Voir Le Temps du 2 janvier
Dans une lettre adressée au président de la Conrimission sénatoriale des Affaires étrangères, M. Bryan a précisé la pensée du gouvernement des États-Unis au sujet de la contrebande de guerre :
partisans américains de l'Allemagne prétendent supprimer le droit pour les commerçants et industriels des États-Unis de vendre des armes aux belligérants, ^c'est parce que, la Triple-Entente étant maîtresse de la mer, les armes ne peuvent parvenir qu'aux nations qui se défendent contre l'Allemagne.
M. Bryan y rappelle qu'alors que les États-Unis étaient en guerre, leurs tribunaux ont jugé que l'expédition d'articles de contrebande dans un port neutre qui avaient été réembarqués à destination d'un ennemi prouvait que la cargaison était destinée à cet ennemi et non pas au port neutre.
A la question de l'inclusion du cuivre dans la liste des articles de contrebande dressée par la Grande-Bretagne, qui vient ensuite, M. Bryan fait une réponse identique; les États-Unis avaient, eux aussi, déclaré le cuivre contrebande de guerre.
Pour la vente de munitions, armes, chevaux, approvisionnements de toutes sortes aux alliés, le ministre se montre très catégorique. Aucun article du code international n'impose aux neutres l'obligation de restreindre le commerce des munitions de guerre.
La lettre du ministre des Affaires étrangères de la grande République se termine par les conclusions générales suivantes : « Si des citoyens des États-Unis, partisans de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, pensent que le gouvernement des États- Unis, dans sa conduite, porte tort en quelque mesure à la cause de ces puissances, ce sentiment résulte du fait que, sur les hautes mers, la puissance navale allemande et austro-hongroise est jusqu'à présent inférieure à celle de l'empire britannique. C'est l'objet des opérations des belligérants dans les hautes mers et non le devoir d'un pays neutre d'empêcher la contrebande d'arriver à l'ennemi. Ceux qui, dans notre pays, sympathisent avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie semblent supposer que nous avons l'obligation, pour remplir nos devoirs de neutralité, d'empêcher tout commerce de contrebande et de faire disparaître ainsi les différences résultant de la force navale relative des belligérants. Nous n'avons aucune obligation de cette sorte.
« Il serait contraire à la neutralité, et ce serait un acte de partialité, que d'adopter cette ligne de conduite, à supposer que le pouvoir exécutif pût le fairé. Si l'Allemagne et l'Autriche ne peuvent pas importer de contrebande des Etats-Unis, ce n'est pas une raison pour que les États-Unis aient le devoir de fermer leur marché aux alliés. Les marchés des Etats-Unis sont ouverts au monde entier, dans les mômes conditions, à toutes les nations, belligérantes ou neutres. >> {La Dépêche de New- York, 26 janvier 1915.)
Il est également permis de penser que la note adressée à la fin de décembre 1914, au gouvernement de la Grande-Bretagne par celui des États-Unis relativement à la visite des navires neutres exercée par l'Angleterre et la France fut provoquée par les plaintes de commerçants ou d'industriels gênés dans la contrebande de guerre à laquelle ils se livraient, contrebande rendue difficile sinon impossible depuis que, la mer du Nord ayant été fermée, l'Angleterre et la France peuvent surveiller les chargements des navires à destination des pays neutres d'Europe. L'importance de cette note fut d'ailleurs beaucoup exagérée. Les États-Unis y reconnaissaient formellement le droit de visite; ils demandaient seulement qu'il fût exercé de manière à gêner le moins possible , la navigation et le président Wilson avait soin de faire publier, en môme temps que la note, une déclaration flétrissant la conduite des armateurs américains qui dressaient de faux manifestes i. Beaucoup de navires, par exemple, portaient du cuivre (contrebande de guerre) dissimulé sous du blé ou du seigle ou sous des balles de coton. Le président Wilson faisait, en quelque sorte, lui-même, par anticipation, la réponse de l'Angleterre à la note de son gouvernement. Comment, en effet, les États-Unis pourraient-ils se plaindre que les visites exercées par la Triple-Entente fussent trop sévères s'ils avouent eux-mêmes officiellement les fraudes et la déloyauté de certains armateurs américains.
