‹ Pourquoi je reste à la campagneChapitre 3 sur 17 · LE TEMPLE D'ÉPHÈSE · texte numérisé non relu

LE TEMPLE D'ÉPHÈSE

Ld 14 juillet 1846 fut un jour mémorable pour l'arrondissement deX..., département de la Loire : il élut ce jour-là, pour député, monsieur Jacques Servais, riche négociant du pays; cette élection fut accompagnée de quelques-unes de ces péripéties singulières qui dramatisaient, à cette époque, les luttes électorales. Monsieur iservais, riche, ambitieux, et même pouvu aLt>ndam« ment de cette intelligence secondaire qui réussit dans les affaires, sauf à se fourvoyer dans la politique, appartenait à cette nuance, alors très en faveur, aujourd'hui passée à l'état mythologique,

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qu'on appelait indifféremment centre gauche, opposition dynastique ou tiers-parti. Il eût paru, dès Fabord, réunir toute» ^s chances, s'il n'avait eu, disait-on, contre lui, maître MayuArd le notaire^ et maître Féraud Tavocat.

Était-c» à dire que messieurs Féraud et Maynard fussent des hommeb ti*ès-considérables? Non: on les savait chargés de fiamille, et on leur croyait plus de créanciers que de clients ; mais ils étaient très-influents, et cette vlistinction sera aisément comprise de quiconque n'aura pas complètement oublié, à travers la brume et le lointain des âges, le caractère et les traits principaux des mœurs électorales. H n'étant pas raie, en effet, que l'influence fût en raison inverse de la considération et de la richesse, et même que la profession d'homme endetté donnât prise sur tous ceux qui, en poussant leur débiteur, espéraient parvenir i se faire payer. Il était doie avéré, dam l'arrondissement, que maître Féraud et maître Maynard, proches parents par leurs femmes, alliés à cinq ou six familles d'électeurs, légers de scrupules et d'argent, et ayant, ^un par son cabinet, l'autre par son étude, des aboutissants dans tous les villages, disposaient d'une soixantaine de voix, et que ces soixante voix décidaient de l'élection ; mais il paraissait non moins indubitable qu'elles étaient acquises au comte de M..., grand propriétaire, bienfaiteur de la contrée et candidat conservateur. De temps immémorial, toutes les affaires clu comte avaient été gérées par maître Maynard où plaidées par maître Féraud ; il les comblait de politesses chaque fois qu'il revenait dans le pays, et la chronique locale ajoutait à voix basse qu'il avait toujours évité de regarder de trop près dans leurs livres, de peur d'avoir à y constater de trop évidentes désobéissances aux plus simples règles de Tarithmétique.

Aussi, (fuielle ne fut pM la stupéfaction générale, lorsqu'on apprit, ravaal*veiUe du grand jour de l'élection, que les Féraudîens et lesr Maynardistes,. coauae les avait appelés, d'après Eugéwie GrcMdeê , une adk^iratvice de monsieur de fialxac, abMàdonnaiei»! décidémenl^ \^ ùomM^ de M... et passaient, avec avBies el bagï^fes, àmonsieut Jao^es Servais! Wnédiatement, on remonta aux causest 6à les nsuAi^elUiste» apprâeiA que monsieur Féraud avaii teqn, deuft j<Mirs> auparajvani, une vaiuaûr

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neuse îettre âe P'aris. Le commis de la posté, îCéroitWheïit îrt'terrogé, assurait même avoir reconnu sur l*énVer6]f)'i)è Véé^ita^^éde Julien, le fils aîné de monsieur Féraud, jetme Rômîné dei 14 plus haute? espérance et du plus héï arenîr, éfablî depuis quelque temps à Paris, où if commençait déjà, a'sKurâit-orir S se faifé un nom dans la littérature et dans la presse.

Quoi qu'î^ en soit, grâce à cet appoint inespéré, monsieur Servais fut nommé par une majorité de trente voix. Au motnent ou s'ouvre notre récit, la foule des couriisans du Bonheur, grossie, au passage, des simples amateurs de spectacles, s'était portée à la maison â& campagne du triomphateur, sitfûée à uner lieue de la ville. Les magnificences d'une beïlte soîi'ée d'été avaient secondé ces manifestations et ajoutaient S F'éclàt du succès. Le soleil, eri pareîï cas, a toujours Fair d'être du parti du vainqueur. Monsieur Sen'ais, de son côté, avait très-Bien fait les choses : opulent et vaniteux, tourmenté d'uVie sec'rêtte envie contre îéïégance facile et un peu' indolente du coirite de M..., son nobïe compétiteur, it s'était ertgagé, vis-à-vis dfe Ses iMmes, à faire des foReS de gi^and seigneur, sî son rtôm sortait de* l'urne . tJn fiestin momstre avait été improvisé mt fe tentasse. Les vins de rffermitage, de Sailit-Péray, de la N«rthe, circu- Icàent, dans des brocs formidables , autour de tables chargées de mets succufents et de friandises. A droite et à gauche, sous deux beaux massiffe d'ormeaux et d'e sycomores dont les brattches, festonnées dé terres Se couleur, n'attendaient que la nuit pour s'illuminer, de petites tables plus élégantes avaient été installées au milieu dte caissons remplis de fleurs, et Tunique glacier de l'arrondissetnent y servait des sorbets à la vanille aux dandys et aux belîels dames. Les deui musiques rivales, la musique des sapeurs-pompiers et celle de la' société philharmonique, s'étaient rencontrées atf Bas du perron ; âpi*ès avoi!* épuisé tous les airs de circonstance, elles avaient fini par se réunif dans un orchestre impromptu, et par jouer des quadrilles et des polkas, à la grande joie des jeunes filles. Les honneurs da bal et du souper étaient faits, avec une grâce incomparable, par la jeune femme et par la nièce de monsieur Servais , Êrnestine et Lucile, qui, passant de groupe en groupe avec teur robe Manche . et leurs fraîches toilettes d'été, resséflfillsiîeftt 5 déM Bons gé-

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nies, venuB là pour adoucir les petites passions locales et mêler quelques images souriantes aux aspérités de la politique. De temps à autre, paraissait à leurs côtés, mais sans augmenter beaucoup le charme de leur présence, un petit jeune homme maigre et pâle, à TobII fiévreux, au ton tranchant , à l'air suffisant : c'était Âmédée Servais, né d'un premier mariage.

La nuit approchait : aux premières étoiles que l'on vit poindre dans l'azur du ciel, un signal donné par Amedée fit partir un brillant feu d'artifice préparé sur une colline qui dominait le château. En même temps, une illumination splendide constella de ses feux multicolores la façade et les arbres. La musique et le bal redoublèrent d'animation et d'entrain. Après une couple d'heures données i[ ces féeries électorales, les mamans, les hommes rangés, les indifférents ou les tièdes, commencèrent à songer à la retraite. Bientôt monsieur Servais eut à distribuer les poignées de main du départ, les félicitations de l'adieu, assaisonnées de quelques mots dits à l'oreille, de recommandations à voix basse touchant le fils stagiaire, le neveu percepteur, la pension arriérée, le bureau de tabac ou la place convoitée. Il répondait à ces solliciteurs de la première heure avec des attitudes olympiennes , des apostilles de sourires, des richesses d'affirmations, qui promettaient beaucoup pour son avenir politique. A la fin, la dispersion devint générale, et, au moment de se séparer du dernier groupe de fidèles dont il avait les pétitions dans sa poche, monsieur Servais crut devoir préluder à ses succès parlementaires en couronnant par quelques mots destinés au journal de l'arrondissement , cette belle journée où il avait dépensé déjà tant de paroles.

« Mes amis, mes chers amis, dit-il en se posant sur la première marche de son perron, comme une statue de l'Éloquence» vous venez de m'imposer de grands devoirs : je ne faillirai à aucun. Par un hasard providentiel, c'est aujourd'hui 14 juillet, anniversaire du glorieux réveil de la liberté française, que vous m'avez conf^ le plus imposant mandat qui puisse honorer un citoyen, uâ liberté, mes amis ! c'est le culte à^ toute ma vie, ce sera le mot d'ordre de ma carrière politique : plus de serviiisme, plus de concessions au pouvoir, plus de ces honteux tra- 4ç8 qui livrent au ministère une conscience d'homme, moyen^

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nant quelques hochets de vanitë ! mais d'énergiques leçons au gouvernement, chaque fois qu'il voudrait attenter à nos conquêtes de 89 et de 1830; de larges et vigoureuses économies dans un budget qui ruine la France et pèse sut le peuple au profit des classes privilégiées ; une guerre impitoyable aux courtisans, aux dotations, à la politique d'antichambre, au favori*tisme, à toutes les réminiscences d'ancienne cour et d'ancien régime ; la réforme électorale, ce palladium de nos libertés à venir, demandée et obtenue sur une grande échelle ; le droit de réunion, la tribune et la presse de plus en plus proclamées et émancipées ; en un mot, la monarchie constitutionnelle renfermée dans ses plus étroites limites, et loyalement invitée à nous gouverner avec éclat au dehors, avec fermeté au dedans, sans qu'une seule de nos précieuses libertés puisse jamais en souffrir ; voilà, mes chers concitoyens , comment j'entends mon mandat : voilà mon programme. Puissé-je , en le remplissant avec courage, au prix, s'il le faut, de ma fortune, de mon sang, de ma vie, puissé-je être toujours su'* '^e je laisse ici des cœurs amis, des âmes prêtes à tressaillir avec la mienne aux grandes images de patrie, d'honneur national et de liberté ! I !

