III. DE LA PENDAISON
La pendaison est un acte de violence dans lequel le corps pris par le cou dans un lien attaché à un point fixe et abandonné à son propre poids, exerce sur le lien suspenseur une traction assez forte pour amener brusquement la perte du sentiment, l'arrêt des foncsions respiratoires et la mort (Tardieu).
Presque toujours ce sont des suicides ; il n'y a pas d'infanticide ; on a cité des cas de pendaisons acciden-
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telles survenues chez des expérimentateurs (Bacon en cite un cas), et, a-t-on dit, chez des individus qui cherchaient à se procurer des érections.
Symptômes de la pendaison.
Il y a d'abord une grande chaleur à la tête, puis des bourdonnements dans les oreilles, des scintillations ; l'insensibilité survient assez vite ; puis se montrent des contractions et des spasmes dans les muscles du visage dont l'aspect devient horrible ; les convulsions se généralisent à tous les muscles; les sphincters se relâchent, d'où évacuation de matières fécales, d'urine, de sperme.
Dans les cas ordinaires, Tardieu pense que la mort doit arriver après dix minutes. Taylor croit que l'on peut le plus souvent rappeler à la vie les individus qui ne sont restés pendus que cinq minutes. La pendaison peut ne pas se terminer toujours par la mort. J'en ai observé un exemple remarquable dans mon service au Val-de-Grâce (1875).
C'était un brigadier de la garde républicaine qui avait essayé de se pendre pour un motif des plus futiles. Décroché à temps, on le rappela à la vie et il fut envoyé à l'hôpital. Il resta presque aphone pendant quatre jours, puis une bronchite grave survint, et au bout d'une semaine il présentait une expectoration gangréneuse tellement fétide, qu'il fallut l'isoler et le placer dans le jardin, sous la tente. J'ai rattaché cette gangrène pulmonaire qui a duré trois semaines, soit à une action réflexe trophique, en rapport avec la secousse (les centres nerveux, soil à un froissement des pneumogastriques. Au cou, le sillon a persisté pendant une quinzaine de jours.
On a admis trois genres de mort chez les pendus : 1° par congestion cérébrale. C'est une raison théorique.
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La constriction n'est jamais assez for le pour empêcher le cours du sang. Taylor a montré que les pendus vivaient si on ouvrait les voies respiratoires au-dessous du lien. On a maintenu vivants pendant trois heures des animaux pendus auxquels on avait fait la trachéotomie. 2° Par lésions de la moelle. Elle est trèsrare dans le suicide, et ne se rencontre que dans les exécutions judiciaires. Louis, qui avait étudié la question, et aurait, paraît-il , trouvé la guillotine, que l'on a attribuée au docteur Guillotin, s'exprime ainsi (Œuvres complètes, t. I, p. 333) :
« La tête est luxée, parce que, tandis que la corde placée sous la mâchoire et l'os occipital fait une contre-extension, le poids du corps du patient, augmenté de celui de l'exécuteur, fait une forte extension. Celui-ci monte sur les mains liées du patient, qui lui servent comme d'étrier, il agite violemment le corps en ligne verticale, puis il fait faire au tronc des mouvements demi-circulaires alternatifs et très-prompts, d'où suit ordinaire- 5ss^Hfî|ii^§^ ment la luxation de la première ver- Fig. 29.— Un pendu, tèbre. » 3° Mort par asphyxie. C'est ordinairement la règle. Il n'est pas probable que ce genre de mort soit très-douloureux. La syncope se produit très-vite. Cependant il est assez difficile d'établir par des signes propres la durée de la pendaison, la rapidité et l'époque de la mort. Il faut
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tenir compte des lésions que l'on constate, de l'état de dessiccation du sillon, de l'aspect de la face. Il y a là un ensemble qui peut montrer que la pendaison a duré assez longtemps.
Examen du cadavre des pendus.
1° Lésions externes. Il faut tenir compte de la position générale du corps ou de l'attitude. Il n'est pas nécessaire que le corps soit complètement suspendu ; un pendu n'est pas toujours dans la situation d'un pendule.
