‹ Pourquoi je reste à la campagneChapitre 7 sur 17 · LE TEMPLE D'ÉPHÈSE · texte numérisé non relu

LE TEMPLE D'ÉPHÈSE

chons a pas de géants... sic itur ad astra \ exclama le déput en essuyant son front, couvert d'une sueur parlementaire.

— Mon oncle, dit Lucile, s'efforçant d'affermir sa voix, vous savez qu'il n'y a jamais de bonheur qu'on ne doive expier par quelque contrariété... Pendant que vous remportiez ces beaux triomphes, votre Ernestine vous cachait ce qu'elle vient de m'avouer; Ule «"it très-souffrante; chaque jour, son état s'aggrave, elle a la fièvre tous les soirs... Au reste, vous n'avez qu'à la regarder ; son visage amaigri plaidera pour elle... Ernestine est comme moi une plante de nos montagnes : l'air de Paris lui fait beaucoup de mal ; elle désire repartir, un de ces jours, pour les Géranies, où elle nous attendra; moi, pendant ce temps, je deviendrai votre ménagère, et je me suis chargée, en attendant, de vous présenter sa requête 1 »

Un nuage gros de tempêtes couvrit subitement le front de monsieur Servais. Son regard, inquiet et courroucé, allait d'Ernestine à Lucile, comme pour mterroger le fond de leur âme, et découvrir ce qui se cachait dans cette idée de départ. Julien, immobile, se tenait un peu en arrière du député : son calme extérieur était démenti par le frémissement de ses lèvres, et ses yeux, se fixant à la dérobée sur Ernestine, exprimaient tour à tour une colère furieuse et une douleur passionnée.

« Ah 1 çà, dit enfin monsieur Servais, quel est donc ce nouveau caprice ?

— Ce n'est pas un caprice, bégaya Ernestine ; je suis réenement souffrante, et...

— Madame, reprit son mari d'un ton sec, je ne vous ai pas épousée, orphelipe et sans le sou, pour que vous soyez à la campagne quand je suis ici : si vous êtes souffrante, prenez une voiture, allez deux ou trois fois au bois de Boulogne, et votre migraine eu vos maux de nerfs se dissiperont. D'ailleurs, quoiqu'un mari ait mauvaise grâce à se montrer galant, permettezmoi de V DUS le dire : Vous êtes trop belle, vos yeux sont trop vifs pour que je vous croie bien malade... Votre beauté m'appartient, j'en suis fier, et si vous n'étiez pas là dans quinze jours pour faire les honneurs de notre grande soirée, je ne m'en consolerais jamais... Songez que j'ai déjà commencé mes invitations avec la formule obligée : Monsieur et madame Servais vous

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prient, etc., etc.. — Songez que, pour donner plus d'éclat à mes réception'9, j'ai loué et meublé un magnifique appartement, que vous en serez la plus belle parure, que je courte sur youa pour tous les préparatifs, et que votre absence, au dernier moment, serait un vrai désastre... Que dirait-on, grand Dieu? On croirait que je vous cache, que je suis jaloux, ou qiie tous êtes laide à faire peur... Mais non, ce n'est pas possible I poursuivit monsieur Servais en s'animant et avec un accent plus dur ; il ne se peut pas que vous ayez sérieusement songé, sans autr» prétexte que votre santé, à me quitter dans ce moment-ci I.... Julien, joignez donc vos instances aux miennes I

— Je n'ai rien à dire à madame, répliqua froidement Julien ; madame sait combien nous serions tous désolés de son départ: j'engage madame à rester. »

Ces derniers mots furent dits avec une expression dont monsieur Servais ne fut point frappé, mais qui glaça d'efiroi sa malheureuse femme. Elle échangea aver> Lucile un regard de découragement et d'angoisse. Le député f iprit :

« J'entends que vous restiez, et vois resterez : je le veux. J'ai besoin de vous, je le répète, pour cette soirée dont on parle déjà» et qui ne sera peut-être pas sans influence sur mon avenir politique. — Car, me disait hier un diplomate, à Paris les grandes positions s'ébauchent le jnaatin à )a Chambre, et s'achèvent le soir dans les salons... Vous partir, ce serait une déroute ; vou» présente, ce sera une fête. Après, quelque temps après, quand la session touchera à sa fin, si ^yms êtes toujours mécontente de votre santé, vous pourrez nous précéder aux Géranies d'un& semaine ou deux. Mais d'ici là, je ne le veux pas, entendez-vou& bien ? je ne le veux pas ; et Dieu merci 1 je ne suis pas un d& ces hommes que l'on mène où Us ne veulent pas aller ! — Julien L Anselme ! suivez-moi dans mon cabinet, nous avons à travailler ensemble, en attendant qu'on serve le dîner. »

Quand les deux femmes furent seules.:

« Oh 1 maintenant que Dieu nous sauve I » murmura Emestine à demi évanouie, en se laissant tomber dans les bras de Lucile

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Lei? qamze jours qat^'écoalèrent entre ces dmiièreff seéae» et 1» soirée de dionsieur Servais, furent pour Bmesthie un perpétuel suppliée. S&a earaetère énergique et fier, le ^tôfoutcfw lui inspiraient Tartifiee et le meuson^s, rendaient sa sttualionr plu» evoelle, et ajoutaient à ses souffrances par la néeossité de les dissimuler. Sa répidsion croiseent» pour monsienur Servais* devenait presque de Thorreur et de la Imim. BUe reconnais»sait^aiiséisenit danois Icb^ ronotna qu'elle liwÉl: le^ type de ce- man égofsle, dnr et aveuglé, se paseiommoa pour ce qui devait lo perére, se méiant àe oe qui pouvait tor saimer; refardaiH sar« femme comme sa chose, et ne Payant ^usée^ qm poar sa faèm hOBAeur de su beauté comme d'un beau tableau, on dHm bd attelage : em oomporaisoBB tn>p faciles amenaient, chez Eras»-^ tine, un redooMement à& méptiset d'amertumei 11 n'y avait pasjusqn'à Amédée Serval» dont Ib présence, ou, pour nneux direcr Fespionnage ne fut poor elle iin sopulioe de plus. Ce jeune hoaame joignait aux prétention» du roué précoce le» prrvîiégeft de l'allant tevr^Éa: il désolait son père par des répliques^pem respeettwusas, qntne kiissaieot pas que d'embarrasser lia^logiçM)» de réloquent député. Quand on lui. reproehait de fréqmeiâeF te» bals pubHes et d'y voir mauvaise compagnie, il citait mie ehao^ son célèbre où la danseuse de TOpéra esl mise au: même raiiy que ta sseur die charité , et une foider de récit» et ds drameKap^ plandis , où la eourtisane est glorifiée ans dl^pans des^iioonèlea femmes. Quand on lui signalait, le danger de se» liaitoaa amr les jeunes Bohèmes, il ouvrait un livre, signe d'un n(n;illttM9, où le bwugeoiis, )« magistrat, le gentillionaBe, le ^peèHK, le gMH darme, étaient vigoureuaement immolé» à l.arlisteen.idein vent, au vagabond et au saltimbanque. Si Ton tonnait contre les crimes retentissants qui multipliaient, vers cette époque, les pages sinistres des annales judiciaires, il soutenait et prouvait, pièces

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«en naîD, que les repm de jaaUce, les^gidérieiia, voire les coiidamttée à mort, se joiiAient p«8 un trop mauvais rôle dans ia JiUéfatureiiHKlieriie,ât^'af»ès toiss les prestiges d'un beau procès ^riaûnel jMrec juBcom{Mig0eiB0nt de puèUeité^ 4le f^claoQies et de iauDaseft^ v«aient wmna qja'iàue vie obseuee et OMttOteae» ^ Vùn essayait de lai^fMutler religkm ou mo^rale, fl haussait sajped^ement les «{taules, 4emandait à son père s'il se iirépanût à parler à âa Chamlkre en faveur 4es Jtodtes, et le renvoyât auK cokJBies «Le VlniiiiUev/r, où les Agresseurs, len vers «t en prose, du tsiergé, de la religkai, de «es dogmes et de samo^ale, étalent quotidietaeiattenl reooiniDa&dés à l'admiraiion publi^pie.