— Vive monsieur Servais I vive notre député! s'écrièrent, avec ua ensemble électrique, les auditeurs enthousiasmés.

Un quart d'heure après, cette brave arrière-garde s'était retirée, et il ne restait plus auprès de monsieur Servais que sa famille, monsieur Féraud et monsieur Maynard. Pour se reposer des fatigues de la journée, on était entré dans un petit salon dont les croisées entr'ouvertes donnaient sur le jardin. Se tournant vers l'avocat Féraud qui le regardait avec une expression fine et narquoise, monsieur Servais lui dit d'un ton d'énergique franchise qui cachait peut-être un certain embarras : « Féraud, et vous, maître Maynard, je le dis à qui veut l'entendre, c'est à vous que je dois mon élection. »

Les deux hommes influents s'inclinèrent en silence. Monsieur Servais reprit :

« Rien pour rien, c'est la devise de notr siècle positif Ainsi, mes amis, disposez de moi; mon crédit actuel, mon influence future sont à votre service.

— Voyons, mon bon monsieur Servais! répliqua l'avocat

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d'ctn air de Bonbomte, not» sommes mainfetiattt en femîïfe i pâf fon^ à cîteuf ouvert et jouons cartes sur taWe. Mon cotisiîi et moi, nous ne vous dtemandbiis rien pour noti» : tabelîiott de pethe VilTe, Bterryer de mur mitoyen, mes pour ht vie à cette lourde chaîne qu'on appelle fe pauvreté, à quoi pourrions-nous prétendre? nous vîeîlîitons obscurs et médiocres comtte nous avons vécu, ftfai^ vous pouvez Beatteoup pour nos fils, Julien gt Anselme...

A ces deux noms, prononcés par- monsieur FérâW avec u» peu (f emphase*, on eilit pu inoîr, si l'a liampe à demi voilée avârîf jeté une clarté pïus Vive, rougir fe front charmanti de Lneile Dbrmont, pâtîr leBeau front d'Êmestiûe;

Ifonsieur' Féraud poursuivit :

« Permettez-mof, mon (iher Bfépufé, de vous lire querques passages d'une lettre de Julien, querf aï reçue Fautre jour, et qui n'a pas été sans influence sur mes déterminations.

« Mon cher père, vous semBle-t-il très-utile à vous et aux

vôtres, que monsieur te comtte de rf , gentilhomme die I!a

vierlfe roche, conservateur faute de mieux, mais, au fond', infecté d'idées d'ancien régime «t dfe dédain aristocratique, représente, â la Chambre élective, le spirituel arrondissement qui nous a donné le jour? Évidemment non : Eh bien ! nommez monsieur Servais, et faites-le nommer par vos parents et amis.

Le comte de tt est l'homme du passé, monsieur Servais est

l'homme de l'avenir; c'est vous dire de quel côté est notre intérêt véritable. Nous touchons â une crise où les députes de cette nuance, pourvu qu'ils soient riches et capables, seront l'es maîtres du pays. Monsieur Servais a fait ses preuves : il a une grande fortune, un talent de parole qui a souvent brille dans notre Conseil général' : avant ïa fin de fa sessioff, on comptera avec lui, et il prendra rang' à la Chambre, qui n'aime pas les marquis, ni les membres du fockey's-Club. tfais pour qu'il arrive vite, et nous avec luf, voici la combinaison que je vous prie de lui Droposp.»'.Nous sommes en passe, Anselme et moi, de réussir dans la presse : seulement il nous manque ce qu'il a : un nom et de l'argent. A monsieur Servais il faut un journal, pour que sa position dans le monde pofîtîque soit immédiatement fixée \ à nous à moi surtout, il fkut un patron, afin que

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nous ayons tont de snif^une place dans lie journal qui serait fondé sous ses auspices. Nous avons fait connaissance ici avec un homme très-habile, nommé Yersolant, qui n'écrit pas, mais gui possède foutes les qualités ou tous tes défauts nécessaires peur diriger âes écrivains. Tt va créer un grand journaî, intitulé : Vlnitiatey/r ; quoiqu'il prétende avoir d'avance leS" fonds dé première ilaisè, je suis dur, moî, qu'il n'ett est rien, et qif un eapitafislte qfui M prêterait ceAt ftiffle francs-, poutrait îui: imposer Ventes ses condîtroûs. Que monsieur Servais soif pour Versolant ce l>eu$ ealf' inatehinâ, et fl triplera, dés son entrée^ atf Ï^l'ais-Fo^rrftion, son influence politique r îtrHHatenr deviendra le piédesW' de sa? puissance et de sa gloire, et rtoiïsnous tîetochrons, Anselme et nîroî, a drtnte et S gatfche, pou* grâvef son nom en gros ea^actèreS) sur h socle de \z stamé. Tiienne vut ministère de l'Opposil^n, — et il est inévitable — avant ient. ans, monsieuT Servais sera Bâînistre de Fïnduîsttie et du Commerce, et les échelons quf îuï auront servi â monter, Aontenml avec lai, f ofl^ 1* sitfiRrtion, mon cher père ; eïïè vt)tfs indique la marche à suivi** nommez énergiquemerit moiïsieui' Servais; puis propoSe«'-luî ce pacte, aujourd'hui souverain, de l'intelligence pauvre et dé rinfelïigence riche : s- il accepte, — et il acceptera — il n'est pas de place, si éltevée qu'elfe soit, où if ne puisse atteindre, et c'est par fa hauteur cfe ses âmBitions qo» nous mesturefons Ifes nôtres... »

Monsieur Féraud ne jugea pas à propos d'en Krô' davantafge, la lettre de Julien renfermant des hardiesses d- idées et des déclamations anti-sociales qui étfssent pu effrayer le patriotisme millionnaire de monsieur Servais. Mais le passage qu'il venait de lui lire, était adroitement calculé, pour flatter, chez h nouveau député, toutes ces vanités secrètes, toutes ces mystérieuses espérances que* surexcitait f ivresse dun premïer triomphe. En quelques mîmutes, par un mirage d'imagination qui n'est pas exclusivement réservé aux poètes, monsieur Servals se vit ministre, arrivant à la Chambre avec un beau portefeuille rouge, élfectrisani à la tribune une majorité attentive, faisant faire antichambre à des pairs de France, et recevant à ses soirées , présidées par sa femme et sa nièce , la^ meilleure coiMptfgnife de Paris. Il réfléchit un mometrtf pou/ la lbï*me,

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plongea sa tête dans ses mains par un geste majestueux, puis il dit d'une voixbrèYe :

« J'accepte.

— Eh! bienl nous voilà quittes! s'écrièrent les deux électeurs dont les visages blêmes et ridés s'éclairèrent d'un rayoq de joie.

— Oui, reprit monsieur Servais; nous partons pour Paris après demain. Dès mon arrivée, je m'entendrai avec Julien, et il me mettra en relations avec le fondateur du journal. Juliei deviendra le confident de mes idées politiques, et se chargera de les communiquer au public dans son style jeune et chaleureux. Anselme sera mon secrétaire intime, et je ne lui en laisserai pas moins tout le temps nécessaire pour ses études et ses travaux : Je n'ai pas besoin d'ajouter que ma maison sera la leur, qu'ils auront leur couvert à ma table, un intérêt dans le journal et une part dans mon enjeu politique. EstHse ainsi que vous l'entendez, et êtes-vous contents de moi?

— Oh ! vous payez au centuple qps faibles services I répliquèrent à l'unisson le notaire et l'avocat.

— Quel bonheur 1 dit à son tour le jeune Âmédée en se frottant les mains : Julien et Anselme journalistes 1 ils vont me donner des billets pour tous les théâtres.

