‹ Pragmatisme et modernismeChapitre 25 sur 68 · UNE SOPHISTIQUE DU PRAGMATISME · texte numérisé non relu

UNE SOPHISTIQUE DU PRAGMATISME

Notez que dans ces procédés d'auto-suggestion, d'auto-persuasion, l'intelligence ne joue qu'un rôle tout à fait secondaire et subordonné. Nous n'agissons pas en vertu de délibérations préalables. Ce sont nos désirs qui nous poussent ; la raison nous sert seulement de lanterne, pour nous conduire là où ils veulent nous mener. « Nos motifs sont des romans psj'chologiques que nous bâtissons à mesure que nous agissons. » La preuve en est dans la suggestion par le sommeil hypnotique. Quand une fois éveillé, le sujet obéit à un ordre dont il n'a pas conscience, il se forge à lui-même des motifs pour l'accomplissement de l'acte qu'il se figure volontaire. En s'appuyant sur les phénomènes d'hypnotisme, James soutient ce paradoxe que les attitudes extérieures engendrent les émotions intérieures ; on a peur parce qu'on fuit, on souffre parce qu'on pleure. A celui qui veut avoir la foi, Pascal recommande de prendre l'eau bénite, d'assister au sermon, de s'agenouiller, de plier la machine, de s'abêtir ; un moyen infaillible de croire au bien c'est de le pratiquer.

Toujours soucieux de donner à son essai sur la persuasion une tournure humoristique, M. Prezzolini rappelle qu'il y a une mécanique et une hygiène de la croyance, comme pour les soins de la bouche et des maladies de la peau ; qu'il existe, sous d'autres noms, des cliniques et des instituts orthopédiques pour l'assainissement et le redressement de la foi. Par les attitudes, les gestes, les répétitions, on est susceptible de se composer les personnalités les

plus diverses, de devenir, au milieu de tous ces moi artificiels, l'imprésario d'une troupe de théâtre, de croire à chacun des personnages que l'on joue ainsi que les acteurs à leur rôle. Les menteurs finissent par être dupes de leurs mensonges, nombre de héros, d'après M. Prezzolini, ne doivent leur prestige cju'à l'attitude mensongère dans laquelle, dès le début, ils se sont ancrés. On adopte une attitude et l'on finit par devenir réellement l'homme de pose que l'on veut paraître. D'autres ont recours aux adjuvants susceptibles d'agir sur les nerfs, sur l'imagination, alcool, éther, café, opium, coca. Bref, rien n'est moins intellectualiste que ces procédés pour se persuader soi-même.

Dans la seconde partie de l'essai, M. Prezzolini énumère et commente les différents moyens de persuader les autres, de les incliner à nos fins. Sa rhétoricjue pragmatiste témoigne de la même ingéniosité, assaisonnée de jeux d'esprit.

29 octobre 1907

Après nous a^oir indiqué les moyens de nous procurer l'humeur propice et désirée et de prendre un énergique empire sur nos propres sentiments, en .nous persuadant et en nous suggestionnant nousmêmes, M. Prezzolini expose et énumère des receltes propres à étendre cet impérialisme aux autres,

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à les diriger selon nos volontés, à les plier à nos lins.

La riiétoriquc est le plus ample el le plus usé de ces instruments de persuasion. Les découvertes de la ph}siologie, la suggestion hypnotique, fournissent aujourd'hui des méthodes plus profondes, plus sûres, plus durables ; mais la parole, dans les conditions ordinaires, gardera toujours son efficacité. L'artiste en persuasion est un prince du verbe qui connaît la valeur logique et psychologique des mots et des phrases. Quelle n'est pas leur puissance ! Les mots changent l'aspect, la qualité des hommes et des choses, les accroissent ou les diminuent, les ennoblissent ou les avilissent, costument les pensées, vernissent les défauts. Par des mots adulateurs, nous nous flattons nous-mêmes ; un jeu d'esprit nous pose en émule de Voltaire, l'aumône de quelques sous, en ri\al de saint François. Les mots proxénètes inclinent à notre désir la complaisance des femmes. Les mots courtisans nous procurent honneurs, richesse et pouvoir.

Les sophistes grecs, qui ont pesé le sens des mots et tiré parti de leur ambiguïté, ont laissé un souvenir de mimes et d'acrobates de la linguistique ; on a négligé tout ce qu'il y a d'important dans leur tentative d'enseigner l'art de dominer les hommes. M. Prezzolini salue en eux les Bacon de la science psychologique : pour commander aux hommes, il est essentiel de pénétrer leurs motifs.

Il nous met en garde, tout d'abord, contre le préjugé intellectualiste qui considère la parole persua-

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SUC comme une communication de concepts plus ou moins abstraits. Faire connaître aux autres ce qu'ils ignorent est une impossibilité absolue. L'homme le plus éloquent, fût-il un Mirabeau, ne saurait donner à un aveugle l'idée de la couleur, à un sourd l'idée du son, à un muet du sérail l'idée de l'amour, à une vierge l'idée de la maternité. La parole persuasive consiste à faire surgir des images, des sensations qui dormaient dans l'âme de celui qui écoute, sous un voile plus ou moins épais : elle cherche non à transformer l'intelligence, mais à déterminer la volonté, à exciter les désirs, à créer les illusions, à enflammer les espérances.

Rien ne met mieux en relief ce rôle anti-intellectualiste de l'éloquence que les sophismes esthétiques et moraux : « Cela est beau, cela est bien, donc cela est vrai », ou inversement. Les orateurs furibonds, les poètes magniloquents exercent un tout autre pouvoir sur les esprits que les logiciens et les ratiocinants. M. Prezzolini cite l'exemple de Chateaubriand, qui tire une preuve de l'existence de Dieu du chant de l'alouette, et démontre la vérité du Christianisme par la beauté de ses rites. Le style de Chateaubriand a conquis plus d'adeptes à la réaction catholique que les raisonnements d'un Bonald. Ce genre de persuasion a surtout prise sur les races méridionales ; son action est superficielle, car elles passent aisément d'un extrême à l'autre. L'oeuvre de Victor Hugo fut plus puissante encore. Grâce à la profusion, à la splendeur de son vocabulaire, ce sophiste sublime a prêché aux générations succès-

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