EMMANUEL KANT, S
(ilanètes, mais, par son hypothèse de la nébuleuse primitive, il anticipe Laplace. Il anticipe Darwin : de mt'nie que la Terre, à tra\(MS les calacljsnies et les catastrophes, a fini par sortir du chaos pour marcher vers l'organisation, et devenir un séjour habitable, une demeure pour des êtres raisonnables, de même l'humanité s'avance à travers les guerres, les révolutions, le tumulte des passions, vers la perfection intellectuelle, jusqu'à se faire une image de Téternelle harmonie de l'Univers. Mais cela sans doute n'est donné qu'au petit nombre, à une élite.
Ces vues aristocratiques de Kant furent ébranlées par la lecture de Rousseau. Dans ses Observations sur le sentiment du Beau et du Sublime (1764), il veut qu'on revienne à la nature, non à celle des sauvages, mais à celle des Grecs. Il faut faire l'éducation du peuple. Ce petit traité, « œuvre d'un obser- \ateur plutôt que d'un philosophe », dit l'auteur lui-même, donne idée de l'enjouement de Kant, lorsqu'il condescendait à se montrer spirituel. Il remarque, avant Stendhal, que le sentiment du Beau \ arie d'un peuple à l'autre ; il fait des distinctions piquantes entre le caractère des différents peuples. S'abritant derrière d'Alembert et Montesquieu, il raille la frivolité des Français, pour lesquels un bon mot est une affaire d'Etat. A propos de leur audace d'esprit, il remarque que pour trouver la vérité, il faut être non pas hardi, mais circonspect. Il parle des femmes et de l'amour avec une grâce humoristique : « Le teint foncé et les yeux noirs se rapprochent du Sublime, et les yeux bleus du Beau. » Nous
'i ACNOSTICISMi:.
aiiiierioiis à glisser ce ijeliL lixie de Kaiil. élégamment relié, sur la table de toilelle des belles dames qui se piquent de philosopher.
Ce n"est qu'à cinquante-sept ans que se révèle le i)enseur dans toute sa puissance, par la Criliqac de la liaison imie (1781). On ne reconnaît plus l'écrixalu des précédents essais. Ces deux volumes s'étendent devant \ous comme un Sahara d'abstractions, où souffle sans discontinuer le simoun dialectique : pas une touffe d'arbres, pas la plus petite source d'eau vive, pas un brin d'herbe. Les esprits les plus rompus à la métaphysique floi\ent le lire cinq ou six fois pour en pénétrer le sens, pour en saisir la portée. Mais alors il produit l'effet « de l'opération de la cataracte sur un a\cugle » : c'est la renaissance inlellecluelle. l^veillé de son sommeil dogmatique par le scepticisme de Hume, Kanl ne critique 3as les opinions, les systèmes, mais l'inslrument même de la pensée, dont il démonte les rouages. Il démontre l'impuissance de la raison à dépasser le monde des phénomènes, son incapacité à atteindre l'absolu, le pourquoi des' choses, objet de toute philosophie antérieure. Il sépare par un abîme la science et la croyance, et achève l'œuvre de Descartes et de Bacon. Le plus grand effort de la métaphysique aboutit ainsi à détruire la mélaphysique. L'immense service rendu par Kant à l'esprit humain, c'est de l'écarter des spéculations vaines, de le conduire sur la route royale de la science, dont il ne peut sortir sans tourner dans un cercle fatal de con-- Iradictions sans fin.
i:.M.\iANLi:r, kam. 5
Mcndolssolm a dit de Kaiil (ufil clail le drstiurleur universel. La Critique de la Raison {jure, enveloppée dans le langage le plus obscur, comme si rauleur a\ail \oulu la soustraire; aux profanes, ne connnenca à se répandre, grâce aux conmicntateurs, que vers 17S9, é[)oque à huiuelle Kant de\int célèbre. Ib'iiri Heine le rapproche des révolutionnaires i'ranc^ais. Kant a pris d'assaut la vieille Bastille où les fantômes du passé tenaient l'esprit humain captif, et qui n'était plus défendue que par quelques invalides. Comparé à Kant, Robespierre était un conservateur timoré. Il avait décapité le roi, mais il \énérait lËtre suprême. Kant apporte les derniers sacrements à un Dieu qui meurt de sa main.