Minuit sonnait : les secrets étaient dits; monsieur Féraud et monsieur Haynard, craignant d'être importuns, prirent congé, et l'on se sépara.

Ernestine et Lucile avaient gardé le silence pendant ce dernier entretien. Mais lorsqu'elles furent rentrées dans leurs chambres :

« Mon Dieu ! mon Dieu 1 protégez Anselme î » dit Lucile en s'agenouillant pour sa prière.

« Mon Dieu 1 mon Dieu ! sauvez-moi de Julien 1 » murmura Ernestine en se laissant tomber sur un fauteuil avec une expression d'angoisse et d'épouvante.

Deux jouvs après la scène que nous venons de raconter; deux jeunes gens en habit noir, mêlés à un groupe peu nombreux suivaient à pied un convoi modeste qui s'acheminaH vers les hauteurs du cimetière Montmartre. Arselme et Julien, ~ car c étaient eux, — rendaient ce dernier devoir k un de leurs ca-

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marades, descendu de la poésie dans le joarnalîsme , et mort à vingt-trois ans, de cette maVaria parisienne, qui tue l'âme par les souffrances du corps et le corps par les souffrances de l'âme. Quelques vers épars dans des feuilles sans lecteurs, quelques pages fiévreuses jetées au Minotaure de la presse, puis quelques mois de langueur, quelques amis penchés sur un grabat, une agonie silencieuse, un linceul, une croix de bois noir et l'oubli, telle était la courte histoire d'Auguste Âlric, ce vaincu qu'Anselme et Julien allaient conduire à sa demeure suprême, ce débile athlète, tombé dans l'arène dès la première heure, et sans avoir eu le temps de saluer le dédaigneux César qui ne l'avait pas même vu mourir. Plusieurs fois déjà, depuis leur entrée dans cette vie de luttes et de noviciats littéraires qui, ^ur un triomphe éclatant, compte cent naufrages inconnus, Julien et Anselme avaient assisté à ces dénouments lugubres, et ils n'éprouvaient plus qu'une impression analogue à celle que ressentent, entre deux batailles, pendant une sanglante campagne, les soldats rangés autour de la fosse de leurs compagnons d'armes. Pourtant ce maigre cortège était sombre et triste : on eût dit que chacun reconnaissait en soi un symptôme ou un présage du mal qui avait emporté Auguste Alric. L'enterrement offrait, du reste, cet air d'indifférence et d'isolement que le réalisme parisien rend si terrible, et qui fait si crûment ressortir l'égoïsme des vivants en présence de l'inutilité des morts. Le défunt, originaire d'une province éloignée, n'avait pas de parents à Paris, et, sans ce petit groupe d'amis qui lui était resté fidèle, il n'aurait eu, pour le soigner, lui fermer les yeux et le suivre au bord de sa tombe, que des mercenaires. Lorsque l'on arriva au coin du vaste cimetière où le corps devait être déposé, un des assistants prit la parole : il rappela les qualités aimables d'Auguste, promit un avenir à ses vers et à sa prose, qui n'avaient pas même eu un jour ; il peignit en quelques phrases ardentes et âpres comme un anathème, les douleurs de la pauvreté et du talent, demandant vainement à vivre, et le monde des oisifs, des privilégiés, aes heureux, n'ayant pour la vaillante cohorte des travailleurs . des rêveurs et des poëtes, qu'un hôpital et un tombeau. Le texte était fécond, l'orateur était jeune, Toocasion propice, et l'époque pen**

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chaît déjà à Ces récrîmmatîons vengeresses qui allaient bientôt 86 traduire en événements et en systèmes. Â chacune de ces phrases agressi res et sinistres, Julien tressaillait, comme si ses ambitions, ses haines, ses colères , se fussent dressées toutes vivantes devant lui. Le discours fini , Anselme et Julien , restés seuls, redescendirent lentement, bras dessus bras dessous, les allées en pente qui sillonnent le champ funèbre et qui dominent Paris. D'un geste violent, Julien montra à Anselme cet océan humain dont les rumeurs confuses arrivaient jusqu'à leur oreille, et lui dit d'une voix sourde et contenue :

« Voilà le monstre qu'il faut dompter, si nous ne voulons pas mourir comme Auguste AIric î... Oh I forcer ce monde à savoir mon nom, fût-ce pour le maudire ; forcer cette ville à me regarder, fût-ce comme un objet d'horreur 1 Y mettre le feu, s'il le faut, pour la voir frissonner et pâlir à Faspect de l'incendiaire I Tout, oui, tout, plutôt que le dédain et l'indifférence,, l'obscurité et la pauvreté 1

— Julien 1 je t'en prie, ne parle pas ainsi 1 murmura Anselme, sur qui son compagnon exerçait évidemment une sorte de douloureux prestige. Moi aussi, je veux arriver, mais par une porte, et non par une iMrèche. Moi aussi, je veux qu'on me regarde, mais à la lueur d'un flambeau et non d'une torche!...

— Pauvre dupe 1 Et qu'espères-tu? reprit Julien avec un ricanement sinistre.

— La société est menacée ; elle est outragée, et, dans son aveuglement funeste, elle sourit trop souvent à la menace et à. l'outrage. Pourvu que la moquerie ou Tinsulte revête une forme! séduisante, pourvu qu'on berce d'agréables chansons cette vieille enfant malade à qui il faut des jouets entre ses langes et son suaire, elle se tient pour contente, et elle couronne ses agres^ seurs. Mais crois-tu que cette situation soit durable? Crois-tu qu'il n'y ait ^as bientôt une crise, un danger, une catastrophe peut-être, ou les rôles changeront, où la frayeur aura toutes lea clairvoyances qui manquent à la sécurité? Qu'i/ «'élève alors une voix jeune, éloquente, hardie, disant de rudes vérités à cette société réveillée en sursaut, lui dénonçant ses pénis du Jour dans ses admirations de la veille, lui proposant de combler avec les statues de ses idoles le gouffre prêt à l'engloutir,

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croîs-tn qu'elle ne serait pas écoutée? Croîs-tu que cette tâche» vaillamment entreprise, ne puisse pas conduire au succès , à la fortune, à la gloire?

•^ Peste 1 monsieur le Don Qi^chotte 1 s'écria Julien toujours railleur ; il paraît que, malgré toutes vos vertus, vous n'aban* donnez pas votre part des joies et des vanités de C6 mcHide i Sans doute, c'est pour partager avec Dulcinée !... »

Une inefTâJale expression de douleur et de tendresse se peiguit sur le visage d'Anselme : il saisit brusquement le bras de Julien» et lui dit avec une sorte de gravité suppliante :

« Oh ! je t'en prie ! pas un mot de plus là-dessus I Tu sais que tu touches à une blessure saignante, que l'amour de Lucile Dermont est le seul espoir de ma vie, et que c'est pour elle, pour elle seule, pour pouvoir obtenir sa main sans la condamner à un avenir de dénument et de misère» que je désire si ardemment me faire un nom, une position, une carrière !

— Très-bien ! Tu te dévoues à cette bonne et bienfaisante société, à. condition que, pour ta récompense, elle te mariera et te dotera... Défenseur des saines doctrines, tu as un amour vertueux pour t'inspirer, un ange gardien pour sourire à tes efforts 1... Tout cela est dans l'ordre... Mais moi, poursuivit Julien avec une sombre amertume, je n'ai pas le même bonheur 1 Moi, j'ai voulu goûter aussi aux amours honnêtes, et la coupe s'est brisée entre mes mains 1

— C'est toi» malheureux, toi seul qui l'as brisée I interrompit Anselme en tressaillant. Tu n'as pas voulu de cet amour, tu n'as pas voulu de ce bonhem; ! Au moks ne les blasphème pas! Ce que Lucile est pour moi, Emestine pouvait...

— A ton tour, tais-toi 1 reprit Julien avec un bizarre mélange de colère, de regret et de remords. Emestine est la femme de monsieur Servais , quadragénaire et millionnaire , deux titres magnifiques aux respects de ce monde d'agioteurs et de Géron* tes... Je ne la connais pas, ^e ne veux pas là connaître..*

— Dieu le veuille 1 murmura Anselme»

— Non I joion \ continua Julien en éclatant : une affection douce et pure, un bonheur de pot-au-feu, une vie régulière, médiocre et obscure avec trois ou quatre marmots en perspec* tive, je n'en veux pas... tu dis vrai, je n'en veux pas!... Je

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n'accepte pas d'une société que je hais ce fade gâteau qui n'endort que les haines chétiyes et débiles!... Je lui déclare la guerre... Si je suis vaincu, eh bien I ce sera une croix de bois noir à ajouter à toutes celles du cimetière d où nous sortons : si je suis vainqueur 1... oh! je te jure que jamais les héros de Ylliade, pressant du genou leur ennemi terrassé , n'ont prodigué plus d'insultes et conquis plus de dépouilles !

