VI. DE LA MORT PAR LE FROID, Définition et étîologie
Le mécanisme de la mort par le froid semble plus complexe que celui de la mort par la chaleur. D'ailleurs la plupart des observations ont été prises dans des conditions fâcheuses, alors qu'aux causes de refroidissement s'ajoutaient des influences nocives aussi importantes que la dépression morale ou le manque de nourriture.
Nous allons écrire ce chapitre d'après les observations des voyageurs aux pôles, l'admirable récit de la campagne de Russie par Larrey, et les travaux de l'école expérimentale *. Nous y ajouterons les principales conclusions du mémoire de Luigide Crecchio, professeur
4 Consulter deux analyses bibliographiques par Strohl (in Ann. cVhyg. et méd. légale, 1868 et 1869), les Mémoires de Luigi de Grecchio et de Hoche ; — les Mémoires de Walther, in Archives de Virchow, 1862-1865; — Richardson (Influence du froid extrême sur les fonctions du système nerveux, Gaz. hebd., 1867, n09 24 et 29); — Weir Mitchell (même sujet in Arch. de physiologie, 1868, p. 477); — Laborde (Signes de la mort, Gaz. hebd., 1871, p. 605 et 623); — Peter [Gaz. hebd., 1872); — l'Odyssée du Te» getthoff (in Tour du Monde, 1876).
DE LA MORT PAR LE FROID
de médecine légale à l'université de Naples (Arch. de Physiologie, 1868), et les observations des médecins russes. Dans le nord de la Russie, d'après Krajewski, il meurt par an, de froid, plus de 700 individus. Blosfeld, Samson-Himmelstiern, Dieberg, évaluent à 9 pour 100 les autopsies médico-légales produites par cette cause à Kasan et à Riga.
La mort par le froid arrive dans des circonstances différentes. Le refroidissement de l'organisme est rapide ou lent. Alors la mort arrive plus ou moins vite, et les phénomènes qui la précèdent se déroulent avec une vitesse variable. Ou bien c'est une partie de l'organisme qui est atteinte : il y a congélation, et la mort générale succède à cette mort locale ; le mécanisme n'est pas le même, comme nous chercherons à le prouver.
Donc trois cas différents par Fétiologie et la pathogénie :
1° Mort par refroidissement rapide et progressif de l'organisme ;
2° Mort par Refroidissement lent et continu de l'organisme ;
5° Mort par refroidissement d'une partie. Congélation.
Symptômes généraux ei pathogéiiiê.
Les lieutenants Payer et Weyprecht viennent de publier' le récit des accidents que l'équipage du Tegetthoff a eu à supporter dans le voyage de découverte aux 80°-83° de latitude nord, pendant les années 1872-1874. On y trouve bien décrite l'action du froid agissant longtemps et d'urie manière excessive, puisque le 14 mars 1873 ils eurent à supporter l'incroyable température de — 50° centigr. « Si le froid des régions polaires agit d'abord comme excitant sur
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la volonté, il ne tarde pas ensuite à produire l'atonie. On se sent, à la longue, envahi par une sorte d'ivresse; les mâchoires sont prises d'un tremblement; elles s'engourdissent, et l'on ne parle qu'au prix d'un effort pénible. Les mouvements deviennent incertains; le corps et l'esprit s'émoussent comme dans une sorte de somnambulisme.... »
De tous les sens, l'odorat et l'ouïe sont ceux qui perdent le plus de leur acuité, à cause de l'état de congestion et de sécrétion exagérée où se trouvent constamment les muqueuses. Si l'on s'expose soudain à de grands froids, au sortir d'un lieu chauffé1, on respire involontairement par le nez, et l'on ferme la bouche, par suite de l'oppression qui se fait au poumon. Les paupières, même par un temps calme, se couvrent d'une croûte de glace dont il faut avoir soin de les débarrasser pour pouvoir les ouvrir. L'évaporation de l'œil suffit à ternir le verre des conserves ; à — 30° R., celles-ci sont aussi opaques que des croisées enduites de givre.
La capacité de supporter le froid polaire diminue, à la longue, chez l'Européen, au lieu de s'accroître : le nez, les lèvres et les mains finissent par se tuméfier et par se vêtir d'une sorte d'épiderme parcheminé, qui se fendille et cause au moindre vent de vives douleurs ; souvent même, pour peu qu'on se néglige, le nez et les mains, après avoir gelé, conservent un coloris violet dont nul effort ne peut les débarrasser, et il arrive aussi que l'extrême sensibilité de la partie ou du membre atteint se manifeste encore, après des années, lors des changements de temps. Le supplice le plus intolérable, dans les régions arctiques, est celui de la soif; beaucoup tentent de l'apaiser avec de la neige : c'est un mauvais système; il en résulte des inflammations de la langue et du gosier, des maux de dents, des diarrhées. Le remède, d'ailleurs, est illusoire : de 30° à 40° R. la neige produit dans la bouche la sensation d'un métal brûlant, et augmente la soif par réchauffement des membranes muqueuses, qui en subissent le contact. Aussi les Esquimaux
4 Entre l'intérieur de la cabine toujours chauffée et le dehors, l'écart de température était souvent de plus de 70 degrés Réaumur.
