‹ Pragmatisme et modernismeChapitre 6 sur 68 · LA PHILOSOPHIE DE MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DE MÉRIMÉE

Il a peu de confiance dans l'efficacité des institutions politiques et ueligieuses, pour rendre meilleure et plus heureuse l'espèce humaine, et il se rangerait volontiers à l'opinion de Machiavel et de Hobbes. Les partis politiques ne cessent de mentir. Leurs chefs sont, pour la plupart, des rhéteurs et des charlatans. Les hommes ne peuvent se passer d'être gouvernés que dans la mesure où ils se gouvernent euxmêmes. Cette mesure est fort restreinte. La régime parlementaire chez les Anglais, résultat des mœurs, de la race, associé à une forte aristocratie, ne saurait convenir à la France où l'aversion de l'initiative chez les citoyens et la peur des responsabilités laissent aller les choses à tous les diables. Qu'attendre de ce peuple que Mérimée voit, en 1848, célébrer une insurrection comme un jour de fête. Ce qui convient aux Français, c'est un despotisme éclairé. Deux conducteurs de peuples excitent l'admiration de Mérimée, César, dont les vices, l'amour tardif pour Cléopàtre, le captivent, et Bismarck, dont il pressentit aussitôt le génie, lors de l'entrevue de Biarritz, et qu'il juge plus spirituel qu'il ne convient à un Allemand.

Du progrès il ne faut pas espérer grand'chose. Un esprit positif écarte les anticipations d'avenir. Mérimée est porté à croire que la masse des vices et des vertus est la même à toutes les époques. Il ne pense pas que nous valions beaucoup mieux que nos pères. Leurs passions sont encore les nôtres, mais elles prennent d'autres formes ; seulement nous devons nous féliciter de vivre dans un temps

lt> AGNOSTICISME.

OÙ ces formes sont sensiblement adoucies, bien que iVIériméc ail plus de goùl pour les \iolents d autrelois que pour les lïipuns d'aujourd'hui, habiles à passer au travers des mailles du Code,

Il remarque de même que la religion se mêle à t(<ules les passions humaines. Mérimée qui n'a cessé de sau\er tant de monuments religieux du \andalisme des ignorants, professe contre le catholicisme Tanimosilé dos Encyclo]iédislos. Xous de\ons à une de ses correspondantes, dame de haut parage qui visait, après tant d'autres, à le convertir, quelques données sur ses opinions métaphysiques. Elle lui a\ail en\oyé une médaille et lui faisait lire l'Imilalion et l'Evangile. Mérimée — il en demande pardon à saint Pierre — admire saint Paul, qui le premier abaissa entre les hommes les barrières des nationalités cl des castes. Il juge élonnanle la morale de rR\angilc selon saint Jean. La prière le touche, parce qu'il y voit l'expression du malheur : el quoi de plus saisissant que celle de la caravane dans le désert ? Mais il ne perd pas de vue les deux espèces d'hommes que possède la fièvre religieuse, les bons, les enthousiastes, et d'autre part les fanatiques bornés, cjui commonceni par biùlcr les juifs et finissent par brûler tout le ni'Hide : il leur assimile les philosophes imbéciles de 1703. contre-partie de la Saint-Barthélémy en l.")72 : le scepticisme conduit à la tolérance. Il regrette ciuc la France de François P'' ne se soit pas conxertio au iirolestantisme plus favo rable, selon lui, à la lilicrté tle l'esprit, au risque de Voir les Parisiens de\enir tristes comme les Gène-

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\ois, (lui [)ossècloiil, ou nous l'aniiiiic, des luspcctrices do \crlu. Après la lecluic des pio])os de lubie de Luiher, il écrit : « Ce gros hoiuinc nie plaît avec tous ses i)iéjugés et son horreur du diable. » 11 preuti conlrc j'ascal le parli des Jésuites (jui défendaient la nature cl la civilisation. La correspondance de Joseph de Maistrc lui oITre le spectacle tragique d'un homme d'esprit se dévouant à servir les plus grands imbéciles : c'est un véritable martyre.

Dans une de ses lettres, Mérimée se dit assez enclin à croire en un Dieu, bien que nous nous servions de mots incompréhensibles pour exprimer do idées incompréhensibles : la vie future lui paraît une invention de la vanité humaine. Ame ou instinct, la faculté directrice d'une homme ne saurait cependant être mise sur la même ligne que celle d'un singe. Il écrit à Charles Robin qu'il a bien raison de se moquer des métaphysiciens et de leur ignorance en I^hysiologie. Qu'on les instruise, qu'on répande les données de l'embryologie, qu'on assemble môme les gens du monde et qu'on leur dise : « Voilà ce qui se passe, Messieurs, Mesdames, quand vous avez fait vos turpitudes. » Mais la cause première nous échappe, nous habitons un des plus petits mondes, du plus petit système solaire, et nous avons la prétention de résoudre l'énigme de l'univers !

Après celte confession d'agnosticisme, Mérimée, avec son ironie habituelle, entretient, sans transition, sa corres]jondantc du mancpie de propreté des belles dames d'autrefois, et cite Bi-anlômc.

RoinDEAU. — l'r.i'Mii.iUsmi'. J

11 résume dans cet apologue le sens de la vie : « Arlequin tombai L du cinquième étage ; comme il passait à la hauteur du troisième, on lui demanda comment il se trouvait : « Très bien, pourvu que cela dure. »

Sainte-Beuve a dit de Mérimée qu'il était de la religion de Lucrèce et d'Ej icure ; il n'appartenait à aucun système. 11 est plus sceptique que Voltaire, qui croyait à la philosophie et à la raison pour transformer les bêtes en hc «nmes ; plus sceptique que Stendhal, esclave de ses engouements ; plus sceptique que Renan, entêté dans un optimisme onctueux et bénisseur ; plus sceptique que Sainte-Beuve, qui adoptait, pour un temps, les formes les plus oi3posées de pensée et de croyance. Etranger à toute école, Mérimée se montre fort méprisant pour les formes de pensée contraires ù la sienne. Hugo est un niais, les Misérables lui semblent bons tout au ])lus pour des gorilles ; à la leclure de Salammbô il préfère celle d'un livre de cuisine ; il est aussi rebelle que les gens de bon ton à la musique de \\'agner. Il professe sur l'art de son temps le dédain du sénateur Pococurante. 11 ne respecte que les anciens, et ne voit dans ses contemporains que des âmes de papier mâché i.

Son scepticisme grisâtre s'arrête du moins au sentiment du devoir le plus impérieux. Il faut douter, mais être honnête homme, ami sûr, discret, obli-

1. La justesse d'observation, dit Sainte-Beuve, Mérimée ne la porte que dans les faits précis, positifs, presque matériels : il ne l'a pas dans ses jugements littéraires et moraux. rCahi''rs, p. 37.)

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