‹ Pourquoi les Germains seront vaincusChapitre 20 sur 29 · Voir La Liberté, 13 novembre · texte numérisé non relu

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la Grande-Bretagne. En prenant possession de la colonie allemande de Kiao-Tchéou, il a libéré la Chine, notre Indo-Chine et lui-même, de l'influence que l'empire germanique prétendait exercer dans les mers extrêmes-orientales.

L'occupation de Kiao-Tchéou par l'Allemagne eut lieu en 1897, dans des conditions qu'il n'est pas inutile de rappeler aujourd'hui. Deux missionnaires allemands ayant été assassinés par des Chinois, le gouvernement de l'empire germanique fit immédiatement opérer un débarquement de troupes dans la baie de Kiao-Tchéou sans que la Chine eût été prévenue de l'agression dont elle allait être l'objet; puis il exigea qu'une partie du territoire voisin de la baie lui l'ut concédée à titre de location avec le droit d'établir des fortifications pour protéger l'établissement qui allait être créé. La Chine effrayée par les menaces et le coup de force dont elle était l'objet, accorda tout ce qu'on lui demanda, ce qui n'empêcha pas les Allemands de se conduire à l'égard des populations avec une telle brutalité que le Chantoung fut le centre du mouvement insurrectionnel provoqué en 1900 par les u boxeurs », contre tous les P^uropéens établis en Chine.

De grandes manifestations eurent lieu en Allemagne au moment de la prise de possession de Kiao-Tchéou. Guillaume II chargea solennellement son frère, le prince Henri de Prusse, d'aller, à la tète d'une escadre, planter le drapeau allemand sur la terre de Chine. Au moment où le prince s'embarqua, à Kiel, le kaiser prononça un discours retentissant, qui fut considéré comme une prise de possession de la mer par l'empire germanique. Il menaçait de son « poing ganté de fer » tous ceux qui ne s'inclineraient pas devant le « Michel allemand » et avertissait les Chinois qu'ils n'eussent pas à tenter « de regarder en face » les nouveaux maîtres de Kiao- Tchéou.

Le prince Henri, en débarquant sur le sol de la

Chine, affirma non moins solennellement, qu'une (( grande époque était venue pour l'Allemagne et pour sa marine » et le chancelier de l'empire, M. de Bulow, affirma devant le Reichstag que « l'intervention de l'Allemagne au Ghantoung n'était pas le résultat d'une décision improvisée, mais celui d'une politique rétléchie ». Cet acte constituait, en réalité, l'inauguration théâtrale de la politique personnelle de Guillaume II.

Tandis que Bismarck n'avait voulu pour l'Allemagne qu'une marine défensive et représentative, sans colonies importantes, car il pensait que l'empire naissant devait consacrer toutes ses forces et toutes ses ressources à son développement intérieur, Guillaume rêvait d'étendre l'hégémonie germanique sur le monde entier. Il créait une flotte de guerre pour lutter contre la marine britannique et se mettait en quête de colonies pour assurer la prépondérance militaire et économique de l'Allemagne dans toutes les parties du monde.

L'Extrême-Orient attirait ses regards ambitieux plus que toute autre région et provoquait sa cupidité au point que l'une de ses principales préoccupations était de lancer l'Europe entière contre le Japon et la Chine, sous le prétexte que les Jaunes constituaient un danger redoutable pour toutes les nations européennes. Il se plaisait à les représenter en marche à travers l'Asie et la Russie contre les peuples de l'Occident. Au fond, il en avait peur.

Il en donna une preuve manifeste lorsque s'ouvrit la guerre actuelle. Afin d'éviter la prise de possession de Kiao-Tchéou par les Japonais, il offrit au Mikado un traité de paix dont le Japon établirait lui-même les conditions, pourvu qu'il s'engageât à respecter la colonie, allemande et à retourner ses armes contre la Russie. N'attachant lui-même aucune valeur aux conventions qui portent la signature de la Prusse, comme celle qui garantissait la neutralité de la Belgique, il supposait le Japon capable de déchirer, sans aucun scrupule de

conscience, les conventions qui le lient à l'Angleterre, à la Russie et à la France.

