IV. - LA PUISSANCE INDUSTRIELLE
S’il était possible d’embrasser d’un coup d’œil, aussi bien dans le Nouveau-Monde que dans l’Ancien, l’immense territoire des pays de l’Entente, ce qui frapperait d’abord le regard, c’est une formidable activité industrielle. En France, en Angleterre, en Italie, en Amérique, dans toutes les régions, aussi bien celles qui étaient déjà des centres actifs de travail que dans les régions silencieuses, les cheminées fument, les fours flambent, les marteaux retentissent, les machines font entendre leur ronflement sonore.
C’est par centaines de mille que, dans toutes les industries, celles de la guerre et celles de la paix, les ouvriers sont à l’œuvre. Cette éclosion de richesse industrielle, qui aura un retentissement dans les œuvres d’après-guerre, est l’une des faces, non la moins attachante, du mouvement intense créé par le développement des hostilités. L’activité industrielle des pays de l’Entente est au même titre que la force militaire, la force financière et la force alimentaire, un facteur de confiance dans la Victoire.
La Force industrielle française.
Dès le principe de la guerre, on constate en France, dans les premiers mois qui suivirent la mobilisation, un fléchissement bien facile à comprendre. La levée en masse des combattants avait eu pour résultat de vider les usines, comme elle avait vidé les exploitations agricoles et en général toutes celles dans lesquelles le bras humain fait œuvre de force. Nombre d’établissements industriels durent fermer leurs portes.
^ 49 So
Le Service de l’Inspection du Travail a pu recueillir des indications, d’août à juillet 1916, sur 46.976 établissements industriels en activité avant la guerre, ces établissements appartenant aux industries les plus diverses : métallurgie, chimique, textile, alimentaire, etc. Au lendemain de la mobilisation, ce chifïre d’environ 47.000 usines était réduit de presque la moitié ; 25.502 établissements restaient seuls ouverts. La cause : les bras manquaient ; les hommes valides, les ouvriers forts et habiles étaient au devoir.
On comptait avant la guerre, dans ces 46.976 établissements, 1.637.166 ouvriers. Ce chiffre avait été à la mobilisation réduit des deux tiers. Les travailleurs, au lieu d’être un million et demi n’étaient plus que 500.000, exactement 534.287. La fermeture des usines avait eu une autre conséquence, désastreuse au premier chef : le chômage. Le nombre des chômeurs était considérable.
Le tableau de l’industrie française au lendemain de la mobilisation accusait donc quelques ombres. Celui d’aujourd’hui fait ressortir d’autant plus l’effort accompli. En juillet 1916, les 47.000 usines qui avaient fait l’objet de l’enquête de l’Inspection du Travail étaient rouvertes, sauf de très rares exceptions. D’après les statistiques, dressées par les ministères compétents, sur ces 47.000 usines en plein travail avant la mobilisation, plus de 41.000, exactement 41.540, étaient à cette date de juillet 1916 en activité.
A la même date, sur les 1 .600.000 ouvriers d’avant-guerre, 1.417.187 étaient de nouveau à leur poste. Autant dire la totalité. Quant aux chômeurs, ils avaient disparu, par cette raison de la reprise presque universelle de l’activité industrielle. Dans la seule banlieue de Paris, où nombre d’usines avaient été désertées et où le travail avait dû être provisoirement suspendu, le nombre des ouvriers touchant l’indemnité de chômage avait subi une réduction de 94 0/0. Le chômage n’existait plus que pour les ouvriers âgés ou malades. La main-d’œuvre était retournée tout entière aux usines.
Pourquoi citerions-nous d’autres chiffres? Une simple promenade dans les faubourgs ou dans la banlieue des cités françaises suffit à montrer que jamais l’activité industrielle n’a été si développée qu’en ces jours de guerre. Aux heures d’entrée et de sortie des ateliers, les ouvriers des deux sexes — les femmes sont aujourd’hui au travail comme les hommes — se pressent par milliers. Et ce spectacle réconfortant n’est pas l’apanage des villes. La France entière semble en gestation d’activité universelle.
