‹ Pourquoi je reste à la campagneChapitre 4 sur 17 · Y.B TEMPLE D'ÉPHÈSE · texte numérisé non relu

Y.B TEMPLE D'ÉPHÈSE

P&ris sur ces entrefaites ; il y emmena Anselme , qui n*eut que le temps de faire savoir à Lucile qu'il l'aimait toujours, et qu*il allait travailler de toutes ses forces pour se rendre digne d'elle.

Quinze jours plus tard, Ernestine disait oui, et devenait madame Servais.

Julien et Anselme étaient à Paris depuis deux ans, lorsque monsieur Servais, qui, après son mariage ^ avait senti son ambition s'accroître et n'avait cessé de préparer son élection , fut nommé député de l'arrondissement de X... Le surlendemain, il partait à son tour pour Paris avec sa femme, sa nièce Lucile et son fils Amédée, jeune rhétoricien de médiocre espérance.

Tels étaient les personnages que l'intérêt, l'amour, la vanité, ou peut-être des passions plus coupables , allaient réunir. Tel était l'avant-scène du simple et triste drame que nous nous proposons de raconter.

Sept ou buit mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée de monsieur Servais à Paris. Bien qu'il n'eût pas encore détrôné les rois de la tribune , son rôle politique avait pris assez d'importance, sinon pour que le ministère comptât avec lui, au moins pour que l'Opposition comptât sur lui. Seulement, il lui était arrivé deux petits malheurs, très-faciles à prévoir. Entré au palais Bourbon avec l'intention bien sincère de ne pas dépasser certaines nuances du centre gauche , il se trouvait déjà beaucoup plus avant ; et parfaitement décidé d'abord à ne dépenser que cent mille francs pour fonder ou soutenir ïlnitiateii/rt il en était déjà à plus de deux cent mille. Mais ces légères mésaventures avaient de larges compensations. Monsieur Servais était l'oracle du salon de monsieur Versolant. Un vaudevilliste attaché au feuilleton dramatique de V Initiateur lui faisait des mots, qui circulaient ensuite dans U salle des conférences. Julien Féraud le prooiamait un grand homme dans les premiers-Paris qu'il était censé écrire sous son inspiration immédiate , et le compte reiidu des débats

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paclemâiktaires ne manquait fiâfi d'émaiUer ses dâcoars de «et précieuses parenthèses : Trè&hi^ 1 — Pri^nde sensation. — Éoiutez 1 Écoules ! — que Tamour-propre de Torateur savousait avec délifies. Au reste^ nous prendrons une idée plus juste des situations réciproques, si nous entrons chez monsieur Servais, àœtte heure , si^ficative alors dans la vie politique , qui s'é- GOidait entre le d^euner et le départ pour la Chaanhre.

Monsieur Servais habitait on appartement assez vaste, dans on hôld meublé de la me de l'Universilé. On était au moiê de mais : au dehors, une pluie fine clapotait aux fenêtres ; auL de^ dans, un bon feu pétillait dans la cheminée d'un pe^t saloa doni notre député avait fait seit cabinet de travjûl et d'audiences. Tevte lafamille était encore réunie. Assises l'une près de Tantmi et les regards tournés vers ce ciel sombre et humide, Ernestine et Lucile laissaient deviner, par la pâleur de leur front etla.tKistesse de leur attitude , tout un monde de pensées douloureuses et de vagues anxiétés , inconnu probablement du principal acteur de cette scène, soupçonné peut-être et partagé par quelques autres. L'œil fixé sur la pendule , Amédée Servais, un peu plus blême et un peu plus maigre qu'à ^..., pirouettait sur ses talons et semblait attendre le moment favorable pour s'esquiver. Autour d'uAe iprande table ronde, dont le tapiâ vert était surciuy^é de papiers , de livres et de brochures , Anselme et Juli^i éorivaient.; monsieur Servais dictait ou allait dicter: trois ou quatre nnméiQs de ïlnUiateur gisaient çà et là sur les meubkds.

« Julien, à oe soir , au théâtre du Palais Royal 1 dit Amédée en pnnant son chapeau et en fiûsant mine de sortir. »

A ces mots, monsieur Servais haussa les ^oles avec ooe esr pxessktt de mauvaise humeur qui nlavait. k ee qu'il parait, pour éclater , çie l'embarras du ehoix : car il interrompit la leetnre d*in vcÂumineux ri^tport, et dit & sm fils d'un ton qu'il s'^forçai4 de rendre eéi^èie :

« Amédée, on vous a vu samedi demitf au bai de l'C^iiéra ; je vous l'avais eependant défendu ; vos fournisseurs sont enooie venus ce matin me demander de l'argent ; c'est la quatrième fois depuis le 1^' janvier , et ^oa m'assure que vous avez des dettes cnasde . Amédée , iRms prenez une mauvaise rout^. Mi v»ti» sauté» ni mahoucse n'yréaifiteront »

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£e jeone homme ne parut que médioerement èam de oatta* harangite ; il ramassa à la hâte quelques Myt&s qu'il a^vait laism sur une console, et il s'apprêtait à soitif , lorsque son père lui demanda, de ce même air soucieux qa!îi ârrait pris en lui parhmt :

« Quels sont ces livres?