•Mais, visnà-vis de sa belle-onère, Anitôdée redevenait ^rieuiK ; il Ja «uivait du regard, mterrogeait son vis^e >et épiait ses déuarches avec une per-sistanoe^ui lui était évidemment in^irée par une mauvaise inâuenoe et 4m sentiment mauvais. Avaitil deviné la répulsion d'Eraestine pour moasidur Servais? La soupçoj:maât-il d'aimer Julien, d'être dans une de ices crises qui menacûjU Tào^Emeur «t le ropos d'une lemme? Ernestine ri;gao- <rait; mais, «quand elle rencontrait les petits yeux gris d'Amédée fia&és sur elle et exprimant .une .arrière-peAsée nséchante, elle sentait un vague frisson se glisser dans ses veines.

Surmeatant ses pr<^i»s inquiétudes , relevant le courage d'Anselme qui se désespérait de son calme, Lucile, pendant ees journées critiques, dqiloya des ressources d'esprit et de ocnur. que nul n'aurait attendues de cette nature plus douce ^!active, plus tendre qu'éneatgique. Elle déjoua souvent les inveMi- Igations d'Amédée, réussit à rasséréner le front rembruni de moosieur Servais, paralysa les assiduités de Julien, et suppléa Ernestine dans tous les détails préliminaires de la soirée du 16 avriJL JEUe s'acquitta si l»en de cette partie de sa tâche, que son onole^ distrait d'aillâurs par les aâiaires et la politique, ne put qu!approuver et applaudir» et félicita sa îeam^ à qui il attribuait £es recherches de lixe et d'élégance.

On avait, dans les pruniers jour^ d'avril, quitté l'hôtel meu- Ué pour s'installer dans on bel appartement de la rue Saint- Florentûè Le choix des meubles et des tentures, les soins mtt^âs du déménagiMneat donnèrent quelques journées de répit à ces esprits tconUés. Ernestine, par une réaction fami*

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lière aux &iaes fortement trempées, finit par sortir de son abattement, à mesure qu'approcha le moment où elle devait se retrouver en présence de Nathalie Duvivier. Lucile. attentive au moindre symptôme, profita de cette lueur pour encourager son amie, la relever à ses propres yeux, et lui demander si elle n'avait pas envie de disputer la victoire à cette redoutable Nathalie. Une femme a beau être en proie à tous les tourments intérieurs, elle est toujours femme, et Ernestine, bien que la coquetterie lui fût odieuse, avait un sentiment trop vif de sa beauté pour ne pas éprouver une sorte d*amer plaisir à l'idée de lutter contre sa rivale. A. la veille de cette fête dont l'approche l'effrayait et l'exaltait tout ensemble, elle puisa dans le désordre même de son cœur une énergie fébrile et nerveuse qui la rendait encore plus belle. Monsieur Servais lui-même, quoique d'une nature très-peu artiste, fut frappé de l'éclat de ses regards, de l'ardente pâleur de son front, des tons vigoureux de sa riche chevelure qui n'attendait plus qu'une couronne de diamants pour la faire reine : il se dit avec orgueil que jamais homme politique, appelé à de hautes destinées, n'eut une compagne plus digne de régner sur son salon et d'achever les conquêtes de son éloquence.

La soirée arriva : Ernestine avait voulu que Lucile fut habillée comme elle, sauf les bijoux que la jeune fille ne portait pas, et que sa jeune tante n'avait mis du reste qu'avec une exquise sobriété, malgré les instances de monsieur Servais, dont le goût millionnaire confondait l'élégance avec la richesse. Leur toilette, fraîche comme une matinée de printemps, combinée de manière à faire valoir, malgré ses similitudes, les différences de leur beauté, réunit tous les suffrages, et la fête commençait à peine, qu'Ernestine était déjà sûre de son triomphe. Monsieur Servais paraissait enchanté; Julien lui-même était ébloui, et on surprenait dans ses regards une expression de respect et de déférence que madame Servais n'y avait pas lue depuis longtemps. Il y avait là des hommes de toutes les nuances, députés, publicistes, artistes, diplomates, banquiers, spéculateurs, et même quelques rares représentants du faubourg Saint-Germain. Tous admirèrent à l'envi la beauté d'Ernestine, qu'ils avaient peu vue jusqu'alors; tous rendirent hom*

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mSL^e à la noblesse de sa physionomie et de ses manières, à la distinction innée de son attitude et de son langage : tous félicitèrent monsieur Servais, dont la vanité se gonflait k éclater, à chacun de ces compliments enthousiastes. La grâce pudique de Lucile fiomplétait eette impression délicieuse, à laquelle cédaient les plus insensibles. Il y avait quelque chose de touchant et de charmant dans le soin que prenait Taimable ^une fille pour s'effacer derrière Ernestine, dans cette tendresse attentive qui semblait veiller sur le succès de madame Servais, et n'en pas vouloir d'autre pour elle-même. Ce frais et gracieux tableau éveillait les meilleures émotions de l'âme; les femmes, toutes au charme de ces premiers instants, ne songeaient pas même à être jalouses , et leur surprise était un éloge de plus. Ernestine, voyant son mari ravi, Julien respectueux, son ange gardien à ses côtés, Âmédée occupé à faire danser les demoiselles, respirait plus librement ; elle se sentait plus forte contre les périls, mieux armée contre les orages de son cœur, et son rapide triomphe, qu'elle lisait dans tous les yeux, se reflétait sur ses traits avec une splendeur incomparable, lorsqu'on annonça Nathalie Duvivier.

Fidèle à ses habitudes, Nathalie était mise avec une simplicité de pensionnaire : cette simplicité ne la faisait paraître que plus séduisante, et ajoutait à l'effet du contraste de cet air de douceur et de candeur Qu'elle savait se donner à volonté, avec son isolement, sa liberté absolue, la hardiesse de ses idées e\ la célébrité naissante de son talent littéraire. Lorsqu'elle s'a ^ yança pour saluer Ernestine, les deux femmes se mesurèrent du regard : la prudence n'était pas au nombre des vertus favorites de madame Servais : au lieu de l'hypocrisie mondaine que la civilisation enseigne à ses disciples, elle reçut Nathalie avec cette froideur glaciale et cette fierté hautaine que sa rivale ne connaissait que trop, mais d'autant plus cruelle cette fois que tous les yeux étaient braqués sur elles. L'attitude d'Ernestine signifiait évidemment : Je vous ai invitée par force, mais je vous méprise et je vous hais. — Un momeni, Nathalie se redressa sous cette insulte muette comme une vipère blessée; mais elle se contint avec une incroyable puissance, imposa tin sourire à son visage contracté, et gagna silencieusement sa

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place après s'être légèrement iacllDée. Un instuU |iLiis Xasd, obéissant à un siigne, Julien accourait anprÀs d'elle. Le bal était alors dans tout aon éclat. Le mouvement général et le bruit de la fête permettaient les conversations particulières.

«c Julien, lui dit-elle à voix basse, voici le moment de rae prouver que vous prenez au sérieux notre alliance défensive et offensive. Vous allez, pendant deux heures, faire tout ce qu'il faut pour qu'on vous x^roie amoureux fou de votre bumble servante, Nathalie Duvivier, dite Francine Albemare.