Kant recula-l-il, épouvanté devant son œuvre ? Treinhla-t-il. connue l'a dit son disciple Renan, de la crainte (lue la ruine des croyances idéalistes ne suivît la ruine des croyances surnaturelles, et qu'un véritable abaissement de l'humanité ne datât du jour où elle ne \errait plus que la réalité des choses ? Après a\oir été le Crom^^ell et le Robespierre de la royauté di\iu('. Kant \<iiilnl-i! en être \r Monk on le Tallrvrand ?
A vrai dire, dans la Criliquc <le la Haison pure, il n'a fait que suspendre au doute méthodique l'existence de Dieu, l'immorlalité de l'àme, le libre arbitre. Dans la Critique de la Raison pratique, il les ressuscite comme conséquences nécessaires de cette distinction primordiale du bien et du mal qui est au fond de nous, et qui devi\ait, si nous le voulions, ser- \ir de >4u\<\c infaillible à noire conduite. Kant accom-
plit ce tour de force de reconstruire, sur le nihilisme iulellecluol, l'agnosticisme, de la raison pure, le dogmatisme moral de la raison pratique, le plus rigide, le plus inexorable qu"Lui philosophe ait jamais conçu.
L homme, selon la science, n'est que mécanisme. I! se perd dans la nature commiC un atome accidentel. Les scepticj,ues purs, les Bayle et les Hume, lui refusent un moi central et dominant. Kant, aussi bien que Pascal, aperçoit la bassesse de l'homme ; mais il comprend, comme lui, sa grandeur. Il le détache de la nature pour en faire le membre d'un ordre supérieur et invisible, un empire dans un empire : « Au-dessus de ma tête, le ciel étoile ; dans ma conscience, la loi morale. »
La loi morale ordonne sans contraindre, c'est là le sens de Yiinpératil catégorique. Elle ne souffre aucun mobile intéressé, qu'il s'agisse d'affection, de pitié, d'ambition, d'utilité. Elle est inflexible, elle commande de ne servir Dieu qu'en servant les lionmies, et de les servir non comme moyens, mais comme fins, d'agir de telle sorte que la maxime de nos actes soit de nature à devenir la loi universelle.
Alais la hauteur de la morale de Kant en fait la faiblesse et le danger. La faiblesse, car elle suppose que les hommes peuvent agir sans motifs affectifs, ce (lui n'est prouvé pour aucun de nos actes, la raison étant une lumière, mais non un mobile d'action. Le danger, parce qu'en écartant les sentiments humains, elle laisse la place libre à tous les sophismes de l'orgueil. Devoir, impératil catégorique, grands mots susceptibles de faire beaucoup de mal !
EMMANUEL KAiNT. /
L'homme est si habile à se piper, comme dirait Montaigne, que la voix impérieuse de la raison n'est sou\enl en lui que l'écho de la passion haineuse et \ indicative. Kaut enlrevoil l'écueil, et il recommande à l'homme de scruter sa propre conscience, d'explorer les bas-ionds de sa nature, « de descendre aux Enfers », avant de gravir les cimes escarpées du devoir.
Celte morale philosophique que Kant a cru découvrir, qu'est-elle au fond, sinon la vieille morale religieuse, la morale traditionnelle sublimée, ou, selon Joseph de Maistre, putréfiée ? Qu'est-ce que Vimpératil catégorique, sinon le Décalogue de la Bible juive ? Kant se place aux antipodes de la morale des Jésuites, il répudie, avec la noble exagération d'Alceste, le mensonge permis ; mais qu'est-ce que son libre arbitre, sinon la philosophie même des Jésuites 1 ? Qu'est-ce que sa rigidité de principes, sinon \<' piétisme pur ([u'il a sucé avec le lait maternel ? Sa morale n'est autre que la morale Ihéologique déguisée, ce qui a fait dire au plus malicieux des philosophes ^ que Kant est semblable à un cavalier qui. i!ans un bal masqué, courtise toute la nuit une dame vn domino, laquelle, à la fin, lève le masque, et se trouve êtrC'... sa propre femme.