«- Béranger, George Sand, Ifichelet, Qutn6t, ftaUsae, £ugène Sne, répondit fiôveanent Améëée en scooàant chacun de ces noms célèbres, comme s'il avsût eu peur d'en perdse une syllabe»

— Ce sent là de mauvaises lectures i dit mousieitr Servais emporté par im sentiment paternel.

— Comment! de mauvaises lectmres! s'éam l'ëtudiani;, heureux de prendre sa refvancbe ; mais, mon cher père, lu n'y songes pas ! L'autre jour, qui esl-^e qui tonnait, à la tribune, cestFe k paurti-^prètre, et répondait vextmnent à momneur Ber-* ryer défen&iat les jésuites? Qui est-ce cpn dénonçait te cler^ et ses menées astucieuses pour s'insinuer dans les familles? Qui est-ee qui signalait à la reconnaissance pablifUB les cents de messieurs Michelet et Quinet ' Tu soutiens de tes deniers et de ton éloquence ce cher et escellimt Emtiatmr: eh bienl chaque numéro de cet estimable journal, puftlié sous la raisoai sociale Versolant, Servais et C*', renferme un hymne d'admisation en l'honneur de ees écrmi&s que tu me reprodies de lire... Tiens, je pivnds an hasard : — et Amédée prit deux ou trois dss journaux errants sw les diaises — George Saad... jih) justement l'arlicie est dans le numéro qm publie ton éfflmier discours,, et? je n'ai pas besefin d'aller bien loin pour en tronveor l'auteur, potti*8«i^t41 en rogardaKt Julien : « €îeorge Sand... Chaque nouvel ouvrafe de notre éminenl conteter est un nouveau pas^ sur la route de l'aiventr, une nouvelle victoiire dans cette guan» glorieuse, déclarée par les esprits jeunes et libres aux YÎexHes hiérarchies, aux législations vermoulues, a«x fietinas et aux. conventions sociales... » et cœtera, et emlera ! H y en a, conumo cela, quatre colonnes du plus beau style..« Et Eugène Sue L.. Ah \ regardet voîei Tannonce en gros catraetôres. « Le 10 maii prochain, Vinitiatewr commenoora la pobiîcafticii d'un nowi^aA roman en dix volumes, psr moitsieup Eugène Sue, Tilhistre auteur de Mathikh, des Mysêères 4$ Par%&, du JwifEfrtmt, de

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Martin l'Enfant trouvé, et de tant d'autres admirables récils que l'Europe sait par coeur. » — Initiateur d'hier, 27 mars, le même qui contenait c^ vigoureux article sur le gouvernement à bon marché, l'abaissement continu et la réforme électorale, concerté ici même entre Julien et toi... Voyons, papa, qu'as-tu à répondre?

Si monsieur Servais avait été à la Chambre, il aurait demandé l'ordre du jour ou la question préalable. Quelque peu embarrassé par l'argumentation de son fils, il se contenta de grommeler un « c'est bien différent ! » puis se tournant brusquement vers Anselme et Julien qui avaient écouté cet édifiant dialogue, l'un avec tristesse, l'autre avec ironie, il leur dit d'un air magistral :

« Messieurs, nous avons mieux à faire qu'à discuter les propos de cet étourdi. Anselme, nous avons à écrire à monsieur Berthelière, un de nos électeurs les plus considérables ; Julien, nous avons à causer du journal... Et puis, Mesdames, nous dirons quelques mots de notre grande soirée du 16 avril, où nous pen* drons la crémaillère dans mon bel appartement de la rue Saint- Florentin 1»

Là-dessus, monsieur Servais se rengorgeant, en homme prê« à dicter à deux, c'est-à-dire à être une moitié de César, dit rapidement à Anselme :

« Voici ce qu'il faut écrire à cet excellent monsieur Berthe* lière, qui s'effraie de nous voir aller si vite sur le chemin de l'opposition : En province, les choses se jugent mal, à un point de vue étroit et craintif, incompatible avec la grande poHtique. Nous marchons, parce que le pays ne veut pas rester immobile, et que nous devons le conduire ; mais nous arrêterons le mouvement quand il le faudra. D'avance nous avons marqué le point que nous entendons bien ne pas dépasser, et, quand nous y serons, nous dirons au flot : Tu n'iras pas plus loin ! Alors la France libre et fière, reconnaissante et heureuse, modérera d'elle-même ses pacifiques conquêtes ; elle nous demandera de la gouverner, et nous, donnant au pouvoir la liberté pour base, profitant des erreurs de nos devanciers, évitant tout es qu'ils ont fait, accomplissant tout ce qu'ils ont redouté, nous inaugurerons une nouvelle ère de grandeur, de dignité, de force et d'indépendance 1 — Voilà le canevas, mon cher Anselme I arran*