— Âh I ce n'est que trop facile 1 » répoiuiit l'ardent jeune homme.

Un moment après, Âmédée vint la saluer :

« Mon pauvre enfant, lui dit-elle en affectant un air matemel, vous êtes insensé et vos lettres «ont folles^ Pourtant j'ai pitié de vous, et je veux vous traiter en so^ur aînée. Venez me voir après-demain; je serai seule, nous causerons, et je vous prêcherai de mon mieux. Seulement, ce soir, faites quelque chose pour moi : observez votre beHe-^mère, votre <:harmante, triomphante et adorée belle-mère ! Tâchez de deviner si l'honneur de votre père et de votre nom n'a pas quelque péril à ^aiadre de ce côté-là, et revenez, à la an du bal, me communiquer vos impressions... Allez 1 »

Sauf quelques légères nuaaces, les femmes de bonne compagnie sont tellement forcées de se ressembler aux yeux du monde, que, lorsqu'une exception se détache sur ce fond on peu uniforme, elle est sûre d'éveiller la curiosité et l'attentioii. C'est ce qai arriva à Nathalie Duvivier. On vantait déjà son talent; Aile venait de débuter avec éclat dans la littérature à la mode, et cette jeune et belle personne, pauvre et libre, respectée par la calomnie, saluée par les hommes du métier comme une des plus charmantes espérances de la poésie et du roman, exerça bientôt une attraction singulière sur ces graves personnages raturés du positif de la vie, soumis au joug de la politique et .des a/tiaires» et heureux de les oublier en reposaiii leurs j^^x sur ceite poétique créature, qui avait presque pour tous le pki<v iprand des mérites : celui de ne pas ressembler à leurs femmbé. On l'entoura, et ces empressements furent sa première revanche. Mais bientôt aussi, il devint évident que Julien ai&-

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châit ime acdeate passion pour éLlu-, et sans se ^compromettre, elle accueillait cet hoceaiiafe avec un affectueux sourire, une modeste roi^eur, qui laissait croire qu'elle n'y était pas insensible. Julien avait vingl^inqans : animé par la fête, par l'idée, «nivrante pour^iBijOi^eil, d'oecu|>erde lui les deux plus Mies femmes 4u bal, doué d'ailleurs d'une figure expreasmet belie^ et mis avec .une él^anee ua peu théâtrale, il pouvait ne pas plaire, mais il était dijO&cile de ne pas le remarquer. Son nom circulait dans les gixHipds ; .ses débuts dans la presse avaient lait du bruit. Versolant, po^ir qui il avait été le Sésame, tmef^toi de la caisse de monsieur Serval, parlait de kd avec emèousiasme ; il passait pour être le favori du riche di^té, et les médisants assuraient même qu'il lui faisait see discours. On s'intéressa à son amour pour Nathalie, et les propee qui unissaient leurs deux noms arrivèrent à Toreille dlËmestine. Elle eom* battit quelque temps l'émotion douloureuse qu'elle ressentait; mais l'épreuve était trop forte pour cette ime dosit la folessore saignait encore. Malheureusement Lucile, obligée d'acquitter ses nombreux eogagements avec ses danseurs, n'était plus là pour la protéger contre elle-même. Ëmestine suivait des yeux ce couple que lui désignait la rumeur générale. Elle voyait un perfide «sourire errer «ur Im lèvcee de eette rivale délestée, dont le triomphe lui semblait insulter à son trouble et à sa détresse. iCe trauliJe, un moment contenu, ne tarda pas à se révéler dans toute l'attitude d'Ërnestine, tr<^ franche et trop passionnée pour pouvoir lon^mps se contoaindre. La malheureuse femme, à son inau peut-être, jetait sur Julkn des regards pleins d'angoisse, et elle ne s'apeiveviatt pas que, dernèi» la haie souriante des quadrilles, Âmédée, l'oeil constamment fixé sur elle, ne perdait pas un seul de ses aiMivemi^nts. Cette scène muette» que le bal voilait à demi de ses magnifieenoes et de ses prestiges, dttua deux heures pendant lesquelles Ernestine ^uisa toutes les tortures. Enfin, Nalhialie, qui possédait au plus haut degré Fart féminin de voir sans regarder et de deviner sans voir, reconnut qu'elle avait poussé Aes choses assez loin, et qu'elle pouvait confier au hasard le soin d'achevei son ouvrage. Elle dit tout bas i Julien avec un éloquent sourire : « JCaintenantie*vous i«adsTotte libetté; allez où votre eœur

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TOUS appelle 1 » — Et elle se retira dans un boudoir où le bruit de la danse arrivait à peine,. et où elle fut suivie par quelques artistes célèbres et quelques hommes politiques. Julien s'approcha alors d'Ernestine, et lui demanda une contredanse. Madame Servais refusa d'abord ; puis, simaginant que tous les yeux interrogeaient ses secrets, et craignant que son refus ne devînt le texte de quelque commentaire^ eiib accepta. Julien était debout devant elle, et gardait le silence. Sa présence, redoutée ou espérée, désirée ou maudite, portait au comble, chez Ernestine, ce sentiment bizarre où Tamour se compliquait de remords, d'effroi et de colère. Lorsque le jeune homme s'inclina pour prendre sa main :

« Vous l'aimez donc bien, cette femme? lui dit-elle avec un frémissement terrible.

— Moi, madame 1 répondit Julien du même ton : non 1 je ne l'aime pas; mais elle me console des dédains d'une autre, et, encore un peu de temps, j'esj ère être résigné. »

Le mouvement du quadrille les sépara pour quelques secondes. Lorsqu'ils se retrouvèrent côte à côte, Ernestine, que ces heures de lutte et de souffrance jetaient dans une exaltation fatale, dit rapidement à son danseur :

«Mes dédains, malheureux I osez-vous bien parler de mes dédains?...

— Eh bien 1 alors, reprit-il avec une ironie contenue, votre amour pour monsieur Servais, votre respect pour ces conventions mondaines qui nous séparent à jamais... »

C'était présenter à Ernestine les deux images les plus propres

lui faire perdre le peu de raison qui lui restait.

« Taisez-vous I taisez-vous 1 murmura-t-ellé ; ou je fais un éclat, à l'instant, ici même, dans mon salon. »

€ette menace d'une tête en feu et en délire effraya d'autant plus Julien, qu'il savait Ernestine capable de l'exécuter. Il se hâta de l'interrompre, et lui dit d'une voix douce et suppliante :

« Non, pas d'éclat, mais consentez à me recevoir, à m'entendre. Je vous vois tous les jours, mais comment? dans des conditions qui me rendent votre vue plus cruelle que consolante... Ohl c'est le plus horrible des supplices... Madame...

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Ernestînet au nom de nos chers souvenirs, rendez-moi une de ces heures d'autrefois... Cessez de me fuir... n'ayez plus peuri Vos paroles me feront du hien, et cette douce causerie nous calmera tousl&s deux ! Demain, monsieur Servais ira à la c^hamhre à Vheure haûbituelle ; il emmènera Anselme ; c'est le jour où Lucile va à son atelier de peinture, et Amédée court toute la Journée. A deux heures, je viendrai frapper à votre porte. Ma visite ne peut faire jaser vos domestiques : ils sont habitués à me voir sans cesse dans la maison. Nous pourrons avoir quelques moments à nous... à nous seuls !... Ernestine, par pitié pour mes souffrances et les vôtres, ces moments, donnez-les-moi !...

— C'est impossible, » répondit la jeune femme avec épouvante.

