X. — Les familles traditionnelles
Une autre cause qui contribue à restreindre ce cercle, c'est l'aptitude plus paiticulière des familles chrétiennes à conserver les traditions, et leur tendance fréquente à s'immobiliser dans certains catalogues de bibliothèques d'où il est assez difficile de les faire sortir. Nous ne prétendons pas ici blâmer cet esprit de tradition, qui produit, pour certaines choses, des fruits excellents. Nous constatons simplement un fait, une difficulté particulière. Les gens frivoles ne s'attardent guère dans les vieilles admirations. Ils veulent toujours « le dernier livre », comme ils veulent le vêtement à la dernière mode, et des renseignements sur le dernier scandale du jour. La nouveauté fait moins fureur dans les foyers modestes et tranquilles. On vit davantage sur les réserves du passé, et, lorsqu'il est acquis qu'un livre est intéressant, les générations se le passent de l'une à l'autre, en même temps que, par suite de mœurs plus bienveillaaites et plus charitables,
le même volume, prêté dix ou vingt fois, sert à satisfaire la curiosité d'un grand nombre de lecteurs sans que Tauteur en retire le moindre bénéfice, sans que rien l'avertisse de cet accroissement obscur des sphères où il est lu et goûté. 11 est, sans le savoir^, le sujet de bien des conversations en famille, mais cette popularité ne transpire pas, ne se manifeste pas par de gros chiffres de vente, ni par l'adhésion des réclamiers tapageurs. Non, il a son coin dans les bibliothèques de famille, et le garde même si longtemps que, lorsqu'un émule veut tenter la fortune après lui, il doit souvent s'armer de patience^ et attendre qu'une petite place lui ait été trouvée sur ces rayons où les changements n'arrivent pas tous les jours.
Cette persistance des traditions s'explique, non seulement par les caractères propres de tout milieu familial, mais encore par la difficulté pour les parents de faire un choix parmi les livres nouveaux. Pour les gens qui lisent au hasard le premier livre venu, on conçoit que cette difficulté n'existe pas, et Ton peut se jeter sur les nouveautés à mesure qu'elles paraissent. Au contraire, dans les familles chrétiennes, les livres anciens représentent un choix déjà fait, c'est-àdire un travail acquis^ une sorte de mise de fonds dont on désire profiter le plus longtemps possible, afin de s'épargner de nouveaux examens ou de nouvelles informations.
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