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gez cela pour le mieux ! continua le député, en se drapant dans sa robe de chambre : quelques compliments à monsieur Berthe« lière sur les belles fleurs de son jardin, un mot respectumix pour sa femme, et un souvenir pour sa tante, qui a eu une pleurésie... Ensuite, annoncez-lui adroitement que mon opposition énergique ne m'empêche pas d'avoir quelque crédit dans les bureaux des ministères, que je suis en passe d'obtenir un secours pour les réparations de son église, que son neveu sera nommé substitut avant la fin de l'année, et que son affaire avec les ingénieurs passera prochainement devant le conseil d'État... Dixi : maintenant, Julien, à nous deux! »

Julien, qui écrivait sur un coin de la table, releva la tète, et parut disposé à entendre monsieur Servais avec une attention de disciple.

« Je suis mécontent de vous, lui dit son majestueux patron avec une sorte de bonhomie chagrine : je ne sais pas comment cela se fait, mais dans ces articles que nous préparons ensemble, et où je combine de mon mieux mon culte pour la liberté avec mon respect pour l'ordre établi, il y a toujours, quand vous les avez rédigés et qu'ils paraissent, une pointe, un fiel, un arrièregoût de violence, qui me compromet vis-à-vis de mes collègues : « Servais, me disait hier notre chef de file, prenez garde I Au train dont vous allez, vous finiriez par arriver à 93 en sautant par-dessus 89. » — Que diable I je veux bien renverser le ministère, rogner les ongles au budget, en finir avec le parti clérical et les restes de l'ancien régime; j'entends ne pas ménager les leçons à la monarchie; mais rien de plus! Vous, mon cher, on dirait toujours, quand vous écrivez, que votre pensée va plus loin ; que, derrière ces abus et ces privilèges détestés, vous démolissez en idée toutes les garanties sociales! Vous êtes jeune ! poursuivit monsieur Servais d'un ton radouci ; la jeunesse a du feu, de l'audace; elle se plaît aux chimères, aux moyens extrêmes... Nous qui sommes sages, nous qui sommes mûris par l'expérience, nous devons diriger cette ardeur et cette flamme ; nous vous disons * Renversez ceci, respectez cela, écouteznous, et tout ira bien !

— Monsieur, répondit Julien en affectant un respect qu'il n'éprouvait pas, vous en savez plus que moi sur toutes choses.

7S IS TtWLS B'ËPHÈSB.

Sealefment, pennettez-moi de croire que quand Totre chef de file, comme vous l'appelez trop modeslement, tous adresse des remoiKtvaiices» elies loi sont dictées par im sentiment tout suire que la prodence ouïe souci de votre situation politique.,.

— Et lequel ?

— La jalousie ; la certitude ^e ^ tous continuez pendaitt un an eiœore à marcher d'un pas ferme dans cetle large voie où vouft nous gvid^, reius lui ravirez, à votre proit, les trms qfuarts (f e sa pof>ularité, et serez Thomme nécessaire de la fOr tore crise ministérielle.

— Hum ! hum ! fit le député en cachant sous un aceès de toux, diplomatique le chatouillement de sa vanité.

*— Laissez-nous, reprît Ji^ien avec une expvesnon èe tendre reproche, laissez-nous avoir de l'orgueil et de l'ambition pour vous< Yov» parlez mieux que l'homme à qui vous décernez ce titre de chef de file ; -vous avez dix fois plus d'idées politiqifôs. liodéré, hésitant, partagé entre le gouvernement qui voudrait vmis séduire et l'opposition qui est Totre vocation véritable, vous ne seriez jamais que la doublure de cet homme : vous le suivriez, en un mot; précédez4e; soyez le premier sFur qui tomberont les regards de la France, quand elle voudra être réellement forte et lilirel

— Allons! allons 1 c*«st bien^ et j'aime à voir c^e chaleur d'âme chez les jeunes gensl répliqua monsieur Servûs complètement rasséréné. Écrivez votre article de demain comme vous l'entendrez, et corrigez seulement vos âcretés de style... Mais nous ennuyons ces dames avec nos bavardages politique». Passons à des images plus riantes. J'espère qu'on en parlera, dans le monde, de ma soirée du 16 avril et qu'elle me fera quelque btonneur..... Ërnestine, nous n'avons plus guère que quinze jours : l'appartement sera-t-il prêt?

— Oui, mon ami, répondit-elle sans paraître égayée par ces perspectives mondaiaes.

-^ Les âeurs, les éto£Ees, les hislres, le souper, l'orchestre, je n'en remets, pour tout cela, sur Lucile et sur vous : vous vous ▼ entendez à merveille,.. Anselme et Julien vous aideront à faire les honneutfr; mais le plus délicat, c'est le clu^pitre des inmutations... Qui auronsHAOUfr? >

Bmestise ne se pressa pas de répandre. Son mari ccmtmiia : c Toyonsl mes eetlègHes d'abord, leurs femmes, leurs nièces et lenrs filles : qaelqses notabilités de la finance; point de nnmifiti«a. c'œt impM^e, ma» pbisiem's étrangers oe distinetion, deux oa trois membres en corps é^lomatique, et quelques personnes du laubovrglSaint-OermmiM* A prient, inrite- Konv-nous 1& rédadtian de ThiiHaieur ?

