoublement de douleur ; c'est donc ainsi que je devais vous revoir?
— Oui, répondit Lucile en s'efforçant de surmonter son émotion. Je m'étais imposé, comme un devoir, de rester chez mon onde jusqu'au moment ou il m'annoncerait son mariage d'une façon officielle. Hier soir, il me l'a amioncé ou fixant la date; ce sera de jeudi en huit. Ce matin, je lui ai éerh une petite lettre bien respectueuse, et je pars l
— Et il n'a pas essayé de vous retenir?
— Il ne sait rien de mon projet; il est bien trop absorbé par les préparatifs de ce mariage et les embelli/céments de ctk hôtell Le saurait-il, je crois qu'il ne me dirait plus rien pour m'em* pécher de partn\ Depuis longtemps ma présence l'importune ; les souvenirs que je réveille en lui jettent une ombre sur son bonheur actuel. Cette Nathalie d'ailleurs use de son influence toujours croissante pour me perdre dans son esprit. Afin de
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sauver les apparences et par un reste d'habitude, il avait d*abord désirée me garder ; mais^ au fond, il sera cantent de ne plus me voir et d'appartenir tout entier à sa sirène, sans que personne lui rappelle le passe. Hier soir,, ce sentiment était si visible, qp» mon oncle, après m'avoir fait cette amicmce précise et solen* neile, n'a pas ajouté un mot; évidemment il craignait une explication, un attendrissement, que sais-je? une plainte peutêtre ; mais je n'ai rioBi dit, el nous sommes demeurés silencieux comme toi^ouis^ — ^ £t maintenant, que comptez-vous faire?
— Oh 1 mon plan est bien simple : setdementy Anselme, j'ai besoin que vous me laissiez tout mon courage. Je vais passer dix jours, en retraite, dans un souvent de la rue de Sèvres. Puis je partirai pour Saiut-Étieniw, où les Dames du Sacré ^ Ccaur me recevront provisoirement commie maîtresse de dessiOt. en attendant que je prenne une résolution plus déânitive.
— Quoil dit Anselme avec une navrante, expression de désespoir, c'est donc un adieul 11 faut donc renoncer à vous?
— Écoutez-moi, et restons calmes 1 reprit-elle en essayant de sourire : je ne prononcerai pas de vcbux^ d'ici à longtemps; je resterai libre» et aï, un jour, les circonstances devenaient plus propices, vous savez, mon ami, que mon cceur ne se reprend pas après s'être donné. Mais, pour le moment, il y aurait folie à vouloir réaliser les rêves d'un temps plus heureux. Nous n'avons rien, et le premier hôte qui s'installerait à notre foyer, ce serait la misère... Vous et moi nous la supporterions ; mais si je devenais mère, ^ et ici le front de Lucile se couvrit d'une adorahle rougeur, — je deviendrais làcbe: jAutôt que de voir mon enfant pàtir, j'accourrais me jeter aux pieda de monsieur Servais, m'bumilier devant cette femme... Qhl jamais!... jamaisi »
Ses yeux, si doux d'ordinaire, étincelaient.
« Mats noua travaiHerions» dit Anselme en sa cramponnant à nm dernière eapécance.
— Hélas 1 il y a» h Paria, des milliers de peintres, des deux sexes, qui ont dix fois plus de talent que moi, et qui meurent^ de faim... et vous!...
— £t moi ? demanda Anselme» voyant qu'elle hésitait.
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*-Vous, mon ami, si j*en crois ce qui se murmure à mon oreille depuis quelque temps, vous n'êtes pas non plus sur le chemin de la fortune. Malgré ma disgrâce, c*est moi qui ai fait jusqu'à présent les honneurs de la maison de mon oncle, et, à sa table ou dans son salon, j'ai entendu, à votre sujet, des propos qui me pénétraient de tristesse. On prétendait que vous vouliez à tout prix faire parler de vous, que vos attaques contre les plus beaux génies et les plus beaux livres de notre siècle n'étaient qu'un calcul d'ambitieux aspirant à la célébrité par le scandale; mais que vous n'y réussiriez pas, et qu'avant on mois vous seriez écrasé sous le ridicule... Et ce qu'il y avait de pire, c'est que mon oncle paraissait du même avis !...
