‹ Pourquoi le roman immoral est-il à la mode?Chapitre 4 sur 15 · IV. — Les salons mondains · texte numérisé non relu

IV. — Les salons mondains

On dit quelquefois qu'il n'y a plus de salons en France. C'est vrai dans un certain sens, si Ton veut dire qu'une certaine espèce de causerie, pleine d'art et de distinction, a presque entièrement disparu^ emportée par nos révolutions avec bien d'autres institutions de l'ancien régime. Mais, dans le sens le plus naturel du mot, les salons existent toujours, et nous entendons ici par salons ces nombreux cénacles où les gens riches, hommes et femmes, échangent journellement leurs impressions, s'entretiennent de leurs divertissements, de leurs villégiatures, des menus incidents de la vie, dès impressions que font naître en eux les événements politiques, et aussi, entre autres choses^ des lectures auxquelles il est de bon ton de se livrer. Ces conversations, qu'on y songe bien, constituent une espèce de courant électrique, grâce auquel un nom, hier inconnu, peut demain se trouver célèbre. Il en est des livres comme des toilettes. Ils ont besoin d'être « lancés »• Or, tous ces ce lancements », de quelque nature qu'ils soient, s'opèrent dans certaines sphères privilégiées, aux limites flottantes et incertaines, que Ton appelle quelquefois le high'lifey mais qui constituent en réalité la par-

tie la plus bruyante et la plus frivole de réléuient social qui pourrait prétendre à ce titre.

En elTct, quand nous parlons de <( salons mondains », nous ne voulons pas englober dans cette catégorie tous les salons riches ou aristocratiques, mais ceux là seulement qui, par leur participation tapageuse à une série ininterrompue de divertissements luxueux, se trouvent plus particulièrement en vue, et incarnent aux yeux des naïfs, c'est-à-dire du grand nombre, toute la haute société. De tout temps, la généralisation a été une opération facile. Parce qu'on n'entend jamais parler que de quelques centaines de gentilshommes jouisseurs ou de riches parvenus qui partagent le tourbillon de leur existence, on s'imagine que toute l'aristocratie est là, et qu'il n'en existe point d'autre. Qui ne fait pas de bruit ne compte pas.

Il existe, grâce à Dieu, beaucoup de gens ce très chics », qui mènent une vie chrétienne et tranquille. Mais ceux-là sont naturellement beaucoup moins en vue, et le suffrage qu'ils peuvent donner à telle ou telle oeuvre littéraire manque de retentissement. Les quelques succès qui peuvent s'appuyer sur cette fraction de la haute société se rattachent ordinairement à des œuvres sérieuses, et non au roman. C'est aux salons frivoles et mondains que celui ci doit réclamer l'investiture de la mode. Or, de quoi se composent ces salons frivoles et mondains ? De ménages mal assortis, où la fidélité conjugale n'est pas toujours en honneur; d'individualités, oisives, chez qui les loisirs inoccupés permetteiît, non seulement la

iiaissance, mais encore le rafiinement et la complication des passions illégitimes ; de bavards professionnels, masculins ou féminins, qui trouvent un charme particulier à s'entretenir des fredaines réelles ou supposées de leurs connaissances. Etant donné cet état d'esprit, les romans passionnels du type que nous venons de décrire ont toutes les chances du monde de piquer la curiosité et de repaître la friandise intellectuelle du monde en question.

Mais cette société frivole, direz-vous, est forcément assez restreinte. Tout le monde ne peut se payer cette existence d'inutiles raffinements et de pernicieux marivaudages. Une condition est Df'^cessaire pour cela : être riche, et voilà, par ce seul fait, le fléau limité. Malheureusement, ce raisonnement est inexact. Derrière le bataillon restreint des privilégiés delà vie, se rue la foule desgens besogneux qui meurent d'envie de se donner de grandes allures^ et qui, ne pouvant être de ce (( high-life » qui les fascine, tâchent de s'en dédommager en repaissant leur imagination des romans où l'on en évoque Fimage. Souvent, ceux qui se pâment devant la description d'une soirée du grand monde n'ont jamais été en soirée nulle part, sinon peut être dans quelque bal public. Ceux qui trouvent « vécue » une scène de mœurs où figurent marquises et duchesses, n'ont jamais vu une marquise ou une duchesse de leur vie, et leur émerveillement n'en est que plus à Taise. On saisit ici un phénomène logique, mais désastreux : le rayonnement des admirations inaugu-

rées par le monde frivole, et la contagion de ses engouements jusqu'aux limites de la plus infime société. Les cénacles élégants, sans s'en douter, ont donné le branle, et jamais réclame payante ne fut plus efficace, pour assurer la diffusion d'un ouvrage, que cette réclame gratuite fournie d'une façon inconsciente par le bourdonneaient léger des conversations.

Cette portion frivole du grand monde ne saurait s'éprendre d'œuvres d'où la frivolité serait bannie. Nos gens ont trop d'intérêt à s'étourdir, et à ne rencontrer, dans les pages qu'ils feuillettent, aucune leçon directe ou indirecte qui soit de nature à réveiller leurs remords. Si l'auteur se pose en moraliste — ce qui arrive quelquefois — il faut qu'il ait grand soin de donner à ses principes un air de thèse et de paradoxe qui puisse charmer les dilettantes sans les inquiéter outre mesure. Il faut surtout que, même lorsque la thèse est morale, le développement qu'on lui donne comporte des peintures qui ne le soient pas. Du reste, tout en ayant l'air de blâmer certains désordres, Fauteur a grand soin de montrer qu'il en considère d'autres comme tout naturels. La matière est ici trop délicate pour que nous nous lancions dans les exemples, mais ces exemples ne manqueraient pas. On trouverait bizarre un assassin qui, résolu à commettre son meurtre, se sentirait des scrupules relatifs à certaines manières de tuer, ou un conseiller qui, avec l'accent inspiré de la vertu, l'engagerait à employer telle méthode plutôt que telle autre. La

plupart des a cas de conscience » posés et résolus par les romanciers à réputation de moralistes, ressemblent singulièrement à celui-là, sauf qu'il s'agit d'un autre genre de crimes. Ils commencent par se placer sur un terrain franchement criminel, puis se livrent à de subtiles discussions pour savoir s'il est permis ou non de passer sur un terrain voisin, qui est criminel comme le premier. Et les romanciers de cette catégorie sont ceux que Ton considère volontiers comme des « directeurs de conscience )>. Ce qui prouve, entre parenthèses, que l'on ne se soustrait à une direction que pour se soumettre plus ou moins inconsciemment à une autre. Encore une fois, ces romanciers arrivent à leur heure et à leur place. Le terrain est admirablement préparé pour que leur gloire puisse y prendre racine, et s'élever à une belle hauteur.

Le côté sérieux, en apparence, de certains romans frivoles, est précisément un des moyens qui, darîs le cercle des gens bien élevés, contribue à sa propagation. Car le salon frivole n'agit pas seulement sur les milieux peu aisés où Ton aime à se donner en imagination les illusions de la haute vie. Il exerce encore une troublante attraction sur la sphère des salons honnêtes, en raison des points de contact qui existent inévitablement entre la haute société frivole et la haute société sérieuse, et de la zone de transition qui les relie bon gré mal gré.

V* — La zone d'influence des salons

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