— Comme vous voudrez.

— Yersoianft, oui ; je ne pois pas ftôre autrement R me coûte «her, mais j'û besoki dn kn I »

Il y eut un moment de silence. Mensieur Senrais «emblaît héôêer à proDODcer un autre nonu  la fin â reprit, neo sans nn lé(rer trooUe dans la voix :

« Et Francine Albemare, FinviteFons-iiouB? »

 ce nom, une pâleur mortelle monta au front d'Emestine. Sa h^e et ardente figure prit une expression d'effiroi, de douknr^ presque de haine, et elle bégaya d'une voix tremblant :

« Mais, mon ami, cette femme ne s'appelle pas Francine Àlbemare, elle s'appeUe NMliaiieBuidvier : elle idt seule, libre, sans appui, sans parents, affiranciiie èe tout Êmn, de toute bien séance ; vous-même dites que ses romans sont rempfis de ten* danoes dangereuses, et que vous ne vous soucieriez pas que votie fils Amadée la vit tiop arnivent l...

— C'est vrai , répooc&t monsieur Servais avec un certain erabacras ; mais elle est très-belle, die a un grand talmt, et, nial« gré sa vie ind^ndanle , mai|^é sen mépris pour les lois mondaines, on assure que m oondaite est irréprochable... »

Un sourire amer erra sur les lèpres tl'Ëmestine; et peut-être aliait-elle essayer fueiipie dijeeticn, locsque Jnlifen, à q» monsieur Semais touiaiait le dos, se teva à éenâ sur sa i^ise, «t fixa sur la jeme feau&e ua. regutd eifiressii. Un moment, Ërnestine parut vouloir braver ce regard; mais, sans dôme, qudque pensée âoulourettse lui en ôta la Icnroe : comme si elle pliait sûus une puissance supérieure à la sienne, elle se laissa retomber dans son fauteuil, et dil d une voêl éteinte :

€ £b bien 1 mon ami 1 iaviteft4a 1...

— Merci, ma ch^ 1 reprit monsieur Servais ; je n'y tenait ,pas beaucoup, maû ie ne réjouia de veiiis trouver raisminalli.

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Maintenant, messieurs, dit-il aux deux jeunes gens, il est une heure, allons où le devoir nous appelle ; vous, Julien, au journal : moi dans nos bureaux ; vous, Anselme, à la Chambre, pour le compte rendu de la séance, et tâchez de ne pas mettro tant de très- bien 1 aux discours de monsieur Bfrryer 1 »

Et, après avoir salué d'un geste de père noble sa femme et sa nièce, il sortit, accompagné de Julien et d*Ânselme. Emestine et Lucile restèrent seules.

Elles n'eurent pas besoin de se rien dire : Lucile tendit ses bras à Ernestine avec une ineffable expression de douleur et do tendresse, et la jeune femme s'y jeta en sanglotant.

« Mais qu'y a-t-il donc? Qu'y a-t-il de nouveau? demanda Lucile terrifiée, après un long silence pendant lequel on n'avait entendu que des caresses et des pleurs.

— Rien encore... rien. Dieu merci ! murmura Ernestine en relevant avec un reste de fierté sa belle tête sillonnée de larmes; mais j'étouffe... chaque jour aggrave mes déchirements et mes tortures... je meurs, te dis-je, je meurs à petit feu. et je mets mon dernier espoir dans la fièvre qui me dévore... »

Et elle présentait ses mains brâlantes à Lucile, qui les couvrait de baisers.

« Je te fais honte, je te fais mal, je te fais peur 1 reprit madame Servais d'une voix saccadée : Pardonne-moi 1 Depuis notre Arrivée à Paris, une puissance fatale plane sur moi, sur nous tous... Je la sens qui m'étreint, d'heure en heure, avec une force plus implacable... Elle est là, elle est ici, elle veille à mes côtés, elle se glisse dans mon cœur ; partout où je pose le pied, partout où mon œil s'égare, je la retrouve, et c'est lui, que j'avais cru oublier, lui que je croyais ne plus aimer, c'est lui qui fait peser sur moi ces mystérieuses influences ; conseils funestes, images corruptrices, séduction, haine, amour, jalousie, remords, épouvante I

— Julien! s'écria Lucile: Ah ! quand j'ai su que tous le retrouverions ici. j'ai pressenti ce qui arrive...