— Âh ! c'est bien là ce qu'on vient de me dire I s'écria douloureusement Anselme; et cependant, vous, Lucile, qui étiez alors en tiers dans notre existence , vous savez qui me dictait ces articles, qui était le premier à les applaudir, qui me trouvait toujours trop modère... N'était-ce pas monsieur Servais?...
— Oui, mon ami, mais monsieur Servais n'a plus peur! » répliqua-t-eile.
Monsieur Servais n'a plus peur ! c'avait été le mot du libraire : Lucile le répétait : c'était le mot de la situation et l'arrêt d'Anselme. Celui-ci semblait accablé par cette vérité cruelle qui lut arrivait de tous les côtés et ne lui laissait plus d'espoir. Lucile reprit doucement :
« Mon ami, ayons du courage 1 La vie est une expiation et un sacrifice... La Providence nous frappe: résignons-nous 1 N'avons-nous rien à expier? Moi, pour sauver Ernestine, j'ai menti, et le mensonge n'est jamais permis... Et puis, grâce à ce mensonge, il a fallu qu'Ernestine mourût pour nous rendre lun à l'autre; cela ne devait pas être; je ne pouvais pas, moi qui l'ai tant aimée, profiter de ce douloureux héritage... Vousmême, Anselme, soyez sincère... Cette ambition dont on vous accuse, n'est-elle jamais entrée dans votre cœur? En attaquant ces gloires malfaisantes et ces œuvres corruptrices, est-ce la vérité seule que vous avez voulu servir? Aucune pensée humaine de vanité ou d'amour ne s'est-elle placée entre votre conscience et Dieu? »
Anselme rougit et baissa la tête sans répondre. Lucile conti-
naa avee un pieux enthousiasme qui triompha de sa douleur : « Soumettons-nous donc 1 Dieu prolonge nos épreuvejj elles nous purifieront, et, un jour peut-être, elles nous rendront dignes du bonheur <pii nous est refusé aujourd'hui. Ii faut qu'il y ait des âmes qui souffrent et qui prient pendant que d'autres s'enivrent des joies et des richesses de ce monde... Anselme ! je vais prier pour les malheureux et pour les coupables ! »
En ce moment, Nanette lui apporta une lettre renfermée dans une grosse enveloppe : un inconnu, lui dit-elle, venait de la laisser chez le concierge, en recommandant qu'on la lui fît parvenir sans retard.
Lucile rompit le cachet, et tressaillit en reconnaissant la si* gnature de Julien au bas d'une feuille volante qui accompagnait une autre lettre d'un format plus mince. Voici ce qu'il lui écrivait :
« Moi qui n'ai plus rien à ménager et qui ai bu toute honte, j'ai voulu vous servir malgré vous-même, vous et Anselme, les deux seuls êtres auxquels je songe encore sans horreur ou dégoût. Un vaurien de mes amis, valet de chambre chez ce beau marquis de Nareins, lui a vole fa lettre que je vous envoie cijointe. Elle est tout entière de la blanche main de Nathalie. Que cette lettre passe sous les yeux de votre oncle, et, à moins que le caractère de monsieur Servais n'ait bien changé ou que Nathalie n'ait à ses ordres tous les diables de l'enfer, son congé lui sera signifié. Vous profiterez de ce premier moment de colère pour rentrer en grâce, et vous épouserez Anselme. Vous voyez que l'amitié d'un outlaw peut être bonne à quelque chose.
» Adieu, ne priez pas pour moi : vous y perdriez vos prières I »
La lettre de Nathalie, enveloppée sous le même pli, était décachetée.
Anselme et Lucile se regardèrent un moment en silence : puis
la jeune fille alluma un bougeoir ; elle commença par brûler la
grosse enveloppe et le billet de Julien ; ensuite elle recacheta
la lettre de Nathalie. Anselme la regardait faire sans souffler
mot.