La suite des pensées, chez Kant, est déconcertante et ne s'expli(iue que par ses accès alternatifs d'idéalisme et de réalisme. I.d Criti(juc de la Raison pra- Hijuc contredit la Crili</iie de la Raison jmre. Le
1. Cresson, la Morale de Kant. — Paris, Félix Alcan. 2 Schopenhauer.
o AGNOSTICISME.
pctil Opuscule de (luchiucs pages intitulé Idées sur une hislnire de rhumanilé au fioinl de vue cosmopolite (178i), cjui fil une si grande impression sur Auguste Comte lorsqu'il lui i'ul communique p;ir Gustave d'Eichthal, atténue singulièrement l'effet de la Crilirnie de la Raison pratique. C'est du Darwin. \oire même du i\ictzschc, avant la lettre. Kant prêle à la nature, ou plutôt, dit-il. à la Providence, l'intention méphistophélique de i)Oursuivre le bien de l'espèce, à travers le mal dans l'individu ; les prétentions égoïstes lui semblent excellentes pour empêcher les hommes de tomber dans la plénitude de l'union, du contentement, de Vaniour réeiproque. Il rend grâce à la nature, « pour les luttes de la vanité malveillante, pour la cupidité insatiable, même pour la passion de commander, sans lesquelles les (wcollenlcs qualités (iui sont dans l'humanité dormiraient élernellement. L'homme \eut la concorde, mais le sage Créateur veut la discorde ». Kant ne MX pas jusqu'à fonder la ci\ilisation, comme le cynique Mando\ ille. sur les sept péché;; capitaux, mais il prétend établir que les vices sont nécessaires à cette discordante harmonie de l'ensemble, bien que, sans doute, pour le philosophe de Viinpêratil eatéfjorique, être vicieux soit la manière la moins reluisante de concourir à cette harmonie.
Nouvelle contradiction dans son essai de 1795 sur un Proiet de paix perpétuelle où se trou^"ent conciliés cette fois le darwinisme et l'humanitarisme. 11 reconnaît dans la guerre une force de la nature, un rôle ci\ilisateur. A\ec Joseph de Maisirc il apcr-
i;mm \m i;i. kant. v
roï[ <Mi clic une iicaulc siihliiiic ; il coiisidcic. comino le tlira tic Molllvo, qu une longue })aix risque de susciter, avec l'esprit des allaircs, un éguïsnie \uigaire. Mais, d"uiic liait, les intérêts tlu commerce, de l'autre, les armements sans cesse accrus et la constitution républicaine des États, amèneront les peuples ci\ ilisés à écarter de l'humanité ce fléau de la guerre, à l'acheminer vers une ère de paix durable. Gare, dès lors, à « cette existence de bergers d'Arcadic, où les hommes, doux comme les brebis qui paissent, pi'ocurcraient à peine à leur existence plus de valeur que n'en a celle du bétail », perspective dont Kant se détournait avec horreur dans son précédent essai.
La Révolution française avait soulevé l'enthousiasme de Kant, comme celui de toute l'Allemagne. jus(|u'à le détourner de sa promenade quotidienne, ju^tpfà cliaiiger ses convictions antérieures. Il a\ait jadis démontré l'absurdité du Contrat social de l(itusse:ui. Il s'ctail éle\é contre le droit de rébellion qui ne peut jamais amener une \i-aie réforme, mais scuîcniciit un dcplacement d'abus, attendu que les gouvernants cherchent toujours à opprimer les gouvernés : il réprouva la mort du roi, il répudia la Terreur, mais la proclamation de la République lui avait arraché des larmes de joie, et il entonna le cantif|ue de Siméon : Xuuc diniittis serium tuum, Dominr...
Kant saluait dans la République, même si elle devait échouer, la première tentative de fonder un Istai sur la raison, hans sa Métaphijsique des mœurs
(1797), qui contient sa théorie du droit, el où l'on constate les premiers signes d'affaiblissement intellectuel de ses dernières années, il tourne au radicalisme, voire même au socialisme. Il s'imprègne des utopies françaises. Kant appartient à l'école des fabricateurs de Constitutions, de Montesquieu à Hamilton. Il considère que la société peut être non seulement amendée, mais modelée par la réflexion et par la logique, Il met la raison individuelle au-dessus de la sagesse collective représentée par la tradition. Or, toute l'histoire du siècle dernier nous prouve que la réforme prudente des institutions traditionnelles a été pour les peuples un bienfait, leur anéantissement, la pire des calamités.
Kant oublie enfin que la nature humaine est le plus important des facteurs sociaux et que ses changements sont inliiuinont lents : il en a cependant fait l'expérience. Causant un jour avec son ami Hasse du péché originel, il lui disait : « Il n'y a pas grand'chose de bon dans l'homme. Chacun hait son voisin et cherche à s'élever au-dessus de lui, chacun est plein d'envie et de vices diaboliques. Homo homini non Deus, sed diabolus. » Ce n'est point par le simple jeu d'une constitution républicaine que l'on pourra parvenir à transformer tant de mau\ais diables en hommes raisonnables.
JG février 1904.