‹ Pragmatisme et modernismeChapitre 51 sur 68 · LE MODERNISME ET L'ORTHODOXE · texte numérisé non relu

LE MODERNISME ET L'ORTHODOXE

Défini et condamné par l'Encyclique Pascendi, le modernisme continue à alimenter les Revues et les journaux, même ceux qui traitent d'ordinaire des sujets profanes. Cette crise interne du catholicisme, cette tentai i\e nouvelle de réconcilier l'Ëglisc avec le siècle, visait à une réforme intérieure, non à un schisme. Elle devait aboutir à l'excommunication ou à l'interdit de quelques réfractaires, à la soumission de presque tous. Cependant pour ceux qui partagent ses aspirations, le modernisme est autre chose que le lit d'un torrent désormais desséché : il coule comme une rivière souterraine et rejaillira peut-être avec assez de force pour emporter la digue.

L'Encyclique s'est appliquée à défmir le modernisme, à repousser cet esprit nouveau et inquiet, à la recherche de formes vivantes pour la conscience et l'aclion religieuses. Mais, d'après l'ex-jésuite Tyrrel, renfermer le modernisme dans un système est aussi vain que le serait l'effort du photographe attentif à « fixer le vol d'un oiseau ou le galop d'un che-

val». Pour saisir le modernisme à ses origines, il faudrait posséder une quinzaine de biographies : celles de Newman et de Tyrrel, en Angleterre ; de Hecker, aux Etats-Unis ; de Schell, en Allemagne ; de Murri, en Italie ; de Loisy, de Blondel, de Le Roy, en France ; nous ne citons que les noms les plus connus. La meilleure vue d'ensemble se trouve dans le Catholicisme rouge i, de M. Prezzolini, d'une finesse, d'une souplesse tout italiennes. Ce livre indépendant fournit en même temps la documentation la plus abondante.

M. Prezzolini voit dans le modernisme une infiltration de l'esprit philosophique et démocratique au sein d'une hiérarchie et d'un dogmatisme autoritaires.

Jusqu'à la Réforme, le catholicisme est mêlé à tous les courants sociaux et intellectuels, il les domine ; il absorbe en lui le mouvement franciscain, mystique et populaire, la philosophie d'Aristote, puis le mouvement politique et artistique de la Renaissance ; organisme jeune et vigoureux, il s'adapte au monde qui l'entoure. Après la réformation, l'Ëglise, qui, grâce à l'ordre des jésuites, a reconquis une partie de son empire non sans payer cher son succès, inaugure un système de clôture, de séparation comme dans une contrée où des cas de peste se seraient produits. Elle rend très difficile tout accès des idées profanes, en canonisant la scolastique, juste au moment où l'Europe allait l'abandonner. Elle se dresse en citadelle entourée de rem- 1. Il Cattolicismo rosso. Naples, 1908.

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parts ; elle maintient une discipline d'étal de siège ou d'armée en campagne.

Telle lut l'œuvre du Concile de Trente, qui s'achèvera par la proclamation de l'infaillibilité du Pape, au Concile du Vatican. La philosophie du dix-huitième siècle et la Révolution française avaient livré à rÉglise un second assaut. Liée à l'ancien régime, elle en partageait la défaite et subissait, le long du dix-neuvième siècle, les alternatives du parti politique auquel elle s'était liée. Les avances de Pie IX en 1848 et de Léon XIII à la démocratie échouèrent. La chute du pouvoir temporel en Italie, la séparation en France ont affaibli, désorganisé le catholicisme dans ces pays où il avait exercé un monopole de souveraineté.

En Allemagne, au contraire, où il est stimulé par la concurrence protestante, le catholicisme témoigne d'un rajeunissement merveilleux * ; il a réduit à merci le prince de Bismarck, mis fin au Culturkampl. Quoique ébranlés, les catholiques gouvernent encore en Belgique. En Angleterre et en Amérique, depuis cinquante ans, la croissance catholique est ininterrompue. Sans l'aide de l'Etat, sans alliance politique, étranger aux querelles théologiques, le catholicisme anglo-saxon se signale par sn franchise d'allures, sa sûreté d'action, son initiati\e, la plus noble émulation dans l'accomplissement des devoirs sociaux. Il apporte un ferment de liberté dans le catholicisme occidental.