Julien n'ajouta pas un mot, mais il lui montra du regard la porte du petit salon où Nathalie Duvivier s'était réfugiée. Madame Servais le comprit. Le langage tendre et passionné de Julien venait de réveiller dans son cœur ces images du premier amour, dont rien n'égale le charme magique. La présence de Nathalie chez elle lui ôtait le calme nécessaire pour réfléchir et prévoir. Par un reste de confiance, par une de ces illusions naturelles aux âmes loyales et généreuses, Ernestine s'imagina qu'elle pourrait arrêter Julien dans la voie mauvaise, l'arracher au funeste ascendant de Nathalie, faire cesser cette dangereuse influence qu'elle sentait peser sur elle et sur les siens depuis son arrivée à Paris.

La contredanse était finie ; Julien reconduisît Ernestine à sa place : lorsqu'ils se séparèrent, un dernier regard, un monosyllabe, expirant comme un souflle sur des lèvres tremblantes, lui apprirent que sa demande lui était accordée.

Madame Servais était trop pure et trop imprudente pour descendre, en ces instants de crise, aux précautions vulgaires, et Julien n'était pas, hélas ! homme à les lui rappeler. Ni l'un ni l'autre ne remarquèrent qu'Amédée avait profité de sa taille mince et de la foule compacte, pressée autour du quadrille, pour se glisser près d'eux. Tous ceux qui sont allés au bal et qui ont préféré le rôle d'observateur à des récréations plus actives, ont pu s'y assurer d'un détail : c'est que par une erreur d'acoustique, très-favorable aux amateurs de médisance, les danseurs, dont la voix est couverte par l'orchestre et qui s'absorbent un

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peu trop dans leur» coii¥ers«ions iirtines, oioiait 6ti» «^s à ealendre ce qu'ils se disent, tasd» que, derriène niat on à lenra cûtéa, des oreilles âoes em font lear profit. AmtAèe, «uâtê dans wo BBpioBnage par sa faaiae contre » i)eye-«èce ot par le désir de plaire \ «altoalie, «Moplétoat par l'«xprMnoB Trop «fniaeatva des dwK vk^gea les nutH qui lui ^Aippiri ent, entendit tout (M piesque UiiL

AossiliU a ctMtMddaK le bouiair oà Nalbtilie Tsandait : elle l'enuueoa, avec une famliarité cavalière, tck l'embrasure de la EeDêtre, et li, tri^dâniaé par ta yropre passion pour ealeuler aucune coBséqueBce, il lui ât le récit exact de tout ce qu'il Tenait de découvrir, lioe joie infenule briUa dans le eegard de Nathalie.

« El que comptcz-vou faire? loi demanda^-cdle en soariaBt.

— Me venger' ves^er l'tuMuieurde moopâTeirépMidttAinédée, qui ne pouvait nanqusr noe n belle «ccaaijan de débiter cette phrase de mélodrame.

— Hais «tffiiuMit? »

Le jeune sot hésitait : Nathalie lui lançA an rafand c^adnle de bouleverser une meilleure oarelle tfoe la sienne, vt ajouta à voix basse, en simulant «ne «motim profimde :

< Vous vieudpw me le dire «prés-demaû. >

Le bal touchait ft «a fin; cbaeun, en ae «tïnnt, féUeîtait monsieur Servais sur l'éclxi de sa fête, eiir la beauté de sa femme, sur la |riae de sa lûioB. Toutes les sa t i sf lac l î wB a de la vanité se lisaient sur sa figure épanouie 1

ï Hoa cher, rteemt loua mes compliments, lui dît Nathalie eu lui serrant la aiaio : nadame Servais est raviesuate, votre aj^tartunent siijwrbe, votre fêle délicieuse, et tous ètee le plus heureux des hommes. >

Après le b^, quand Emestine eut embrassé licite et dit 'adieu i. aen maii, die s'enfenna dans sa chambre et se taissa hamber dans sso fanlMil, ptèa de la petite table où elle vnix l'habitHded'ceriBe. Les premières lueurs du matin comKeaçaknt !i se glisser i Iravcia ses fenËtres closes, et se mèiaieat anx c'arlés piUsianles du flambeau qui brûlait & ses càtés.

Le seuiimestqiûiadoainail, àla suite de cette crise étruge, G était la stupeur : comment était-^ie urivée jusque-là? Àimùl-

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elle réeTIement Julien? Et si elle ne Taimait pass pourquoi le craindre? Si Julien était amoureux de celte Nîâtbalie, s'il voulait l'épouser, pourquoi vouloir lutter contre cet amonr? Son repos, son bonheur étaient à jamais perdus : mais son nonneur? Cette vie nouroHe, ceti six mois de Pari», ces séduetrons, ces angoisses, ces lectures, l'avaient-elles changée à ce point qu'il ne lui fût plus possible de s'arrêter sur cette pente fetale? Pterdue dans un abîme d'incertitudes et de souvenirs, Emestine finissait par s'abandonner à ce fatalisme inerte^ qui s'empare des femmes à cette heure terrible où, cessant â^ètre sûres d'elles^ mêmes, elles se fatiguent du combat inégal de leur conscience et de leur oœur. Une seule force, une seule idée pouvait la sauver; la fbrce et Fidée religieuse: mais elle subissait ce malheur délétèrerpourla vertu d'une femme, de voir un mari qu'elle n'aime pas ne pas croire à sette religion qui lui défend de le trahir.

Fàttt-il s'étonner du travail £ssolvant et fimeste qui s'était accompli dans cette âme, et qui. à ce moment suprême, la tourmentait en régarant? En proie à cette rêverie que sa volonté (Brigeait à peine, Emestine laissa machinalement tomber sa main brûlante sur les papiers épars sur la table ; elle prit une plume, et, scms avoir conscience du bizarre instinct qui la poussart'à épancher au dehors le trop-plein de ses douleurs, elle écrivit quelques pages confuses qui se sont retrouvées plus tard : en Toici un fragment qui pourra donner une idée de l'état de ce pauwe cœur.

« .... 17 avril. J'ai vingt-deux ans depuis trois jours, etpourtant je suis bien vieille... Toutes les joies, toutes les douceurs de ma vie sont dans mon rapide passé : mon avenir est sombre et vidé ; filïe, je suis orpheline ; amante, j^ai été trahie ; épousr, je ne puis aimer mon mari, je n'en suis pas aimée... et je ne serai jamais mère t . . .

... » Il est six heures du matin ; il fait grand jour : c'est le printen^ps. Le printemps! avec quel bonheur je raccueillais, quand' nous ^ons, avec Lucile, épier, sur nos chères collines, le premier cri de l'alouette, la première fleur de f'églantierl Alors tout chantait aussi, tout fleurissait dans nos cœurs I... Aujourd'hui Paris, sa brume, son ciel gris, son atmosphère

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étouffante ; et plus un rayon pour m*éclairer ! plus une étoile pour me conduire 1 plus une voix pour me consoler!

