MONDAINS
La timidité, le manque d'assurance en euxmêmes, a été de tout temps un défaut des honnêtes gens. En outre, pour ce qui concerne la France, il est certain que notre race est une des plus sociables qui existent, une de celles, en un mot, où les qualités de courtoisie et de complaisance mutuelle sont poussées le plus loin. Or, les plus belles médailles ont leurs revers. Ces aimables qualités de société, au delà de certaines limites, peuvent devenir des défauts. C'est une chose très fréquente, dans le monde, que la rencontre, dans un même salon, de plusieurs personnes appartenant, les unes, à un milieu frivole, les autres, à un milieu plus honnête et plus réservé. On est parents, amis, voisins de campagne. La bienséance a noué des relations. Donc, l'on se voit, donc Ton cause, et, dans ces circonstances, il est curieux de constater combien, presque toujours, c'est le camp frivole qui dirige le feu le plus juste et le mieux nourri. Par qui la conversation est-elle dirigée ? Par qui les sujets sont-ils amenés ? Par qui les conseils sont-ils donnés? Par qui les aidées » sont-elles suggérées? Par le camp frivole. Le camp réservé garde
la réserve, mais ii ne peut souvent s'empêcher de subir, dans une certaine mesure, l'ascendant de ces aimables et sémillants interlocuteurs. « Avezvous lu ceci ? » est une des questions qui arrivent le plus naturellement sur les lèvres ¥t si on répond que non, les : « Gomment donc !» les • (( Mais il faut lire ça ! » pleuvent instantanément* sur un ton où la supériorité s'atténue harmonieusement en une douce pitié. De même pour les pièces de théâtre, au sujet desquelles on pourrait repéter beaucoup de réflexions qui nous viennent à propos du roman. Dans ces conditions, se retenir sur la pente des concessions est une œuvre des plus méritoires, et il ne faut pas s'étonner que, ce mente, les personnes complaisantes et timides ne l'aient pas toujours.
Le livre complètement immoral ne passe peutêtre pas par cette porte, mais le livre douteux et suspect, le hvre que peut excuser une indul<^ence superficielle, bien qu'il recèle des germes de corruption, gagne à ces entretiens un nouveau contingent de lecteurs et de lectrices. Voilà la réputation de l'auteur augmentée d'autant. Ceux même qui l'auraient volontiers mis à l'index travaillent inconsciemment à l'élever au pinacle. Quand les choses en sont arrivées à ce point, un auteur n'a plus grand chose à désirer. Les contradictions elles-mêmes, si elles s'élèvent, ne font qu attester 1 importance que tout le monde s'accorde à lui attribuer. Il peut se dire, en récapitulant les torces qui agissent en sa faveur : « Les uns me prônent, les autres m'acceptent, les autres me su-
bissent. Ce qui reste me fait Thonneur de me discuter. Décidément, je suis un grand homme. »
Et le plus triste^ c'est qu'il a raison, si nous prenons le mot c( grand homme » dans le sens d'homme célèbre, quel que soit l'aloi de cette célébrité.
Toutes ces complicités suffiraient, comme nous venons de le voir, à faire du romancier corrupteur un grand personnage. Mais parallèlement à Tœuvre des salons, il faut envisager celle des critiques.