Le Mikado répondit aux avances et à la déloyauté du kaiser comme l'avaient fait la Belgique, l'Angleterre et la France, alors que les diplomates allemands tentèrent de les séparer les unes des autres et de la Russie. « Vous vous êtes trompé lourdement, dit en substance le Mikado au Kaiser, en croyant le Japon capable de commettre un crime qui serait comparable à celui que représente la violation de la neutralité belge, » et il ajoutait a que le jour où tomberait la dernière base de la culture allemande en Extrême-Orient, serait un des plus glorieux dans l'histoire japonaise. » Faisant allusion à la loyauté du Japon, le baron Katou, déclarait devant la Diète, au nom du gouvernement : « Le Japon se devait à lui-même d'être fidèle à sa parole. »

Les Japonais n'avaient pas seulement chassé l'Allemagne de Kiao-Tchéou, ils collaborèrent encore avec les navires de guerre anglais à la poursuite et à la destruction des croiseurs allemands qui faisaient la chasse aux bâtiments marchands dans le Pacifique et ils coulèrent tous les bateaux que l'empire germanique entretenait dans la mer de Chine. Leur rôle a donc été déjà considérable. 11 a provoqué dans la presse allemande de véritables cris d'indignation contre « le peuple aux yeux plissés de l'île orientale » que le Lokal Anzeiger de Berlin accuse — singulière ironie germanique — de (c lâche fourberie )>, parce qu'il s'est montré fidèle aux conventions internationales portant sa signature.

Le rôle du Japon a-t-il pris fin en même temps que la domination allemande en Chine? Il ne semble pas que ce soit l'opinion du gouvernement japonais, car, au début de décembre 1914, dans son message à la Diète, le mikado déclarait : « L'alliance avec F Angleterre, la France et la Russie a été cimentée dans les circonstances actuelles, par les plus forts liens d'amitié.... Mais la grande guerre n'est pas encore terminée et nous

comptons sur la loyauté et la bravoure de nos sujets pour atteindre le but final aussi vite que possible. » Il y avait, évidemment, dans ces paroles, une sorte d'engagement de concourir, s'il était nécessaire, avec la Triple-Entente à la guerre européenne, afin qu'elle pût être terminée rapidement. C'est ainsi qu'elles ont été interprétées par la plupart des journaux japonais et par la population à laquelle ces journaux s'adressent.

Le Japon, sans aucun doute, est tout disposé à faire figurer sur les champs de bataille européens les trois ou quatre cent mille hommes bien armés, admirablement instruits et commandés, qu'il peut distraire de son armée sans affaiblir sa défense intérieure. Les nations de la Triple-Entente doivent-elles lui manifester le désir qu'il leur prête ce concours?

Avec M. Stephen Pichon, ancien ministre des Affaires étrangères, M. Clemenceau, ancien président du Conseil des ministres et un certain nombre de publicistes de Paris ou de la province, je n'hésite pas à répondre à cette question par une très nette affirmation.

L'argument capital qui a été donné par les partisans de l'intervention japonaise et que j'appuie à mon tour, est tiré de la nécessité de mettre fin aussitôt que possible à la guerre de barbarie scientifique par laquelle les empires germains déshonorent l'humanité, troublent la vie économique de toutes les nations du globe et dépeuplent par le massacre, ruinent par le bombardement ou l'incendie tous les territoires sur lesquels leurs armées ont pénétré. Cette guerre ne pouvant désormais finir que par l'écrasement des Germains, plus seront nombreuses les nations unies contre eux et plus rapide sera cet écrasement nécessaire.