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eux-mêmes aiment-ils mieux supporter la soif la plus intense que de se désaltérer avec de la neige. »
Malgré la continuité et l'intensité du froid, malgré des fatigues de tout genre (ils mirent deux mois à parcourir 15 kilomètres), la santé des hommes du Tegeithoff îxA relativement satisfaisante. Un peu de scorbut et quelques bronchites, telles furent les seules maladies pendant une expé*dition qui a duré 812 jours. Il est donc bien certain que l'homme peut résister longtemps à l'action du froid, si une alimentation convenable répare ses forces, et surtout si l'énergie morale et le sentiment du devoir le soutiennent. Le lieutenant Payer a vécu cinq mois sans abri, exposé à toutes les intempéries du ciel boréal.
Quand à la diminution ou au manque de nourriture s'ajoutent le découragement et l'affaissement moral, les accidents produits par le froid se produisent avec plus de rapidité, et l'organisme est de suite livré sans défense à toute la brutalité des agents extérieurs. Dans ces conditions, ainsi que nous l'avons montré (Précis d'hygiène, p. 73), les accidents occasionnés par le froid sont plutôt dus aux qualités du froid qu'à son intensité. C'est ce qui s'observe sur des individus ensevelis dans une tourmente de neige, ou égarés en traversant des forêts, sur des voituriers, qui, la nuit, chemin faisant, s'endorment sur leurs charrettes. Les uns et les autres, exténués de fatigue, se couchent, s'endorment et meurent gelés.
Les récits de la retraite de Russie montrent très-bien le début des accidents qui précèdent la mort des individus succombant à l'action du froid. Dans quelques cas, mais ce ne sont pas les plus fréquents, l'apparition des symptômes fut brusque. Yoici ce que dit Desgenettes : « Nous avons vu des hommes, marchant avec toute l'apparence de l'énergie musculaire la mieux prononcée et la mieux soutenue, se plaindre tout à coup qu'un voile couvrait incessamment leurs yeux. Ces organes, un moment hagards, devenaient immobiles ; tous les muscles du cou, et plus particulièrement les sterno-mastoïdiens, se raidissaient et fixaient peu à peu la tête à droite ou à gauche. La raideur gagnait le tronc, les membres abdominaux se fléchissaient,
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et ces hommes tombaient à terre, offrant, pour compléter cet effrayant tableau, tous les symptômes de la catalepsie ou de l'épilepsie. »
Larrey a admirablement raconté toutes les calamités qui assaillirent cette armée en marche, dans un pays dévasté. Le thermomètre descendit jusqu'à 28° R. au-dessous de zéro. Les hommes manquaient de tout, et parfois ils restaient plusieurs jours sans manger. « Nous étions tous dans un tel état d'abattement et de torpeur, que nous avions peine à nous reconnaître les uns les autres; on marchait dans un morne silence. L'organe de la vue et les forces musculaires étaient affaiblis au point qu'il était difficile de suivre sa direction et de conserver l'équilibre. L'individu ainsi atteint tombait aux pieds de ses compagnons, qui ne détournaient pas les yeux pour le regarder. Quoique l'un des plus robustes de l'armée, ce fut avec la plus grande difficulté que je pus atteindre \Yilna. A mon arrivée dans cette ville, j'étais à bout de mes forces et de mon courage ; j'étais près de tomber pour ne plus me relever, comme tant d'autres infortunés qui ont péri sous mes yeux. » La grande Armée ne comptait plus alors que 3000 hommes. « 3000 hommes des meilleurs soldats de la garde, tant d'infanterie que de cavalerie, presque tous des contrées méridionales de la France, étaient les seuls qui eussent vraiment résisté aux cruelles vicissitudes de la retraite ; ils possédaient encore leurs armes, leurs chevaux et leur attitude guerrière. Les maréchaux ducs de Dantzick et d istrie étaient à leur tête ; les princes Joachim et Eugène marchaient au centre de cette troupe, que l'on pouvait considérer comme le reste d'une armée de plus de 400000 hommes que les habitants du pays avaient vue défiler six mois auparavant dans toute sa force et dans tout son éclat. La route de Miedzeski à "Wilna était couverte de cadavres. La mort de ces infortunés était devancée par la pâleur du visage, par une sorte d'idiotisme, par la difficulté de parler, la faiblesse de la vue, et même la perte totale de ce sens; dans cet état, quelques-uns marchaient plus ou moins longtemps, conduits par leurs camarades ou leurs amis; l'action musculaire s'affaiblissait sensiblement, les individus chancelaient sur leurs jambes comme
