‹ Pourquoi les Germains seront vaincusChapitre 8 sur 29 · Voir Le Petit Parisien, 24 octobre · texte numérisé non relu

Voir Le Petit Parisien, 24 octobre

consiste à se protéger le plus possible contre l'ennemi, tout en s'efforçant de lui faire le plus de mal possible. Dans le but d'appliquer ce principe, les autorités militaires allemandes substituèrent à la guerre des grandes batailles en plein air, dont la sauvagerie se revêtait d'une indiscutable grandeur, — car les hommes se ba»ttaient face à face, à découvert — la guerre des tranchées où se terrent les combattants, d'embuscades où ils se dissimulent sous les bois, derrière les buissons, dans les fossés, couchés à terre et s'efforçant de voir sans être vus, de tuer sans être tués.

En application du même principe, l'Allemagne habilla ses soldats et ses officiers avec des uniformes de couleurs ternes, se confondant avec celles du sol et fît disparaître les signes distinctifs au moyen desquels les sous-offîciers et officiers pourraient être reconnus par l'ennemi. Profitant de ce que nous n'imitions pas cet exemple, elle créa des tireurs spéciaux, ayant pour rôle, dans les combats, de viser nos officiers. Au début de la guerre, nous en avons perdu un grand nombre que leurs galons transformaient en cibles pour les sections de « tireurs d'officiers ».

La plupart de ces pratiques ont été rendues nécessaires par la formidable puissance des fusils, des mitrailleuses et des canons et l'on ne peut que regretter qu'elles aient été trop négligées dans l'instruction des troupes françaises, cardans les premières semaines de la guerre l'ignorance que nous en avions nous a occasionné des pertes énormes.

Les Allemands y ajoutèrent une foule de ruses dont la déloyauté n'est pas contestable. On vit des soldats allemands se déguiser en soldats belges ou français avec les vêtements des morts, afin de pouvoir s'approcher jusqu'à portée de tir des troupes de la France ou de la Belgique sans en avoir rien à craindre^; d'autres se

1. La Liberté du 2 novembre 1914 a pubhé le récit d'un officier supérieur ayant assisté au passage de l'Yser, où se trouve le fait

LA FORCE APPELLE LA FORCE

munissaient, pour un motif analogue, de brassards du service de santé ou de la croix-rouge, d'autres plaçaient en avant de leurs compagnies des vieillards, des femmes ou des enfants, afin d'empêcher le tir de l'ennemi.

Autant les soldats allemands se sont montrés habiles et ardents dans l'application de toutes les ruses destinées à les protéger, autant ils sont inaptes à se battre en ordre dispersé, ce qui est pourtant le meilleur moyen de diminuer l'efficacité du tir de l'ennemi. Dans l'application de cette forme de combat, les autorités militaires se sont heurtées à l'absence absolue de tout esprit d'initiative individuelle chez leurs hommes. Ceuxci ne se battent que quand ils sont sous l'œil de leurs chefs. Dans toute action offensive, les soldats allemands marchent en masses compactes, tous les chefs ayant le fouet ou le revolver à la main, contre ceux qui tendraient à se séparer de la masse. Cette conduite est absolument contraire au principe général de la tactique allemande, mais elle est nécessitée par la mentalité du soldat et même de l'offlcier germain. Le résultat inévitable de son application est de déterminer des pertes énormes chaque fois que l'offensive est ordonnée. Sur la Marne, sur l'Aisne, sur l'Yser, en Pologne et dans la Prusse orientale, les Allemands ont été véritablement fauchés et le généralissime Joffre a pu dire sans exagération : « Je les grignote ».

Tandis que l'armée allemande violait ainsi dans la pratique son principe « scientifique », l'armée française, qui d'abord avait été surprise par les ruses des Allemands, en est venue très vite, grâce à l'esprit d'initiative de nos soldats, non seulement à éviter les ruses plus ou moins déloyales de l'ennemi, mais encore à

suivant : « Ce sont 600 Allemands revêtus de l'uniforme belge qui ont les premiers franchi le fleuve et mis aussitôt en action leurs mitrailleuses. Mais ce subterfuge fut rapidement découvert, et les faux Belges furent exterminés en quelques minutes. »

mettre en application le principe que l'armée allemande elle-même ne pouvait pas appliquer. Tous les témoins des opérations militaires qui se sont déroulées à partir de la bataille de la Marne sont unanimes à signaler la très grande supériorité des Français dans le combat. « La nécessité, dit le général BonnaU, où sont les chefs allemands de lancer des attaques en masse, les seules susceptibles de réussir avec leurs soldats, a eu pour effet la production d'hécatombes, tandis que l'adversaire, ménager des vies humaines, parce qu'il le peut, ne subissait que des pertes relativement faibles. En d'autres termes, les soldats français, anglais et belges sont capables d'attaquer à la baïonnette en partant de la formation en tirailleurs sur un rang, alors que les Allemands ont besoin, pour foncer sur l'ennemi, de se sentir les coudes, en formation sur plusieurs rangs serrés. Les premiers risquent peu, les seconds beaucoup. Chez les uns, les pertes sont faibles; chez les autres elles sont énormes, et par suite démoralisantes. »

Les pertes « énormes » que subissent les Allemands, dans toutes leurs attaques contre les troupes françaises, anglaises, russes ou belges ne seraient pas « démoralisantes », si elles étaient suivies de succès. Les soldats qui, dans une bataille, échappent à la mort ou aux blessures oublient vite ceux qui tombèrent à côté d'eux et c'est parce qu'elles le savent que les hautes autorités militaires allemandes ont adopté le système des attaques en masse compacte, avec l'espoir qu'elles terroriseraient l'ennemi tout en satisfaisant la mentalité allemande, mais il est facile de comprendre qu'une armée se démoralise rapidement lorsqu'elle constate à la fois l'impuissance de ses masses à enfoncer l'ennemi et l'énormité des pertes que ces mêmes masses subissent. Quel put être le sentiment des soldats allemands lors-

Page 1