... )» La campagne me parlait en amie ; la société me tue: je n'y trouve que de dangereux exemples et de perfides conseils. À part Lucile qui est une sainte, cette maison-ci agit comme si elle ne croyait pas en Dieu... Il y a donc une justice autre que la justice du ciel ? Il y a donc une morale autre que la morale divine? Moi qui déteste le mensonge plus que la douleur, plus que le mal, plus que la mort, je le rencontre ici partout!... Mon mari me chassera demain, s'il me croit coupable ; et pourtant le monde où il vit, les hommes qui le flattent, les opinions qu'il défend, tout conduit à l'oubli de ces devoirs qui ne lui semblent importants que lorsqu'ils le touchent! Cette société qui me flétrirait si elle me soupçonnait d'une faiblesse ou d'une faute, c'est elle qui dévore ces livres, qui couronne et pensionne ces auteurs, qui applaudit ces pièces de théâtre, hommages vivants, hymnes éclatants en l'honneur du désordre et du vice! Chacun de ces maris, de ces pères, de ces frères, pris isolément tressaillerait de colère et de honte si sa femme, sa fille ou sa sœur se conduisait d'après les maximes que«ces œuvres glorifient ; et, collectivement, ils crieraient au fanatisme, à l'intolérance, aux ténèbres, aux démolisseurs de statues, aux incendiaires de temples, si un roi ou un ministre, un prêtre ou un simple écrivain voulait lutter contre ces gloires funestes, contre ces productions monstrueuses qui portent dans les imaginations souffrantes la fièvre et le poison. Contradiction ! convention l mensonge 1

...» Recevrai-je Julien? Oui; je veux en finir avec cette situation indigne de ma franchise et de mon courage... J'aime mieux voir jaillir le sang de mes blessures sous une pointe d'épée, que sentir se serrer autour de mon cou ]^s froids anneaux de la vipère!... Julien viendra... Je lui dirai d'épouser cette Nathalie... Oui, je le lui dirai, et s'il consent, eh bien! je verrai clair dans cet étrange sentiment qu'il m'inspire, et qui, ^[^arfois, me semble plus près de la haine que de l'amour •. Si c'est moi qu'il aime, s'il me le redit, s'il veut me le faire croire, oh! avant que ces paroles soient sorties de ses lèvres, il saura que je suis protégée contre lui, non pas par ma vertu,

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mais par mon orteil... qu'une femme coupable est forcée dd mentir... et que, plutôt que de tromper, j*aime mieux partir m'enfuir, jeter comme un manteau taché de boue cette richesse exécrée !... Oui, c'est bien cela... Julien est ambitieux, il est pauvre... il n'ignore pas qu'une fois séparée de monsieur Servais, je reprends, moi aussi, possession de ma pauvreté !... Pendant que je lui tiendrai ce langage, j'attacherai sur lui ce regard pénétrant qui sonde tous les replis du cœur... Si je vols passer sur son front un nuage, un seul, d'hésitation ou de crainte, oh I je ne le haïrai plus, je ne l'aimerai plus, je le mépriserai... Mais s'il accepte? ah ! malheureuse ! malheureuse ! Dieu de ma mère et de Lucile 1 secourez-moi 1 sauvez-moi ! enseignez une suprême prière à la misérable femme qui ne sait plus vous prier!... »

Pendant qu'Ernestine préludait par ces effusions douloureuses aux douleurs et aux périls de la journée, monsieur Servais, après avoir dormi quelques heures, se levait plus dispos et plus satisfait qu'il ne l'avait été depuis longtemps : sa fête de la veille lui avait valu les compliments les plus flatteurs ; sa femme y avait eu un grand succès, et il oubliait presque ses vagues griefs contre elle, en se remémorant l'effet qu'avait produit sa beauté. On lui apporta, comme d'habitude, ses lettres et ses journaux, qui redoublèrent d'abord sa bonne humeur : « Bien ! très-bien ! se dit-il en ouvrant le Constitutionnel: voilà qu'on parle déjà de mon bal !... puis il ajouta en se frottant les mains:

— Allons 1 ça chauffe! Des banquets à Lille, à Bordeaux, à Âutun, à Mâcon, à Angoulême 1 Des banquets partout, et le pays en mouvement à chacune de ces fêtes populaires ! Il faudra bien que j'aille aussi moi-même dire mon mot là-dessus devant mes électeurs attablés!... Patriote de la Loire.., Que dit-il? Bon ; un éloge enthousiaste de mon dernier discours ! — « Monsieur Servais, notre éloquent député, marche glorieusement sur les traces des Manuel, des Garnier-Pagès, etc. » Signé F. — Ce doit être de ce brave Féraud, le père de Julien... Ah! voilà une lettre de î:!!; il m'assure qu'on me prépare une ovation à mon arrivée à X... 11 me recommande son fils. Recommandation superflue, car chaque jour je m'attache davantage à Julien... Et cette lettre-ci, de qui est-elle? de mon régisseur, ce vieux grognard de Bergerin... Ici le front de monsieur Servais se rem*

110 ts TSn^LB Depttisss.

brtmit tin peu. — Toujours des doléances ! TonjoniB tf js renioa^ traitées ! Gomme si je n'étais pas assez sa^ pour me conduire I EIl bieni ^uot? j'entame mon capital ; ma caisse i«l yide ; j*y al pris deux cent quati'e-Tlni^ trots mille francs, depuis que je tufs à Paris. . La réeoUe est matmlsér.* les fera ^ers ne payent pas... les ouvriers murmurent et veulent une augmentation de salaire... Ma fabrique souiTre démon absence... Vieilles chansons que tout cela \ Le père Bergerin cesserait son ramage ^'il savait que l'argent que je dépense ici est placé à gros intérêts... Mais faites donc comprendre de pareilles choses à ces intelligences bornées ! »

En froissant ht grosse missive du père Bergeris contre les autres papiers, monsieur Servais fit tomber à ses pieds une lettre qu'il n'avait pas encore remarquée. Il la ramassa ; elle ne portait pas de timbre, et Fenveloppe paraissait avoir été cachetée à la h&te. Quelque supplique 1 murmura-t41 ; quelque pauvre diable qui me demande un bureau de tabac ou une pièce de vingt francs ! Mais à peine en eut-il lu deux lignes, qu'une émotion terrible bouleversa son visage ; un cri étouffé monta de sa poitrine à ses lèvres.

Il sonna violemment.

r Qui a apporté cette lettre? » demanda-4-41 an domestiques.

Kul ne put le lui dire : chaque matin, avant son réveil, les journaux et le courrier étaient déposés stnr un plateau, dans rahtidtambre: la lettre s'était trouvée là avec le reste.

Moitsieur Servais renvoya tout son monde, et relut plus posémeot ; voici ce que lui écrivait son correspondant anonyme:

r On voits trahit, on tous trompe, et, pendant que vous poursuivez Faccomplissement de vos pensées politiques, vous ne tous apercevez pas de ce qid se passe dans votre maison. Il y a une intrigue entre luHen et votre femme. Hier soir, à votre bal, tous les yeux, excepté les vôtres, ont remarqué leur intelligence. Madame Servais a donné, pour aujourd'hui même, un rendez-vot à Julien ; si vous voulez vous en assurer, rentrez chez vous de deux à trois heures, au moment où on vous croira à la Chambre.