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des hommes ivres ; la faiblesse augmentait progressivement jusqu'à la chute du sujet, signe certain de l'extinction totale de la vie. » Ceux qui quittaient la colonne ou marchaient sur les côtés perdaient souvent l'équilibre et tombaient dans les fossés remplis de neige, d'où ils pouvaient difficilement se relever; « ils étaient frappés aussitôt d'un engourdissement douloureux, passaient ensuite à un état d'assoupissement léthargique, et, en peu de moments, ils avaient terminé leur pénible existence. »
L'action du froid sur les hommes privés de nourriture fut remarquée par Larrey; mais l'exemple le plus frappant de cette action se trouve dans la retraite du Bou-Thaleb à Sétif, de la colonne du général Levasseur. C'était le 2. janvier 1845, par un vent du nord très-violent ; il fut impossible d'allumer les feux et de faire la soupe. Les hommes, fatigués et mouillés par la neige fondue, ne pouvant prendre aucune nourriture, présentèrent de nombreux cas d'asphyxie par le froid et de congélation des extrémités, et cependant le thermomètre ne descendit pas au-dessous de 2°. En arrivant à Sétif, la colonne, forte de 2800 hommes, en avait perdu 208 en 48 heures. 11 fallut faire entrer 521 hommes à l'hôpital, 21 y succombèrent. Le docteur Schrimpton. qui accompagnait la colonne, décrit ainsi l'asphyxie par le froid : le sujet éprouve un engourdissement général, quelquefois de la douleur dans les membres et aux aines ; la contraction musculaire ne se fait plus qu'avec difficulté. La face est rouge, tuméfiée; les lèvres sont bleuâtres, les yeux saillants, les mains se gonflent et rougissent; le pouls est petit et faible, la respiration est lente; les yeux prennent l'expression de l'égarement, la marche est incertaine, vacillante ; le malade conserve sa connaissance, mais on dirait un homme ivre ; on le relève et il retombe. Il ne peut tenir sur un cacolet sans être attaché.
Pour comprendre la pathogénie de ces divers accidents, il faut étudier successivement, après les avoir groupés, tous ceux qui se rapprochent le plus par l'étiologie.
1° Mort par refroidissement rapide et progressif de V organisme. — Dans ces différentes circonstances, la mort s'explique par l'anémie des centres nerveux consécutive à la
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diminution de l'activité du cœur. C'est à cette cause que Walther attribue la mort des animaux sur lesquels il expérimentait. Chez des lapins blancs, morts de froid, il a vu le fond de l'œil se décolorer d'abord, des convulsions survenir ensuite et précéder la mort. Les lapins auxquels on avait donné de l'alcool ou de la morphine se refroidissaient plus rapidement que les lapins intacts. A l'autopsie de ces différents animaux , on constatait une congestion des poumons, engorgement sanguin d'autant plus fort que le refroidissement est plus lent. D'après Walther, dans cette lutte de l'organisme contre le froid, il y a d'abord contraction des tissus et des capillaires de la surface du corps, puis ralentissement des mouvements cardiaques. La mort arrive par anémie du cerveau, affaiblissement du cœur et du poumon. Le danger est dans la durée de l'anémie. Nous dirons plus loin les conséquences pratiques qui découlent de cette façon de voir.
Ogston, dans ses autopsies de morts par le froid, signale outre la couleur vermeille du sang des gros vaisseaux, un certain état d'anémie de la substance cérébrale : « Cerveau exsangue, sinus vides, cœur et gros vaisseaux distendus par du sang fluide rouge, artériel, écume dans la trachée et les bronches, vessie pleine d'urine. »
Nous admettons, avec M. Cl. Bernard, que lorsqu'il y a abaissement considérable de la température du sang, ce liquide se coagule très-difhcilement et est rutilant. Cette couleur rouge s'explique par l'inactivité musculaire et par l'action du refroidissement qui affaiblit le système nerveux. Quand on refroidit un membre, le sang y devient rouge.
Aussi, contrairement à l'opinion des auteurs qui admettent une congestion encéphalique, nous croyons que, dans le refroidissement rapide, la mort arrive par anémie cérébrale.