— Non, car tu ne le connaissais pas, tu ne pouvais pas le connaître! reprit Ernestine avec angoisse. Ne vois- tu pas qu'il est le vrai maître de la maison? Mon mari ne songe qu'à son ambition, à sa carrière politique : Julien le conduit sans qu'il

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s'en doute, et où le conduira-t-il ? Amédée ne jure que par lui. Ces mauvais livres qui achèvent de perdre et de corrompre cette cervelle déjà si pauvre, c'est Julien qui les lui indique, c'e8t Julien qui les lui fournit ! Il le mène dans les petits théâtres, dans les coulisses, dans les bals masqués, dans ces divans où quelques sophistes faméliques et râpés prêchent le mépris de toute loi et de toute foi : il déprave son intelligence et son cœur. Encore six mois de cette vie, et Àmédée, usé, blasé, ruiné, endetté, malade, grossira le nombre de ces jeunes vieillards de vingt ans qui nous effrayent du spectacle de leur caducité... Et moi, malheureuse, et moi I... Sais-tu ce qu'il fait? Il m'écrit des lettres, tantôt passionnées, tantôt menaçantes, et je suis forcée de les recevoir, de peur d'un éclat: d'ailleurs je les trouve partout, dans ma corbeille à ouvrage, entre les pages de mon livre de messe, dans le sachet où je tiens mes gants et mes mouchoirs, dans l'écrin où j'enferme mes bracelets et mes colliers... Sais-tu ce qu'il fait encore ? Il me traite comme Amédée ; il emploie, pour me perdre, les mêmes dissolvants. Ces pages de Balzac, de George Sand, d'Eugène Sue, ces romans corrupteurs, ces chansons libertines ou impies, tous ces ouvrages dont je ne connaissais que le titre et' d'où s'exhale une vapeur mortelle à la conscience et à l'âme, il s'arrange pour que je les rencontre sans cesse sous mes yeux, sous ma main, pour qu*une fascination magnétique y ramène constamment mes regards ! Lucîle, quand j'ai lu une de ces œuvres, lorsque je me plonge avec une douloureuse ivresse dans l'étrange rêverie que me laisse cette lecture, le bien, le mal, la vertu, le vice, le devoir, la faute, l'honneur, l'ignominie, tout se déplace et se bouleverse pour mon esprit troublé ; j'ai la fièvre, j'ai le vertige I... Oh ! chère et angélique enfant 1 toi qui gardes près de cet enfer toute ta céleste innocence 1 pleure sur moi 1 prie pour moi I...

— Ah I c'est affreux I murmura Lucile.

— Ce n est pas tout encore, poursuivit la jeune femme avec une exaltation croissante : il y a autre chose, je le devine, j'en suis sûre, je le sais. Amédée, avant notre départ pour Paris, n*avait contre moi que cette antipathie banale qu'on doit à sa marâtre : maintenant il me hait, et je surprends parfois ses yeux fixés sur moi avec une expression qui me glace. D'où lui vient

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cette haine? De cette femme, de cette Nathalie Duvivier, de celte Francine Albemare qu'il aime comme un fou et qui se moque de lui ; de cette Francine, le sphinx, le démon, le mauvais génie qui semble suscité ym ma perte ; de cett* Francme & laqu^teMlien m'a sacrifiée, qui le domine sans doute, dont il est aimte ^^eut^tre, dont la seule image me consmne de j^ou- Bie et de désespoir, et achèvera, si Dieu ne me vient en aidie, àe me précipiter dans raKme l... Car, Lucile, je ne t'ai pas tout dit : Ce Julien (pie je devrais maudire, dont l'amour ressemWe à une menace, et qui s^est retrouvé sur ma route pour mon supplice et mon (^aliment..,

— . Eh bien I dit Lucile ^^due.

— Eh bien l miséraWe, je l'aéme encore l » bégay» Bniestine «n cachant son visage dans ses maint.

rv

Ernestïne devinait à peu près juste sur tes prhicipaiix points qu'elle venait d'efiteorer dans son douicnireux entretien avec Lucile. 11 n'était que trop vrai <pie Julien a^ait déjà fait, en quelques années, d'effirayants progrès éans les voies mauvaises, et qu'une ambition ardente, kmplaoaMe, mêlée de fiel et de haine, prête à t(M renverser pour arriver au but, s'emparait peu à peu de toute son àme. l^ar malheur, il n'svait été que trop énergiquement poussé dans cette direelion fatale par cette belle et étrange Nallublie Duvivier qu'il retrouruit à Paris, disposée à continuer avec lui Tallianee destructive dont ils avaient préparé les bases lors de leur preBodère rencontre. Nathalie était ambiti^euse comme lui, c««iiHe lui peu soucieuse du chois, jes moyens ; mais eUe lui élsaît supérieure^ elle apportait dans ses projets ua calcul, une astuce, une prévoyance loin>taine dont Tardent jeune homme était incapable. Bous le pseudonyme de Francine Albemara, elle commen^h à se faire une

