L'AGNOSTICISME DES « LIBERTINS > LA PHILOSOPHIE DE MÉRIMÉE
La réunion organisée en 1907 à Cannes, en sou- \enir de Mérimée, était destinée à rappeler aux fidèles de la littérature française, à ceux qui gardent le culte du génie national, l'œuvre et le caractère d'un des plus purs écrivains de notre langue. Cette fête a eu le mérite rare de rester étrangère à ces querelles de parti qui menacent d'envahir la République des lettres.
Après M. Augustin Filon, AL Othenin d'Hausson- ^ille, M. Faguet, M. Héron de Villcfosse, il ne reste pour ainsi dire rien à glaner sur Mérimée artiste, historien, archéologue, honmie du monde, ami et amant. Une singulière aventure est arrivée à Mérimée : il prit le soin extrême de se composer un personnage et de cacher sa vie intime ; mais il s'était confié à des femmes dans des lettres étalées depuis au grand jour ; nul homme n'est mieux connu, plus transparent que lui. Sans nous flatter de faire une
1. Nous ir.séroas ici cette esquisse de la philosopliie de Mérimée, parce que sa pensée représente assez bien l'agnosticisme des gens du monde ou, comme on eût dit au xvii' siècle, des « libertins. ■>
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découverte, nous voudrions donner ici (juelqucs notes sur la philosophie de Mérimée. Il peut sembler paradoxal de parler de philosophie, en un sens d'ailleurs très restreint, à propos d"un inallci- 0/ [act nuin, d'un obser\ateur de détail exact et scrupuleux, qui était atteint de la phobie des idées générales, qui ne voyait que des êtres vivants. Mérimée eùl pu dire avec Pascal, dans un esprit un peu différent : se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher. C'est un parfait sceptique, très exigeant en matière de preu\«es, très critique et très averti sur la distinction si essentielle de Vêire et du paraître.
L'originalité des idées, ce qu'on pourrait appeler la \irginilé intellectuelle, est fort rare. Dans le scepticisme de Mérimée, la part de l'éducation, de la tradition, de l'imitation n'est pas moindre que celle de l'expérience propre. Mérimée hérita de sa mère celle incrédulité aux formes surannées, qui date du dix-huitième siècle. Xé en 1803, il se vantait de n'axoir pas été baptisé. La seconde influence fut celle de Stendhal qu'il connut en 1821, lorsqu'il avait dix-huit ans et Stendhal quarante. Stendhal décrit ce jeune homme si laid, au nez retroussé, aux petits yeux, avec quelque chose d'effronté et d'extrémenuMit déplaisant, lequel de\int son meilleur ami. Ils S" leuaienl en garde, Ais-à-\is l'un de l'autre, tant ils a\"aient de penchant à la moquerie réciproque. Mérimée reconnaît que les idées de Stendhal ont déteint sur les siennes. Il en reçut plutôt une morsure, mais le disciple allait surpasser le maître.
Dans une notice sur son ami Jacnuemont, Méri-
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méc nous dit que, né axcc une sensibilité profonde, Jacqucniont s'apen^ul bien \ite (ju'il y avait duperie à la répandre au milieu dune soeiélé on l'ironie règne en souveraine, ("es jeunes gens allieliaient donc la sécheresse, la gauloiserie, le cynisme. [)ar horreur de celle fausse sensibilité de Rousseau, à kniuelle Jules Lemaîlre \ient de j)orler le couj) tle grâce -Méi'imée (hnani le public, par une sorte d'hyi)ociisi(^ à reixturs, prcMid lonjouis nno altitude ; il mancpie dr nnlurcl.
11 raconte comment, tout enfant, après une gronderie, il surprit ses parents qui riaient de son émotion : dès lors, il fut mis en défiance pour la vie enlièie. Il a\ail éprouvé dans sa jeunesse des accès d"(Milhousiasme ; les résultats désastreux eurent vile lait de l'en guérir. Il se comi»are à un chat, élevé dans la persuasion que le mal n'existait pas, et qui retombe du toit, la patte cassée et la robe déchirée. La grande mortification de sa vie fut le congé que lui signifia, après quinze ans d'intimité, l'amie pour bMjUcllc il écii\ail ses cliefs-d'onure. Il attribue cette rupture à de tardifs scrupules, lorsqu'il faut peut-être y voir la lassitude el le goût pour un ri\al plus jeune, et partant plus avantageux. Ce qu'il avait pris, pour un tliamant n'était qu'un morceau de verre. L'amour, d'après Méii!n('M\ \il d'illusions : la franchise le tue. Deux moi (Uii se connaissent ne l»eu\ent plus s'aimer (serail-ce dojic vrai ?). Ils sont même bien près de se haïr. La dissimulation aidant, l'amour se transforme en amitié.
Pèinlie indonipjlrabie non pas seulement de
l'amour, mais des passions dans les âmes fortes, Mérimée a exercé son obser\ation dans tous les milieux, la haute aristocratie cosmopolite, la bonne et la mauvaise société, jusque dans les bas-fonds où sa curiosité s'est parfois échauffée. Viveur, sigisbée secret, fonctionnaire, voyageur, homme de cour et d'académie, correspondant de dames dévotes, mêlé à tous les mondes, il promène à travers cette foule bariolée un esprit sagace et. détaché, une intuition lucide, et comme tous ceux qui regardent de trop près, il en rapporte une assez mauvaise opinion de la nature humaine.
Ce qui le frappe dans l'ensemble, c'est la bêtise et la méchanceté, une méchanceté qui va jusqu'à aimer le mal .pour le mal, une bêtise qui, toujours, dépasse ses prévisions. Il est trop artiste pour ne pas choisir. Certains traits trop bas et trop vils, comme il l'écrit à Stendhal, à propos de Julien Sorel, répugnent à l'art véritable. Il n'estime que deux sortes d'hommes, les aristocrates de volonté, maîtres d'eux-mêmes, capables de dominer leurs sentiments, de les tenir en bride, et les natures énergiques, primitives d'instinct, que rien n'arrête, ni calcul, ni crainte. Mais il ne faut pas voir en Mérimée, malgré son pessimisme foncier, un détracteur systématique de la nature humaine. S'il perce à jour le pharisaïsme mondain, il se plaît à nous montrer, sans affecter une philanthropie banale, jusque dans les créatures les plus dégradées, dont le crime n'est souvent que la pauvreté, des traits qui les relèvent.