» Ne regard -^z pas ceci comme une rulgaire lettre anouytue:

LE TEMPLE B'iPHËSB. 111

celui qni vous écrit se fera connaître pins tard ; il tient autant qucTons-même à l'honneur de votre nom. »

Monsieur Servais lot trois foi9 cette lettre, dierchant à qni Tattribner; instinctivement, il songea à Amédée : mai» l'émtnre, évidemment contrefaite, n'autorisait aucune conjecture. Le sentiment qu'il éprouvait était horrible : c^était à la fbis une surprise profonde, une douleur poignante, vn immense froissement d'amour^propre, et ce cri de Thonneur blessé qui décbiie le cœur en éclatant. Taniteux à Fexcès, absorbé depuis lof^* temps par des intérêts vulgaires, monsieur Servais n'en était pas moins un honnête homme, dans ce sens mondain qui implique toutes les inconséquences, mais interdit toutes les bassesses. Il n'avait pas cette philosophie narquois» du roué Parisien, qai^se console vite de ce genre de mésaventure, et calcule, en y songeant, ce qu'elle pourra lui rapporter. Issu d'une de ces vieilles race» bourgeoises où les traditions honorables font partie derbérilage, enfant d'une de ces provinces arriérées où les désordres domestiques sont très-rares, il ressentait l'otitrage dans toute sa vivacité^ sans grande élévation de sentiments et &iëées, mais avee cette énergie agreste et brutale qui ne recule devant rfen pour punir et se venger. Être trompé par cette Emestine dont rindil^ rence lui avait semblé une vertu, par cette orpliéline sans parin et sans asile, qu'il avait recueillie chez lui , enrichie, épousée, parée ! Être trahi par ce Jnfien qu'il voulait associera son avenir, à sa fortune ! Était-ce vrai ? étaît-co possiWe^? R n'ignorait pas le cas que l'on doit faire d'une lettre anonyme : mais celle-là, dans sa précision cruelle, offrait tous les caractères de la vérité : elle réveillait d'ailleurs les anxiétés vagues qu'il avait ressenties depuis quelque temps; elle s'accordait avec quelques sourires railleurs de Nathalie, quelques allusions voilées d'Amédée, qui l'avaient parfois inquiété et troublé... Non, le doute n'était pas permis, la lettre ne mentait pas, et ce qu'elle révélait, il était seul peut-être à l'ignorer 1 Â cette idée, une effrayante colère s'emparait de lui, et peu s'en falfUt que, dans ce premier paroxysme, il ne courût chez sa femme pour lui arracher un aveu et la broyer sous ses pieds. Sa vanité le retint ; même eu se disant que c'était sûr, il doutait encore, et il son-

112 LC fEHPLB ]>*ÉPHÈSB.

geait, en outre, ({u'en attendant quelques heures, il aurait des preuves. Incapable de dominer son angoisse, craignant de la laisser voir à ceux qui viendraient chez lui dans la matinée, il sortit à la hâte, en faisant dire à sa femme qull ne rentrerait pas pour k déjeuner. Il erra dans les Champs-Elysées. Avril commençait à revêtir de sa pâle et fraîche verdure les massifs d'arbres et les jardins des hôtels. Des enfants roses et jaseurs arrivaient avec leurs bonnes et animaient les contre-allées. La vue de ces beaux enfants redoubla la colère de monsieur Servais contre Emestine, qui n'avait apporté sous son toit aucune des joies de Tépoux et du père, qui y apportait peutêtre le malheur et l'opprobre. Â midi, il s'achemina lentement vers le bureau du journal, où Julien passait d'ordinaire avant la séance de la Chambre. Il le demanda; on lui répondit qu'il venait de sortir. Il se traîna jusqu'à la Chambre, où sa pâleur le fit plaisanter par deux ou trois de ses collègues sur l'inconvénient de donner des bals et de veiller jusqu'au matin, quand on est un homme politique. Il chercha Julien dans la salle des Pas- Perdus, dans la salle des Conférences ; il regarda, à plusieurs reprises, dans la tribune des journalistes : Julien n'y était pas. Les minutes s'écoulaient ; à la fin, ne pouvant plus maîtriser sa fiévreuse impatience, monsieur Servais sortit. Au moment où il passait sur la place, l'horloge du Palais-Bourbon sonna deux heures.

« C'est le moment, dit-il avec un frémissement sinistre. Et traversant le pont d'un pas rapide, il se dirigea vers la rue Saint-Florentin. »

LB TSMPLB D'fiPHKSB. 113

Ce jour-là, Lucile devait partir vers midi, pour Fatelier de mademoiselle R. B., qu'elle fréquentait depuis quelque temps : elle avait déjeuné seide avec Emestine. Pour quiconque eût été au courant de leurs secrètes pensées, il y avait quelque chose d'émouvant dans ce tète-à-tête, où les voix tremblaient en essayant de parler de sujets indifférents, où les larmes mal contenues brillaient au bord des paupières, où chacune des deux amies eût voulu à la fois deviner ce qui s'agitait dans le cœur de l'autre et lui cacher ses propres angoisses.

« Emestine, es-tu souffrante? dit Lucile avec une expression d'inquiète tendresse.

— Non., pourquoi souffrirais-je? balbutia Emestine en tressaillant.

— Parce que tu ne manges pas.

— Mais toi aussi, à ce compte, tu serais malade I répliqua madame Servais; et elle lui montrait avec un navrant sourire le déjeuner intact sur la table. »

Il y eut un silence. Deux ou trois fois leurs regards se rencontrèrent, puis se baissèrent sur leurs assiettes vides.

« Tu vas sortir, n'est-ce pas? C'est ton jour d'atelier? reprit à la fin Ernestine avec une sorte d'hésitation.

— Oui... c'est-à-dire... si tu voulaiSt je renoncerais à y aller aujourd'hui... Je resterais avec toi...

— Et pourquoi le voudrais-je? répliqua Emestine presque violemment.

— Mon Dieu ! parce que nous sommes fatiguées toutes deux, et qu'après cette nuit de danse, d'étourdissement et de bruit, il serait doux de passer er semble quelques paisibles heures..»

114 LE TEHPLB D'ÉPHftflE.

— Ta as raison, ma bonne Lucile, mais ne change rien à tes habitudes. C'est aujourd'hui que tu portes ton esquisse à mademoiselle B... Elle t'attend; sois exacte; moi, je prendrai un livre, et je tâcherai de dormir un peu...

Lucile se leva ; elle fit ses préparatifs avec lenteur, comme si elle eut voulu donner à Emestine le temps de se raviser et de la retenir. Parfois elle la regardait à la dérobée, et s'effrayait de l'expression de ses yeux fixés sur la pendule.

Lorsqu'elle eut rassemblé son léger bagage d'artiste, elle fit mine de sortir ; mais aussitôt, cédant à une inspiration soudaine, elle reviat vers Emefltitto, lui Mma au cou, et mumora à son oreille en donnant nn lilwe fioms à ses larmes 911 essaient sur la joue dd son aauA :

*ChèTe sœur bien-rânéel k'titxeMs Vu me disais tout; aurjoiuid^hni n'as4a rien à me dire? •

Un instant, Emestbe pvot entraînée par ee mouir«Dfittt ai tendre et ù vrai. Â son tonr, elle pressa Lncils sar son eœnr avec une saonof able énergie, et quelque^ syllabes inarticulées vinrent mourir sinr ses lèvres. Ce ne fut qu'un éclair : se dégageant de ^tte éireinte, elle repoussa L.tteÛd, es lui dil, non sans un mélange de brusquerie et de désespoir :

« Laisse-iBDi 1 laîss&HaiH! ivia4'enl

— Je m'en vais, reprit Lucile d'un air de douloureux reproche : je m'en vais ; calme-toi et reposeHoL »

Une fflioulB après, eUe était sorlie du salon. Ernestîne prêta roreiUe, entendit les portes s'owrrir et se refermer.

« Si j'avais dit un mot, elle restait, pensa4-eUe. J'ai chassé mon Ange gardien 1 »

Un peu avimt deax heures, Julien eiMia.