place, sinon dans la litteratore proprement ^te, au moins êm» ces coulisBes lîttérsiresoù s'apprêleiit les répatation9«ll«»Biiocès. En quittant X... elle s'était démise d« nodeste poste ^ h faisait vivre, mais qui ne poxrvait la oendoire qu'à une obsmm et honnête mé^crité. Pan^e et libre oennne Toiseau dft oiel, sans lien, «ans fiatmilie, elle s^éftott logée dans tine maneafféa, % un cinquième étage de la w» de Vaugirard, et le eontraste êe celle pauvreté fière, vasllamment acceptée, arvec œtte indépendance sans bornes et cette beauté splendide, avait été sa pwnnère séductioa. L'eriginidité et Toin^seii de cette iOUimm n^Ue «mtrèreiit sans donte pour beawsoiip dai» oeUe vertu, q«t<flB s'appvyait waat mteim prineîpe de religion on de morale ; maiB il s'y joignit un sei^iniem plus réûéeki. Avertie par de trop eé^ léi^ea ecoemptes, MsthiAie av;ait -compris tD»t ce qu-aiM famme jeune, belle, poétêopie, taiée d'im gi»nd talent €^ d'une hante intelligence, de^raif perdre de* prestige et d'ioflueneeen éomntft prise sur sa coadiâte et «a vie prfvée aax radiffiépeal» et aaa TâitienTs, aix d^acteurt é» sea dœtowes et de ses enwnifeak Ette s'était donc enloarée d'une soite ^auréole qui servit merv^l^semeatt ses débuts. Yersehnit «t les iiemmes d'esprA qn :£orBaaieDt son état-major, après avoir essayé de Uu plaire 0t avoir recomm rmuélité de leurs tentatives, se sentirent sédists et éomisés par ce Inzarre mélange de diasteté et de baifiiesBe q»i ressemblait si peu ma. types de leur connaissance, et donnait à toute cette avemoreuse Bohème le très-rare plaisir de voir ses paradoxes les plus impossibles personnifiés dans une femme charmante. Elle eut pour ces nouveaux amis le piquant èe Yish vraisemblable et de l'imprévu, et ils se résignèFsnl de Ibn home grâce à cette camaraderie iïmnlière q«i, en excluaitt tente pri*tenUon, n'en froissait aoeiuie. Cette sîtoation était déjà établie quand Mien arriva à Paris, et renoua avec efie ias hitions commencées à X... il aivait déjà subi ce genre d^ascn»dant qu'elle exerçait aaie«r d'ette. Mais HairïiaHf^ connœ de^ «t annoncée à la république des leHres, environnée d'écrivains distîngi^s qui lui promettaient la gMre , eut btemêt svbt eet esprit affamé de cél^ité, de fortune et de brait, un tout autre ^prestige que Thumble directrice des postes d'un cheMieu d'air- 'fondi»56ine»t. Elle le gouverna d'autant plus aisémenit qa*^te

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s'était préservée du seul sentiment qui puisse désarmer une femme supérieure vis-à-vis de Thomme qui ne la vaut pas. Julien devint le premier ministre de cette royauté féminine et pseudonyme. Pour être plus libre de suivre ses inspirations, il laissa tout ignorer à Anselme ; et monsieur Jacques Servais, lorsqu'il s'installa à Paris, en famille, avec toutes les illusions et les vanités naïves d'un grand homme de province, se trouva, sans s'en douter, pris dans les invisibles mailles de cette association fraternelle.

Patron de Julien et d'Anselme dont les parents avaient tant contribué à son élection, bailleur a« fonds de Vlnitiatmr à qui il avait confié le soin de sa naissante renommée parlementaire, mis immédiatement en rapport avec Versolant et la direction du journal, monsieur Servais vit Nathalie Duvivier qu'il avait à peine remarquée à X..., et il la prit très au sérieux. Par ses antécédents et son caractère, l'honorable député devait être particulièrement sensible aux séductions de Nathalie. Il tranchait de l'esprit fort, allait rarement à la messe, et observait de point en point ce catéjchisme bourgeois a*ie l'ancien Constitutionnel avait mis à la mode : mais, avec tout cela, il possédait l'ingénuité du provincial qu'un fonds d'honnêteté originelle empêche de croire à certains raffinements de corruption ou de malice ; la candeur de l'homme sérieux dont la jeunesse s'est usée dans les affaires, dont l'âge mûr s'absorbe dans les préoccupations politiques, et qui, ayant peu connu les femmes, a pourtant, çà et là, quelques velléités vagues de curiosité et d'attrait pour ces Edens profanes où le serpent continue à inspirer les filles d'Eve. La premii^re femme de monsieur Servais, créature maussade, chétive et revèche, indifférente à tout ce qui n'était pas le soin du ménage ou l'accroissement de sa fortune, n'avait fait d'ailleurs que passer dans sa vie, en ne lui révélant le mariage que par ses côtés les plus désagréables. Quelques années plus tard, lorsque Ernestine était entrée dans sa maison, il avait été un moment ému de la beauté et du malheur de la jeune orpheline ; ii s'était, sans trop d'invraisemblance, abusé sur le s<;jitiment qui l'avait porté à demander sa main. Mais la froideur d'Ernestine qui, elle aussi, s'était trompée sur l'état de son propre cœur en consentant à cette union inégale, ne tarda pas à réagir sur lui.