— Tu le sais, Julien , j'ai peur de toi, et pourtant je t'aime t Nous allons suivre deux routes contraires... laquelle des deux nous mènera au but? laquelle des deux à l'abîme? Je l'ignore ; mais que du moins notre amitié nous reste, pour nous sauver de l'isolement et du désespoir, si nous succombons dans la lutte!...»

Anselme, en prononçant ces mots, tendait la main à Julien : celui-ci répondit à cette étreinte ; mais craignant peut-être que son compagnon ne lui adressât une autre prière, il lui dit précipitamment :

« Voilà la nuit: nous devons être à neuf heures chez monsieur Yersolant : nous n'avons que tout juste le temps de rentrer et de nous habiller... »

Les deux jeunes gens occupaient un petit appartement aa cinquième, rue Saint-Lazare. Leur toilette ne fut pas longue. Lorsqu'ils redescendirent , le concierge tendit* à Julien une lettre en échange de son bougeoir. Julien l'ouvrit et la lut rapidement, sans sortir de la loge. Une vive rougeur monta à son front, et ses lèvres minces se plissèrent d'un sourire indéfinissable. Anselme esseya de le questionner, mais il n'en reçut qu'une réponse évasive. Un quart d'heure après, ils arrivaient chez monsieur Yersolant, rue du'Faubourg-Montmartre.

Monsieur Yersolant, homme de quarante ans environ, trèschauve, et portant des lunettes sous lesquelles ses yeux vifs observaient à leur aise, était un de ces nombreux produits de la civilisation moderne, jetés sur la limite du monde des honnêtes gens, comme pour en marquer la ligne Imperceptible el montrer où commencent ies régions intermédiaires. Il y avait en lui du financier, du faiseur et de l'homme de lettres ; seulement l'homme de lettres n'écrivait pas, le financier n'avait pas d'argent, et le faiseur, faute de crédit, était souvent réduit à ne

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rien faire. Pour le moment, monsieur Yersolant, fondateur de Ylnitiatev/r, et directeur, en expectative, de ce grand journal dont le premier numéro n'avait pas encore paru, groupait autour de lui les journalistes et les écrivains célèbres; son salon, ce soir- là, «n réunissait un bon nombre. La soirée était toute littéraire : on devait achever d'y poser {es bases de rédaction et de publication de Vlnitiateu/r, et y entendre la lecture d'un roman destiné à en inaugurer le feuilleton. Le manuscrit qu'on allait lire était le début d'une jeune femme qui promettait, disait-on, une rivale à George Sand, et dont on répétait déjà, avec une foule de louanges préventives, le nom ou le pseudonyme : Francine Albemare. Ce nom circulait de bouche en bouche, au moment où Anselme et Julien arrivèrent, et tout le monde s'apprêtait à écouter la jeune et belle débutante avec une bienveillante sympathie : car elle avait déjà du succès, et n'avait pas encore d'ennemis. Chacun prit place. A un signe du maître de la maison, Francine Albemare se leva avec ime modestie de bon g^ût, et s'avança vers la table où l'attendait le classique verre d'eau sucrée.

Elle paraissait avoir vingt-njuatre ans : sa mise était simple, et ne trahissait aucune de ces prétentieuses misères qu'on attribue aux bas-bleus surnuméraires et aux muses aspirantes. Ses cheveux noirs, tordus autour de son front pâle et poli comme le marbre, en faisaient ressortir les tons mats et un peu froids. Ses yeux, d'un bleu fonce comme le ciel et la mer dans le Midi, avaient une expression calme et douce : Fallait-il croire à ce calme, à cette douceur? Était-ce l'azur des lacs ou celui de ces flots sans fond, qui cachent sous leur surface unie tant de brisants et d'orages? Qu'y avait-il dans ce regard, tantôt humide et caressant, tantôt livide comme l'éclsùr, dur comme l'acier, effrayant de sa fixité implacable? Cette sensation bizarre, attrait ou effroi, énigme ou problème, s'empara, à l'instant, de tous ces hoDxmes d'imagination, observateurs par état et par goût, qui se trouvaient chez monsieur Yersolant, e» qui voyaient Francine pour la première fois; mais l'émotion d'Anselme fut bien moins vague : il fit un bond sur sa chaise, retint à grand peine un cri de surprise, et dit tout bas à Julien :

€ liais cette Francine Albemare.*. c'est Nathalie Duvivierl.

If

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— Je le savais, tais-toi 1 » répliqua Julien avec le m2yestueux sang-froid du grand-maître des Templiers.

Francine commença sa lecture d'une voix dont le timbra pur et suave aurait convenu aux délicates beautés d'4dà^ àR ^enange ou de Paul et Virginie, Aussi Tétonnement des as^stants fut^l au comble^ lorsqu'on reconnut, à travers une l^ble intéressante et des scènes dramatiques, une attaque passionnée, |)aradoxale« audacieuse^ contre tout ce gue le monda des uto« pistes a^elle les fictions ou les conventions sociales. Autorité, dogme, gouvernement^ hiérarcbies, mariage, héritage, tout était battu en brèche dans ces pages doucereuses et romanesques, et ces hardiesses n'en produisaient que plus d'effet , modulées de cette façon câline et j;)assant par ces lèvres charmantes. L'auditoire « peu rigoriste d'ailleurs et disj»osé aux contrastes par la singUiLière beaaité de Francine, applaudit de toutes ses forces , qu$ind elle eut cessé de lire, et un groupe d'admirateurs empressés se forma autour d'elle. Monsieur Yersolant fit aussi son compliment, mais il était soucieux : il ne savait pas très-positivement quelle direction il donnerait à son journal, ou plutôt il ignorait si les bailleurs de fonds, qu'il cherchait encore, ne lui imposeraient pas des idées plus conservatrices. C'est pourquoi, tout en félicitant Francine de son beau talent^ il allait peut-être lui parler de difficultés et d'hésitations, lorsque Julien s'approcha d'eux :

« Ce roman est admirable, dit-il avec aplomb* et lancera à merveille le feuilleton de Vlnitiateur.

— Oui, mais... bégaya Versolantan regardant finement Julien sous ses lunettes.

— Il n'y a pas de mais, répliqua le ieune homme^ qui tira à demi une lettre de sa poche, et la fît voir à son futur directeur. Celui-ci l'interrogea du regard.

— Monsieur Servais est nommé; il doit son élection à mon père. On lui a parlé : il accepte toutes nos <îonditions ; ses capitau:^ sont à nous ! murmura rapidement Julien Féraud, dont le regard s'éclaira d'une expression de triomphe.

— Ah 1 très-bien ! très-bien 1 bravo, mion jeune maître 1 s^éena joyeusement monsieur Yersolant, que cette nouvelle tirait d'embarras. Puis se tournant vers Francine ;

lE TEMPLE d'ÉPBÈSB. 59

— Madame, lui dit-il, je vous félicite : votre roman me convient parfaitement ; il sera notre feuilleton de début.

— Et quand paraîtrons-nous? demandèrent les assistants , encore un peu incrédules.

— Le 15 août , irrévocablement et sans remise , et dès le lendemain , on pourra passer à la eaisse, vépoiidit Verselaiit d'un V. air «np^rbe. :»

Julien était resté auprès de Francine. Elle lui serra la main s,^ avê» «le éuwgie ywile, et loi d*t : ^

« Mefd, très-cher, et ft charge de rwfiwe^f Noire parte et notre eerment «érsisteiïl toajours?

— Toujours ! le serm^ît d'Annihal ! » répHq^ luften dont les yeux étincelèrent.

Qnerlfiies instants après, îl regagnait son logis , eMe à côte avec Anselme, qui était sitenciewt et triste. Pour préreftir ses questions on dissiper sa tristesse, lulien lui dit, au moment où ils sondaient k leur porte :

« Anselme, j'ai travaillé pour toi sans t'en demander la pernissioB. Tu es attaché à ht rédaction de Vht^iUatewr. Monsieur Servais est nommé député. Il arrive après-demain. Tu seras son secrétaire. Sa maison nous est ouverte, et tu verras Lucile tous les joursl »

Anselme tressaillit de joie; mais, en même temps, une pensée douloureuse lui traversa le cœur : il songea que Juiiem verrait tous les jours Ernestine

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11 nous faut maintenant faire un pas en arrière, afin d'éviter le malheur qu'éprouva Sancho, lorsqu'il perdit le compte de ses chèvres.