Dans ces conjonctures, deux attitudes, deux men- I. Ooyau. VAUemngnr religieuse, 2 volumes.

talilés, doux partis se manifestent parmi les prêtres et les fidèles. Les uns (l'immense majorité) attachés à l'orthodoxie la plus stricte et à l'autorité la plus rigide, l'emportaient avec Pie X. Les autres, les modernistes, estimaient que le catholicisme était moins menacé par l'ardeur de ses adversaires, jointe à l'indifférence des masses, que par le régime débilitant d'une autocratie intransigeante, par l'isolement intellectuel, par l'insuffisance du clergé et par la passivité des fidèles. La têle même semblait plus malade que le corps. La stratégie surannée, les vieux remparts du Concile de Trente, relevés et fortifiés par celui du Vatican, ne servaient plus de rien pour la défense, et empêchaient l'air, la lumière, de pénétrer dans la cité. Les modernistes estimaient donc qu'il s'agissait de préparer, au-dessus des cro^'ances populaires et de la tradition, une renaissance du sentiment catholique, de se mettre à la hauteur de la science et de la pensée contemporaines, de chercher une apologétique adaptée au temps présent, d'opérer une rénovation catholique, au triple point de vue de la doctrine, de l'histoire et de l'autorité *.

Sur la nature et l'objet de la croyance, les modernistes sont en opposition complète à la scolastique, « squelette pétrifié », écrivait M. Le Roy, nécropole de formules où dorment des idées momies, séparées par six siècles de la spéculation philosophique vivante.

1. Voir dans la Bévue de métaphysique et de morale, mal, juillet 1907, In Pensée catholUjue en France, par J. Wilbois.

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Les modernistes se rattachent à Pascal, si éloignés qu'ils soient du jansénisme par d'autres côtés. Pascal, clans les l\'nsces, se place aux antipodes de la scolastique et du rationalisme cartésien. 11 connaît la force de l'objection scientifique. Bien loin de fonder les vérités de la foi sur le raisonnement et sur la raison, il cherche Dieu dans le cœur de l'homme. Au Dieu transcendant, il substitue le Dieu immanent.

Très grande a été sur le modernisme la pensée si orignale et la personnalité si émiuente du cardinal Xewman, protestant anglican, converti au ealliulicisme, sans avoir passé par la serre chaude du séminaire. Sa conversion fut l'œuvre d'une réflexion toute personnelle. Dans sa Grammaire de V assentiment, il fixe le caractère de la croyance.

L'assentiment est autonome. Il dépend de la conscience, de l'inspiration intime. L'opposition de la foi et de la raison est celle de l'assentiment réel et de l'assentiment logique. Là simple logique ne renme pas l'homme, ne touche pas le cœur, ne nous porte l>a.s ù agir. La foi s'attache non à l'évideiice ralioiinelle mais aux faits moraux. Sans doute Neunian a été dépasfeé par des modernistes et il les eût désavoués ; mais l'individualisme est en germe dans sa Ihéorie de l'assentiment.

A l'influence religieuse de Pascal et de Newman, s'ajoute celle de la philoso[)hie contemporaine, si contraire à l'intellectualisme, au rationalisme. Kant a promé l'impuissance radicale de la raison pure à résoudre les questions suprêmes, à doimer un fon-

dément à l'obligation morale. La philosophie mène à l'agnosticisme, au relativisme, au subjectivisme. Le romantisme, d'autre part, avec Rousseau, Jacobi, Herder, oppose à l'intelligence logique, à la raison abstraite, le sentiment spontané, exalte son rôle dans les créations du génie. Schopenhauer prouve que la Volonté, la force partout et toujours active, domine l'intelligence qui n'est que lumière et miroir. Hartmann suit, dans toutes les manifestations de la nature et de l'histoire, le rôle immense de Vinconscient. Pour Nietzsche, l'histoire raconte la lutte de la connaissance et de la vie, et c'est à la vie qu'appartient la victoire. Le pragmatisme de William James, qui cherche dans les conséquences pratiques le critère et la clarification des théories, la philosophie de la contingence de j\L Boutroux, l'iniuitionnisme de M. Bergson, ont exercé de même une influence considérable sur les modernistes français.

La nouvelle philosophie des sciences semble écarter le principal obstacle à la nouvelle apologétique. Les adversaires de la religion prétendent l'écraser sous la science, et voici que les savants authentiques, tels que M. Poincaré, nous démontrent que les vérités scientifiques n'ont rien d'absolu : ces vérités ne sont autre chose que des hypothèses toujours susceptibles de revision, des instruments commodes pour l'explication des phénomènes.

Une thèse de M. Blondel sur l'Action, non réimprimée par déférence pour l'autorité ecclésiastique, est une des sources du modernisme français. De même

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que Pascal s'attaquait à Montaigne et aux sceptiques, M. Blondel combat le dilettantisme esthétique. Il nous conduit à la conquête de la foi par l'action, au lieu de la recevoir toute faite par procuration extérieure.

Intérieure et immanente, la foi, telle que la comprennent les modernistes, semblerait les rapprocher des protestants. Mais cette immanence divine, ils la placent non seulement dans la conscience individuelle, mais dans l'Eglise, dans le sacerdoce, dans la société religieuse tout entière.

Si telle est, d'après les modernistes, la vraie nature, la dignité de l'assentiment, comment concevoir l'objet même de la croyance, c'est-à-dire le dogme ? Celte question du dogme renferme toutes les nouxeautés, voire les contradictions du modernisme : agnosticisme, anti-intellectualisme, critique historique, limites de l'autorité pontificale.

