XI. — Les PAMILLB2S OU l'on défère a AUTRU
Non loin de ce type de familles — un des plus honorables qui existent d'ailleurs — s'en place un autre où la piété est moins vive, où les relations mondaines sont plus nombreuses, où l'on est, en d'autres termes, un peu plus ce lancé » que dans le type précédent. Là encore, les parents cherchent à donner à leurs enfants des livres qu ils puissent Ure sans danger, mais ils ont une tendance à prendre leurs informations au cours de conversations quelconques avec des gens d'humeur archi-tolérante, et à se contenter de l'assurance complaisante que tel livre c( peut être mis dans toutes les mains » . Nous avons parlé plus haut de rinfluence des salons frivoles sur les salons sérieux. C'est ici le même phénomène envisagé de l'autre côté, et généralisé par Teatrée en scène de nombreuses familles à existences modestes, qui ne font pas partie du monde proprement dit. Ces familles, qui avoisinent la classe populaire, sont à la merci du premier conseiller qui parle bien. Du haut en bas une déférence excessive, exagération d'une qualité chrétienne, produit le même résultat. Pour faire plaisir aux autres, on consent à laisser de côté les écrivains qui comptaient sur vous, qui écrivaient pour vous, qui escomptaient
votre adhésion comme un corollaire logique de vos croyances. Ces familles, pour appliquer aux besoins intellectuels une comparaison tirée des besoins physiques, donnent leur pratique aux fournisseurs d'autrui, au détriment de leurs fournisseurs naturels. Indépendamment des fâcheuses conséquences qui peuvent en découler au point de vue moral, cette facilité à emprunter les lectures d'autrui produit, dans la répartition des admirations littéraires, une sorte de rupture d'équilibre qui favorise le mauvais roman, car cette attraction des sphères frivoles sur les sphères honnêtes ne se trouve compensée par aucun phénomène inverse, et nous ne sachons pas que les personnes légères, d'humeur facile et tolérante en ces matières, éprouvent souvent le besoin de consulter les personnes de mœurs sévères sur les lectures auxquelles elles doivent s'adonner. Outre que, dans ces dispositions d'esprit, on éprouve peu le besoin de demander des conseils» on aurait trop peur que ceux-ci ne fussent pas a amusants » à suivre, et c'est une raison capitale pour s'en passer.
Posons donc cette loi : dans le monde chrétien, beaucoup de gens sont portés à se fier, pour l'article lecture, à l'avis de ceux qui ne sont pas chrétiens, ou le sont à peine. La réciproque n'est pas vraie.
Xïi. — Les désertions dans la jeunesse
Depuis que nous considérons ici le monde chrétien, nous ne cessons de parler de famille, de parents, d'enfants, de lectures propres à être recommandées à la jeunesse. Il s'est établi en effet une identification presque complète entre l'expression « roman honnête » et Texpression « roman pour la jeunesse ». Dans les catalogues de certaines bibliothèques, les personnes, jeunes ou non, qui désirent éviter les mauvaises lectures sont obligées de consulter exclusivement cette rubrique. On dirait que seuls les enfants et les jeunes filles sont assujettis à ne faire que de bonnes lectures, et que cette loi n'existe plus pour ceux qui sont plus âgés. 11 est certain que, pour ces derniers, le choix peut s'exercer dans une plus large sphère ; mais, qu'on ne s'y trompe pos, Topinion courante est que les honmies, à partir d'un certain âge, ont le droit de tout lire, et que le même droit existe pour les femmes, dès qu'elles sont mariées. On saisit là une nouvelle cause d'affaiblissement et de dispersion dans le cauip des lecteurs honnêtes, sur lesquels les romanciers honnêtes pourraient compter. Chaque année, pour ainsi dire, ce camp s'appauvrit d'un effectif précieux, celui des lecteurs qui arrivent à la
jeunesse ou au mariage, et qui, par là même, commencent à exercer autour d'eux une propagande, consciente ou non, d'une sensible etTicacité. L'opinion des enfants et des jeunes filles est chose qui compte peu. Mais, à partir du moment où cette opinion commencerait à compter, nous voyons qu elle dévie, et, comme une girouette sous Taction d'une saute de vent, tourne subitement aux réputations littéraires créées et entretenues par le camp ennemi. On en a assez des romans enfantins, des romans « bébêtes ». On rougit de demeurer fidèle à des divertissements intellectuels qui rappellent par trop les jeux du jeune âge, et Tesprit de contradiction, à lui tout seul, fait qu'on désire sortir des lectures imposées pour ainsi dire par l'autorité familiale. On se juge issez mùr pour tout lire, et, puisque on n'a lu jusqu'alors que des romans moraux — nous prenons cette hypothèse — on court tout naturellement à. ceux qui ne le sont pas. Nouveau terrain perdu par les écrivains qui se respectent. Encore une chance de moins, pour eux, d'acquérir la renommée.