Nulle part peut-être, et cela se conçoit facilement, l’activité industrielle n’est aussi puissamment développée que dans l’industrie du métal. Le métal, c’est l’acier des canons et des projectiles, fringants comme le 75 ou formidables comme ces monstrueux obus, plus hauts qu’un homme, qui envoient sur les travaux ennemis des tonnes d’explosifs. L’industrie du métal c’est l’industrie de guerre. Et celle-là est véritablement d’une grandeur et d’une activité incomparables. Les puissantes exploitations métallurgiques du Centre de la France, le Creusot,. Saint-Chamond ont plus que doublé leur personnel et leur installation.
Le Creusot, ce roi de l’industrie métallurgique française, a accru le nombre de ses hauts fourneaux, créé de vastes aciéries nouvelles, non seulement au Creusot même, mais partout, au Havre, à Honfleur, à Bordeaux ; canons, obus, fusées, engins de tranchées, machinerie de sous-manns, sortent des puissantes usines. Saint- Chamond n’est pas moins actif. Les canons lourds s’y pressent, monstres prêts à lancer la flamme. L’activité industrielle est multipliée grâce aux efforts merveilleux du personnel. Ne faut-il pas remplacer les usines prisonnières de l’invasion dans l’Est, dans le Nord, régions du fer, des machines et du charbon. Deux seuls chiffres, ceux du personnel ouvrier avant et après la mobilisation au Creusot et à Saint-Chamond. Au Creusot, ils étaient 12.000; à Saint-Chamond, ils étaient 9.000 ; ils sont 20.000 dans chacune des deux usines.
En occupant le riche bassin français du Pas-de-Calais, l’ennemi avait cru tuer à jamais en France l’activité houillère, et avec elle celle des usines françaises. L’ennemi s’est trompé. Les gisements charbonniers de la Loire, ceux du Sud-Ouest ont intensifié leur exploitation. Celles des mines du Pas-de-Calais restées en dehors de la ligne d’invasion, les exploitations de Nœux et de Béthune travaillent courageusement sous le feu des canons allemands. Les mines de Maries et de Bruay produisent plus qu’elles ne produisaient avant la guerre, en période normale.
Quelques chiffres extraits des récentes statistiques montrent que le travail souterrain est poursuivi en France avec l’activité la plus courageuse. Sur les 28 millions de tonnes de houille extraites du Nord et du Pas-de-Calais, l’invasion, qui a occupé Anzin, Denain, Courrières, Meurchin, l’Escarpelle, etc., nous enlève 18 millions de tonnes. îl en reste 10 millions. Ces 10 millions de tonnes de houille vont s’ajouter à l’extraction du bassin de la Loire et du Sud-Ouest. Les exploitations restées libres ont plutôt augmenté leur production. Maries a donné par mois 210.000 tonnes ,* Bruay, 371.000; Nœux, 208.000; Béthune, 58.000; Ferfay, 28.000, etc. En tout un millier de tonnes par mois. Nœux exploite sous le feu des canons de l’ennemi qui sont à une dizaine de kilomètres. Béthune est plus rapprochée encore. Et c’est un spectacle angoissant et superbe de vaillance que de voir les wagonnets monter et déverser leur chargement de houille, pendant que souvent l’obus ennemi vient frapper à quelques pas. Les usines françaises, usines de guerre ou usines de paix, ne manqueront pas de charbon, ce pain, comme on l’a dit si souvent, de l’industrie.
Elles n’ont pas besoin de charbon, ces admirables exploitations qui ont capté la force de la houille blanche des Alpes françaises. Avant les hostilités, la France utilisait environ 750.000 chevaux de sa force en houille blanche. A la fin de 1918, elle dépassera un million de chevaux qui actionneront les industries les plus diver-
•rrr