1. Voici le texte de cette déclaration dont la signification ne saurait échapper au lecteur : -< Le gduvernement ne peut traiter en toute confiance la question de la contrebande qu'autant que les manifestes des armateurs sont d'une loyauté absolue. Ceux des armateurs américains qui dissimulent de la contrebande de guerre, par exemple sous le nom de coton, ont rais le gouvernement dans un grand embarras. Aussi longtemps qu'il se présentera des cas de cargaisons suspectes du même genre, les soupçons se porteront sur toutes les autres cargaisons, lesquelles, tout naturellement, seront exposées à des perquisitions. »
La situation des États-Unis par rapport aux belligérants a été beaucoup modifiée par la résolution que prit l'Allemagne, relativement au blocus par les sousmarins et les mines sous-marines, des ports et des côtes de la Grande-Bretagne et du nord de la France. Les neutres étaient menacés, au même titre que les belligérants, de voir couler leurs navires avec les équipages, les passagers et les cargaisons, sans aucun avis préalable, s'ils tentaient d'aborder les ports anglais ou français. Cette mesure de piraterie devait être et fut, en effet, mise en pratique à partir du 18 février. Les États- Unis et les neutres protestèrent; l'Angleterre et la France, tout en prenant des mesures contre les sousmarins et les mines flottantes, décidèrent « d'arrêter et de conduire dans leurs ports les navires portant des marchandises présumées de destination, propriété ou provenance ennemie; les navires et les cargaisons ne seront point confisqués à moins qu'ils ne soient sujets à être condamnés pour d'autres motifs ». C'est le blocus complet des ports de la mer du Nord exercé par l'Angleterre et la France, dans des conditions conformes aux lois et coutumes de la guerre navale, mais d'où il est impossible que ne résulte pas de très grandes privations pour l'Allemagne. M. Asquith, en faisant connaître à la Chambre des communes, le 2 mars 1915, la décision des Alliés, la justifiait dans les termes énergiques que voici : « La guerre ayant toujours été conduite par l'Allemagne en négation systématique de toutes les conventions internationales, on pourrait à peine dire que sa nouvelle menace des sous-marins constitue un autre pas en avant dans sa campagne de pillage et de piraterie. Pouvons-nous, et ici je m'adresse aux neutres, rester tranquillement assis comme si nous nous trouvions toujours sous la protection de règlements qui régissent la conduite civilisée de la guerre? Je ne le pense pas. {Applaudissements.)
L'accueil fait par les Etats-Unis à la décision des
Alliés, indique que l'opinion publique y était préparée comme à la seule réponse que la France et l'Angleterre pussent faire aux mesures de piraterie criminelle prises par l'Allemagne. Celle-ci avait voulu affamer la Grande- Bretagne, elle ne saurait se plaindre d'être privée des ravitaillements que les États-Unis lui envoyaient.
Le message du président Wilson dont il a été question plus haut et diverses autres manifestations américaines permettent de croire que le gouvernement des États- Unis serait disposé à jouer, plus tard, le rôle de médiateur entre les belligérants. Il serait impossible de dire quelle part de réalité et quelle part d'illusion contient cette pensée; mais il est bon de rappeler l'engagement pris par la France, l'Angleterre et la Russie de n'engager aucuns pourparlers de paix séparément et de ne conclure la paix que dans un accord parfait. Il y a là de quoi réduire singulièrement le rôle des États neutres qui aspireraient à se poser en médiateurs.
En résumé, si l'Allemagne peut compter sur le maintien de la neutralité des États-Unis, elle ne peut plus se faire aucune illusion sur les sentiments dont la plupart des Américains sont animés à son égard.
Dans l'Amérique du sud, les sentiments inspirés par l'Allemagne paraissent ne guère différer de ceux qui animent les habitants des États-Unis.
