IMMORAL
G'estqu'enefTet les auteurs, quels qu'ils soient, ne peuvent réussir que s'ils répondent, par le caractère de leurs ouvrages, aux desiderata déclarés ou latents de leur milieu. Un marchand de cidre n'aurait guère de chances de réussir dans un pays où tout le monde est habitué à boire du vin. Une maison de nouveautés qui mettrait en vente des objets démodés ou contrecarrant les fantaisies connues de la clientèle, risquerait de garder son stock et de voir s'enfuir les acheteurs. De même, les écrivains, qui sont après tout les fournisseurs intellectuels des hommes parlant la même langue qu'eux, ont à compter avec les goûts de ceux-ci, et ils ne peuvent devenir célèbres que si leurs écrits répondent aux aspirations d'un assez grand nombre de lecteurs. S11 est faux de considérer l'écrivain comme le produit nécessaire de son milieu — et en cela la thèse de Taine est excessive — il est parfaitement vrai que, étant donné un homme qui use librement de ses facultés pour écrire tel ou tel ouvrage, et une société où l'ensemble des actes libres a eu pour résultante tel degré d'élévation morale ou de corruptit)n, il est logique et naturel
que le livre ait d'autant plus ou d'autant moins de chance de réussir qu'il flatte ou contrecarre davantage l'état d'âme de la génération qui le lit.
/Un Voltaire n'aurait jamais ce percé » au XIII® siècle, et le xviii% très probablement, n'aurait pas fait un succès k\ Imitati07i de Jésus^
{Christ.
Ceci posé, il faut absolument qu'il existe, dans la société française contemporaine, des éléments capables d'assurer la vogue des romanciers malhonnêtes. Il y a là un « milieu » très important et très influent^ d'où ces auteurs tirent leur force, une clientèle. pour ainsi dire assurée qui les encourage et les met à l'aise, comme qui dirait une sorte de vaste cirque intellectuel qui donne à leur voix toute larésonnance qu'elle peut avoir. Car, si la corruption d'un individu suffit à expliquer la conception d'un mauvais livre, Tespoir de le répandre chez des êtres disposés à lui faire accueil est ce qui engage à l'écrire, et le grand nombre des individus qui l'accueillent ainsi est la seule explication de son succès.
Quels sont donc, parmi les éléments sociaux de notre France contemporaine, ceux qui jouent le plus grand rôle dans la formation de ces renommées littéraires, si éminemment regrettables au point de vue des mœurs ?
Ce sont les salons mondains d'une part, et, de Tautre, les critiques attitrés, considérés par tous les gens instruits comme des oracles littéraires.
Examinons séparément ces deux forces-là.