Les adversaires de l'intervention des armées japonaises dans la guerre européenne ont objecté que le gouvernement du Mikado voudrait, sans doute, faire payer très cher son concours, qu'il exigerait de très grosses sommes ou la cession de territoires tels que

rindo-Chine française, les îles Sakkalines russes, etc. Quelques-uns même ont parlé du port de Hambourg, car, étant entrés dans la voie des hypothèses de cette sorte, il n'y avait pas de motif pour qu'ils s'y arrêtassent. Mais c'était prêter au Japon une avidité qu'il n'a certainement pas et, surtout, c'était devancer les négociations que les diplomates de la Triple-Entente devraient entamer avec ceux du Mikado si l'Angleterre, la France et la Russie se mettaient d'accord sur le principe d'une extension de la Triple-Entente à la grande puissance extrême-orientale avec laquelle elles ont déjà signé des conventions particulières. Je suis, quant à moi, peu porté à croire que les Japonais aient les prétentions qui leur sont prêtées par les adversaires de leur intervention dans les affaires de l'Europe.

Ceux-ci ont formulé une deuxième objection d'ordre sentimental, si je puis dire, qui n'est pas sans valeur. Ils redoutent que l'intervention du Japon dans une grande guerre européenne et dans le Congrès international qui la suivra aient pour conséquence de grandir la puissance japonaise dans de telles proportions qu'il en pourrait résulter un danger pour l'Europe, Reprenant à leur compte les conceptions de Guillaume 11 sur le u péril jaune », ils redoutent que l'intervention du Japon dans les affaires européennes soit suivie d'une entente de ce dernier avec la Chine contre l'Europe, ou d'une main mise du Japon sur l'empire chinois qui aurait des conséquences plus redoutables encore.

Ceux qui raisonnent de la sorte jugent les Japonais et les Chinois en prenant pour mesure la mentalité européenne, ou pour parler plus exactement, la mentalité germanique. Or, il n'y a rien de commun entre cette mentalité et celle des peuples de l'Extrême-Orient. On ne fera jamais un Germain avec un Japonais ou un Chinois. Je n'en veux, pour le moment, d'autre preuve que l'empressement avec lequel le Japon s est allié aux puissances de la Triple-Entente et la joie causée en

Chine par Texpulsion des Allemands de l'Empire du Milieu.

Sans vouloir m'étendre davantage, je conclus de ces considérations qu'autant les armées japonaises peuvent être utiles pour écraser les Germains ennemis de l'humanité, autant les diplomates japonais pourront nous aider dans l'œuvre qui, après la guerre, aura pour but de créer et de garantir l'indépendance des diverses nationalités qui nous auront aidé à réprimer les appétits et les ambitions de l'Allemagne.

Plus, du reste, seront nombreuses les puissances qui prendront part au Congrès par lequel seront réglées les questions multiples posées au cours de la guerre provoquée par les ambitions des Germains et plus il y aura de chances pour que les solutions soient conformes aux intérêts généraux de l'humanité et respectées dans l'avenir.

§ X. — LA NEUTRALITÉ DES AMÉRICAINS ET LEURS SENTIMENTS A l'ÉGARD DE LA CONDUITE DE l'aLLEMAGNE.

Les États-Unis se trouvent, en face du grand conllit qui met aux prises toutes les grandes nations de l'Europe et le Japon, dans une situation tout à fait spéciale. Le message annuel adressé au Congrès par le précédent Wilson, au début du mois de décembre 1914, notait que la grande république américaine « entretient des relations amicales avec toutes les autres nations et que cela constitue la grandeur de la nation américaine », puis il disait : « La guerre que nous considérons avec stupéfaction et anxiété a interrompu non seulement les moyens de faire le commerce, mais aussi la production. En Europe, elle détruit les hommes et les ressources d'une façon inaccoutumée, effrayante. Les nations européennes auront bientôt, à plusieurs points de vue, besoin de nos services plus qu'elles n'en ont jamais eu besoin; et il est aussi naturel que les nations

que l'Europe fournissait habituellement d'un grand nombre d'articles de manufacture et de commerce comptent sur nous pour approvisionner leurs marchés devenus vides. »