Le New-York Herald a publié, au milieu de novembre 1914, une interview fort intéressante, à ce point de vue, d'un diplomate brésilien, M. F. Graça Aranha,dans lequel il est dit : « Argentine, Brésil et Chili, nous sommes trois États sud-américains à dépenser, pour l'armée et la marine, de 50 à 100 millions de dollars par an uniquement pour nous garder contre l'Allemagne, car il règne entre nous une paix que nul ne médite de troubler. Aussi, dès que sera écrasé, comme il ne saurait manquer de l'être, l'esprit de conquête mondiale qui anime l'Allemagne, nous nous entendrons pour demander le désarmement au Congrès de la Paix qui
suivra la guerre, et comme nous serons, sur ce point, en plein accord avec les États-Unis notre action commune aura quelque poids. Dans une entrevue récente, M. Winston Churchill a dit que si les Alliés étaient vaincus, ce serait le tour des États-Unis. Je le crois aussi, mais parce que la violation de la doctrine de Monroë entraînerait les États-Unis. Mon pays désire ardemment le succès des Alliés; il aime l'Angleterre, et la France plus encore. Puisse leur triomphe assurer l'ère de, la paix dans les deux hémisphères ! »
Des réserves ont été faites dans la presse au sujet de l'attitude du Chili. Il n'est guère contestable que son gouvernement mit peu de zèle, dans les débuts de la guerre, à protéger la neutralité qu'il affirmait vouloir garder. On ne saurait s'en étonner lorsqu'on sait que le Chili s'est placé, depuis 1879, époque où il s'empara de deux provinces péruviennes, sous la direction intellectuelle et militaire et presque sous l'hégémonie de l'Allemagne. Certains habitants du Chili allaient même, dit-on, jusqu'à se qualifier de « Prussiens d'Amérique », en imitant les allures arrogantes et belliqueuses des Allemands. Il ne semble pas cependant que la population entière du Chili ait suivi sans résistance la voie dans laquelle son gouvernement voulait l'entraîner. Elle a été péniblement impressionnée par l'accaparement de grandes propriétés auxquelles les Allemands se sont livrés et par l'insolente attitude des propriétaires. D'éminents écrivains du Chili ont ouvert contre l'hégémonie allemande des campagnes qui paraissent n'avoir pas été infructueuses. Dans les derniers mois de 1914, le gouvernement chilien a manifesté sa résolutton défaire respecter sa neutralité. Ce fut une des causes de la perte des croiseurs allemands du Pacifique. Il est, du reste, certain que de l'attitude des États-Unis dépendra jusqu'à la fin de la guerre celle des États américains du Sud.
§ XI. — LES INOUIÉTUDES MANIFESTEES] EN ALLEMAGNE ET EN AUTRICHE-HONGRIE.
L'hostilité générale des esprits à l'égard de l'empire germanique, dans toutes, les parties du monde, et l'échec des plans de l'état-major allemand expliquent les inquiétudes qui se sont manifestées, depuis les derniers mois de l'année 1914, dans les milieux officiels et dans la presse d'Allemagne. Après les formidables échecs et les pertes énormes subis par ses armées sur les bords de l'Yser, Guillaume II parlait, dans une proclamation à ses troupes, de « l'heure de l'épreuve ». Le 30 novembre, le Kronprinz, avouait à un journaliste américain, sous l'impression de ses revers personnels, que (( la guerre actuelle n'était pas nécessaire » qu'elle « n'avait aucune raison d'être )> que u le Français se bat magnifiquement et qu'il est l'égal des troupes allemandes », que le « haut commandement français appelle toute notre admiration ^ ». Le 3 décembre, à la tribune du Reichstag, le chancelier de l'empire disait que « l'heure du danger » a sonné et parlait dû « souci commun pour le bien de la patrie » qui unit l'empereur et les représentants de l'empire a jusqu'à la mort ».
A propos d'une séance du Reichstag tenue à huis clos, « ce qu'il y a pour nous d'intéressant, faisait observer le Times^ c'est la préoccupation anxieuse qui s'y révéla de voir violer le sol de la patrie allemande ». Devant la commission du Reichstag, le chancelier laissa échapper ce mot, relevé par la Gazette de Woss : « Il importe que la nation se restreigne le plus possible afin de pouvoir tenir le plus longtemps possible. » Le journal fut saisi pour avoir reproduit le propos.