Si celle-ci est réellement consécutive, comme le pense Walther, à la diminution de l'activité du cœur, il serait très-possible que l'affaiblissement de cet organe tînt à l'action de l'acide carbonique sur ses parois, action qui peut aller jusqu'à l'arrêt , par excitation des terminaisons du nerf pneumo-gastrique, ainsi que l'a montré M. Cyon.
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MM. Mathieu et Urbain, qui admettent cette action de l'acide carbonique, pensent que l'accumulation de ce gaz doit être rattachée à la rareté des mouvements respiratoires et à la température basse du sang. Ce sont là deux conditions pendant lesquelles l'élimination de l'acide carbonique est gênée, tandis que sa solubilité est plus grande.
Ceci admis, on s'explique alors les convulsions signalées par tous les auteurs et décrites par Walther dans ses expériences. Ces phénomènes tiendraient à l'action excitante de l'acide carbonique sur les centres nerveux, action bien démontrée par Brown-Séquard .
2° Mort par refroidissement lent et continu de V organisme. — Ainsi que nous l'avons montré par certains récits, Faction du froid peut être plus lente, l'organisme lutte pendant un certain temps. Les accidents constatés, dans ces circonstances, montrent que la mort est arrivée par un autre mécanisme. Faisons observer, en outre, que certains accidents doivent se manifester pendant le sommeil léthargique causé par le refroidissement du corps.
Quand la température baisse, la respiration se ralentit, car Mathieu et Urbain ont démontré ce principe : les tissus vivants brûlent davantage lorsque la température du sang s'élève, et moins si elle vient à baisser. Ces observateurs ont remarqué qu'un refroidissement même très-considérable n'a pas beaucoup plus d'effet qu'un refroidissement de quelques degrés. La proportion d'oxygène du sang artériel arrive bientôt à une limite qu'elle ne franchit plus, alors même que la température extérieure vient à baisser. Aussi, la respiration venant à se ralentir avec celle-ci, il y a un empêchement certain à la désoxygénation du sang.
Qu'on le remarque, il y a là deux effets opposés, mais qui ne s'équilibrent pas longtemps ; l'air étant plus froid, l'oxygène tend à se dissoudre en plus grande quantité ; mais, d'un autre côté, la respiration ralentie par le refroidissement de l'organisme tend à empêcher l'endosmose. Cette dernière influence devient prédominante et l'acide carbonique s'accumule de plus en plus dans le sang artériel. C'est alors qu'il y a stase sanguine dans le cerveau, coi>
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gestion cérébrale comme dans lés autopsies dont parle Jauffret, et que se montre la tendance au sommeil, le sommeil léthargique. La mort arrive ainsi peu à peu, sans secousse, avec calme pour ainsi dire.
La diminution de l'oxygène explique l'arrêt des combustions ; et avec la gêne circulatoire qui augmente de plus en plus, se montrent l'insensibilité et la suspension des mouvements. Tous ces phénomènes débutent dans les endroits où physiologiquement la chaleur est la moins considérable, c'est-à-dire à la périphérie1. Le refroidissement augmente de plus en plus, la respiration se ralentit davantage, les combustions interstitielles se suppriment, et parfois le peu d'oxygène qui se trouve dans le sang artériel peut se mélanger au sang veineux et lui communiquer encore la couleur vermeille. Ainsi Mathieu et Urbain, dans une de leurs analyses, ont trouvé dans le sang du ventricule droit plus d'oxygène que pendant la vie.
En résumé , dans la mort par refroidissement lent et continu, le système nerveux périphérique est d'abord impressionné, les mouvements respiratoires se ralentissent de plus en plus ; il y a congestion cérébrale et l'acide carbonique s'accumule dans le sang.
Nous avons vu que lorsque la mort est produite par réchauffement graduel ou lent de l'organisme, certains auteurs (Harless, Rancke, Afanazieff, Yallin) ont admis des modifications dans le tissu nerveux (peut-être une altération de la myéline). De même, l'action du froid détermine des changements semblables. Richardson et Weir-Mitchell ont étudié expérimentalement l'influence du froid extrême sur les fonctions du système nerveux.
Weir-Mitchell expérimente sur les oiseaux, des pigeons, par exemple, dont il refroidit la tête et le cou en pulvérisant sur ces parties de l'éther ou du rhigolène avec l'appareil de Richardson. D'après lui, les mouvements désordonnés (mouvements de recul, stupeur...) produits par la ré-
i La suppression des fonctions cutanées doit certainement jouer un rôle important; l'absence de circulation périphérique est en partie cause des congestions internes.