Entre ces lignes il est assez facile de lire la pensée intime du président de la République des États-Unis. Il considérait son pays comme ayant la bonne fortune d'échapper, en raison de sa situation géographique et de ses relations avec toutes les puissances, aux horreurs de la plus barbare des guerres que le monde ait connues et comme appelé à fournir à toutes les nations les objets naturels ou manufacturés qu'elles ne pourraient plus produire, en attendant de jouer le rôle de médiateur lorsque les belligérants seraient épuisés. Or, s'il y avait, dans cette pensée, une part de vérité, elle contenait une part non moins grande d'illusion. La tourmente provoquée par les ambitions et les appétits des Germains est telle que nulle nation du globe ne peut ou ne pourra y rester étrangère. Il était impossible que les États-Unis échappassent aux répercussions d'un conflit qui jetait une moitié du monde contre l'autre. Il devait arriver une heure où l'esprit et les intérêts de ses populations seraient touchés par les événements européens.

La violation brutale et cynique de la neutralité de la Belgique et les atrocités que les armées allemandes y commirent, provoquèrent tout d'abord aux États-Unis une profonde émotion et des manifestations à peu près unanimes de réprobation. Le président Wilson s'en faisait l'écho lorsque, dans son message, il parlait, avec la modération et la prudence exigées par ses hautes fonctions, de « la stupéfaction » et de <( l'anxiété » provoquées par la guerre des Germains. Plus libre dans l'expression de ses sentiments, l'un de ses prédécesseurs, M. Théodore Rooseveli écrivait, le 23 septembre, dans la revue Outlook. « Le Luxembourg et la Belgique ont, tous deux, été les victimes du plus fort. Mais les Belges ont, en tout cas, sauvé l'honneur. Les sympa-

thies du monde sont à eux et l'on en pourra voir l'effet à l'heure du règlement final. Une paix qui ne redresserait pas les maux infligés à la Belgique et n'en préviendrait pas le retour, ne serait pas une paix. » Il prévoyait que l'un des résultats de la guerre provoquée par Guillaume II serait « le développement de la démocratie en Allemagne et une substitution au moins partielle du gouvernement par le peuple au gouvernement de celui qui estime tenir de Dieu un droit de gouverner le peuple ». Au début du mois de janvier 1915, revenant sur ces questions,Jl émettait, dans V Indépendant Weekly Magazine^, un jugement sévère sur la violation de la neutralité belge et des conventions de la Haye par l'Allemagne et critiquait vivement le silence gardé en face de ces actes, (c Violer les traités comme a fait l'Allemagne pour la Belgique, disait-il, est un crime abominable, se taire là-dessus et recommander aux autres de se taire, c'est pratiquer le culte de la couardise. » En diverses circonstances, il attira, en outre, l'attention de ses compatriotes sur les dangers qui menaceraient les États-Unis si l'Allemagne triomphait dans la guerre actuelle 2.

Dans un livre qu'il a publié récemment sur L'Amérique et la guerre, l'ancien président proteste contre u la neu-

1. Dépêche de New-York (5 janvier 1915) publiée par les journaux français.

2. Le 3 novembre 1914, le correspondant du Times à Washington télégraphiait à ce journal un discours de M. Roosevelt, dans lequel l'ancien président de la Répuhlique déclarait avoir eu connaissance de « plans faits par au moins deux des empires engagés dans la guerre actuelle », ayant pour objet de « s'emparer de San Francisco et de New-York afin de les rançonner au point de réduire le pays à merci ».

