L'Arte dl Pcrsundere. — Florence
UNE SOPHISTIOrii Di; PRAGMATISME. 85
se sert la philosophie reste incompréhensible. Ses termes ne se peuvent définir. Nous voilà donc réduits à l'agnosticisme. L'homme, chaque homme, est la mesure des choses : il ne peut concevoir que des vérités relatives, c'est-à-dire que des illusions. La Aaleur de ces illusions se révèle à lui non par la théorie générale, mais par la pratique individuelle. Le pragmatisme qui consiste à éprouver ces illusions de l'esprit en les agissant, est une philosophie sans paroles, une philosophie des gestes et des actes, qui abandonne le général pour s'en tenir au particulier.
Se perfectionner dans l'action, développer les énergies humaines dont nous ne connaissons pas d'avance les limites, tel est le !)ut du pragmatiste. Pour mettre ces énergies en mouvement, il doit pratiquer l'art de se persuader soi-même et de persuader les autres. M. Prezzolini nous initie aux règles de cet art dans une causerie souple, bariolée comme un habit d'arlequin.
Le penseur et le savant n'agissent sur les foules, le marchand n'écoule sa marchandise, le diplomate ne conclut ses traités, le capitaine n'entraîne ses soldats, le politique ne capte ses électeurs, le prêtre n'exalte les fidèles, l'avocat ne détermine les juges, l'amoureux ne touche le cœur do son aimée que grâce aux ressources et aux roueries de la persuasion.
Persuader, celte « science de gueule », dit Montaigne, ce don de l'âme, selon La Bruyère, qui nous rend maîtres (\u cœur et de l'esprit des autres, est
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de toutes les formes de l'impérialisme celle dont il faut le plus se défier.
La persuasion n'agit pas comme une transfusion d'une intelligence dans une autre, mais comme un excitant de la volonté. La logique des idées est impuissante : c'est à la logique des sentiments, dont M. Ribot nous a démontré l'importance, qu'il faut faire appel ; la droite raison est sûre d'y faillir. Il s'agit de tromper le jugement, de séduire, de farder, de masquer les choses, de flatter, piper, corrompre. M. Prezzolini débute donc par une apologie du mensonge auquel il attribue une grande valeur sociale. Mentir est le devoir professionnel du diplomate, de l'homme du monde, l'A B C du savoir-vivre. Imaginez un médecin allant dire à son malade : « Vous crèverez dans trois jours. » Le père explique à l'enfant que les bonnes actions sont toujours récompensées, les mauvaises punies. Restituons au mensonge son importance dans l'éducation, dans la science même. Le positiviste qui vous bâcle une « loi » sur quatre faits mal observés, n'est qu'un menteur très impudent. Les atomes, les éons, ces personnages mythologiques à l'aide desquels les théoriciens de la science prétendent nous expliquer l'Univers, sont autant d'inventions mensongères. Toute poésie est menterie. Nous apprenons de M. Prezzolini les règles scientifiques du mensonge ; il doit être simple, d'accord sur nombre de points avec les faits, contenir quantité de détails précis. Prenons modèle sur Chateaubriand, lorsqu'il décrit minutieusement des paysages qu'il n'a jamais vus.
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A quiconque cherche à persuader les hommes, à les prendre à la glu du mensonge, la connaissance de leur vraie nature est indispensable. Leur perméabilité au mensonge dépend de l'âge, de la caste, de l'éducation, de l'idiosyncrasie. Qu'on se garde surtout de s'adresser à la raison, ou même, uniquement, à l'intérêt bien entendu. Le monde marcherait comme une horloge trop bien réglée, si l'homme n'obéissait qu'à des motifs raisonnables et réfléchis. Il est l'esclave de ses instincts et de ses passions. M. Prezzolini, qui cède ici à un excès de modestie, définit l'homme un gorillo sentimentale ; si l'on prétend dominer les hommes, il faut s'adresser au cœur, à la fantaisie, aux préjugés, tenir compte de l'égoïsme, de la bêtise, de la méchanceté, qui n'est bridée que par la crainte de l'opinion, de la prison ou des peines éternelles, connaître pour chacun ](>s points faibles, le défaut de la cuirasse, le talon d'Achille, se mettre à l'unisson de l'ensemble, hurler avec les loups et braire avec les ânes. Une même doctrine doit être enseignée de façon différente, selon les temps et les milieux.
M. Prezzolini recommande à son sophiste de ne pas se laisser arrêter par les scrupules. La fin justifie les moyens. Un bien ne se peut obtenir qu'au prix de quelque mal. Le désir de perfection n'est que le prétexte de l'inaction et de la paresse. Que diriez-vous d'un général puritain qui hésiterait h livrer bataille le dimanche, bien qu'il soit sûr de la victoire ?