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frigération du cerveau proprement dit, doivent être attribués plutôt au cervelet, qu'il est assez difficile de garantir contre le refroidissement. Mais ces mêmes mouvements se produisent lorsqu'on agit à la partie supérieure du dos, ils ne cessent que lorsque l'action porte au-dessous de la quatorzième vertèbre, à compter de la tête. Dans ces cas, Weir-Mitchell pense qu'il y a retentissement indirect sur le cervelet. Il croit que le froid agissant sur les centres nerveux détermine une paralysie vasculaire et une congestion qui suivent la contraction vasculaire et l'anémie produites au moment même de l'application réfrigérante.
Rappelons, avant de juger ces expériences, que certains auteurs ont trouvé une altération des nerfs, la myéline fragmentée, chez des animaux congelés ; que Cyon a étudié l'influence du refroidissement brusque ou progressif du cœur (détaché) sur les contractions de cet organe, et que, d'après Afanasieff, le refroidissement des nerfs à 0° et au-dessous diminue l'excitabilité. Celle-ci ainsi diminuée persiste pendant très-longtemps. Au-dessous de — 4° à 8°, il se produit des contractions musculaires qui peuvent durer deux minutes. Nous avons vu précédemment que la chaleur produit une action inverse : l'excitabilité dure d'autant plus longtemps qu'elle est plus faible, et réciproquement ; nous verrons en effet que la rigidité musculaire persiste longtemps après la mort par le froid.
Ces expériences, quelle que soit leur interprétation physiologique, montrent que le froid peut modifier la substance nerveuse elle-même, les cellules de la moelle et du cerveau. On a obtenu des effets semblables à ceux produits par Weir- Mitchell en déposant sur la moelle épinière mise à nu de la teinture de capsicum. Ces phénomènes peuvent dépendre d'un changement dans la proportion d'eau des tissus, et on sait que le tissu nerveux en contient 85 pour 100. On comprend aussi que sous l'influence de la chaleur ou du froid, il se produise des modifications moléculaires qui entraînent un désordre dans les fonctions.
3° Mort par refroidissement d'une partie. — Congélation — Nous ne pouvons que citer pour mémoire les expériences de Brown-Séquard et Tholozan, de Fleury, de Beni-
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Barde et les conclusions du travail de Pouchet. D'après celui-ci, dans tous les cas de congélation, la mort est due à l'altération du sang, et non à la stupéfaction du système nerveux. La mort serait déterminée par des embolies. Les principales conclusions de l'étude de M. de Grecchio, que nous allons donner, montrent sur quels points diffèrent les opinions de ces deux expérimentateurs :
1° Il n'est pas possible d'indiquer un degré de froid qui soit toujours et absolument mortel. La léthalité des degrés de froid est en rapport avec les circonstances particulières et individuelles du cas spécial.
2° Le froid agit en resserrant les petits vaisseaux et en chassant le sang qui s'accumule dans les vaisseaux d'un plus grand diamètre, et produisant ainsi l'anémie de la partie refroidie ; mais quelquefois, surtout quand l'action du froid n'est pas continue, les vaisseaux se dilatent en perdant leur contractilité , et le sang qui y reflue s'y arrête et colore la partie en rouge obscur ou en bleuâtre.
3° Le sang se congèle entre un demi-degré et un degré au-dessous de zéro ; il devient alors rouge vermeil. Le sang coagulé perd immédiatement, quand il est congelé, la propriété de rester coagulé.
4° L'altération du sang ne se produit pas en réalité pendant la congélation, mais bien lorsque le sang dégèle. Elle ne consiste pas dans une rupture des parois cellulaires et l'issue du contenu des globules au dehors par ce procédé; cette issue a lieu seulement par exosmose, les parois des globules restant intactes.
5° Le sang, soustrait à l'influence des vaisseaux 1 et de la vie, s'altère par le froid en peu de secondes : s'il est enfermé dans les vaisseaux, que la vie existe encore ou non, l'altération demande un temps plus long, une demi-heure au minimum. De plus, si deux animaux, l'un vivant et l'autre mort, sont exposés pendant le même temps à la
4 M. Beckde Freiburg (Schm. Jahrsb., 1868) pense que le sang extrait ne se congèle qu'à — 3°, et que cela n'a pour ainsi dire jamais lieu chez un être vivant, où il y a toujours un très-faible courant qui renouvelle le liquide et équilibre la température,
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congélation, l'altération du sang sera toujours plus grande chez celui qui était mort avant l'expérience.