Le professeur allemand Kun-Meyer, agent du gouvernement germanique aux États-Unis, ayant affirmé que d'après M. Roosevelt « l'Allemagne vaincrait », l'ancien président fît publier par le Morning Post le démenti suivant : « C'est un mensonge. Ce qui s'est passé est ceci : Le professeur vint me voir et développa ses idées sur la guerre. Il me dit que l'Allemagne avait enfoncé

tralité passive et égoïste » de certaines puissances qui «: reculent devant l'effort nécessaire pour imposer le respect de l'humanité et des conventions internationales », car « l'humanité et la justice absolue sont les lois fondamentales de la vie politique. S'adressant ù ses compatriotes, il leur dit : « Aucun ennemi ne pourrait nous attaquer plus injustement que la Belgique ne l'a été, c'est un cas extrême. Et comme nous n'avons élevé aucune protestation lorsque ce cas s'est produit, quel droit aurions-nous à l'appui du monde civilisé, si nous nous trouvions dans la même situation que la Belgique? Nous n'aurions pas le droit d'espérer l'intervention d'aucune autre puissance, puisque nous-mêmes nous avons refusé d'intervenir. » Faisant allusion aux peuples massacrés, il dit encore : « Si un jour nous sommes attaqués à notre tour, ces nations ne pourront ressentir qu'une satisfaction assez naturelle à nous voir souffrir les maux qu'elles-mêmes ont subis sans que nous ayons rien fait pour les soulager. »

L'ancien président de la République américaine, dont les ambitions ne sont pas épuisées, n'aurait certainement pas tenu ce langage s'il n'avait été convaincu de traduire la pensée de la majorité de ses compatriotes.

la Russie, mettrait la France à bas et serait maîtresse de la Manche l'été prochain.

« — Alors, ajouta le professeur, nous ferons passer en masse nos troupes en Angleterre et nous prendrons Londres !

« — Oui, dis-je, et alors vous devrez vous battre contre les États-Unis.

« — Pourquoi? dit le professeur.

« — Parce que, si nous ne vous combattons pas, vous nous traiterez comme la Belgique. » (Voir Le Matin, 23 janvier 1915.)

Faisant allusion à la violation des conventions de la Haye parl'Allemagne il disait encore : « Si, un moment, j'avais supposé que la signature de ces conventions de la Haye ne signifiait rien de plus que l'expression d'un désir pieux que chaque puissance avait la liberté de dédaigner avec impunité si ses intérêts le lui commandaient, je n'aurais certainement pas permis que nous fussions partie dans une farce si pernicieuse. »

LA SITUATIOiN MILITAIRE AU DÉBUT DE 1915 93

C'est sans nul doute aussi l'opinion courante des Américains qu'exprimait le président de l'Université Harvard, l'éminent M. Charles W. Elliot lorsqu'il disait, en octobre, dans le New-York Times, que « le poids tout entier de l'opinion américaine est du côté des Alliés dans la présente guerre » en raison de l'autocratie exercée par le gouvernement de l'empire germanique, de la tyrannie imposée au Slesvig-Holstein et à l'Alsace- Lorraine, de l'invasion de la Belgique à la suite d'une révoltante violation des traités, des cruautés et des destructions dont les armées allemandes se rendaient coupables à l'encontre de toutes les lois et qui sont de nature à « faire haïr et mépriser la nation qui les emploie. »

L'opinion de la grande majorité du peuple américain était exprimée également, en décembre 1914, par M. James Beek, ancien ministre de la Justice des Etats- Unis, lorsqu'il concluait des documents diplomatiques publiés en Europe : 1° Que l'Allemagne et l'Autriche se concertèrent secrètement, en temps de paix, pour imposer leur volonté à l'Europe et à la Serbie dans une question qui affectait l'équilibre européen. 2° Que l'Allemagne a toujours eu les moyens d'obliger l'Autriche à se montrer raisonnable et conciliante, mais que jamais l'Allemagne n'a utilisé ces moyens. Elle a, au contraire excusé et peut-être poussé l'Autriche dans la voie de la violence. 3° Oiie l'Angleterre, la France et la Russie se sont montrées constamment et sincèrement désireuses de maintenir la paix et que, dans ce but, non seulement elles excusèrent l'acte irréfléchi de l'Autriche, mais encore qu'elles firent toutes les concessions possibles dans l'espoir d'éviter la guerre. 4» Que l'Autriche ayant mobilisé, la Russie avait le droit d"en faire autant. 5° Que l'Allemagne, en déclarant brusquement la guerre à la Russie pour n'avoir pas démobilisé, alors que les autres puissances avaient offert des concessions et que les négociations continuaient, a précipité la guerre.