Fig. 50. — Suicide du prince de Condé.
La figure 29, empruntée à Guy et Ferrier, représente un pendu. Le suicidé attacha un foulard à un crochet et à travers l'anneau passa une petite lanière de cuir, puis se suspendit à celle-ci ; il monta d'abord sur une table qu'il repoussa du pied.
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Le corps peut reposer en partie sur le sol par le siège, les genoux, les pieds. On sait combien cette dernière attitude a donné lieu à des discussions lors du procès relatif au suicide du prince de Condé (fig. 30, d'après le mémoire de Tardieu). En réunissant 261 cas de pendaison empruntés à divers auteurs, et dans lesquels le corps était en contact avec le sol, Tardieu est arrivé à cette statistique :
M. Jacquemin, médecin de la prison Mazas, en a fourni de très-curieuses observations avec planches que Tardieu a reproduites et que nous lui emprunterons à notre tour.
La figure 31 représente unAnglais, pédéraste, pendu dans sa prison à l'aide de lanières faites avec son
Fig. 31. — Suicide d'un détenu.
Les pieds posant sur le sol 168 fois,
Le corps reposant sur les genoux plies. 42 »
Le corps étendu* et couché 29 »
Assis 19 »
Accroupi 3 »
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drap ; les pieds avaient glissé sur le sol et faisaient arc-boutant.
La figure 32 montre de même que la mort par pendaison peut survenir alors que le corps repose en partie. Un ouvrier s'est pendu dans sa chambre à l'aide d'une corde faisant nœud coulant et fixée à la flèche de son lit, sur lequel il était agenouillé.
Fig. 32. — Ouvrier pendu dans sa chambre.
La tête est en général fléchie en avant, mais sa position varie d'après la disposition du lien suspenseur et le point du cou où il agit.
Les bras pendent souvent le long du corps, les doigts si fortement fléchis qu'on a vu les ongles entrer dans la chair.
Les membres inférieurs varient en attitude d'après la hauteur de la suspension. Ils sont d'autant plus congestionnés que le corps est resté plus longtemps pendu.
Pour les mêmes raisons, par suite de l'asphyxie subite et aussi à cause de la tension du plancher périnéal sur les vésicules séminales, il y a expulsion de
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sperme, le pénis est congestionné et tuméfié. Il n'y a aucune sensation voluptueuse. Orfila a pendu des cadavres encore chauds sur lesquels il a constaté cette turgescence des organes sexuels et la sortie du sperme. Des phénomènes semblables s'observent chez la femme.
La face est blanche si le pendu succombe rapidement et si la suspension dure peu. Si celle-ci se prolonge, au contraire, la bouffissure et la rougeur vont en augmentant. Les yeux deviennent saillants, la langue sort de la bouche, ou bien elle est mordue entre les dents ou pressée contre les arcades dentaires.
Les lésions du cou doivent spécialement fixer l'attention. Tardieu a cru remarquer une élongation de la région. Il y a des traces de la corde, un ou plusieurs sillons, ainsi que nous pouvons en donner un exemple.
Nous eûmes l'année dernière à faire l'autopsie d'un homme de 50 ans, détenu dans une maison de justice militaire pour participation à l'insurrection de 1871, et qui s'était pendu avec sa cravate qu'il avait fortifiée avec ses bretelles. Voici ce que nous constatâmes du côté du cou (voir la planche).
Le sillon très-marqué à la partie antérieure, parcheminé et nettement situé au-dessus du cartilage thyroïde, est large de près de deux centimètres sur la ligne médiane. Les bords de ce sillon sont déchiquetés, la peau est plissée et comme arrachée, avec des petites dépressions et sinuosités dirigées vers le côté droit, au niveau du bord interne du sterno-mastoïdien, il y a une ecchymose rougeâtre. A ce niveau, les sillons s'effacent, ils sont moins colorés, la peau reprend presque son aspect normal, et ce n'est qu'au bord postérieur du sterno-mastoïdien, à 5 cent, et demi de l'apophyse mastoïde, que l'on voit se dessiner une ecchymose rosée et plus superficielle. Ces deux petits sillons à bords parallèles et décrivant des courbes sinueuses sont manifestement l'impression du lien constricteur.