278 Ll TlMPLl OE BàâL.
Elle onvrit son baTa^ , y prît «ne autre enrelo]^, y enfenna la lettre de Nathalie, cacheta le tout tans initiales ^ sans éblîSre, et écrivit dessus : ▲ Mademoiselle Nathalie DuyiTÎer, 37, me de Vaufirard.
c Anselme, dit-elle simplement, yons jetterei ceci à la petite poste, en sortant. Restons honnêtes 1
— kh ! c'est biea, ce que tous faites là... mais moi, je suis an désespoir ! dit-ii en se laissant retomber sur sa chaise. Ludle 1 ma Lucile 1 par pitié, acoordes-moi une grâce i je ne pois croire encore — nonl je ne venx pas le eroinl — qae votre onda m'abandonne ainsi, qu'une pareille œuvre d'imquité s'accom* plisse , qne mon livre reste écrasé sous des sarcasmes de petits journaux... Si j'ai un grand succès, si ce succès me rend monsieur Servais plus favorable, me donne une place dans la littérature et m'assure une sorte d'avenir... Eh bien 1 vous rétracterez votre arrêt ; vous aurez confiance ; vous consentirez a mon bonheur... D'ici là, att^^udez-moi dans ce couvent où vous allez... ne quittez pas Paris... ne prenez pas de détermination... si, dans dix jours, vous ne me voyez pas reparaître, si je ao vous fais rien dire, c'est que vos tristes Révisions se seroiâ réalisées ; c'est que je serai vaincu ! . .. Alors vous serez libre ; vous partirez, et je n'aurai plus d'aulre espérance que la bonté de Dieu et la sainteté de vos prières !
— Eh bien! j'y consens 1 dit Lucile sans partager ce dernier espoir. Maintenant, iuon ami, quittons- nous : la matinée avance, et je veux partir d'ici le plus tôt possible 1 Adieu, et ne m'ôtez pas, je vous en supplie encore, le peu de force qui me reste i
— Adieu! mais pas pour toigoursl nous ne nous s^iarons pas pour ne plus nous revoir 1 s'écria Anselme en étoufEant sea sanglots.
— le vous aime encore 1 voilà tout ce que Je pois vous dire... Le reste appartient à Dieu ! »
Anselme sortit: un quart d'heure après, Nanette allait chercher un fiacre, et Lucile quittait l'hôtel en bissant quehiaea lignes pour son oncle.
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Les prédietions de Lncile et du libraire se réalisèrent, ou plutôt farent dépassées. En trois jours, d'un bout à l'autre de la presse périodique depuis le recueil le plus grave jusqu'au jeurliai le plus léger y Anselme fut dédiiré , criblé, haché menu, 0. il ne resta pius de son malheureux livre passé à ce terrible laminoir» que ridée d'une énorme vanité soutenue par un petit talent et punie par une chute ridicule. Gomme toute l'artillerie donna au même instant et avec un merveilleux ensemble, cette exécution fut l'afiEaire de quelques matinées. Uœuvre réduite en miettes, on injuria l'auteur. Versolant, horriblement rancuneux et ayant toujours sur le cœur le mauvais succès de sa candidature, donna sur Anselme et sur son père des détails personnels qui n'étaient pas à sa louange. On prétendit que monsieur Maynard était mort insolvable, que son fils avait refusé de payer ses dettes, et que, furieux de sa pauvreté, aigri contre toutes les supériorités et tous les succès, avide de bruit et d'argent, il avait voulu satisfaire à la fois, par cette absurde équipée, sa vanité et ses haines. Nathalie* plus ingénieuse encore dans ses eruautés, inventa une petite histoire qu'il ne s'agissait plus que d'aiguiser en stylet et de tremper dans le venin distillé par ses jolies lèvres. D-'après elle, Anselme avait spéculé sur l'immense fortune de monsieur Servais et sur ses bontés pour sa nièce, et avait espéré, par ses jésuitiques attaques contre les gloires de la France, gagner le cœur de la dévote Lucile qu'il croyait devoir être l'unique héritière de son oncle. Tous ces propos, exploités et embellis par une trentaine d'hommes d'esprit, se traduisirent en épigrammes, en allusions, en sarcasmes, en quolibets en calembours, qui éclatèrent sur toute la ligne du journalisme eomne un feu de peloton. Après quoi, on jeta un drap sur le livre et lauteur défunts. Le» Révision» littéraires avaient vécu : Anselme n'étaîk plus de ce monde 1 Seulement, pour résumer l'épisode, le plus grave des journaux voués à la tulture du lieu-commun voltairien et démocratique publia un