Les hommes qui se dépravent ont une ^ase transitoire pendant laquelle ils se croient plus eorrompus qu'ils ne le sont encore. Julien en ét^t là. Pane que l'ambition, l'orgueil et le désordre étouffaient en lui tout ee que son promis anonr peur Emestine avait eu de loyal et de pur. il se fiipirait que cet amour était mort tout entier, qu'il serait maître des Hatten^ats de son eoeur en se retronvsixt seul «ree madame Servais. Pendant toute lanaatifwe, il s'étttt froidement posé cette questkm : Que valait-ii mieux ponr son svenir et sa renommée ? Renoncer

tE TBMPLB B'^PHÈSB. 115

à Emafltme, rester en bons termes avec le député, profiter de soa engouemenl, et se frayer sur ses traces la route des hoor neiiiTs ^ du pouvoir? Ou bien ainencF un éclat, perdre ErndSf^ tine et se faire de cette perte une auréole, forcer Tatt^istion 4u monde en lui jetant, âétri et décbiré, k nom de cette femme dont la beauté ne tairderait pas à devenir célèbre? Ce dernier par4i souriait davantage à Julien : il répondait mieux à tes instisM:ts desteu^»urs, à ce goût de célébrité par le mal, qui le dominait de plus en plus. Son éducation, ses habitudes, le milieu oà il avait vécu depuis sa sortie du collège, lui donnaient, sur la ssoeiété et ses lois, sur les femines, sur leurs devoirs, sur les vraies eoadilÂons de candeur et de gloire, autant d'idées fausses qu'il «ssayaU lui-mêmed'en propager; il ressemblait à ces alclùnûatôs du m^fm âge, qui, en jouaot avec les poisons, finissaient par les aspirer. Il s'était créé ses types favoris, son idéal de flopmorité mondaine, parmi les héros des romans qu'il avait lus, ces Êasciftateurs râpés, ehevelus et barbus, dont les grandes . dajases' subissent le magique prestige, ces démons, au ûrontpàle, marqué du sceau de la ^talité, qui n'ont qu'à regarder une f^nme pour qu'«lle infère Tenlèr avec eux au paradis dépeuplé par leur absence. Exercer sur Ërnestine cette puissance satanifue, l'arracher à la vie régulière, faire répéter de bouche en boueiie le nom de son séducteur ^iprès du sien, inaugurer par cet audacieux déà son duel avec le monde des heureux et des riches, n'était-ce pas un excellent début, une épigiaphe romanesque en tête de son œuvre politique ?

Hais quand Julien se trouva seul en ^ésence de madame Servais, ces calculs et cette audace faiblirent. Le c6té systématique et machiavélique de sa passion, les venimeux conseils de Nathalie commentés par son orgueil, fir^it place à ces émotions dont le jeune homme le plus perverti ne saurait se défendre en face d'une femme belle, loyale, unie dans ses souvenirs aux heures les plus pures et les plus douces de sa Jeunesse. ËrAes* tiue était debout; elle avait retrouva, devant le danger, son énergie et son courage. Elle fit signe à Julien de s'asseoir, et lui dit avec une sorte de eordialité fraternelle:

>c Eh I bien, mon ami, qamà épousez-vous madenKMselle Nathalie Du vivier?»

116 LE TEMPLE B ÉPHÈSB.

Julien s'attendait à des reproches, à des pleurs , à une scène violente qui eût amené sur ses lèvres des phrases à effet, des déclarations pathétiques. Il s'irrita d'être maintenu dans une atmosphère tempérée, et répondit sèchement :

« Dans quinze jours peut-être ; cela dépend de vous...

— De moi ?... Mais il me semble que vous n'avez besoin de personne ; mademoiselle Francine Âlbemare, née Nathalie Duvivier, est tout à fait majeure et entièrement maîtresse de ses actions. Elle n'a ni père, ni mère, ni frère, ni parents connus. C'est une joie de prendre sa femme parmi ces existences si libres, si indépendantes... Point de formalité, point d'ennui, point de gêne... Le temps de mettre une robe blanche, une couronne et un voile... Puis, on mène sa fiancée de sa mansarde à 1 église, sans qu'elle soit même obligée d'interrompre le roman commencé... »

Tout cela fut dit d'un air de persiflage, sous lequel Emestine s'efforçait de cacher les déchirements de son cœur : mais cet essai de raillerie lui réussit mal. Julien fixa sur elle un implacable regard, et reprit avec une ardente amertume :

« Est-ce bien vous, cette Ernestine Sorel que j'ai connue si franche et si vraie, si ennemie de la convention et du mensonge, est-ce bien vous qui tenez ce langage?... Ah! vous devriez le laisser aux femmes qui, passant leur vie à mentir, vieillies dans cette fiction mondaine qui légalise le vice sauf à flétrir le scancf&le, jettent l'injure et la boue à la beauté libre et fière? Dites-moi, quelle est la femme la plus digne, selon vous, de l'amour d'un homme de cœur , — celle qui accepte résolument sa liberté et sa p.auvreté, méprise des préjugés bourgeois et de plates bienséances, et vit noblement de son travail à la face des prudes, des dévotes et des sots ; — ou bien celle qui, maîtresse, elle aussi, de sa destinée, aimée d'un jeune homme pauvre , n'a pas même attendu que les cendres de cet amour fussent refroidies, et a donné sa main à un millionnaire de quarante-cinq ans, vaniteux et vulgaire, égoïste et positif, incapable de la comprendre ? Celle-là a l'estime du monde, une villa, un hôtel ; on se presse à ses fêtes, on salue sa beauté, on s'in* cline devant ses vertus. L autre, vous l'avez dit, habite une mansarde ; on la calomnie peut-être, et les plus indulgents l'ap-

L£ TEMPLE d'ÉPQÈSB. 117

pellent une artiste... Mais, dites-moi, dites-moi, madame, laquelle des deux honorez-vous le plus ? »

Cette diversion était habile ; Julien venait de toucher à la fibre saignante. Ernestine tressaillit comme un blessé dont on brûle la plaie. Ironie, froideur, calme factice, tout disparut, et elle dit à Julien en le foudroyant de son regard :

« Oui, vous avez raison, et vous ne m'en direz jamais làdessus autant que je m'en dis à moi-même... Mais s'il y a au monde un homme qui n'ait pas le droit de me faire ce reproche, c'est celui qui m'a abandonnée, livrée, sacrifiée... Qui donc a trahi le premier les engagements sacrés de nos jeunes tendresses? Est-ce moi? Est-ce vous? Qui m'a préféré Nathalie Duvivier, dès que cette femme a paru dans notre ville? Qui m'a forcée de croire à l'abandon et à l'oubli? Qui est resté deux ans sans me rappeler par un mot, par un signe, que mon souvenir n'était pas complètement effacé de son cœur? Qui a laissé ma main tomber dans celle de monsieur Servais, sans rien essayer pour la retenir? Ah 1 je n'ai point d'excuse : j'ai été lâche ; j'aurais dû subir vaillamment l'isolement et la pauvreté, plutôt que d'épouser un homme que j^ 'aimais pas... Oui, mais vous ne pouvez ni ne devez me le dire ; car c'est vous qui m'avez livrée à cet homme... Et maintenant vous avez devant vous l'avenir, l'horizon, la liberté, tandis que moi... que me reste-t-il?.... Vous ne me méprisez pas assez pour croire que les dorures d'un salon ou les magnificences d'une fête remplacent pour moi le bonheur perdu?... Dites, que me reste-t-il?

— Il vous reste mon amour, si vous le voulez 1 s'écria Julien subjugué par cet accent poignant et vrai.

— Malheureux I taisez-vous ! taisez-vous ! répondit Ernestine avec un geste d'épouvante ; vous savez bien que je ne puis pas trom^r, que je ne puis pas trahir !... Vous savez bien que la honte me tuerait !

