XIII. — Romans trop enfantins
Cette désertion — il nous faut maintenant l'avouer — a ses circonstances atténuantes. Les phénomènes sociaux sont si compliqués qu'il
faut toujours faire attention^ lorsqu'on les examine, aux réactions mutuelles qu ils exercent les uns sur les autres^ sous peine d'exagérer la causalité des uns au détriment des autres. L'adolescent qui grandit, la jeune fille qui se marie sont portés, avons nous dit, à abandonner la lecture des romans honnêtes, parce qu'ils les trouvent enfantins. Mais il en résulte, précisément, que le romancier honnête, abandonné de la partie mûre et virile de son public, est porté, pour sauvegarder les débris de son succès, à se rejeter presque entièrement du côté de ces enfants qui forment désormais la masse de ses lecteurs. C'est à ce gros bataillon qu'il veut plaire avant tout, puisque le reste n'est plus qu'une minorité négligeable. Il devient donc enfantin à son corps détendant, et, par là, donne des armes à ceux qui, dédaigneusement, le déclarent «illisible» pourles générations émancipées. Du reste, l'auteur est rarement en contact avec son public. Des maisons d'édition, des revues spéciales existent, qui canalisent en quelque sorte rimagination du premier et ne laissent passer que ce qui a le plus de chance de plaire à la portion la plus importante des lecteurs présumés. De même que certains magasins possèdent, à des milliers d exemplaires, l'article qui plaît communément^ et se trouvent au dépourvu lorsqu'un client original réclame une forme^ ou une couleur, ou une mesure qui n'ont pas cours ordinairement^ — de même les intermédiaires attitrés qui mettent le producteur d'œuvres d'imagination en rapport indirect avec
la clientèle lisante se sont bornés, en général, à s'approvisionner de ce qui est « d'un débit courant ». Rien ne saurait être mieux trouvé pour décourager l'auteur indocile, mais honnête, qui voudrait, tout en sauvegardant les lois de la morale, lancer un ouvrage de haute valeur littéraire, propre à satisfaire le goût des connaisseurs. Le pauvre homme risque de rester entre deux selles : entre le camp frivole, qui trouve que ce n'est pas iissez épicé, et le camp enfantin, qui trouve que ça le dépasse — les enfants étant d'ailleurs représentés par ceux qui choisissent leurs lectures ou décident quels auteurs nouveaux on proposera à leur facile admiration.
Voici donc la conséquence la plus claire des désertions que nous avons signalées : obliger les romanciers consciencieux à ne faire que « des romans pour la jeunesse », à ne travailler que « dans cette partie là », alors qu'un champ plus vaste leur serait ouvert si l'armée de leurs lecteurs contenait un effectif plus sérieux de grandes personnes. Nous reconnaissons que c'est une belle tâche que de coopérer ainsi à l'éducation de la jeunesse, et les auteurs qui s'y livrent s'amassent d'autant plus de mérites pour l'autre vie qu'ils recueillent moins de bénéfices et de renom dans la vie présente : mais enfin les ouvrages destinés aux enfants, sauf de très rares exceptions que l'on pourrait facilement compter, dans Thistoire des lettres, ne conquièrent jamais, dans l'opinion du public, la même place que les œuvres d'une destination plus universelle. Petit lecteur,
donc petite lecture. L'un ne compte pas dans la société, Tautre ne compte pas dans la littérature, quelque talent que l'auteur ait déployé pour di vertir son public spécial.