Au côté gauche, l'ecchymose brune et parcheminée re-
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monte plus haut : elle est large de près de 0,025 et finit en pointe triangulaire à 0,05 de la ligne médiane. A sa surface se trouvent des plis durs et rugueux au toucher, mais sans ecchymose. Au-dessous de l'angle du maxillaire inférieur, une ecchymose superficielle rosée, avec peau parcheminée. La dissection de la peau du côté droit permet de constater un état lardacé delà peau, les suffisions sanguines à la partie postérieure des téguments,, mais il n'y a pas d'épanchement et le peaucier est absolument sain. La figure 33, empruntée à Guy et Ferrier, montre que la
Fig. 35. — Sillons sur le cou d'un pendu.
trace laissée par la corde durant la vie peut être produite sur le cadavre. On a serré autour du cou, et une heure après la mort, la corde dont l'individu s'était servi pour son suicide. Après un contact de 20 heures, il en est résulté un sillon superficiel ayant la forme de la corde et montrant les sinuosités avec dépressions blanchâtres et rosées 5 celles-ci ne changèrent pas de couleur par l'exposition l'air.
Il faut noter dans le sillon sa situation, sa forme, sa direction, son aspect.
Il est impossible d'énumérer toutes les espèces de
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liens avec lesquels on s'est pendu et la variété des saillies qui ont servi d'attache au lien suspenseur. Celui-ci est simple ou double, large ou mince, souple ou rigide. Les rapports réciproques du nœud et du plein de l'anse présentent aussi des variations dont il faut tenir compte.
Le sillon est en général situé au-dessus du larynx. Sur 143 cas relevés par Tardieu, ce médecin trouve le sillon :
Entre le menton et le larynx 117 fois.
Sur le larynx 23 »
Au-dessous du larynx 3 »
La forme est parabolique ; c'est un fer à cheval, appliqué sur le cou, d'avant en arrière et de bas en haut. La direction est parfois tellement oblique qu'elle semble se rapprocher de l'axe du corps.
Si la largeur est en rapport avec la grosseur du lien, sa profondeur dépend aussi du volume de celui-ci. La profondeur est d'autant plus grande que le lien est plus étroit, et le corps resté plus longtemps pendu.
Le sillon est d'aspect parcheminé, brun ; il est sec et comme écailleux; ses bords (surtout le bord supérieur) forment un bourrelet saillant, rougeâtre, déterminé par la peau dans laquelle il y a eu stase veineuse.
2° Lésions internes. — a. Cou. Quand on le dissèque, on trouve le tissu cellulaire aplati, tassé en lamelles blanches ; il y a une dépression marquée sur les saillies musculaires, pas d'infiltration sanguine dans les muscles. Les ecchymoses sous-cutanées et les infiltrations sanguines sont excessivement rares. On comprend que si on les rencontre, on puisse affirmer que la pendaison a eu lieu pendant la vie. Il est de même très-
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rare de constater des fractures des cartilages du larynx, de l'os hyoïde, la section des tuniques moyenne et interne de la carotide primitive (signalée par Amussat) , la luxation des premières vertèbres (mais seulement lorsque le nœud est en avant, sous le menton, et la tête rejetée en arrière).
b. Poumons. Toutes les voies aériennes sont d'un rouge vif. On y trouve une écume plus épaisse et plus visqueuse, mais surtout moins abondante, que dans les autres asphyxies. Tout le tissu pulmonaire est congestionné, principalement à la base, d'où coloration noire et brunâtre des poumons. Ils sont durs, non crépitants, mais on n'y constate d'après Tardieu, ni ecchymose, ni noyaux apoplectiques ; l'emphysème, quand il existe, est insignifiant. Cette opinion nous semble trop exclusive. A l'autopsie d'un sergent qui s'était pendu à la prison du Cherche-Midi, nous avons trouvé au sommet du poumon gauche trois ecchymoses souspleurales très-caractéristiques .
c. Cœur. Sang fluide et noir dans ses cavités.
d. Organes digestifs. Taylor a insisté sur la coloration rouge de la membrane muqueuse gastro-intestinale. Cette coloration aurait été, dans certains cas, assez considérable pour faire croire à un empoisonnement.