En résumé, que <( l'attitude et la ligne de conduite de ces deux puissances durant les pourparlers qui précédèrent la guerre incitent certainement à admettre la possibilité d'un plan préconçu visant à la guerre ».

Le New-York Times dont l'influence est considérable de l'autre côté de l'Atlantique, donnait, vers le milieu de décembre 1914, un tableau de la situation de l'Allemagne où éclataient encore les véritables sentiments du peuple des États-Unis. « Subissant, disait-il, la condamnation morale du monde civilisé, secondée seulement par l'Autriche et la Turquie, deux pays arriérés et expirants, luttant désespérément contre les armées de trois grandes nations que viendraient certainement aider les États encore neutres si la décision devait être longtemps différée, l'Allemagne répand le sang de ses héroïques sujets dans une lutte sans espoir, qui ne peut que retarder et non modifier l'exécution de l'arrêt fatal. » Après avoir rappelé l'ignorance et les maladresses des ambassadeurs allemands et les plans de l'état-major de Berlin qui comptait écraser rapidement la France pour se jeter ensuite sur la Russie, le grand journal américain ajoutait : « La ruée n'a pas été irrésistible. Elle a été arrêtée, elle a été repoussée. Quand les envahisseurs furent rejetés de la Marne sur l'Aisne et les frontières belges, la défaite décisive de l'Allemagne fut inscrite sur le livre de la destinée et proclamée devant l'univers attentif. » 11 rappelait cjue la France, -l'Angleterre, la Russie disposent de forces qui s'accroissent chaque jour et ajoutait : « Il y a encore un présage plus sinistre pour l'Allemagne. Le monde ne veut pas et ne pourra pas permettre à l'Allemagne de sortir victorieuse de cette guerre. Avec une Allemagne dominant toute l'Europe, la paix et la sécurité disparaîtraient de la terre. Il y a deux mois, le monde comprenait confusément ce qu'est l'Allemagne, il le comprend aujourd'hui parfaitement. Aussi, si l'Angleterre, la France et la Russie ne pouvaient pas la vaincre, l'Italie avec deux millions

LA SITUATION MILITAIRE AU DEBUT DE 1 9 i 5 9o

d'hommes, les vigoureux Hollandais, les Suisses, hommes solides dans la bataille, les Danois, les Grecs, les peuples des Balkans viendraient à leur aide et veilleraient à ce que l'ouvrage soit lait une fois pour toutes. Pour leur propre paix et leur sécurité, les nations doivent démolir l'imposant édifice du militarisme qui est devenu, au centre de l'Europe, le danger du monde, la plus grande menace. » L écrivain américain concluait de ces faits et considérations que le peuple allemand n'avait peut-être qu'un moyen d'éviter le sort qui le menace : la révolution. ^ Leipzig, disait-il, commença et Waterloo acheva l'émancipation du peuple français.... Sainte-Hélène l'a définitivement assurée.... Est-ce que les Allemands seront assez aveugles pour continuer jusqu'à ce qu'ils aient leur Waterloo et leur Sainte- Hélène? »

Un Hollandais éiiiinent. qui habite les États-Unis, M. Van Vorst résumait l'opinion américaine, dans Le Gaulois, le 3 janvier lOlo. de la manière suivante :

« Au début de la guerre les Américains ont été lents à ajouter foi aux récits des atrocités qui avaient été commises en Belgique et en France. Que des hommes civilisés aient été capables d'arracher l'un après l'autre les ongles à un pauvre prisonnier, cela parut aux Yankees incroyable. Que l'on pùt d'autre part mutiler des petits enfants, torturer des femmes et des vieillards, Ijrùler vifs des soldats déjà blessés... on demandait des preuves. Ces actes de furie sadique représentaient typiquement la violation de ce que l'Américain chérit le plus. Quand il a enfin su que les histoires rapportées étaient vraies, il n'a plus tenu compte ni des races ni des frontières. Il n'a plus aperçu que l'idéal, le cher idéal pour lequel la France combat, en mettant une fois de plus son amour delà liberté humaine au-dessus de toutes considérations d'intérêt. L'opinion publique américaine s'est portée vers les alliés dans un mouvement que rien n'arrêtera. »