6° Les vaisseaux, paraît-il, ont la propriété de protéger jusqu'à un certain point l'intégrité des globules contre l'action du froid; c'est pourquoi du sang, gelé aussitôt après avoir été retiré des vaisseaux, s'altère, tandis que des glaçons de sang extraits des vaisseaux , et qui dégèlent seulement alors qu'ils sont soumis à^l'observation microscopique, présentent encore les formes globulaires normales. , 7° La congélation et le dégel, qu'ils aient lieu graduellement ou très-rapidement, produisent une altération du sang toujours identique, sous tous les rapports.
8° Le degré de froid, qui sera suffisant, pour produire la paralysie d'une partie du corps, ne parviendra pas toujours à suspendre la circulation, au moins dans les vaisseaux d'un certain calibre. L'arrêt de la circulation dans ces vaisseaux est plutôt une conséquence de Faction produite sur l'innervation qu'un résultat direct et immédiat du refroidissement.
9° Les parties congelées ne sont plus excitables par le stimulus électrique; elles sont gangrenées. Les animaux entièrement gelés meurent.
10° La congélation partielle tue, quand la partie gelée n'est pas séparée du reste du corps ; non pas parce que le sang altéré par le froid rentre dans le torrent de la circulation et y cause une sorte d'infection, mais parce que les matériaux résultant de la gangrène sont résorbés et causent la mort.
11° La congélation complète ou incomplète tue par la congestion, plus ou moins grave, des organes internes, ou bien en déterminant la stupeur ou la paralysie du système nerveux, et plus fréquemment par ces deux causes réunies.
lci° La congélation du cristallin produit, pendant qu'elle dure, la cécité. Après le dégel de la partie, on constate : retour à l'état normal dans 70 cas sur 100 ; cécité due aux lésions de l'innervation de l'œil dans 12 cas 1/2 sur 100; cécité due à l'opacité consécutive de la cornée, dans 11 cas environ sur 100; cécité due à une cataracte consécutive (capsula ire), 6 cas sur 100.
DES ASPHYXIES
13° Chez les animaux qui mouraient ayant les cristallins congelés, ceux-ci redevenaient limpides et normaux, après qu'ils étaient dégelés, et il en était de même de la cornée.
14° La rigidité cadavérique dure longtemps après la mort par refroidissement.
Nous avons tenu à donner ces conclusions du professeur de médecine légale à l'Université de Naples; elles vont nous permettre de mieux apprécier les résultats fournis par les différents auteurs, et il sera plus facile d'en tirer des conséquences pratiques.
Conséquences médico-judiciaires et règles de l'expertise.
On peut d'abord se demander quel est le degré de froid au delà duquel la vie ne peut se continuer. Les cliniciens ont fait des recherches sur ce point, mais les résultats ne sont pas tous comparables : les uns ont pris la température dans l'aisselle, d'autres dans le vagin ou le rectum ; Laborde a recherché la température des parties centrales. C'est ainsi que MM. Roger, Mignot prétendent que les chiffres de 25° (axillaire) chez le nouveau-né et de 52° chez l'adulte sont la limite extrême de refroidissement compatible avec la vie. Ils n'ont jamais constaté de guérison après un refroidissement de 5°.
Notons cependant que, dans l'observation de Peter, sur une femme alcoolisée et congelée, la température vaginale ne fut trouvée que de 26°. Cette femme fut réchauffée rapidement et a très-bien guéri. Dans un cas à peu près semblable, mais sur un homme observé par Bourneville, la température rectale était de 27°,4; : lïndividu fut traité de la même manière, mais il succomba.
DE LA MOUT PAR LE FROID
Laborde, qui a fait des recherches si intéressantes sur les signes de la mort, s'est occupé de la température profonde des tissus après la cessation de la vie. Le moment choisi pour ses recherches a été entre la quatrième et la huitième heure après la mort présumée. « Lorsqu'on ne voit pas s'élever la température au-dessus du degré limitrophe de la cessation des phénomènes vitaux, et qu'elle s'abaisse, au contraire, progressivement au-dessous de 30° C, les conditions de la mort réelle se sont produites. » D'après Laborde, 23° de température axillaire correspondent au moins à 25° et plus souvent à 26° et 27° de température profonde.
Il faut tenir compte de l'attitude du cadavre : les individus semblent avoir été figés sur place, et la rigidité qui les a aussitôt saisis persistant longtemps, les maintient dans cette situation caractéristique. C'est ainsi que Forestus parle des sentinelles mortes debout, la lance au poing, comme des individus frappés de catalepsie. Mais dès que le dégel arrive, ces signes fugaces disparaissent. Il en est de même de l'expression faciale, qui indique une vive terreur; les cheveux sont dressés sur le front, les yeux grands ouverts et cataractés, les joues enfoncées, les mâchoires serrées, le nez pointu et effilé. Les cadavres sont en général très-pales S il y a chair de poule et redressement des poils, ratatinement des organes génitaux mâles ; d'autres fois le corps est parsemé de taches d'un rouge
4 Aubas de Montfaucon (Thèse, Paris, 1847, n° 208) donne la description suivante des hommes qui avaient succombé au froid dans l'expédition du Djebel-Boutaleb : peau rouge ou bleuâtre, yeux ouverts, pupilles dilatées, sclérotiques rouges, bouche largement ouverte, peau de téguments cyanosée surtout vers les parties déclives.