Un autre préjugé à combattre, c'est que la force
(•si iiicflicaco, (]ue la répression, la \iolencc, les menaces valent moins que les raisonnements sensés, les paroles tranquilles. Songez aux huguenots de France, aux Maures d'Espagne. L'inquisition, la guillotine produisirent un grand effet de conviction. A\cc un pou do \igucur"au dc])ul, la Révolution eût été peut-être étouffée dans son germe.
Mais comment M. Prezzolini, dans ce manuel pragmatique de la persuasion, néglige-t-il le procédé le plus usuel, le plus persuasif, le dollar, le carnet de chèques, le pot de vin, la buona mano, le fonds des reptiles, l'argument péremptoire pour réduire à merci le député rebelle, le tribun réfractaire, le juge récalcitrant ; l'instrument de conversion infaillible, qui, du jour au lendemain, ralliera l'anarchiste le plus endurci à la cause de l'ordre, au principe d'autorité, si vous le nommez seulement gardien de la paix ou premier ministre ?
Avant de persuader les autres, il s'agit de se persuader soi-même, de se convaincre que l'on est susceptible d'atteindre l'espèce de félicité que l'on poursuit, de résoudre l'équation entre nos désirs et notre puissance, de transformer le moi, de le plier à la réalité de telle sorte qu'il en tire quelque contentement. Il existe pour cela nombre de procédés et d'arlificcs. Le plus élémentaire consiste à se répéter qu'on est moins malheureux que tel ou tel, à cacher ses douleurs, à s'abstenir de ruminer le passé : après tout, en lin de compte, les choses pourraient être pires. On se console avec ces phrasessirops et ces paroles-taffetas.
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L'ascétisme religieux use d'une méthode plus sérieuse et plus sévère ; elle consiste à ôler toute \aleur aux choses qu'on ne possède pas, à mépriser les qualités qui nous sont refusées, à écarter le péché qui trouble la tranquillilé de l'àme, à considérer les jouissances matérielles comme trompeuses et éphémères.
Aujourcriuii la médecine se targue de remplacer la foi ; elle a recours à l'hydrothérapie, aux injections sous-cutanées de caféine. M. Prezzolini met son espoir dans les progrès de la pharmaceutique, qui parviendra peut-être à nous fabriquer des pilules de résignation et des mixtures d'insensibilité.
Le remède le plus ingénieux contre les maux qui nous assaillent a été découvert en Amérique. C'est la cure mentale, le Mind Cure, le Gospel ol relaxation, le Don't worry movement. II consiste à se suggestionner soi-même, à considérer la peur, la crainte, l'anxiété, le pessimisme, la mauvaise humeur, les noirs pressentiments, la défiance de soi et des choses, comme un état d'âme vulgaire, misérable, désagréable, dont il faut se délivrer à tout prix. Il s'agit de se maintenir vif, joyeux, allègre, dans une température constante, claire et sereine, et de faire appel non à la médecine des docteurs, mais aux forces spirituelles. Vous sentez-vous, au réveil, poussif et fourbu, donnez-vous pour mot d'ordre de la jrmriiée : santé, vigueur, ieunessc. Habituez-vous à moudre dans votre esprit, comme sur un orgue de Barbarie, la rilournelle des pré\isions optimistes : Fata viam invenient, tout s'arran-
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géra, parbleu ! parlait ! bravo ! Ne vous agitez pas, obligez vos lèvres à garder le pli du sourire. Ditesvous qu'il n'y a rien de plus ridicule que d'avoir l'air mécontent, fâché, déçu. Considérez comme le signe d'une mauvaise éducation de parler d'impressions pénibles, de \'ous plaindre du temps qu'il fait, de geindre sur les indispositions, les désagréments, les traverses ordinaires de l'existence.
On raconte monts et merveilles de la cure mentale, dont les adeptes forment une secte chrétienne. Ils parviennent, comme au moyen âge, mais par des procédés moins liturgiques, à chasser les démons de la tristesse et du doute. Ils accomplissent de \ rais miracles, avec économie sur les anciens procédés. Jadis on allait en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostellc. Aujourd'hui, on supprime les personnes interposées et Ton obtient, par soi-même, des changements merveilleux du caractère humain.
Les faibles, il est vrai, ne peuvent se passer du secours d'autrui, de la vie en commun, de la suggestion par imitation, lorsqu'ils veulent changer d'humeur et d'habitudes. Les couvents remplissaient cet office. Ils réunissaient les vies manquées, les énergies défaillantes, les fragments d'hommes, de même que certaines industries utilisent les résidus, les poussières, les fumées, les épluchures. Ces scories, ces détritus d'âmes étaient agglomérés par la confiance dans la divinité, en un ciment dur comme le granit. Il ne reste aujourd'hui que le suicide. Notre soriété inhumaine ferme tout refuge aux blessés, aux vaincus de la vie.