Trois ou quatre lieues plus loin que Saint-Sauveur, sur le versant de la montagne du Tracol qui descend en pentes douces jusqu'aux premiers hassins de la Loire , s'étage la petite ville de X..... cheMieu d'arrondissement. Elle n'a rien en soi de hien remarquable, mais ses environs sont charmants et offrent à la fois les aspects riants des terres riveraines et les beautés plus sauvages des pays de montagnes. La plupart des riches négociants de Salnt-Étîenne ont leurs maisons de plaisance à micôte de ces hauteurs boisées, où l'on jouit d'une vue enchanteresse. Yers 1838, monsieur Jacques Servais, déjà cité comme un des hommes les plus considérables du département par sa capacité et sa fortune, vint se fixer dans une de ces habitations pittoresques. Il était veuf et avait avec lui son fils Âmédée , tout enfant encore, et sa nièce Lucile, orpheline de dix ans. Lucile Dermont, fille d'un officier que la sœur de monsieur Servais avait épousé par amour, était aussi pauvre que son oncle était riche, et elle n'avait rien à attendre de lui, son fils Amédée devant être son unique héritier. A une petite distance, mais dans une maison beaucoup plus modeste, habitait un colonel en retraite, nommé Sorel, veuf comme monsieur Servais, et n'ayant qu'une fille. Elle s'appelait Ernèstine, et n'était que de trois ans plus âgée que Lucile. Le voisinage commença leurs relations ; la similitude des positions les rendit bientôt plus intimes , et lorsque le colonel Sorel apprit que le nom de famille de Lucile était Dermont , il se souvint que son père avait servi sous ses ordres. Il n'en fallait pas tant pour amener une vive amitié entre les deux jeunes filles, et elles ne tardèrent pas à devenir inséparables. La supériorité de l'âge, encore sensible au seuil de l'adolescence, donnait à Ernèstine un ascendant qui s'accor dait bien d'ailleurs avec l'expression résolue de ses yeux noirs, la beauté vigoureuse de ses traits, et le développement de sa

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taille élégante, comparés à la physionomie mélancolique , à la grâce timide et aux frêles proportions de la blonde Lucile. Les affections, on le sait, vivent de contrastes : celle d'Emestine et de Lucile éKit d'autant plus passionnée qu'elles se ressemblaient moins, et que l'espèce de protection, exercée par Tune, acceptée par l'autre, établissait entre elles cette inégalité mystérieuse qu'on trouve au fond de toutes les amitiés. Elles grandirent ainsi, pendant quelques années, presque toujours en plein air, s'égarant ensemble dans les bois d'arbres verts qui montent jusqu'aux cimes du Tracol, parcourant les sentiers pleins d'ombre à la poursuite des papillons et des fauvettes, ou parfois s'asseyant au pied de quelque chêne centenaire, posant un livre sur leurs genoux, et là, les mains entrelacées , le doigt sur la page, lisant à tour de rôle une belle légende de saint ou un joli conte de fées. Rien de plus gracieux que ce jeune couple, constamment habillé de même: rien de plus frais que ces deux figures à demi enfantines, à demi féminines, promettant déjà, dans leur diversité charmante, de réaliser les deux types de beauté les plus chers à la statuaire et à la peinture. Ce fut à cette époque que Julien et Anselme les virent pour la première fois. Ils étaient alors deux lauréats de collège, annonçant, disaient leurs maîtres , les facultés les plus brillantes. Lorqu'ils revenaient chez eux pour les vacances, ils aimaient à errer dans les environs, à oublier, au milieu des futaies et des solitudes, les réalités mesquines de leur intérieur, à deviser à perte de vue de leurs ambitions, de leurs projets, de leurs espérances. Julien, plus ic?:, plus ardent, apportait dans ses idées d'avenir une énergie sombre et hautaine qm parfois e£Erayait Âaselme , plus doux, plus craintif, et ayant hérité de sa mère, morte depuis plusieurs années, une piété empreinte de tristesse. Un soir d'été, ils furent surpris par un violent orage au plus épais des bois du Tracol. Ils cherchaient à s'abriter sous xfuelque grand arbre, lorsqu'il leur sembla entenUre des gémissements et des cris. Ils s'approchèrent , et m émouvant spectacle frappA leurs regards. Emestine et Lucile, perdues comme eux dans les bois, s'étaient réfugiées sous un hêtre gigantesque, qui les protégeait à peine contre les tonents de pluie. Lucile, épouvantée par le tonnerre et les éclairs, s'était affaissée sur elle-même ; wé yeut se fermaient,

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et une pâleur é'albàtre se répandait «or b&a visage, pealtoal qu'Eittestioe, .1» domiftaot de toHie la tètei la eouvmlt de êea tablier avee des* airs d'iaqaiétude maternellg^ et qm Betty^ jolie chldRAe (gd les suir^i daBa leura pvemeaadefrf Im léobait les mains pour la rassurer. Julien et Mseline avaient rinMginatiMi trop jeuse et trop vive pour ne pa» être saisis par oel aii^ble tableau. Ils erurent veir la yigBette du roma» de leurs belles aiméest qu'ils yenaiett^ de se racontei d'avanoe. Presse e&faitts eneorOr Ernestkie et LueileBet virent d»i8 oeUe rencontre q«e le bonbeuv d'être seeouvues en un moment' ci iliq^ie. Lu^lé d'ait^ leuss était presque évanouie. AuBekne défit sa lai^ blouse de toile, et l'en, enveloppa tout entière^ J^ulieA, plue saYant^^ leur expliqua 91e le vdsinage des frands arbres pouvsât être daibf$re«£ pendant l'orage; Ans^Bae et« lui ceupènent faelqiws branches de pin qia'ils attaehèren^ tant bien <pi0mal avec leurs mouchoirs ; ils les eouvritent d'une eeuefae de mousse et de feuilles fraîehes, et plaçaAl Lucile sur cette otvière unt^rerieeé!, ik descendirent dane la direetio» qn'Ef nesCtne leur indi^piA, guidés par la Mêle BettgTi (pH eevffait en avtmt et aboyai» k là pkiie. Lorsqu'ils atteignirent la lisière du bois^ l'orage oeasiaft Lucile rouvrit ïes yeux, et son jpreflaier icfgard rencontra )è regard d'Anselw» à demi inoMné v^er» elle et la eontemptànt avec iMie ineffable expression d'inqwétude el de tencbnesre. Ramenées jusqu'à leur porte par leure jeunes pvoteeteure, Ernestine et Lueile racontèrent k leurs parente toute Favènture. On s'informa, et l'on sut qu'il s'agieeait de deux rhéterkieits dont les trion^es, pro<^amée pav les. jeurimux ds la localité, comptaient presipie déj^ pi»mi les illustraEtionedis }»contréer^ Monsieur Servals, orgueiUettx eir positif, monsteur Sorè), pad^ vre et loyal militaire, usé, avant l'âge, psè les prffla»ôresream* pagnes d'Afrique, âren* bien un pe«f la grimsce aui ndtti de Féraud et de Maynardv qui passatenif dsms lé pays*, pour des Ghicaseaux d'assez minée mérite: Ils fasuseèrentles épaules en songeant à l'imprudente vanité de* ces àem, fureteur» de testaments et de proeèS) qui, plusriohes d'enlsnts que d'éeus, avaient voulu donner it leurs aîné» une édueatioâ de princes, sauf à leur rendre odieuse la perspective de rester dans leur état. M aîe^ ^j^rès tout^ il n'était ({uestèen qUè de remereier deux adolesceniî

LIS IBU^IM D*£PfiiS«. 6B

Xm Ugar MTViee r^adii i dmx eoÛDj», «t M. Servais iavii^ ^pid^liw^^e Anselmi» ^ J^ilien à yeioir p&»^ Ia jouffiiée d^ms m limite fit KiaatA F«ijcl6iiae. £0 &t ià qufi liAieià, tout ea admiffam tes fleiurs 4u jaaiiii e( Iab yei» JM»rs â-£niAfltia0i futlnp^ d'un prfimifir fiontraste «aitoe fiettfi ofMitosiise.^ «a paiurw)», ^vesr atfiët UA fMTûmi^ (pâuvemânt d'eftw el de l^ine .«ûiiftEe kf lîAhQS fit Ifis hfioraoi^ de cfi moiuk.