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sombre, ou bien la teinte rougeâtre ou bleuâtre est uniforme. Les rougeurs érythémateuses sont circonscrites aux bras, aux cuisses et surtout à la face. Blosfeld pense que les engelures situées sur les mains, les pieds, la face, les parties génitales permettent, d'après leur intensité, d'apprécier la durée de l'agonie et le séjour du mourant dans une chambre chaude.
De Crecchio distingue les cas de congélation générale suivant que celle-ci est complète ou incomplète. Nous pensons qu'il ne faut pas attacher une grande valeur à la congélation du cadavre, car elle survient quelle qu'ait été la cause de la mort, et d'ailleurs le dégel a pu se montrer. Sur trente-quatre cas observés par Samson-Himmelstiern, neuf fois la congélation était absente ou superficielle, quatre fois le dégel était arrivé à l'endroit où on avait trouvé le cadavre. Blosfeld a toujours observé la rigidité cadavérique après le dégel.
Les corps gelés n'ont pas l'odeur cadavérique ordinaire. « D'après Blosfeld, l'abdomen n'est pas tympanisé et ses parois ne prennent pas la couleur verdâtre de la putréfaction, même lors d'une décomposition avancée; après le dégel, cette couleur reste brique ou cuivre sale, se fonçant peu à peu. » Pour de Crecchio, c'est au moment du dégel que la matière colorante se diffuse dans le plasma, d'où l'imbibition rouge des tissus environnant les veines, les rougeurs de la peau dans ses parties les plus exposées au froid, les traînées brunâtres le long des vaisseaux, la couleur cuivrée sale de la surface du cerveau, des poumons et des autres organes.
La plupart de ces symptômes peuvent bien montrer que le corps avant la mort a été exposé à l'action du
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froid, mais ils ne prouvent pas que ce soit celui-ci qui ait été la cause de la mort. L'examen que nous allons faire des organes internes apportera de nouvelles preuves.
De Crecchio insiste sur les congestions internes avec injections fines des tissus; l'hyperémie est surtout manifeste du côté des poumons, du cœur, du cerveau. A la base de ce dernier, il a trouvé des points hémorrhagiques, du sang extravasé et congelé en plusieurs endroits. Les os se brisent facilement 4, les muscles se laissent déchirer, les cristallins sont troublés ou opaques. Sur les mêmes animaux, il a constaté que le sang était partout d'un rouge-vermeil vif, excepté dans les cavités droites du cœur et dans les grosses veines, où il était sombre. Ce sang était toujours gelé. Il est très-important de faire remarquer qu'on obtient les mêmes résultats sur des animaux gelés après leur mort, c'est-à-dire, que le froid peut faire naître cette coloration du sang dans tout cadavre.
Ces résultats fournis par l'expérimentation, présentent une certaine uniformité due à la cause unique qui les a déterminés. Les faits recueillis par les observateurs montrent une variété en rapport, sans doute, avec les nombreux éléments qui apportent leur influence.
Ogston a insisté sur l'anémie cérébrale, et Samson- Himmelstiern, sur seize cas, n'a trouvé l'hyperémie cérébrale que deux fois.
La congestion des poumons et des organes abdominaux est très-variable. Krajewski l'a toujours constatée, Samson-Himmelstiern l'a vue onze fois sur seize, mais Blosfeld a trouvé les poumons presque normaux et Ogston dit qu'ils sont anémiés. Ce dernier est le seul
4 Krajewski a trouvé cinq fois la disjonction des sutures coronale et sagittale.
DES ASPHYXIES
à avoir fait mention d'écume sanglante dans les bronches et la trachée. Dans ses autopsies décongelés, Schrimpton signale les inflammations gastro-intestinales qu'il compare à celles que l'on rencontre chez les brûlés : il a trouvé des ulcérations à la fin de l'iléon et dans le côlon.
