‹ Pourquoi le roman immoral est-il à la mode?Chapitre 6 sur 15 · VI. — L'action des critiques · texte numérisé non relu

VI. — L'action des critiques

On Ta dit bien souvent : sous des dehors indisciplinés, nous sommes une des races les plus dociles du monde. « Le peuple français, dit M. Alexandre Dumas dans la préface de la Dame aux Camélias^ est le plus soumis qui existe. Entrez dans n'importe quelle gare de chemin de fer, et voyez avec quelle patience il attend ses billets avant Je départ, el ses bagages au retour, et vous recoi323aftrez que ce peuple indépendant est le peuple Je plus obéissant du monde, et qu'avec un sergent de ville on lui fait faire tout ce qu'on veut, et avec deux tout ce qu'il ne veut pas. » Ce n'est pas seulement dans les gares de chemins de fer qu on peut constater ces dispositions dociles et routinières. En littérature, aussi, on éprouve le

besoin d'avoir des maîtres. Le même lettré qui raille agréablement Boileau, le « législateur du Parnasse », est abonné à une revue, et il croit aveuglf^ment aux jugements du critique de cette revue, lequel a des chances d'être moins compétent ou moins impartial que Boileau. On fronde les (( vieilles perruques » , mais, pour substituer à leur autorité celle de n'importe qui, d'un feuilleton de journal en qui on a confiance, ou d'un simple article de compte rendu. Lorqu on n'achète pas un livre sur les promesses du titre— promesses souvent trompeuses — c'est qu'on l'achète sur la recommandation de quelqu'un. Quand ce quelqu'un n^est ni un parent, ni un ami, ni une connaissance, c'est un critique, critique de grande ou de petite envergure, qui pontifie dans un livre ou dans une publication périodique. Or, dans la plupart des cas, ces recommandations sont fidèlement et scrupuleusement suivies. Voilà pourquoi lea auteurs attachent tant d'importance à la façon dont on présentera les œuvres au public, et pourquoi certains d'entre eux payent très cher,^ en réalité, telle de ces appréciations élogieuses où le lecteur naïf croit voir une opinion désintéressée. Mais cette race des critiques, comment se recrute-t-elle? Parmi les jeunes gens particulièrement amoureux des lettres, autrement dit, parmi les étudiants les plus distingués. La question qui se pose est donc celle-ci : Y a-t-il des raisons pour que le commun des critiques aient un faible pour les romans immoraux, et soient disposés à en parler avec plus de faveur que des

romans honnêtes ? Mais ces raisons sautent aux yeux dVlIes-mêmes, lorsqu'on songe à Texistence plus qu'émancipée que mènent les dix-neuf vingtièmes de nos étudiants, et à la singulière liberté de mœurs dont ils prennent l'habitude. Ces passions mauvaises dont le roman immoral entretient ses lecteurs, le critique les a éprouvées lorsqu'il était jeune, et elles ne Ten intéressent que davantage. Quelques années de quartier latin ont réduit pour lui à sa plus simple expression la faculté de se scandaliser. Les meilleurs, abstraction faite d'un petit nombre — qui ne compte pas — sont encore ceux qui, pleins d'une large tolérance, trouvent parfois original d'embrasser dans la même estime la page honnête et la page corruptrice, à la condition que toutes deux leur paraissent également bien écrites. Mais, voilà, il faut d'abord qu'une circonstance quelconque ait poussé le critique à lire la page honnête ; et, la plupart du temps, le titre seul d'un livre «bien pensant» suffit pour mettre le juge en défiance. Pour être esthéticien, on n'en est pas moins homme, et la manière dont on a orienté sa jeunesse détermine trop souvent, même dans l'âge mùr^ le choix des livres que l'on se propose de goûter. En d'autres temps, la nature seule de ces écrits eût invité le juge à ne pas poursuivre sa lecture. Aujourd'hui le juge devient volontiers un dilettante. Il s'adapte à tout. Est-il en présence d'un franc pornographe, il prend un certain plaisir à laisser dans l'ombre seipornoçraphiCj et à mettre en lumière sa franchise. Il

perd systématiquement de vue le point de vue moral pour ne s'occuper que de telle ou telle particularité littéraire. On dirait un procureur général versé dans Tanatomie, qui. ayant à requérir contre un assassin, trouverait une volupté secrète à oublier Thorreur de cette action pour admirer longuement et en détail la façon dont le coup de poignard a déchiré le tissu musculaire. Or ces procédés, lorsqu'ils existent, ne peuvent provenir que d'une formation antérieure. Nos critiques les plus éminents peuvent avoir leurs qualités, mais, en ce qui concerne les scrupules moraux, on sent que la plupart d'entre eux ont fourni jadis une étape intellectuelle qui leur a permis de se débarrasser en grande partie de ce bagage encombrant.

Certains d'entre eux moralisent cependant, mais comme les romanciers moralisent euxmêmes, c'est-à-dire avec les mêmes lacunes dans les principes et la même complaisance pratique pour ce qui fait l'objet de leur condamnation. Des lueurs de bon sens passent dans leurs appréciations, et il en résulte, par ci par là^ un jugement sévère sur un auteur qui a vraiment abusé de la permission de scandaliser son monde. Nos moralistes improvisés s'écrient alors: « Halte-là» mais ils ne savent pas au nom de quel principe ils commandent ainsi de faire halte. L'auteur qu'ils trouvent « trop raide » peut leur objecter qu'ils ont déjà, petit à petit, toléré l'escalade de bien des barrières, et que cela ne fait, après tout, qu'une de plus.

