‹ Pourquoi le roman immoral est-il à la mode?Chapitre 8 sur 15 · IX. — Les familles austères · texte numérisé non relu

IX. — Les familles austères

Il y a d'abord les familles très austères, d'où Ton bannit absolument tout roman.

30 LE ROMAN MOrvAL ET IMMORAL

A Dieu ne plaise que nous médisions de Taustérité. C'est une sainte chose, et qui mérite tous les respects. Toutefois, nous inclinons à croire que certaines proscriptions absolues, comme celle dont nous parlons, proviennent d'une fausse idée que Ton se fait, en principe, de tout un genre de divertissements. Les condamnations portées par certains moralistes contre le roman en général étaient inspirées par une confusion du genre luimême avec Tabusà peu près universel qui en était fait. De même pour le théâtre, et, sur ce point, les rigoristes, bien qu'on puisse les contredire en principe, sont demeurés plus près de la vérité. Des confusions analogues peuvent s'observerau sujet de remploi de certains mots, tels que le mot monde. La morale chrétienne prescrit de fuir le monde, de ne pas écouter le monde, mais en même temps, dès que les cas particuliers se rencontrent, on est obligé de distinguer entre les bonnes et les mauvaises sociétés, c'est-à-dire, en définitive, entre le bon monde et le mauvais monde. C'est à ce dernier seulement que convient le terme de monde dans le sens traditionnel que lui prête la théologie.

De môme, si les romans honnêtes ne constituent qu'une minorité dans la masse des productions de cette catégorie, il est impossible de nier que cette minorité existe, et cela suffit pour affirmer que les rigoristes montrent trop de rigueur. Sans doute, leur attitude est fort licite. Nul n'est forcé de lire de romans, et c'est un acte de mortification comme un autre que de se priver d'une lec-

ture agréable, môme non Jêrendue. Mais encore convient-il de reconnaître à d'autres le droit de s'y livrer sans être coupable. Certaines belles âmes, très timorées, hésitent à convenir de cette distinction entre bons et mauvais romans.

Parmi les personnes, qui, pour plus de sécurité,

le rigorisme ne s'appelle-t-il pas aussi lulio-

risme"! — gardent cette attitude prohibitive, il en est d'ailleurs de fort intelligentes, qui apprécient dignement les chefs-d'œuvre littéraires, et désirent que la poésie serve à l'éducation des enfants. Or, Ton peut faire à la poésie honnête tous les reproches que Ton adresse quelquefois au roman honnête. Elle aussi tend à exalter Timagination. Le roman, à son origine, n'a été qu'un poème en prose, et la lecture d'un poème en prose, comme celle d'un poème en vers, peut fort bien contribuer à former le style. Seulement, il faut alors choisir, parmi les œuvres de moralité irréprochable, quelque chose de bien écrit. Le Télémaque est un roman, et nous ne le voyons pas banni, pour cette raison, des maisons d'éducation chrétienne. V Odyssée, pour tous ceux qui ne saisissent pas le rythme du vers gi ec — c'est-à-dire pour presque tout le monde — n'est qu'un roman en prose, puisque on ne trouve de charme qu'à la traduction, et nous n'avons jamais entendu dire que le récit des aventures du prudent Ulysse fût une lecture bien pernicieuse.

Quoi qu'il en soit, voilà un groupe d' c< abstentionnistes », qui ne travaille pas au succès du ro-

mander catholique, quel que soit sou mérite littéraire. Le cercle des lecteurs possibles se trouve restreint d'autant pour quiconque veut débuter dans cette voie.

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