‹ Précis de médecine judiciaire [electronic resource]Chapitre 92 sur 208 · II. Symptomatologie et pathogénie · texte numérisé non relu

II. Symptomatologie et pathogénie

Tous les auteurs rapportent l'histoire d'un jeune ouvrier nommé Déal qui, voyant ses ambitions déçues, s'asphyxia par le charbon, et eut la précaution de décrire, de dix minutes en dix minutes, les symptômes qu'il éprouvait :

« J'ai pensé qu'il serait utile de faire connaître, dans l'intérêt de la science, quels sont les effets du charbon sur l'homme. Je place sur une table une lampe, une chandelle et une montre, et je commence la cérémonie. — Tl est 10 heures 15 minutes : Je viens d'allumer mes fourneaux ; le charbon brûle difficilement. — 10 heures 20 minutes : Le pouls est calme et ne bat pas plus vite qu'à l'ordinaire. — 10 h. 30 m. : Une vapeur épaisse se répand peu à peu dans ma chambre; ma chandelle paraît près de s'éteindre; je commence à avoir un violent mal de tête ; mes yeux se remplissent de larmes; je ressens un malaise général; le pouls est agité. — 10 h. 40 m. : Ma chandelle s'est éteinte ; ma lampe brûle encore ; les tempes me battent comme si les veines voulaient se rompre ; j'ai envie de dormir ; je souffre horriblement de l'estomac; le pouls donne 80 pulsations. — 10 h. 50 m. : J'étouffe; des idées étranges se présentent à mon esprit, et je puis à peine respirer; je n'irai pas loin ; j'ai des symptômes de folie. — 10 h. 60 m. : Je ne puis presque plus écrire; ma vue se trouble: ma lampe s'éteint; je ne croyais pas qu'on dût souffrir autant pour mourir. — 10 h. 62 m . » (Ici sont quelques caractères illisibles.)

L'imagination exaltée de cet infortuné a complète-

DES ASPHYXIES

' ment exagéré la situation. En général, les choses se passent d'une manière plus calme, et les troubles cérébraux ne sont pas aussi tumultueux. C'est de la céphalée, la tête semble pressée dans un bandeau de fer, il y a des vertiges, du bourdonnement d'oreilles, un sommeil invincible. L'individu se couche, s'endort et meurt. S'il fait des efforts pour marcher, il chancelle comme un homme ivre et parfois tombe à terre. Dans certains cas l'intelligence reste quelque temps assez nette, la sensibilité est obtuse, la vue s'obscurcit ; la résolution musculaire est complète, la respiration s'accélère d'abord, puis devient tumultueuse et bruyante; le cœur bat plus fort, il y a des palpitations et de l'anxiété, puis Les mouvements se ralentissent. En même temps, les sphincters se relâchent, le coma survient et la mort arrive avec ou sans convulsions.

Les individus que l'on peut rappeler à la vie accusent un très-grand malaise. Le mal de tête est atroce, le malaise général avec des douleurs vives dans la poitrine. Ces symptômes cèdent peu à peu. Mais cependant, parfois, ainsi que l'ont signalé quelques médecins, il reste des troubles durables du côté de la sensibilité, de la motilité, des paralysies de l'intelligence qui accusent l'état pathologique des centres nerveux.

Cet empoisonnement par l'oxyde de carbone se fait lentement comme une infiltration, aussi ses débuts sont-ils très-insidieux, et on s'explique ainsi comment des individus ont pu être surpris par l'asphyxie, dans leur sommeil, et ont succombé à celle-ci sans se réveiller.

Les recherches de Cl. Bernard ont démontré que les globules sanguins ont pour l'oxyde de carbone une affinité bien plus grande que celle qu'ils ont pour l'oxygène. Dans l'asphyxie par ce gaz, ce sont les globules sanguins désoxygénés qui arrivent dans la profondeur des tissus, et c'est à la suite de l'absence de l'excitant naturel que la vie s'arrête.

ASPHYXIE PAR LE CHARBON

L'acide carbonique trouble, par sa solubilité, les échanges endosmotiques à la surface du poumon, et il se substitue complètement à l'oxygène.

L'acide carbonique ne devient cause unique de mort que dans les milieux où il se trouve en grandes proportions (gaz qui se dégage des cuves de vin, de cidre, de bière en fermentation ; dans des chambres renfermant une grande quantité de fleurs, de fruits qui fermentent ; dans des puits, des grottes naturelles ; dans les endroits où sont entassés un trop grand nombre d'individus, etc.). Dans ces différentes conditions, l'asphyxie présente des symptômes en rapport avec la surcharge du liquide sanguin par l'acide carbonique.

Il est impossible de dire le temps nécessaire à la production de l'asphyxie. Ce temps varie avec la quantité des matériaux de combustion, l'activité de celle-ci, la dimension de la pièce, la situation de l'individu, etc. Il est probable cependant que, lorsque la chambre est petite et bien close, la mort arrive vite. Elle est survenue chez ce Déal, dont nous avons parlé, en 50 minutes. Ceci nous amène à faire remarquer que l'asphyxie peut se produire dans une pièce mal fermée, seulement elle met plus de temps. On l'a, par exemple, constatée dans les chambres où ne se produisent pas un renouvellement de l'air, bien que la porte fût restée entr 'ouverte, ou que la fenêtre eût un carreau cassé.

Tous les individus ne sont pas empoisonnés de la même manière par la vapeur de charbon *. D'après Devergie, il semblerait que les femmes résistent mieux que les hommes. Pour M. de Castelnau, les enfants meurent très-vite.

On peut enfin, dans certains cas, préciser assez bien le moment de l'asphyxie par suite de l'arrêt immédiat que celle-ci provoque dans le travail de là digestion;

4 Depuis longtemps M. Moreau (de Tours) a attiré l'attention sur es désordres cérébraux dus à l'action de l'oxyde de carbone et qu'il a désignés du nom de folie des cuisiniers. D'après le Dr Moreau fils, cette affection observée exclusivement chez des femmes se caractérise par des vertiges, des éblouissements, des syncopes, des hallucinations, de l'obtusion intellectuelle et du délire des persécutions.

DES ASPHYXIES

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