L'enfant terrible de la presse germaniste, M. Maximi-
i. Voir Le Temps, 4 décembre 1914.
lien Harden, écrivait, dans sa revue Zukanft, dès le 15 novembre : « Inutile de dissimuler à personne que l'Allemagne est en danger.... Les vrais lâches sont ceux qui refusent de voir les faits et fardent leurs visages du rouge d'un optimisme qui n'est pas daris leur cœur. La bataille est plus dure que la plupart ne le croient. Il y a eu des surprises agréables; elles ont été suivies d'amers désappointements.... Tout un printemps de la jeunesse allemande est abattu ou froissé par la faux; des centaines de milliers de ceux qui restent sont voilés de crêpe, des milliers plongés dans l'angoisse. Richesse et fortune, à la maison ou dans les champs, sont une proie prête pour le vautour^. » Le 19 décembre, il écrivait : « Il ne faut pas que la confiance allemande s'éteigne
1. Le Daily Mail à publié, à la fin de novembre 1914, les impressions qu'un banquier Scandinave rapportait de Hambourg et où figuraient les observations suivantes :
« Les hommes d'affaires conscients sont, à Hambourg, ac désespoir. Que l'Allemagne soit ou non victorieuse, Hambourg, disent-ils, sera ruiné pour beaucoup d'années. Des centaines de maisons de commerce ont déjà sombré. De nombreux armateurs ont perdu tout leur capital et n'ont plus que des dettes ou des hypothèques sur leurs navires. Si l'Allemagne pouvait être victorieuse, elle pourrait peut-être récupérer quelques-unes de ses pertes, mais jamais en trouver la pleine compensation, et si elle est vaincue il n'y aura, pour le commerce ruiné, aucun secours à attendre d'elle. En tout cas, le commerce avec l'étranger deviendra très difficile.... Il faudra un demi-siècle pour que les haines s'apaisent....
« Hambourg, quoi qu'il advienne, sera ruiné par la guerre simplement parce que la Prusse est devenue l'État dirigeant dans la Confédération germanique.
« Il est possible qu'on soumette le monde par le fer et par le feu, mais ce n'est pas avec des soldats et des canons qu'on dirige le mouvement des affaires. Il n'y a pour la génération présente, aucune chance de reprendre le situation qu'elle occupait. Sans doute le temps panse toutes les blessures, mais nul de ceux qui vivent aujourd'hui ne verra le retour des beaux jours qu'il a connus.
« Les hommes d'affaires ne voient aucun moyen d'éviter la catastrophe. » (Y oir Le Petit Journal, 27 novembre 1914.)
dans le froid, le vent, la neige et la boue. Il est de notre devoir de lui fournir pour cette longue course à travers des passages difficiles plus d'aliment que pour une brève course victorieuse. Et ce devoir nous interdit de prétendre hypocritement que nous sommes déjà au but, tandis que jamais encore toutes les mottes de terre n'ont été retournées contre nous avec autant de rage qu'en cette tin d'année. La collection des Livres bleu, orange, jaune se vend à bas prix dans les pays neutres ayant sur la manchette la note alléchante : « défendu <c en Allemagne ». La grande majorité de ces neutres sont contre nous.... Une grande puissance et deux peuples belliqueux de l'Europe orientale doivent allonger et raffermir le front de nos ennemis. Et le discours du trône de l'empereur du Japon donne à entendre que la vaillance de ses troupes sera encore mise à l'œuvre.... Il faut que l'Allemagne veille et se tienne prête aux plus dures nécessités. Celui qui cherche à l'endormir (prince ou valet) se rend coupable d'un crime pour lequel il n'y aura ni pardon ni prescription i. »
A la fin du mois de décembre, le Lokal Anzeiger ayant questionné les plus hauts personnages militaires de l'empire sur la situation et l'avenir de la guerre n'obtenait que des réponses extrêmement vagues. « Un pour tous, tous pour un, disait le général de Moltke, ancien chef d'état-major, c'est dans cette formule que réside la puissance de l'Allemagne. La foi en Dieu et la force allemande triompheront. » Le ministre de la Guerre, von Falkenhayn, se compromettant moins encore, disait : « J'ai foi en la justice éternelle et en la puissance du glaive allemand. » Le kronprinz de Bavière, le général von Klûck et le kronprinz d'Allemagne qui avaient pu compter les coups impuissants du glaive allemand » sur la Marne et dans les Flandres se montraient plus réservés encore que les autres. « Ni phrases