Le gouvernement de Tempire germanique fit, dès le début de la guerre, des efforts considérables pour tromper l'opinion publique américaine sur la nature des év^énements diplomatiques et militaires qui se produisaient en Europe et sur la conduite des armées allemandes dont il faisait cyniquement nier les attentats contre le droit commun, les bombardements dévastateurs et les massacres de vieillards, d'enfants, de femmes, de prêtres. Mais quel que fut à cet égard le zèle des agents de l'Allemagne, leur propagande apparut très vite impuissante. Dès le 25 octobre, VEvening Post, de New-York, déclarait : « Quand même toutes les dépèches que nous avons reçues du côté des alliés auraient été fausses, des faits tels que la violation de la neutralité de la Belgique et le mépris affiché par le chancelier d'Allemagne pour les traités n'en subsisteraient pas moins et ne continueraient pas moins à servir de base aux jugements que nous portons sur les origines de la guerre. Rien ne peut modifier cela. »

Quoique l'Atlantique les protège dans une large mesure contre les ambitions des gouvernements européens, les États-Unis ne seraient pas à l'abri de celles de l'Allemagne si Guillaume II réalisait le projet que laissent percer les pangermanistes lorsqu'ils le qualifient (( empereur du monde ». Dans un article donné par lord Roberts au trimestriel des États-Unis Hibbert Journal quelque temps avant sa mort, l'éminent militaire avertissait les Américains des dangers auxquels ils seraient exposés si l'empire germanique sortait victorieux de la guerre actuelle : k Aux États-Unis, en Angleterre, disait-il i, la guerre n'est que le dernier moyen à employer quand une querelle n'a pu être arrangée autrement. Mais les Allemands ont été ('levés avec une autre manière de voir. Ils ont été habitués à ne regarder la paix que comme une halte dans la vie

1. Voir Paul-Louis Hervieu, in Nouvelle Revue, janvier 191 o.

d'une nation qui doit être prête à la guerre peut-être pour l'année suivante. Ne laissez pas germer dans vos esprits des idées fausses, si l'Allemagne est victorieuse, ce sei^a la chute de l'empire britannique, si l'Allemagne est victorieuse ce sera aux États-Unis qu'incombera la lourde responsabilité de défendre le monde entier. »

Les États-Unis ne sont pas sans avoir eu à se plaindre déjà de l'attitude de l'Allemagne à leur égard. Ils ont appris par l'expérience combien il est difficile de traiter avec elle les plus simples questions d'intérêt, avec quelle promptitude elle fait mine de montrer son « poing ganté de fer ». Quelle serait sa morgue et son insolence si elle était devenue la maîtresse de l'Europe? Voilà ce que doivent se demander les Américains.

Leurs véritables sentiments se manifestèrent, au début de 1915, par un acte caractéristique. Trois membres de la Chambre, d'origine allemande, ayant déposé un projet de résolution tendant à ce que « dans l'intérêt de l'humanité, il soit mis un terme à l'embarquement d'armes pour les alliés en Europe » le ministère des Affaires étrangères de la grande république, M. Bryan, s'empressa de donner l'assurance à l'ambassadeur de la Grande-Bretagne que le gouvernement était absolument étranger à cette proposition, et la grande presse protesta contre toute idée de limiter un droit dont les neutres ont toujours joui. Le New-York Herald faisait justement observer que le gouvernement allemand lui-même avait vendu des armes à des belligérants et ne voudrait certainement pas renoncer à ce droit, et le grand organe new-yorkais ajoutait : Le gouvernement américain fera de même parce qu'il est neutre et qu'il entend conserver tous les droits de neutre ^. » Il aurait pu ajouter que si, aujourd'hui, les

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