— Et qui vous parle de tromper et de mentir ? reprit Julien avec un entraînement fébrile qui avait son moment de sincérité. Si cette maison vous est odieuse, pourquoi ne pas en sortir ? Si ce joug vous meurtrit et vous froisse, pourquoi ne pas le briser? S'il vous semble impossible d'accepter une vie de mensonge visà-vis de monsieur Servais et du monde, qui vous empêche de

118 IB TBHPLB DÉPHÈSB.

rompie lise le monde et lie f«k moanenr Senraû ? Frandi!»sez ce seuil détesté, yoqb me troa^eieE prêt le tous aime ; mom WasMl fort; Vespaee est oviert devant nos pas ; nous vtoomaonÈ des soiitades où les préjugés et les lois ne pourront {dus noas atteindre...

— Mais cela, c'est un crime i c'est du déehoBiemr eneorel rèfàïqaaL Ernestine en frémissant. »

£Ue ne put en dire daraulage ; mbruitdepas étouffés et rapides ae fit ent^dre dans ^antichambre. Emestîae et Julien n'eurent que le temps d'éeàanger un regard terrifié. Presque au même instant, la porte s'onvrit, et monsieur Serrais parut sur le seniL

La douleur et la colère dsonaieni une expresskm si effrayante h sa physionomie épaisse el commune, qu'Emestine et Julien foisonnèrent. Mais une seconde ne s'était pas écoulée, que les iBUScles de ce Tisage se détendirent; ce regard menaçant se rasséréna ; ce front livide s'éclaircit et n'exjw'ima plus qu'nn reste de surprise et d'anxiété. Monsieur Servais Tenait d'apercevoir sa nièce LucîAe debout devant la porte qai faisait face à celle tle l'anUoiiambEe. Lueile et lui entraient dans le salon en même temps; elle était calme el aowîanle ; sauf une légère pâleur, sa blonde et charmante figure n'exprimait que des émoticms douces.

« Mon onde ! dit^Ue en s'avançant vers monsieur Servais, vous venec à propos pour aroir TOtre part des remerciements de monsieur Julien ; et moi, il faot qne je tous demande pardon d'avoir écoulé au& portes^.. Mais, que vrâles-vonst nous sommes toutes filles d'Eve dans ces monenis-là 1... >

Elle parisil vile, et on eut aisément deviné qu'dle se faisait une violence horrible ; mais ssn omsfe était trop ému pour le remarquer. Très-souUgé par ces paroles , il dit d'une voix encore un peu tremblante, mais avec un sovrire de bon augure:

« Ah 1 c'est donc pour eela, SMnsieur le sournois, q::e tous n'arez paru aiyourd'hia ni an journal, ni à la €hamfare? ¥ous Yoaliez inrofiler de mon absence, pour venir hd H séduire ces dames?

— Oui, mon oncle, répliqua Lttcile du même Ion ; et mon-

i« TEMPLE D*£PH|SgB. 119

siemr JuJjen ne s'y e$t fu ttop mal pris: «âhcdbant ^ftiiiaie ja'ai riaa h refuser à ma chèpe Eroestine^ c'«st à elle ^'11 s^ii^ adressée Hier, pendaat h bal, il lui a danMAdé uae audienio^ : je les ai enteadus, j'ai comprjys de quoi il s'agissait; ^ jne «lûs cachée, j'ai écouté : ma taote a dit oiiu... et me voilà) Au m^ meol où vous eolriez, mcmsiemr Juliaii la suppliait de plaider sa cause auprès de nioi... et, m vous le voulez aussj, il ^udr^i hîea vous obéir 1...

— C'est donc toi qu'il aime ? dit mansleur Servais -dont l'iaquiélude achevait de se dissiper : il veut t'épouser ?

•«^ Pâme ! mon oncle ! ces cboses-là. une jeune personne bi^ii éiev-ée doit toujours avoir l'air de les ig^norer ; mais il me semble qii^e c'est assez clair.

^— Bien I très^bien, mon enfant ! reprit le député d'un. air paternel ; j'y avais déjà songé, -et je suis enchanté 4e voir un |Mro-* jet dont je comptais te parler bientôt se rencontrer avec vos propres sentiments. luUen, il était inutile de m'«n faire un mystère: le vif intérêt que je vous porte eût mérité plus de ccmâaace !...>

Pendant ce dialogue où Lucile avait riussi à fixer sur «Ue toute l'attention de son onde, Ernestine et Julien s'étaient remis peu à peu 4u trouble affireux où les avait jetés la brusque arrivée de monsieur Servais. Mais comment peiodse ce qui se passait dans leur cœur? Le péril tirgent, dans certaines situi^ tions coupables, triomphe si complètement de toutes les sincérités et de toutes les audaces , U terreur de julien et d'EmiSâ^ tine , en voyant outrer leur maître et leur j^ge , avait été si profonde, que tous deux eurent un premier moment de joie égoïste lorsqu'ils virent le daager conjuré par le 4évouement de Lucile. Pourtant, incapable de se contenir tout à fait, madame Servais se précipita ver^ la j<eune ifille, l'attira sur son cœur afirec une sorte de délire, et peut-ètfie allaitielle «dater, lorsque Lucile, passant son bras autour de sa taiUe, l'entraîna à l'autre bout du salon, et là l'obligea de se taire à force de ^caresses et de baisers. Julien» pius maître de lui, honteux d'avoir eu peur, parvint à se faire une figure de circonstance, supporta brave ment les i^egards et les discours de jnonsieur Servais, et £nit iftème par lui dire quelques mots de remerciement Lucile, i»ar

120 LB TBHPLB D^ÉPHÈSB.

oh héroïque effort qui semblait devoir briser cette tendre et délicate nature, étouffait les sanglots prêts à jaillir du fond de son cœur ; elle allait successivement d'Emestine à son oncle et de son oncle à Xulien, causant, souriant, ne laissant à aucune de ces âmes agitées le temps de trop réfléchir, ne faisant paraître que le léger trouble permis à la jeune fille qui vient de décider de son sort par un premier aveu Hélas ! dans Tivresse de son sacrifice, elle n'en mesurait pas toute retendue : elle n*avait pas encore traversé sa plus cruelle épreuve.

Peu d'instants après, Anselme arriva, ramené chez monsieur Servais par le vif sentiment d'inquiétude que lui avaient inspiré les divers épisodes du bal. Il s'était d'ailleurs étonné et alarmé de ne voir son patron et Julien ni à la Chambre ni au journal. Quand il entra, les premières agitations étaient calmées, mais alors ce fut Lucile que sa force factice abandonna tout à coup, et qui chancela, comme si elle allait mourir : Ernestine, à son tour, s'élança vers elle et lui dit en la cachant à monsieur Servais : « Sois tranquille ! »

Amédée manquait seul à la reunion de nimille. Il rôdait dans les environs, tantôt s'effirayant des conséquences probables de sa lettre anonyme, tantôt s'applaudissant d'avoir averti son père et préparé le châtiment d'Emestine, tantôt se plongeant dans une rêverie couleur de rose, lorsqu'il songeait à son rendez-vous du lendemain chez Nathalie Duvivîer. A cinq heures, pensant que le drame était accompli, il entra, fort ému, trèscurieux, et tâchant de s'endurcir dans. ses pensées mauvaises pour affermir ses jambes titubantes. A sa grande surprise, il trouva son père, calme et content, au milieu du groupe que nous venons de dépeindre. En le voyant, monsieur Servais s'écria :

« Arrivez donc, Amédée I j'ai à vous donner vm nouvelle 1 Malgré vos fredaines et votre étourderie, j'aime à croire qu'il vous reste assez de cœur pour approuver ce que j'ai fait pour votre cousine. Julien Féraud vient de me demander sa main; je la lui donne, et j'assure à ma nièce cent mille francs pour aider aux débuts du ménage.

Amédée n'était que blême; il devint verdâtre ; ses lèvres sV filèrent comme pour demander à l'instar de Basile : « Qui

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