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€t, comme il était trop vaniteux ou trop distrait par son ambition pour attribuer cette froideur à la différence d'âge o\i pour lui chercher an autre motif, il s'imagina que l'éducation du couvent a^ait donné à sa jeune femme ces allures rigides t\ placées; il en profita pour déclamer contre ïes religieuses et les aeyotes, et s'habitua à ne voir dans Ernestine qu'une admirable statue, impassible comme le marbre, et destinée, par sa beauté, à faire honneur à son salon, quand il serait ministre ou président de la Chambre. Et pourtant, sans le vouloir, sans le savoir, il commença à ressentir contre elle cette secrète rancune, mêlée d anxiété et de malaise, que l'indifférence d'une femme très-belle, épousée malgré sa pauvreté, inspire à un homme vulgaire, orgueilleux et riche, prêt à s'en irriter sourdement comme d'une atteinte à ses mérites ou d'une marque d'ingratitude. Lorsque monsieur Servais arriva à Paris, le fugitif sentiment de généreuse ou vaniteuse affection qui l'avait uni à Ernestine s'était complètement évanoui.

Aussi fut-il fasciné par Nathalie Duvivier, dont la beauté contrastait avec celle de sa femme, et qui, aussi habile qu'Ernestine était sincère, lui donna pour la première fois de sa vie, la joie de se voir l'objet d'attentions et de prévenances , de la part d'une femme intelligente et belle. Mais ce qu'il n'avait pas prévu et ce qu'il aurait du prévoir, c'est que son fils Amédée, déjà gâté aux trois quarts par une éducation où la maison et les exemples paternels avaient eu fort peu de part, enivré de romans et de mauvais livres, et pressé de jouer un rôle quelconque de Chérubin ou de Don Juan, malgré la nature qui l'avait traité en marâtre, se passionna à première vue pour Nathalie , et apporta dans cette passion absurde toute la vivacité de ses dix-sept ans, combinée avec toute sa sottise native. Pourtant, ce jeune et aimable roué de petite ville, qu'un cigare faisait pâlir, qu'un verre de vin rendait malade, et qui n'aurait pas su dire trois mots de suite à une femme de bonne compagnie, crut de sa dignité de ne pas trop se laisser dominer par cette vision romanesque, et, accaparant Julien qui devint soii Mentor, il se mit à courir les théâtres , le quartier Breda et h bal Mabille, très-convaincu qu'il recueillait la succession direoe de Létorière et de Lauzun.

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I<9AtHa1ie s'aperçut rite de l'effet qu'ell» avait {nroêuif enr monaiear Servais et sar Amédée. Biea qu'elle se sentît fert peu de goût pour les façons bourgeoises, l'épaisse encolure et les cheveux gris du député, bien qu'elle éprouvât un souvenin mépris pour l'adolescent k mine blafarde, elle jugea à propos de les ménager tous les à&m., trèsHsertaine de n'dtre jamais sérieusèment compromise ni par l'oa ni par l'autre, et comnençaint d'ailleurs à diriger toute sa conduite d'après un sentiment que chaque jour accmit: une haône, instinetive d'abord, puis réfléchie et implacable, contre Eraestine.

Grâce à son empife «nr lulien, elle n'asvait ignoré aocim AStail ée son premier aoMRir ànree Eiaestme et do lents pnijeCs de manage pendant le temps que Julien appdait sa pénode d'innocence. Mabituée à observa:, douée de eette pénémtian particolièEre qui oe trompe norenent parce qu'dlle suppose toujours le mal , elle devina qu'Emestino avait accordé sa mna à monsieur Servais dans un momeot de d^t ou de désespoir, qu'elle avail trop présumé de sea forces, qu'elle aimait encore Mien, ou du moins qu'eUe a'jurait trouvé dans œtte miini ni le bonheur n le repos.

Elle la faftîssait : pourquoi? d'i^rd paoroe que les erâlenaes déclassées détestent les eadslenoes régulières , pacree qu^Eme»tine, pauvre comme elle, orpheline comme elle, n'avait eu tptk dire oui pour devenir la femme d'un miUiomraîre et tenir une grande place dans la cansidération du monde. Mais bi^tôt ^ haine eut une cause plus positive. Encooragée par le premier éblouissement de manaiear Servais et d'Amédée , voulant porchfiier de cette inexpérience qui aMt commettre «ix provinciales nouveUoment installées à Paaris tant de fautes et de bévues ions le choix de leur société, eUe fit une visite à madame Servrâ. Ernestine l'accueillit a-viec «ne fipoideur glaciale. Cette âme loyale, ardente , incapable de dissimulation et même do ménj^^nonl, se révoUa à l'idée de recevoir chez dite une femme-auteur, ne tenant à rien et volontairement placée an-dessus des convaian* ces et des timidités de son sexe. Elie frémit d'une colère qui fit tremLmr sa voix et étinceler son regard, en songeant que c'était là la rivale qui lui aurait ravi le corar de Julien et qui probablement en était encore aimée. En un quai^ d'heure^ alie M

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subir à l'orgoeil de Nsthalie toates les tortures que sait èpmmr et raffiner, m pareil cas , le i^nie féminin. InnUle d'ajouter qu'elle laissa ignorer à mottxieiMr Servais , absent dans ce m»meBt-Ki, la visite de maéemoifelle Dufvlvier, et (pi'elle ne la M

rendit pas.