Dans les trois dernières autopsies de pendus que nous avons eu l'occasion de faire au Val-de-Grâce, nous avons trouvé ces signes caractéristiques d'hyperémie de l'estomac, du duodénum, et d'une portion de l'intestin grêle. Dans un des cas, cette congestion ne pouvait être mise sur le compte du travail de la digestion. Ce soldat s'était pendu, le matin, à la salle de police, à l'aide de sa cravate ; il était presque à genoux sur le lit de camp. Cet homme n'est resté sus-
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pendu que de 5 à 10 minutes. A l'autopsie, faite très-peu de temps après la mort, l'estomac est vide, sa muqueuse présente des plis longitudinaux très-saillants, qui lui donnent l'aspect d'une vessie à colonne. En haut, vers le cardia, il existe une zone de congestion nettement accusée par des sigillations, des points, des arborisations élégantes d'un beau rouge carminé. Ce piqueté d'un même rouge se trouve çà et là sur les saillies longitudinales dont nous avons parlé. Vers le pylore et sur toute la surface du duodénum, on remarque une teinte rouge brunâtre, lie-de-vin, et qui tranche nettement avec la coloration rouge-groseille de tout le reste de l'intestin. Donc, dans cette observation, si on n'avait été prévenu des remarques faites par Taylor et d'autres médecins anglais, on aurait pu croire à une action toxique sur ces parties. Ajoutons que notre ami le docteur Laborde a constaté des lésions absolument semblables sur un chien qui avait été pendu au laboratoire de physiologie. Nous rattachons en partie ce phénomène et ceux qui se passent du côté des organes génitaux à la mort subite, et nous attirons tout particulièrement sur ce point l'attention des expérimentateurs.
e. Centres nerveux. Le cerveau n'est pas congestionné. Rien de spécial. Il y aurait, il nous semble, à rechercher l'état des pneumogastriques et des ganglions du grand sympathique.
Nous pensons que les médecins légistes ont eu peut-être tort de négliger, dans les cas d'asphyxie, et particulièrement chez les pendus, l'examen des organes des sens et surtout ceux de l'ouïe et de la vue. Ces appareils, excessivement délicats, peuvent quelquefois présenter des désordres vasculaires importants. Dans un cas que nous avons examiné avec M. le docteur Gellé, nous n'avons rien trouvé de spécial du côté de l'oreille interne : mais on peut admettre que des altérations spéciales se présenteront chez les pendus, ayant eu de l'otite chronique, parce que dans ces conditions morbides, l'oreille a été ramenée, par le fait de la prolifération des éléments anatomiques de la muqueuse, à ce qu'elle est chez le fœtus.
DE LA SUBMERSION
Voici les deux questions médico-judiciaires qui Sont
ordinairement posées au médecin.
1° La mort dépend- elle de la pendaison, ou bien la pendaison a-t-elle eu lieu pendant la vie?
Il n'y a pas un seul signe, mais un ensemble de signes. Les uns prouvent qu'il y a eu pendaison, les autres démontrent que la vie existait encore quand ils se sont produits. Le médecin aura à rechercher les uns et les autres. D'après le docteur Weyding (de Moscou), il y a une lésion qui ne peut se faire que pendant la vie : c'est l'injection capillaire avec des ecchymoses microscopiques.
2° La pendaison est-elle le résultat d'un suicide ou d'un homicide ?
Il faut tenir compte du choix du lien, des rapports entre le lien et le sillon (surtout oblique dans le suicide), du choix de la saillie à laquelle le lien a été fixé, des lésions du cou (plus superficielles dans le suicide), des lésions du rachis (ordinairement dans l'homicide), de la coïncidence d'autres blessures,