L'examen du cœur présente des particularités importantes. Il est rempli par un sang épais, plus ou moins coagulé, noir et rougissant très-peu au contact de l'air ; l'endocarde est très-nettement vascularisé. Cette réplétion du cœur a toujours été trouvée par Blosfeld et Dieberg ; Samson-Himmelstiern la croit plus fréquente que dans les autres genres de mort. D'après Blosfeld, le poids du cœur rempli de sang est au poids du cœur vide comme 2,91 est à 1; dans l'asphyxie, ce rapport serait comme 1,08 est à 1. Une semblable proportion ne pourrait se rencontrer que dans la mort par le choléra, et alors une méprise médico-légale ne serait pas possible.
Nous avons vu que, d'après Grecchio, le sang congelé serait vermeil, et deviendrait sombre au dégel. C'est ce qui explique peut-être les opinions divergentes des auteurs. Ogston dit que cette couleur rouge clair qui se manifeste surtout après le contact de l'air, existe dans tout le sang, tandis que Blosfeld ne la trouve qu'au cœur. D'après Samson-Himmelstiern, elle n'est pas plus fréquente dans ces conditions que dans d'autres, chez les cholériques, par exemple.
Nous avons dit que les accidents produits par le froid se montrent plus facilement quand il y a diminution ou manque de nourriture ; cependant ils peuvent apparaître dans les conditions opposées. La vacuité de l'estomac n'est pas constante et dans les trois cinquièmes des cas Blosfeld a trouvé de grandes quan-
DE LA MORT PAR LE FROID
tités de substances alimentaires. Ogston et Dieberg ont signalé la plénitude de la vessie ; Samson-Himmelstiern l'a trouvée vingt-sept fois sur trente-quatre cas, remplie d'une urine inodore, claire ou un peu trouble. Mais ce signe peut se montrer dans beaucoup d'autres conditions.
En résumé, il n'y a pas de caractère spécial à la mort par le froid *. Rarement on peut rattacher celle-ci au froid seul et sans complications ; le plus souvent il faut s'occuper du rôle joué par l'inanition, un état pathologique des poumons ou du cœur, l'ivresse, etc.
Il faut donc tenir compte et de l'ensemble des lésions et des conditions de tout genre dans lesquelles s'est trouvé l'individu. S'il est possible, on visitera le cadavre dans le lieu même où il a été découvert. Dans l'appréciation des différentes causes qui ont pu jouer un certain rôle, il ne faudra pas négliger l'âge, le sexe, Fétat des vêtements, leur sécheresse ou leur humidité. S'il est possible, on notera la température de l'atmosphère, depuis l'époque probable de l'accident. Les corps qui restent exposés au froid d'une manière constante se conservent indéfiniment. Mais la putréfaction peut se montrer, si pendant un certain temps cette action du froid vient à cesser. Aussi Gasper a été trop absolu en disant qu'un homme couvert de neige, avec traces de putréfaction, n'est pas mort de froid. Il peut très-bien arriver qu'un individu mort de froid soit enneigé ; quelque temps après, la neige fond et la putréfaction commence ; puis, tout à coup un abaissement de température se produit et de nouveau le cadavre est recouvert de neige.
1 Consulter : De la mort par le froid, considérations médico* légales qui s'y rattachent, par Soulier. (Thèse de Paris, 1877.)
DES ASPHYXIES
On peut avoir à se demander s'il y a faute d'un tiers. Disons de suite, qu'il est à peu près impossible de croire que ce soit là un procédé suivi par quelqu'un qui veut se suicider. Presque toujours ce sont des accidents. La question de crime ne peut se présenter à l'esprit que dans les cas d'infanticide.
Il arrive souvent, par suite de catastrophe ou de grand désastre, que des personnes unies entre elles par la parenté, succombent ensemble aux effets de la chaleur, ou du froid, ou de l'inanition. La question de survie peut être posée. On y répondra par ce que nous avons dit page 194. En outre, on tiendra compte de l'âge, de la force de l'individu et de son genre de vie, de l'état de plénitude ou de vacuité de l'estomac, des substances ingérées, etc. Sans doute, ce sont là des données assez incertaines, mais cependant il peut se présenter telles circonstances dans lesquelles le médecin expert saura en tirer parti.
Quelques mots sur le traitement des asphyxiés par le froid. Nous avons indiqué (p. 250) la méthode employée ordinairement. Les expériences de Waltjier démontreraient qu'on a tort d'agir lentement. Il faudrait réchauffer rapidement et longtemps les congelés et non progressivement comme on le fait. La respiration artificielle rendrait de grands services. Pour Walther, le danger est dans la durée de l'anémie cérébrale. Nous croyons avoir prouvé que dans certains cas il y avait anémie cérébrale, mais que dans d'autres il n'en était pas ainsi. Si la méthode préconisée par Walther est rationnellement applicable aux premiers, peut-elle l'être aussi aux seconds? Nous attirons sur ce point très-important l'attention des expérimentateurs et des médecins.