Loués avec réserve ou sans réserve, nos romans

acquièrent, par le contact de la criiique, une nouvelle force de diffusion. Les uns les lisent malgré les réserves, les autres à cause de ces réserves elle -mêmes. Laissons cette dernière catégorie, fort peu ragoûtante, et ne considérons que les gens sérieux. 11 y a par le monde des gens occupés, instruits, qui désirent se tenir au courant de ce qui se publie de remarquable dans tous les genres de littérature. Mais ils veulent qne cela ne leur coûte aucune recherche personnelle, soit qu'ils n'aient pas le temps de fureter, soit qu'ils aiment mieux s'en tenir, sur ce point comme tant d'autres, au principe bien connu de la division du travail. Ils laissent donc à des professionnels le soin de leur désigner ce qu'ils doivent lire, et ils lisent de confiance, sans se demander si d'autres ouvrages, aussi littérairement écrits, mais plus respectueux de la morale, n'auraient pu tout aussi bien leur être désignés. La vie est trop courte, et l'on ne peut faire à soi tout seul toutes ies besognes. 11 estdonc de toute nécessité que, lors jue un critique éminent dit à ses lecteurs : ce Le livre du jour est celui-ci », ses lecteurs, chrétiens ou non, se le tiennent pour dit, et inscrivent dorénavant, sur la liste de nos grands hommes ou quasi grands hommes, le nom qu'on vient de leur révéler si obligeamment.

VIL — La critique d'ordre inférieur

Ainsi évolue le bataillon des hommes sérieux, sous la conduite des critiques éminents ». ^;ient alors l'armée des gens frivoles, dont beaucoup se trouvent embrigadés dans les salons dont nous parlions tout à l'heure, mais dont beaucoup aussi marchent à Faveuglette, sans autre guide dans leurs lectures que certains critiques d'ordre inférieur, qui les relient moralement aux professionnels de la « haute vie ». Ces critiques d'ordre inférieur sont les journaux boulevardiers, ou plutôt leurs réclames, organisées avec une perfection et une habileté souveraine, que l'on s'efforcerait en vain de trouver ailleurs. Jamais l'art d'allécher en quelques mots ne fut poussé plus loin. 11 y a là toute une science, dont les journaux catholiques, croyons-nous, n'ont pas encore surpris les secrets.

Ce développement de la réclame pour romans, dans les feuilles dites c< boulevardières », est un effet en même temps qu'une cause. C'est un effet en ce sens que les écrivains et leurs éditeurs, connaissant la clientèle surtout frivole de ces journaux, s'adressent à eux de préférence pour faire savoir au public Téclosion des romans nouveaux. C'est une cause en ce sens que l'article-

réclame, une fois lancé, rallie autour d'un nom particulier toutes les admirations disponibles, et lui donne sur tous les autres l'avantage immense d'avoir été répété par un écho retentissant. Le prix élevé de ces recommandations pourtant si brèves et si passagères montre suffisamment leur efficacité. Ce n'est pas seulement dans le domaine de la politique et des questions sociales que Ton se forme une opinion d'après son journal. Beaucoup de gens attendent, pour dire : « C'est beau » , que le signal leur en ait été donné par la feuille à laquelle ils ont voué leur confiance. C'est donc celle-ci qui engendre l'admiration dans leur esprit. Seulement, comme cet esprit est disposé d* avance à admirer ce qui est dangereux et frivole, et que le journal sait très bien cela, on a grand soin de ne proposer à son adiniration que des œuvres entrant dans la catégorie de celles qu'il doit le plus vraisemblablement admirer.

Salons mondains, critiques officiels, sont donc coalisés pour assurer le triomphe de la littérature légère. Dans la pratique, ces deux éléments ne sont pas si distincts qu'on pourrait le croire d'après notre analyse. On ne peut analyser sans distinguer. Mais Tavis des critiques réagit sur celui des salons et les dispositions connues des salons sont pour quelque chose dans Torientation de la critique. Ces deux ordres d'influence s'entrecroisent donc, et l'impression qui se dégage de leur puissante combinaison, c'est que le roman épicé, pimenté y le roman qui fait bon marché de tous les vieux scrupules, et cherche à séduire par

des appâts au moins dangereux, compte dans Teflectif de ses défenseurs toutes les notabilités mondaines et intellectuelles, tout ce qui fait autorité dans le monde de la richesse et dans celui de l'esprit, tout ce qui peut prétendre, avec quelque vraisemblance, au bon ton et au bon goût.

En définitive, c'est Tadhésion des c< autorités » ci-dessus énumérées qui constitue la c( mise à la mode» d'un roman, comme celle de tout autre ouvrage de l'esprit. Une double aristocratie s'est éprise des mêmes auteurs et, par son prestige naturel, fait partager sa manière de voir à tous ceux qui ont l'habitude de suivre les impulsions qu'elle donne. Nous avons montré comment ces mondains ou ces intellectuels préfèrent à tout autre les romans où la moralité subit de regrettables accrocs. Cette démonstration sera complétée si nous mettons, en regard des influences susdites, les ressourcss dont le roman honnête peut disposer, et l'énorme disproportion qui existe entre celles-ci et les forces de son adversaire.

En expliquant comment le roman immoral est à la mode, nous entrevoyons les obstacles qui s'opposent à ce que cette même mode adopte simultanément le roman moral. Voyons maintenant si, dans les caractères intrinsèques de ce dernier, et dans rorganisation des groupements sociaux intéressés à le soutenir, nous ne découvrirons pas des causes spéciales de faiblesse.

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