Ciè^ vs^lyauê d^Fèr^Dt pau. Aion^ifiiir i>^raud at «laMÎeuf Haimaffd, m ai)diipàat tou^ mi^HiasL parcûim^lla au psoitda leurs fils aînés, en s'imposant les pius.duB8 aftcrifiâas piNir subveair i leur édmaHmi, iea avaiast si iàea pénétnéa dâ la «éeeâsité de faife fQstuoa .at d'aiûver par .evK-iaémes, qu!liaBe deçaaAdaieQt jaiaaia à Eâater un jcoir de plus dans la inai«ei^ pat^mftHe. lia jsejViftkADt dâoe pQwr F^Iooia de i>roit. fiieatôl auasi, me&aiettrlieivais et 1^ isûlûael <Sml ûâmpiûaûit qu^Ëroe«tiOd e| Lupile, alé^rs logées, Tiine ide ^inae ans, l'autve de dooae, «t ayant toutes dâmt perdu tour mère, ae pouvaient indéiSiûment »^r à la iMWspagf^ oa x^aie daiM leur petite ¥îlie, qui n'oiïM^ vacma ressAHiiae. Haasieur âervaie^'ai^ufa, jeune eacoffe et fatinuéde aûn inactiân, venait de «e lancer dans de nouvelles Miteeprises ^âxige^ûanttisoiiyent ^a présenee à Ly<m ou à Saiat-Étienoe. En epueéquencie, il lut décidé q^'on mettrait les jeunes filles au .eouviefll pour queues années. 12^ jeur d-o«rtobi», Erneatine at Iiuoile, apEèe avoir beauicouf pîeuré , montàreat svl voiture et causent oonduitea à Lyim, %,\i e^uvent du Sacré-efioiur. Les adieux furent lestas, aurtout pour le eefeael Sorel, i^ aimak pw^bEMmémeait sa ffile, et qaït de f^us en plue affaibli eC malade, {«eseentait sa fia prochaine. Au couvrent, elles furent aussi inséparables qu'elles rayaient été k la eam-f pagne. Lieur beauté s'y développa avee mille exquises nuaiices, et bientôt maîtresses et pensionnaires raffolèreat de ces deui fleura des montagnes, 4® ces deux jeunes filles unies par ui^e affefitiflp ai tendre ^'on eut dit d«ix âiçes écloses tms un même raye»* et vibrant sous un même ^ouffle. Seulement, là aussi, la diierence des caractères s'accentuait encore davantage, k mesure qu'elles éclairaient à i'adole^cenee. Avec «es cheveux blonds, son regard timide, son teint un peu pâle sur lequel la plus légère émotion, faisûl eourir une délieieuse reugeur, t%

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physionomie délicate et douce où tout respirait la candeur eiU bonté, Lucile semblait devoir être le t3rpe de la femme soumise et dévouée, prête à décider de sa destinée par ses premières tendresses et à les consacrer par le sacrifice et la d^eur. Ghes Emestine, dont la brune beauté éclatait d^à dans toute sa ma* gnificence, il y avait autant d'innocence, de charme et de pureté; mais il s'y mêlait parfois des élans de passion, des accents de fière et imprudente franchise, je ne sais quels pressentiments de périls et d'orages, qui eussent effirayé sur son avenir un observateur attentif.

Chaque année, aux vacances, elles revenaient aux Géranies : c'était le nom du hameau où s'enclavaient les maisons de campagne de l'oncle de Lucile et du père d'Emestine. — Ghaque année aussi, elles revoyaient Julien et Anselme ; ce n'était plus l'amicale familiarité des premiers jours : mais à travers leur vie monotone du couvent, interrompue par l'agreste solitude des vacances, Anselme et Julien restaient pour elles les seules personni^cations de cet inconnu que toutes les jeunes filles, même les plus pures, rêvent au seuil de la vie. Le colonel Sorel, cloué sur son fauteuil par ses infirmités croissantes, et monsieur Servais, de plus en plus préoccupé d'afiaires, surveillaient fort peu les deux charmantes pensionnaires, dont tous les dangers pouvaient se résumer dans ces simples mots : elles n'avaient pas de mère. Emestine et Lucile, sous la direction très-peu gênante d'une vieille gouvernante sourde, allèrent quelquefois aux fêtes des villages épars sur le versant du Tracol, si communes dans le beau mois de septembre. Quelquefois, Julien et Anselme s'y trouvaient comme par hasard, et nos jeunes filles avaient trop de distinction d'esprit et de cœur pour ne pas être frappées du contraste de ces deux figures rayonnantes d'intelligence avec les façons grossières et les épaisses tournures qui composaient le personnel de ces fêtes Par une sorte de sympathie instinctive entre les caractères, entre les iestinées peut-être, Anselme, avant même qu'on le fût rien dit, s'attacha à Lucile, et Julien à Ernestine. Il arri* vait, de temps à autre, que, sous prétexte de les protéger contre les chances de mauvaise rencontre, ils accompagnaient leurs jolies danseuses sur les chemins en ponte qui conduisaient aux

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Géranies. La sérénité de ces heures nocturnes, l'impression mélancolique de ces paysages baignés dans une ombre transparente, imprégnés des vagues senteurs des mélèzes et des pins, «es plongeaient xous quatre dans une rêverie tendre et douce, qu'aucune parole n'aurait exprimée, et qui n'avait pas, hélas! de plus éloqueir^ interprète que le silence.

Un soir où ils devaient se dire adieu pour quelque temps et où ils avaient à parcourir un chemin un peu plus long avant d'arriver aux Géranies, les deux jeunes gens, qui d'ordinaire se contentaient de marcher côte à côte avec leurs compagnes, se sentirent assez enhardis ou assez émus pour prendre leur bras, qu'elles leur abandonnèrent. Tous quatre s'acheminèrent ainsi, Ernestine appuyée sur Julien, Lucile sur Anselme. On était à la fin d'octobre ; mais il y a souvent, dans cette arrière-saison, des soirées et des nuits plus belles que dans l'été. Une brise tiède et parfumée descendait des grands bois d'arbres verts. Un vague frisson, un air doux et léger comme le souffle d'un enfant, caressait les fronts inclinés de nos promeneurs, glissait sur leurs cheveux et faisait pénétrer dani> tout leur être un redoublement de vie, un commencement de fièvre et d'ivresse. Les deux jeunes gens sentaient le bras charmant de leurs compagnes trembler tout près de leurs cœurs, et telle était la nouveauté, la vivacité de cette sensation pour ces âmes si jeunes, que, plus de vingt fois, ils chancelèrent et crurent qu'ils allaient tomber au bord du chemin dans une sorte de délicieux vertige. Lorsqu'ils touchèrent la grille de l'humble maison du colonel Sorel, où ils se séparaient d'ordinaire, Ernestine quitta brusquement le bifts de Julien, fit un pas en avant, puis se retourna vers lui ; Anselme et Lucile restaient un peu en arrière. Ernestine, debout près de la grille, d'où elle dominait les trois autres acteurs de cette scène, emportée par l'émotion de cette heure décisive et par l'énergie loyale de son cœur, lança à la crain* tive Lu<Hle un regard de souveraine comme pour l'encourager à imiter son exemple, et laissa tomber sa main dans celle de Julien éperdu. Un instant après, les mains de Lucile et d'Anselme s'unirent dans une même étreinte : — < Espoir et combat 1 amour et courage! » s'écria la jeune enthousiaste; à ees cœurs que rien n'avait trompés encore et qui n'avaient

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jamais trompé, ce moment solennel ne pouvait laisser un doute; c'étaient, d'Ërnestine à Julien, et d'Anselme à Lucile, deux (mes qui se donnaient, deux destinées qui se prcmiettaieni l'une à l'autre

^u ee moment aassi, Julien était de bonne toi, el aurai! bravement accepté tous les sacrifices poiu< ètee digne de cette Ernestine dont l'amou^ i'enivrait de bonheur et d'orgueil : car la jeunesse a des heures d'entraînement et de franchise où tous les caractères se ressemblent. Hais quiconque aurait étudié de près l'explosion de ce même sentiment chea ces natures si diverses, aurait aisément deviné que, pour Anselme et Luoile« l'engagement était irrévocal^le ; que, pour Ernestine, il ne pourr rait être brisé que par un horrible orage, et q^e, pour Julien, la limpidité de ce premier amour serait vite troublée par d'autres ambitions moins sentimentales.