Nathalie sortit de efaez elle, la ntge dans le cœur ; et dès lors elle résolut la perle de celle qui Tavait bumiliée. Son asoendwii «or Julieib, VhaMtude ipi'cdle aurait prise de lire dans cme âne enfiévrée et d'en remuer le fiel , l'indinalion secrète de m*!!- ^ur S»rv£»s, la pnesiâii bvuysraêe d'Amédée, tout favorisait ses desseins , tout lui permettait d'avoir sans cesse une main et un regard Aœs cette nx^fisen où elle avait marqué d'»vance sa vio- Urne, Mien n'était que trop disposé à suivre ses cons^s et ses 0rdves, et un jtafur qu'il d&uumdaât par quel moyen oa pouvait sééuive ime femm«, «tie répondit brusquemeitt : « 'Birif er ses leotows.

— mais comment? lesquelles?

^Égarer avec Gec»^e Saad ; dissoudre avec Balzac; eom»mpre avec Eugène Sue. »

Julien lui serra la main. Ils s'étaient compris. A dater deee moment, un oooiplot trariMe fut organisé contre Ernestine, et nous avons vu, par ses confidences à Lucile, comment il s'e5céï5utait. Julien devint plus empressé, plus passionné que jamais aupacès d'elle, et leHes étaient ses facilités peur la voir sans cesse, telle était la préâtleotiKm de monsieur Servais pour le jeune et énergique interprète de ses idées politiques, que sa femme ne powvait pas même s'armer contre Julien de ces obstacle^ matériels qui viennent parfois en aide âsms les situations dangereuses. Il était libre de la voir, de \m. piu^er, de lui écrire , de lui apporter des livres, d'entrer, en son absence, dims son appartement, d'y cacber ses lettres, emppeiwes tantôt d'une romanesque tendresse, tanDôt de cette violence :|ui produit tant d'effet sur les cœurs Iroidilés. La vie d'Emesluie devint un affreux suppliée : elle luttait contre Julien, contre eUo-iucTine, contre les funestes images que ces romans . eb«îsis avec une habileté infémsde, apportaient à son âme ;f^re et ifnonofte ScmvcMt elle repoussait ces livres comme des ennemis, oemme des traître»; une force mystémuse, irrésistible^ >l'y r»-

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menait, et elle achevait en frissonnant la page commencée. Le poison se distillait goutte à goutte ; elle le sentait s'infiltrer dans ses veines avec un mélange d'horreur, de stupeur et d'ivresse Pendant ce temps , Nathalie , par quelques mots adroitement lancés, créait à monsieur Servais des griefs contre sa femme ou envenimait le vague malaise que lui causaient la froideur et rindifférence d'Ernestine; et elle profitait de son influence sur Âmédée pour changer en une haine furieuse sa puérile antipathie contre sa helle-mère.

Deux bons génies, deux anges gardiens, veillaient encore auprès d'Ernestine. Lorsque Lucile Dermont avait su qu'elle allait retrouver Anselme à Paris , qu'il aurait ses libres entrées chez son oncle, elle comprit que cette situation nouvelle ranimerait leurs espérances ; mais elle les plaça sous la protection céleste, et se promit, sans repousser jamais Anselme, de n'encourager son amour qu'avec la plus rigoureuse réserve. Elle avait , du reste, entière confiance dans l'intacte fidélité de cet amour, et cette confiance ne fut pas trompée. Ces deux cœurs s'étaient rivés l'un à l'autre, et ils ne pouvaient plus se reprendre. Dans cette atmosphère où s'agitaient à leurs côtés tant de passions coupables ou de poignantes douleurs , ce furent de douces et limpides tendresses, comme au temps où ils se promenaient ensemble sur les pentes boisées de leurs montagnes. Anselme obéit à tout ce que lui imposa Lucile ; il fit taire ses regards et ses lèvres ; il ne chercha point à la voir seule : il redoubla de travail et d'efforts, se dévouant aux intérêts , aux vanités de monsieur Servais, et se disant que chacune de ces heures laborieuses le rapprochait peut-être du moment où il pourrait enfin demander la main de Lucile , sans craindre pour elle un avenir de pauvreté. Lorsqu'il avait bien travaillé , lorsque monsieur Servais le félicitait de ses aptitudes de secrétaire ou de son talent de rédacteur, ou bien lorsqu'elle avait pitié de son abnégation et de son obéissance, elle le récompensait par un regard, et il sentait redoubler son amour et son courage.

Mais calmes et résignés dans leurs tendresses , Anselme et Lucile ne tardèrent pas à éprouver de cruelles inquiétudes pour leur chère Emestine. Julien avait cessé de se confier à Anselme; il rompait l'entretien, quand son ami risquait une question et

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