Voir Le Matin, 8 novembre
LA FORCE APPELLE LA FORCE
qu'ils traversèrent l'Yser sur les cadavres de leurs camarades accumulés en telles quantités qu'ils formaieni des ponts en travers de la rivière? Et quelle lut la pensée des survivants lorsque après avoir vu combler la rivière avec leurs tués et leurs blessés, ils furent obligés de la repasser en vaincus et chassés par l'ennemi? Quelle armée pourrait résister à la démoralisation qui suit nécessairement des combats où des pertes énormes ne sont suivies que de déboires?
En somme, pour ce qui est de la conduite des troupes dans le combat, la science militaire allemande s'est montrée fort inférieure à la science militaire française : elle gaspille le sang des soldats comme si la source en était inépuisable et elle viole ses propres principes généraux. Il en est ainsi parce que ses idées relativement à l'éducation des individus et des peuples sont essentiellement antiscientifiques. Elle a créé des masses obéissantes jusqu'au suprême sacrifice, mais dépourvues de toute initiative, alors que la guerre moderne exige au plus haut degré l'emploi de toutes les qualités individuelles.
Les faits qui se sont déroulés depuis le commencement de la guerre témoignent encore de la supériorité de la science militaire française sur la science militaire allemande au point de vue de la conception générale du rôle de l'artillerie. Puisque les Allemands adoptent pour principe essentiel qu'il faut chercher à faire le plus de mal possible à l'ennemi en s'exposant le moins possible k ses coups, il est de toute évidence que l'artillerie doit être douée d'une très grande mobilité et que, par conséquent, il faut la doter de pièces assez légères pour qu'on puisse les déplacer rapidement avec le minimum d'effort. C'est ce qu'ont cherché à obtenir les techniciens de notre armée avec le canon de campagne de 75 millimètres. Sa légèreté permet de le déplacer avec une extrême rapidité : grâce à un mécanisme spécial il peut, en outre, être utilisé à volonté, soit pour le
tir à trajectoire tendue soit pour le tir courbe, et, par conséquent, être dissimulé à l'ennemi; enfin, son projectile à la mélinite détermine des effets terribles de destruction en raison de la manière dont il éclate, de la régularité de son éclatement et de la puissance de son explosif. Dès le début de la guerre les Allemands ont été frappés de sa puissance formidable en même temps que de l'habileté de nos artilleurs, habileté que la simplicité des mécanismes permet à nos hommes d'acquérir rapidement. La supériorité de notre 75 sur le 77 allemand a été signalée par tous les correspondants militaires étrangers; son seul défaut est de n'agir efficacement qu'à environ 6 000 mètres.
Très préoccupés, non sans raison, d'agir à grande distance, de lancer des projectiles assez gros pour détruire les maisons et les monuments, et d'attaquer des troupes ou des ouvrages masqués, les Allemands se sont, aussitôt après la guerre de 1870, mis à la recherche de pièces pouvant réaliser ces diverses conditions. Ils créèrent d'abord un obusier de 105 millimètres assez léger pour être utilisé comme pièce de campagne, mais dont le tir était lent, avec une portée ne dépassant pas 6 000 mètres en tir tendu et 2 000 mètres en tir courbe. Son projectile ne pesait que 13 kilogrammes et ne pouvait agir que sur des ouvrages de faible résistance. En 1912, ils construisirent un nouvel obusier de 150 millimètres lançant jusqu'à 7 500 mètres un projectile qui pèse 40 kilogrammes, c'est celui que nos soldats appellent la <c marmite ». 11 convient pour attaquer les villages et les ouvrages de campagne. Il a été encore jugé insuffisant: on lui adjoignit un mortier de 210 millimètres et un obusier de 280 millimètres qui peuvent être utilisés contre les fortifications permanentes; c'est avec ces pièces qu'ont été démolis les forts de Liège, de Namur et d'Anvers. Elles furent aidées par un mortier de 420 millimètres dont l'armée allemande ne possède qu'un petit nombre d'exemplaires
LA FORCE APPELLE LA FORCE
et qui ne peut être utilisé, en raison de son énorme poids, que dans des conditions tout à fait spéciales.