Maître Péraud, le père de Julien, était un homme spirituel et madré, menant à la baguette son cousin Maynard, et possédant cette habileté de bas étage dont quelques provinciaux intelligents finissent par faire une science, il n'eut pas besoin d'ailleurs de beaucoup de sagacité pour deviner que son fils se trouvait dans sa première crise d'amour romanesque , e^i p^ut-être apprit-il , par un de ces bruits vagues , si difficiles à conjurer dans les petites villes, quelques-unes des promenades de Julien avec Ernestine. Or, l'on savait que mademoiselle Sorel n'aurait pas , après la mort de son père, cent louis de dot, et l'on ajoutait que cette perspective de pauvreté absolue pour sa fille chérie n'avait pas peu contribué à vieillir avant l'âge le eolonel Sorel, miné déjà par ses blessures et ses chagrins. L'avocat Féraud, en homme adroit, se garda bien de sermonner son fils sur le danger des romans précoces , des engagements irrévocables entre les jeunes gens sans fortune et les jeunes filles pauvres. Il comprenait que le caractère alticr et indiscipliné de Julien se roidirait contre des gronderies et des remontrances : mais il s'arrangea sans affectation pour que le jeune ambitieux eut, en quelques traits, une sorte de tableau anticipé do Favenir qui l'attendait, s'il se mettait au pied, dès son entrée dans la vie, la chaîne et le boulet d'un mariage sans argent. D^abord, sous prétexte de lui donner une marque de confiance,

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il lui févéhf chiffire par ehiffire, l'éUt de ses affinives, et lui moBtra qu'ea dépit àe sas &a^ d'élequenoa devant toutes lea justieea de paix ^& rarroodisseinent, il gagnatlpàpeine de quoi Bubvenir à l'entretien de sa femme et de ses filles, aux mois de nourriee de son petit demies, et a^x intérMs de qoeifues dettes éparses. Une pension & JuHen paur viwe de ses pentes, ou une première mise de fonds pou? «ebelef une étude ou «n eabinet, il n'y avait pas à en espérev. Le lendemaÎB, moniieuF FéFa«d, désirant, disait-il, faife voira son fils eomm^nt on s^amusait àX..., le conduisit au ealé. Julien, qui avait la inesse et la susceptibilité d'organes des natures aftistes, éprouva une inereyafele sensation de malaise en entrant dans cette épaisse atmos{^è»e, enfumée et échauffée par d'^orm^s bpufifôes de tabae que se renvoyaient les habitués. Un air morne , le fatalisme de l'ennui , pesait sur toutes les figures ; la certitude de recommencer le lendemain ces plaisirs savourés la veille , communiquait à ces {^ysionomies quelque chose dHmmobile et de pétrifié. En sortant de ee lien de délices, monsieur Péraud fit passer Julien par la promenade ou le Cours, comme on rappelait supertiement. Quiconque a habité la province, sait tout ce qu'il y a d'abandon et de tristesse dans ces eniplacements déserts, où, sous des ormeaux décrépits, le long de grandes murailles, quelques rares passants foulent des gazons fanés. Julien ressentit une espèce de frémissement prof^étique en contemplant deux ou trois couples vénérables, Philémons et Baucis ignorés, suivant d'ufi pas grave et lent ces allées solitaires, et échangeant, toutes les dix minutes, un mot qui tombait dans le silence comme un caillou dans un gouffre. Avec cette promptitude de rapprodiement familière aux hommes d'imagination, il se vit, à soixante ans, se promenant le long des mêmes murs, sous les mêmes arbres, au bras d'Ernestine, et il se posa à lui-même cette interrogation moqueuse : « Que deviennent, au bout de six lustres, les mariages d'amour ? » Enfin, le soir, son père le mena à la véoepHon de madame Gromilly, femme de l'adjoint. Julien resta là deux heures, pendant lesquelles son esprit mobile le transporta à Paris, au milieu d'amis, obscurs à vingt ans , surs d'être célèbres à trente , causant art^ poésie, femmes, littérature, paradoxes, fantaisie; puis, à TOrpéra ou aux Italiens, contemplant du bout de sa lorgnette toutes

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les gloires, toutes les élégances parisiennes ; puis, au Bois, un jour de printemps et de soleil , accompagnant une femme à la mode, devenu lui-même un illustre, et entendant ceux qu'il rencontrait dire à demi-voix : « C'est lui 1 c'est elle ^ > — Julien, au milieu de ees chatoyantes images, promena ses yeux autour de lui , regarda, écouta et compara. En une minute, la pensée du jeune ambitieux traversa des mondes, et son père, lorsqu'ils rentrèrent ensemble , put comprendre que le coup avait porté.

Pourtant il y a dans un premier amour tant de vie et de puissance, que Julien eut résisté peut-être à cette méthode de désenchantement préventif , si deux nouveaux incidents n'étaient venus s'emparer de la situation.

Le colonel Sorel mourut, après quelques jours de maladie. 11 n'avait pas d'autre ami, d'autre voisin que monsieur Servais ; et Lucile, à qui la douleur d'Ernestine fit oublier ses habitudes de timidité et de réserve vis-à-vis de son oncle, l'entraîna au lit de fiort du colonel : celui-ci, dont l'agonie commençait, serra la main de monsieur Servais et li^i montra du regard Ernestine qui se tordait et sanglotait aux pieds du lit. Le moribond ne pouvait plus parler, mais ses lèvres remuaient comme pour une prière, et une larme, pendant qu'il regardait sa fille, glissa sur ses joues livides. Plus vaniteux que sentimental , Servais était pourtant susceptible de ces mouvements généreux qui amènent parfois, chez les âmes vulgaires, des brusqueries de dévouement et de bonté. Soit qu'il fût touché des pleurs de Lucile^ soit qu'il eût pitié de l'isolement prochain et de la pauvreté d'Ernestine, soit enfin que l'admirabls beauté de cette jeune fille éveillât en lui les premiers élans d'une de ces passions de l'âge mûr, plus tenaces parfois et plus violentes que celles de la jeunesse, monsieur Servais dit tout bas à sa nièce qu'il emmènerait Ernestine avec elle, et lui donnerait indéfiniment un asile dans sa maison. En effet, trois jours après, l'orpheline en grand deuil étai^ installée chez ^£ riche négociant, auprès de Lucile, qui avait voulu s'habiller de noir comme elle , et dont les yeux étaien rougis de larmes comme les siens.

Les esprits les moins nobles ne sont pas toujours, hélas ! ceux qui devinent le moins juste ; maître Féraud se frDtta les mains en apprenant que mademoiselle Sorel allait demeurer chez mon*

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Sieur Servais. Par un pressentiment bizarre , il comprit, que, malgré les quarante ans sonnés du millionnaire, il pourrait bien y avoir là. avant peu, un nouvel obstacle entre Ernestine et Ju« lien. Peut-être celui-ci eut-il la même pensée ; pwt-être cette rivalité inattendue , en lui faisant connaître le jalousie, lui aurait-elle donné la force de tout braver , de 3e résigner à tout , plutôt que de renoncer à cet amour. Mais il n'eut pas le temps de se poser ces questions. Il y avait à peine un mois que le colonel Sorel était mort, lorsqu'on annonça à X... l'arrivée d'une nouvelle directrice des postes, mademoiselle Nathalie Duvivier. Les jeunes filles, les jeunes femmes appelées à diriger des institutions primaires ou des bureaux de postes dans les petites villes de province, ont été trop souvent les héroïnes de romans dont quelques-uns ressemblent à ceux de madame Sand et plusieurs à ceux de Paul de Kock. Presque toujours déclassées^ ayant à concilier la gêne d'une situation pauvre ou précaire avec les souMgnirs et les rêves d'une p.ducation distinguée, jouant du piano et raccommodant leur hnge, surveillant leur pot-au-feu et abonnées au cabinet de lecture, échouées souvent sur ces tristes plages provinciales à la suite de naufrages inconnus au milieu des récifs parisiens, inférieures par leur position , supérieures par l'instruction et l'intelligence aux calmes existences de la petite ville qui les adopte pour quelques années, offrant enfin à l'oisiveté de la province le piquant de la nouveauté et le mérite de ne pas ressembler aux voisins et aux voisines , ces pauvres femmes deviennent le point de mire de tous les Lovelaces , de tous les don Juans de l'arrondissement. Nathalie Duvivier réalisait toutes les. conditions du genre ; mais elle y ajoutait un esprit supérieur et une éclatante beauté. Agée de vingt ans, fille d'un artiste de talent mort dans la misère, entourée, dèa le début, de mille séductions, sauvée de ces premiers dangers par un immense orgueil plutôt que par des principes de religion ou de morale, Natha)'.e avait obtenu cet humble postât de X... à la recommandation d'un vieux chaf de division qui avait connu son père. Son arrivée fit événement, et bientôt tout ce qui, dans le pays, se piquait d'un peu d'imagination, de sensibilité ou de bel esprit, eut la tête tournée pour la belle directrice. Elle déjoua les prétentions de ceux-ci , les inquiétudes de celles-là, la cua

