‹ Pourquoi le roman immoral est-il à la mode?Chapitre 13 sur 15 · DU MONDE · texte numérisé non relu

DU MONDE

Même original, intelligemment disposé et bien écrit, un roman honnête a peu de chance d'être adopté par les salons mondains.

S'il parle d'amour, ce sera un amour honnête, et qui se déroulera sans qu'aucune scène condamnable vienne « corser » le récit. Or, des pages de cette nature sont précisément celles que réclame avant tout une certaine catégorie de lecteurs. Ces gens-là se sont tellement habitués à voir le personnel des romans composés de types dévoyés, exclusivement absorbés par leurs mauvaises passions, que la mise en scène d'une passion honnête leur paraîtra une mauvaise plaisanterie, quelque chose d'irréel, de fantastique, une «berquinade » quoi ! et l'on conclura immédiatement — nous pavions des quelques individualités qui se donneront la peine de parcourir le volume -que l'auteur n'est « pas sérieux » (sic), qu'il manque d'observation, et a besoin, s'il veut écrire, de commencer par étudier « la vie ». C'est absolument comme si l'on disait, d'un berger qui

n'a jamais VU de moutons à cinq pattes, qu'il n'a jamais observé le mouton. Mais ces sortes de raisonnement obtiennent un vif succès dans un certain înonde, pour qui Texception, objet des préoccupations et des conversations de tous, a revêtu l'aspect et les attributs de la règle.

Après une rapide épreuve, il y aurait de fortes chances pour que l'ouvre de notre romancier catholique fût « classée », et ceux qui l'auraient lu auraient vite fait, dans le cas où Tentretien fût tombé sur ce livre, de le ruiner d'un mot dans l'estime de ceux qui ne le connaîtraient pas encore. Ce mot, ce serait le même que tout à l'heure : « Enfantin ! » Nous nous sommes pourtant placé dans l'hypothèse d'un livre qui ne le serait pas. Mais n'importe î Le fait seul qu'il ne contiendrait rien qui put troubler l'âme d'un enfant suffirait à le faire placer dans la catégorie des livres composés spécialement pour les enfants. Ni les fines analyses psychologiques, ni les dispositions artistiques des parties ne pourrait sauver l'auteur de la condamnation traditionnelle. Peut-être, à la rigueur, luieùt-il suffi d'une page immorale pour faire passer le reste, et acquérir la réputation d'un homme sérieux. Cette page l'eût émancipé, eût marqué l'écrit entier d'un sceau viril, cavalier, indépendant, et le monde, désarmé, eût prononcé peut-être le « dignus est intrare ».

Une autre observation à faire, à propos des difficultés que rencontrerait notre auteur chrétien dans sa tentative pour forcer l'entrée des salons

LE ROMAN MORAL El IMMORAL 45

frivoles, c'est que les lois de la division du travail ont réparti entre un certain nombre d'éditeurs le soin de recommander au public les ouvrages qui paraissent, que chacun de ces éditeurs a pris ses habitudes, adopté un genre, et qu'il s'est fait, à la longue, une clientèle à l'image de ce genre-là. Chacune de ces clientèles ignore naturellement ce qui se passe dans les sphères où elle ne va pas, et le mondain le pluslettié du monde, sll a l'habitude de se fournir exclusivement chez tel ou tel libraire qui ne tient que l'article léger, ne se laissera pas plus séduire par le mérite d'un roman chrétien bien écrit qu'un acheteur ne se laissera tenter par l'étalage d'un magasin situé dans une rue où il ne passe jamais. Seuls les chercheurs, les fureteurs, les curieux de profession pourront ^avoir connaissance de cette singularité littéraire^ et^ outre les raisons que nous venons d'indiquer, la rareté même des juges appelés à prononcer sur le mérite de l'ouvrage ne fait que rendre plus improbable sa propagation et sa diffusion.

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