Dans la conception de toutes ces pièces, les artilleurs allemands commirent une grave erreur scientifique : exclusivement préoccupés d'obtenir des projectiles très puissants et agissant à grandes distances, ils oublièrent de tenir compte du poids des pièces. Celui-ci est tel que le déplacement des gros canons et obusiers est très difficile, surtout lorsque les pluies ont amolli la terre.
Le très grand poids de l'artillerie lourde allemande et la difficulté de son déplacement offrent encore l'inconvénient de n'en pouvoir utiliser les pièces que dans des positions fixes où il est facile de détruire leur personnel dès que la position est repérée, tandis que l'artillerie légère française échappe aux gros projectiles allemands avec la plus grande facilité, en raison de sa mobilité.
L'état-major allemand avait beaucoup compté sur son artillerie lourde pour réduire à l'impuissance notre artillerie de campagne qui pouvait être attaquée d'une distance très supérieure à celle de sa propre portée. Mais notre 75 s'est défendu par son extrême mobilité. Quant à l'action des gros projectiles allemands sur les troupes, elle est considérée comme faible par tous nos officiers et soldats et par tous les correspondants de guerre étrangers. Le bruit que font les détonations et l'éclatement des obus est terrible, mais les soldats s'y habituent et se protègent facilement en se couchant.
Le projectile éclate dans le sol où il s'enfonce en creusant de très grands trous et ses éclats jaillissent en gerbes presque verticales. Les hommes qui ont eu soin de s'étendre sur le sol ne reçoivent ces éclats qu'au moment où ils retombent sans force.
Les inconvénients résultant du poids de l'artillerie lourde constituent la principale raison pour laquelle nos artilleurs ont beaucoup hésité devant son adoption. Ils cherchaient une pièce dont la portée très longue fût
combinée avec un poids qui ne mît pas obstacle à sa mobilité. La guerre nous a surpris avant que le problème fut entièrement résolu. Notre armée se plaignit, dès les débuts de la campagne, de l'absence d'artillerie à longue portée et d'obusiers assez puissants pour démolir les ouvrages, les constructions et les tranchées. Ce défaut, grâce à l'activité de nos constructeurs et à ringéniosité de nos artilleurs fut assez promptement corrigé- Dans le courant de novembre nous avions déjà en service trois sortes de pièces d'artillerie lourde : nos anciens obusiers de i20 long et de 120 court dont le tir est lent, mais qui lancent à 6 000 mètres de très puissants projectiles; le 155 Rimailho i qui, grâce à sa division en deux
1. Le Matin du 12 décembre 1914 a publié une lettre d'un artilleur qui contient des détails fort intéressants sur le 155 millimètres Rimailho.
« C'est nous, dit-il, qui portés aux premières lignes, nous chargeons de rendre les tranchées allemandes intenables et permettons à nos mordants fantassins de s'en emparer. Nos bons 155 explosifs font là aussi leurs ravages, car nos fantassins voient distinctement sauter en l'air les bras et jambes des Boches atteints par l'explosion du terrible engin. Souvent même, grâce aux renseignements fournis par nos aviateurs, nous arrivons à réduire au silence les batteries lourdes adverses. »
Au sujet des caractères et du rôle du 155, le même artilleur disait : « Bien que considérablement plus lourd que le 75, il peut, grâce à la faculté qu'il a de se démonter en deux parties, évoluer rapidement et faire, aussi bien que l'artillerie légère, des mises en batterie dans des endroits très difficiles. 11 tire certainement moins vite... mais c'est que nous envoyons des « marmites »,
« Les effets du 155 sont effroyables : jugez-en par quelques exemples choisis parmi ce que nous considérons comme nos exploits : Un des derniers jours du mois d'août, un de nos aviateurs signale la présence d'un état-major allemand dans le petit village de D.... Aussitôt on nous donne l'ordre d'aller le bombarder; nous partons au grand trot. Moins d'une demi-heure après, nous sommes en batterie, à bonne portée, et, en trois minutes, voilà que, par quatre, notre batterie crache cinquantesept marmites sur le village. « L'effet fut foudroyant, car l'avion observateur qui vient atterrir près de nous annonce la destruction totale du hameau et de tout ce qu'il contenait. Quelques
LA FORCE APPELLE LA FORCE
parties, est d'une assez grande mobilité et lance, en tir très courbe, des projectiles à plus de 6 000 mètres et le 105 millimètres du Creusot qui lance à 12 000 mètres et au delà des projectiles contenant près de deux kilogrammes d'explosif, et dont la mobilité est presque égale à celle du canon de 75. C'est grâce à ces pièces que nous avons pu, dès le mois de novembre, lutter avec avantage contre l'artillerie lourde allemande et détruire des tranchées.
