PASCAL ET LES PASCALISANTS
ii"ait été exaspéré par le jansénisme. Rien de plus propre ù troubler l'esprit que celle doctrine de la prédestination et de la grâce, que ce Dieu plein da caprice qui choisit ses élus, et foudroie, dans des supplices éternels, quiconque n'est pas la perfection absolue. La moiale devient non sculemenl sacrée, mais terrifiante. C'est la torture des faibles, et la trempe des forls. Par une contradiclion apparente, qu'explique fort bien M. Michaut, ces apôtres de la [irédeslination el de la grâce^ ces négateurs de la liberté humaine ont exercé des vertus inflexibles. Le purilanisme a régénéré l'Angleterre et contribué à sa grandeur.
C'est sur le mysticisme janséniste que repose toute l'apologétique des Pensées. Personne ne défend plus la thèse romantique de M. Cousin, Pascal sceptique, cherchant à se convaincre lui-même el se jetant dans la foi par l'horreur éperdue de l'ignorance et du doute. L'hypothèse de M. Giraud, corroborée par un texte et une date, est fort vraisemblable : Pascal, dès sa jeunesse, songeait à mettre au service de la religion la puissance de dialectique qu'il sentait en lui. La foi est, chez Pascal, une intuition du cœur, à l'abri de toute réfutation, mais improuvable. Selon la raison, selon la logique des idées, la religion est incertaine ; mais que de choses sont incertaines ! Faites un calcul de probabilités. La logique des idées est impuissante à trouver Dieu ; seule, la logique des sentiments peut vous y conduire, si vous prenez pour guides le cœur et la volonté. Commencez par pratiquer la bonté pour y croire.
L'cmpreiiilo janséniste sur les Provinciales et les Pensées est si profonde que M. Sully Prudhomnie est conduit à se demander ce qu'eût été Pascal au dix-huilième siècle, et si, a\'ec son inquiétude passionnée pour la \érilé et sa \éhémence, (aiïranchi sans doute par Butïon et les sciences de la. nature), il- n'eût pas dirigé ses traits contre le catholicisme même. Nous avons peine à imaginer un observateur tel que Pascal, aveuglé par la superstition des encyclopédistes sur la bonté native de l'homme ; mais nous puu\uns nous représenter ce qu'eût été Pascal au dix-neuvième siècle, un Pascal incroyant, en songeant à Leopardi. De singulières affinités de tempérament, de maladie, de génie prématuré, de dégoût et de mélancolie (noia) au contact de l'obscure énigme, rapprochent Pascal du plus grand poète de l'Italie depuis Dante. « Pascal, écrit Leopardi, mort à trente-neuf ans, était devenu presque fou, par la puissance superbe de son imagination ; ces génies de facultés trop supérieures, trop extraordinaires, ne servent à rien. Ils se consument, ils se gâtent, ils aboutissent au néant i. » Ce jugement de Leopardi n'est-il pas un retour sur lui-même ? Ses pensées, si on en retranche la beauté sombre et sublime, ne lais sent qu'une impression de cendres. L'œuvre de Pascal révèle cette force que nulle persécution ne saurait fléchir, que nulle tyrannie ne saurait abattre : une conscience armée par la foi pour le bien des hommes.
8 JuiUef 1905.