LE SENTIMENT RELIGIEUX EN FRANCE
démontrant, à l'aide de la philologie, leurs origines historiques. Mais l'exégèse n'atteint pas seulement le catholicisme. Lorsque Darmesteter affirme que le prophétisme seul n'est pas en contradiction avec la science, que la papauté est perdue si elle ne prend pas le prophétisme pour base de son enseignement, si elle ne se judaïse pas, Ernest Havct lui répond que le prophétisme est un miracle. Dans les prophètes, comme le dit M. G. Sorel, la science ne constate que des rêveries assez discordantes, se rapportant à des espérances de bonheur proposées par des poètes à un peuple opprimé.
Les récentes découvertes de l'assyriologie rattachent en partie l'Ancien Testament à des traditions babyloniennes, et tendraient à atténuer le privilège du Peuple élu. A propos de ces découvertes, dans une lettre à l'amiral Hollmann, l'empereur Guillaume II reconnaît deux révélations, une révélation religieuse, qu'il faut enseigner aux enfants selon la lettre de la Bible, et dont on doit retenir pour soi l'esprit, et une révélation historique qui se greffe sur la première, et dont les prophètes sont Hammuradi. Moïse, Abraham, Charlemagne, Luther, Shakespeare, Gœthe, Kant et Guillaume le Grand. Mais tous les prophètes de Guillaume II ne sont pas nos prophètes, et sa révélation historique n'a d'autres preuves que son sentiment et sa croyance.
Il en est de même en philosophie. Kant nous donne son impératif catégorique non comme une vérité démontrable, mais comme une révélation de la conscience.
Cela revient à constater d'une part « la faillite de la science », selon le mot célèbre de M. Brunctière, si la science prétendait fonder, sur ses immenses et iccondes découvertes, une philosophie capable de donner une réponse au problème de la destinée humaine que l'homme, dès qu'il commence à réfléchir, ne cesse de se poser, et la faillite de la théologie, voire de la philosophie, si elles prétendaient appliquer à leurs affirmations la méthode rigoureuse des sciences. Et cela revient à constater que leurs domaines sont distincts et différents, et par suite à émousser les conflits de la religion et de la science, comme ils s'émoussent en effet, ainsi que le constate AI. G. Sorel.
Envisageant les religions, non plus au point de vue d'un rationalisme négateur, mais avec le secours de l'observation et de l'expérience, nous constatons en elles, en même temps que les côtés d'ombre qui sont ceux de la nature humaine, le lien des sociétés, la force qu'elles donnent à la conduite des croyants, l'assurance contre le doute, la paix intérieure, le refuge aux naufragés de la vie, le service de ceux que personne ne sert, l'Hôtel-Dieu des maux et des détresses de la vie humaine, si pleine d'épreuves et d'infortunes.
Sans doute, ces bienfaits des religions sont soumis à des fluctuations, à une ardeur et à un ralentissement, à une corruption, à une décadence et à une renaissance, dans la \ie des individus, comme dans la vie des peuples. Les hommes et les générations passent de la foi au scepticisme et du scepticisme à