Dans le domaine de l'artillerie comme dans la conduite du combat les autorités militaires françaises se sont montrées beaucoup plus « scientifiques » que les autorités allemandes, car elles ont appliqué, beaucoup mieux que celles-ci, le principe d'après lequel, en raison de la formidable puissance des explosifs modernes, il faut que l'artillerie soit aussi mobile que possible afin de pouvoir se soustraire rapidement aux projectiles de l'ennemi. Nous pouvons seulement regretter que le gouvernement n'ait pas, longtemps avant la guerre, pris les mesures nécessaires pour que notre armée fût dotée, dès le début de la campagne, de toute l'artillerie à longue portée qui lui était nécessaire. Une observation analogue doit être faite, d'ailleurs, au sujet de tous les éléments de notre artillerie. Ainsi que je l'ai écrite dans un livre publié au cours de la discussion de notre loi
jours après, nous collaborons avec un groupe de 75. Un régiment bavarois ne peut être délogé d'un bois et on fait appel. à nous pour mener à bien cette opération. Nous inondons par un tir fauché bien réglé l'abri de l'ennemi ; sa position devient intenable et il est forcé de fuir précipitamment du bois. C'est alors que le 75 se met de la partie; une batterie de celui-ci à notre droite et une autre à notre gauche se chargent de cueillir les Boches. Le soir même, lorsque nous avançons, nous pouvons constater nos ravages; sous bois les cadavres sont si serrés qu'ils restent debouts entre les arbres; à la sortie, des sections entières ont été fauchées, formant de sinistres monceaux. Nous avions fait, en une heure, près de dix-huit cents victimes, >• 1. Nos Forces militaires.
militaire, on aurait dû compenser l'infériorité numérique de notre armée par la multiplication des canons et des mitrailleuses.
La tactique et la stratégie des autorités militaires allemandes n'a pas répondu mieux que l'organisation des armées et que la conception de l'artillerie aux exigences véritablement scientifiques de la guerre moderne. Les critiques militaires de tous les pays ont noté la grave faute commise par ]'état-major allemand dans la disposition des troupes sur les deux théâtres de la guerre. Ils ont fait observer, par exemple, que si les deux millions de soldats de première valeur lancés à travers la Belgique sur notre territoire dès le premier jour du conflit avaient été maintenus sur la rive droite de la Meuse, ils eussent constitué une avalanche d'autant plus irrésistible que notre mobilisation encore inachevée ne nous permettait de leur opposer que des effectifs égalant à peine le tiers de ceux des armées d'invasion. « Avant la guerre, dit le général Donnai i, nous présumions que les Allemands attaqueraient la France par le nord-est et par la Belgique en deux masses inégales : l'une, la plus forte, débouchant d'Alsace-Lorraine; l'autre d'Aix-la-Chapelle, de Malmédy et de Trêves, sans jamais passer sur la rive gauche de la Meuse. » Les précautions étaient prises en vue de cette attaque, mais, ainsi que le fait observer le général Bonnal « ce que nous n'avions pas pressenti, c'est qu'au lieu d'envoyer contre nous 25 corps d'armée de première ligne, c'est 50 corps, . ou le double dont nous recevions le choc par l'adjonction des corps bis destinés, proclamaient les Allemands, à former des réserves sur la rive droite du Rhin. » Le général Bonnal ajoute : « Nous avions été joués. Le 21 août, lorsque s'engagea la bataille de Charleroi où nous prîmes l'offensive, la majorité de nos forces se trouvaient en haute Alsace,