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rîoaité de tous, pa^r iina |;eiiae parfaite, une simpMié exquisa» •t UQ6 sorte d3 fierté hautaine que sa beaiUé reodaîâ aitrayaatd Cfomme une parure, que son isolement reodail oé^ ^essaire cûmm^ une sauvegarde. Pour Julien , l'arrivée de tf athalie fui une révélation véritable. Ëlte eut pour lui le prestige d« ia fenune qui sait et le cb^me de la jeune fille qui ignore : lidéal, i'incounu, lui sembla ii^rsonnifié dans cette indéfinissable eréatuiw, éuÂgm^ vivaj^te, passant au milieu de gens qui ne sauraient ni la ceteniv, ni la comptreodre. Tout ce qu'il en vit, tout ce qu^ii fin devina, répondait admiffablement aux secrets désirs de son imagiaatioii et de son cœur. Cet orgueil , c'était le sien ; ce contras^ entre une haute intelliglra«;^ et une condition misérable, entre une ambition sans faornes et une destinée mesquine , c-éta|t lui, «'é^ tait le mal dont il souffrait , c'était la plaie invisUdâ qui contmençait à le rong^. Tout ce qui s'agitait sans doute dans l^âiBA de Nathalie, se remuait dans la sienne. Pauvre eomme elle, dç? classé comme elle , dédaignant comme elle son vulgaire entou-r rage, il tendait comme elle ses mains fiévreuses vers ces bieu^ que la société réserve à ses élus. « Guerre à mort à cette sot eiété 1 » ce cri de menace et de haine que Julien écoutait p^?; fois dans les profondeurs de sa pensée, il crut aussi le surprendre sur le front marmoréen de Nathalie, dans l'édair de son regard, dans le pli de ses lèvres. Cette parenté de Torgueit rebelle les attira l'un vers l'autre. A défaut de leurs cœurs , leurs intelligences se comprirent et s'aimèrent ; ou plutôt ce ne fut pas de l'amour , ce fut un pacte. Avec une fierjté chaste et altièr e qui subjugua le jeune amoureux, Nathalie traça entre elle et lui une llgae infranchissable. Avec une logique féminine. qui lui lerma la boucàe, elle lui prouva combien ils seraient plus forts centre la mauvaise fortune, ]^us sûrs d'arriver, mieux armés dans leurs luttes à venir contre la société et le monde, en restant iin^ple^r ment amis, loyalement amis, qu'en s'embarrassant dans les ré^ seaux de soîa d une intrigue sentimentale. Nathalie Duvivier ne passa qu'u"^ <tn à X... Lorsqu'elle repartit pourParis^ ^ù Julien allait bientôt retourner avec Ansdme, elle lui dit, après une frarf ternelle embrassade.

« Au revoir, n'est-ce pasf Au revoir.

Lt TSIIPLB tr'flPflftSB; 71

^ Ëf poxtÉ ffiot à'&ràÈè, le sermônl d'Annibal I k sefffieût de b»hlè e% dergn^rrfr ecxBtre tout ee qui nous 6ie noire plde« am

->^ Oai^ )0 séfÂH»»& d'Annihal I fépaiHill liÉidn atc^c tm «à

^ Adi«Q ât«c : «r^ëz titè, cft «cnnpte^ sur mm amitié, edtthW je eotiip^ sût la vôtre. »

Gé npiàe épià(»de dVSiit ô^ttsé à kmëitâé me doXAéHt pr6- Mdé; mtà« il ii^éfêsh mmm iiifiueîiee s^r Julien, qjati le âomlftdll. DèpUië ^Mque tèApisi d'ailïetÉrs, LMle et Efmifi^, dey<me« pltin erâiMived à me^ref (ftféïleif HÛê^ïs- Mem êfimmi^ aux coitséqaëtïé^ ptlsêiU^ de leurls prèniidres impi^ÛeûJôéè, ayèfiëfât éedÈê de Voit' le» d^Ut jetfâeè gètts. Pourlœw !â tie dé pl'àtiiicie est tï'ôp à j(m#, une cuHoslté trgp àréèffte d^étaii attachée auic ifioindrè^ déms^ehèâ dé Nathalie IHt- Viviez, pow* qù'dd pôt loflgteriipâ îgAdrer ëèà entretieft» âtee Itillett, el p>kf ^'Uft édhoi, euveuimé par de vtilgairtfiS coffitnéfk^ès, ft'ëïi arrivai pas jtii(|u'â Erneèfine. Gé qu'elle étt doUfi6*it, flttl ne le ^t, el LU<5îlè eut seule la confidence de Ses larmes. Vàttt eetté âtoie fière et énergique, loyale et âncère, aucun malheur ne pouvait égaler eelui de trouve* indice d'elle l'homme ^'elle avait choisi. Lotsque Lucile, toujours fidèle au souvenir d'Anselme,' qu'uh sentitoeut de délicate pudeUf l'avait eitopêdtée dé revoir, essaya de parle* du éoupaMe à son amie, lorsque, par un affe^ueu* mensonge, elle lui dit que luliéft f^epetitant l'avait priée de plaider pour lui, Efttêstîhe M imposa sileiiae àVeC un (sotttà^e qu'elle puisait dans sa dôuleti?, avec un calme qui cachaH des déchii'emeàts tei^bles. Là vaillafité jéUfle fille s'exa-

Îéi*ai-t^lle ëes forces? S'abusa-t-elle en ejdlânt pour jamais ulîeft de sott Cœiur, en se figurant qu'elle Ue l'aimait plus, qu'elle pouvait l'oublier? Peut-être le saurons-nous plus tard. Pout^ le moment, elle eut Un nouveau sujet de trouble et de lutte intérieure. Malgré son ambition et sa vanité, malgré les affaires qui l'absorbaient, M. Jacques Servais n'avait pu voir tous les jours sous son toit la belle et poétique orpheline sans éprouver un de ces regains de sentiment et dé jeunesse que les ftmes communes prennent pour de l'amour. Il l'aima, autant dtt moins qu'il pouvait aimer» et songea à t'épouser sans d^

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préoccuper un moment de la possibilité d'un refus. D'abord il se dit que ce mariage avec une fille sans dot serait une folie ; ensuite, il calcula mentalement le chifi&e de sa fortune, les chances d^ ton élévation politique, et il conclut qu'Emestine, libre de tout lien de famille , douée d'une beauté souveraine et de ce don d'attraction que subissait tout son entourage, serait une admirable maîtresse de maison et flatterait infailliblement son orgueil, à l'époque déjà caressée dans ses rêves où il serait un homme d'État. Douloureux contraste 1 Par sa pauvreté, Ernestine était un obstacle pour Julien au point de départ ; par sa beauté, elle pouvait être un auxiliaire pour monsieur Servais au point d'arrivée. Quant à la différence d'âge , à la sympathie des caractères, au premier amour d'Ernestine pour Julien, à la diversion opérée par Nathalie Duvivier, tout cela était lettre close pour monsieur Servais. Il ignorait presque tout , et s'inquiétait très-peu de ce qu'il savait. En sa double qualité d'homme sérieux et de mari en expectative, il ne pouvait s'arrêter à ces misères. Un jour donc , il fit prier Ernestine de venir le trouver dans son cabinet, et là , prenant une pose à demi paternelle, à demi galante, il lui demanda sa main. Si innocente que soit une jeune fille , elle devine toujours quelque oeu le sentiment qu'elle inspire, même à un quadragénaire, e% Ernestine fut moins étonnée que troublée. Elle demanda quinze jours de réflexion , que le millionnaire lui accorda avec une confiance superbe. Elle était alors dans le paroxysme 'de sa douloureuse colère contre Julien, et il lui sembla qu'un mariage sans amour avec un homme d'un certain âge serait pour elle le plus sûr des refuges contre Julien et contre elle-même. Lucile, à qui elle se confia, commença par pleurer beaucoup et par lui conseiller de ne pas renoncer si vite à ses jeunes et fraîches amours : puis elle réfléchit à cet ineffable douceur de devenir la nièce d'Ernestine, d'ajouter la parenté à l'amitié , et de multiplier les chances de ne jamais se séparer Toutefois, surmontant ses scrupules, elle revit Anselme, lui apprit ce dont il s'agissait, et ajouta que si, dans H qumzaine. aucun message, aucune prière , aucun cri de douleur et de tendresse ne leur arrivait du côté de Julien , son amie accepterait l'offre de monsieur Servais. Rien n'arriva, ou plutôt Julien, poussé par son père, rappelé par Nathalie Duvivier, partit pour

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