XIV. — Romans moralisateurs
La spécialisation du public auquel ils s'adressent ne porte pas seulement les romanciers catholiques à être enfantins. Elle les porte aussi, dans la plus excellente des intentions, à moraliser outre mesure, à entrecouper parfois de véritables sermons ces récits destinés à la jeunesse, à transformer, aussi complètement que possible, le divertissement en prédication. Là encore, nous nous gardons bien de porter un blâme contre un aussi louable dessein. Nous tenons seulement à rappeler une loi d'esthétique un peu méconnue par ces excellents moralistes, à savoir que la beauté des œuvres d'art de toute nature est absolument indépendante de leur utilité, et que, lorsqu'il arrive qu'une chose est à la fois belle et utile, les caractères par lesquels elle présente de la beauté ne sont pas les mêmes que ceux par lesquels elle offre deTutilité. Les vases qu'on m.et sur le^ cheminées sont plus ou moins beaux, mais ils ne servent à rien. Ceux qu'on emploie à la cuisine servent à quelque chose, mais ils ne sont pas
LE ROMAN MORAL ET IMMORAL Ai
beaux. Et si parfois un beau vase sert à mettre des Heurs, ce n'est pas en tant qu'il a une belle forme, mais en tant que cest un ^^récipie^t, et une marmite pourrait tout aussi bieix>;^iï8plir la même fonction. Pour appliquer notîfè'YQmparaison, il est possible qu'un roman sans^^cj(îfhe portée morale soit très bien compt^sé .fet Jflfès bien écrit, comme il se peut qu\in\^ofean^^ plein de leçons édifiantes soit fort mal bMi' a^ point de vue technique, et, comme conséqiîhmo^^ mortellement ennuyeux. L'idéal est dontf^'^nre des romans qui puissent avoir leu«rj^o*ste somme d'utilité (l'utilité d'un roman isfe peut être que modeste) mais de ne pas exagéy^j(ette préoccupation utilitaire au point de imire^àla beauté. Or, le goût esthétique, ôfe^z le» enfants, n'est pas suffisamment développé! pOTri«Mu*ils soient extrêmement sensibles — sauf exc^iions — au charme littéraire d'un ouvrage. Au contraire, tous peuvent comprendre une leçon deJîmQrale, et, si celle-ci n'a rien en elle-même^uijlèal^§imuse, les parents ou les maîtres, qui cî^^ttssent leurs lectures ou les contrôlent, sont en^ntés de rencontrer un auteur qui ajoute ses pçMications aux renseignements que l'enfant reç(M déjà au foyer. L^auteur, qui sait cela, e^jP^ntéfa'exagérer le genre, et la valeur littéraire dà^uvrage s'en trouve dimiminuée d'autanK N^
Il est bien entewu>une fois de plus, que nous
ne nous plaçons/p^ sur le terrain du mérite ou de l'abnégatiorrqui peuvent distinguer les romanciers catholiques. Ces mérites sont hors de dis-
cussîon. Nous nous plaçons an point de vue du succès et des conditions qui peuvent, soit le favoriser, soit y mettre obstacle. Nous venons de voir que les auteurs les mieux intentionnés, par leur manière défaire, tournent eux-mêmes, en beaucoup de cas, le dos à la réussite, et s'engagent dans une voie au bout de laquelle ils ont fort peu de chances de trouver la célébrité. Néanmoins, l'homme est libre. 11 peut se trouver, dans le camp honnête, des esprits hardis, entreprenants, qui essayent de sortir des chemins battus, et de donner à leurs œuvres quelques-unes des allures par lesquelles les œuvres du camp rival se signalent à l'attention. Nous disons « quelquesunes », car évidemment la morale leur interdit de les adopter toutes. Il peut y avoir, en un mot^ des tentatives remarquables pour sortir du genre enfantin, et^ en fait, de tels traits d'initiative pourraient être cités à l'actif de plusieurs écrivains, chez qui la légitime ambition de percer ne détruit pas le respect qu'ils doivent à leurs lecteurs. Or, eu égard à notre organisation sociale, que peut-il advenir et qu'advient-il en réalité de ces intéressantes tentatives ? Produisent-elles leur résultat ? Parviennent-elles à forcer l'entrée du temple de la mode, et à y créer un petit coin pour les romanciers soucieux de leurs devoirs ? C'est malheureusement ce qui ne se produit guère, et cela pour plusieurs raisons, qui nous ramènent à la distinction établie dans la première partie de cette étude entre les deux principales forces qui poussent un roman vers la popularité :
le suffrage des salons mondains, et celui des critiques les plus écoutés du public.