L'assentiment au dogme, avons-nous dit, est un acte de liberté, non de soumission. Il en est de même de son interprétation. Les modernistes combattent dans l'orthodoxie l'immobilité, la cristallisation du dogme en formules. L'évolution est leur grand cheval de bataille : ils ne seraient pas modernistes s'ils n'étaient pas évolutionnistes. Par l'évolution, ils se rattachent à Newman, qui, quelques années avant iJarwin, entrevoyait une loi générale de « développi'nient »; il a été dépassé par Le Roy et Loisy. Le cliangement s'applique non au dogme, mais à la formule. Chacun peut donner au dogme une interprétation personnelle, à condition que cette interpréta-

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tioii justifie la règle de morale pratique impliquée dans le dogme.

Tandis que les modernistes d'inclination mystique, sans se soucier de la lettre, s'absorbaient dans le sens profond et caché des dogmes, les modernistes de l'école critique, les exégètes, s'attachaient au contraire à la minutie des textes, à la découverte de la vérité historique. D'après Loisy, l'Évangile nous raconte moins des faits réels que des visions chrétiennes. Les miracles furent les croyances de l'époque. Selon Tyrrel, les histoires religieuses sont à la réalité à peu près comme les drames de Shakespcaie aux chroniques qui leur servent de canevas. Lcàsy, remarque Wilbois, écrit ù la fois contre les ortiiodoxes, qui croieni cjuo TEglise a été à l'origine tout ce qu'elle est à présent, et contre les protestants, qui affirment qu'elle a renié la pensée du Sauveur. L'Église est dans l'Évangile, mais en germe ; son but est de propager ilixangile intégral, en s'adaptant aux pays et aux temps. Loisy est évolulionniste finaliste. — 11 s'agit seulement de ne pas contredire la science historique, et d'accorder les symboles avec la mentalité contemporaine. La supériorité du catholicisme sur le protestantisme, figé dans les textes é\;angéliques, réside dans cette faculté de changement, d"adai)lation progressi\e, à laquelîo il ne faut apporter aucune entrave.

Si foncièrement opposées que soient les tendances des modernistes anti-intellectualistes et des modernistes historiens, ils s'unissent contre l'excès d'autorité dont dispose le \'alican. « Attendu que l'auto-

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rilô h'osI pas un principo (\c ccililuflo rcccvalile dans l'ordre de la connaissance » (Le Hoy), ni dans celui de la conscience (\e\vman, Ilecker), ils aspirent, sur le modèle des Américains, à une activité plus afi'ran- ( liie, à une pensée plus libre en théologie, en philosophie, en sociologie, en exégèse. Sans doute, h la différence des protestants, les modernistes obéissent à l'Ëglise spirilnelle : mais cette obéissance est volontaire, autonome, nullcnKMil passi\e. Le fidèle (>st une personne, et non pas senlement un membre (lu troupeau. On est calholifjue par conviction et non p.ir oidre. L'Ëglise n'a plus de pouxoir coei'cilif. mais l'autorité ecclésiastique condamne sans en- Uiidre. La Congrégation de l'Index supprime votre pensée, sans que vous soyez ni averti ni interpellé sur le point de savoir si vous voulez retirer votre livre : elle ressemble plus au Conseil des Dix qu'à un tribunal moderne.

Les modernistes se défendent cependant de vouloir rien renverser. Ils se contenteraient d'un régime monarchique tempéré, succédant à l'aulocral'e organisée par le génie des Jésuites, d'une Église, ■-ociété de fidèles, où les prêtres soient moins des uuides que des serviteurs, servus servorum, d'une i'lglis(^ faite pour le croyant, plutôt que du croyant r.iit pour ri''",L:iis(\

Telles sont, ou plutôt telles étaient, dans leurs traits les plus généraux, les thèses des modernistes. Essayons de résumer la réplique de l'orthodoxie.

28 JuiUet 1908.

BoURDEAD. — Pracinatisme. 12

Tout d'abord faisons quelques réserves sur la façon dont M. Prezzolini rattache le modernisme à Pascal et à Newman, comme à deux précurseurs. Sans doute Pascal a cherché, loin de la scolastique et du rationalisme cartésien, une nouvelle apologétique fondée sur le sentiment de la misère humaine : inintelligible pour la raison, son Dieu est sensible au cœur. Par là, en effet, certains modernistes peuvent se réclamer des Pensées. Maisj dans son Discours sur les prophéties, Pascal devance visiblement Bossuet. Tout initié qu'il est à la plus haute science et aux méthodes rigoureuses, il croit à la réalité des miracles, à la matérialité des récits bibliques. « Il est impossible de ne pas reconnaître, écrit Sainte- Beuve 1, que ce moment du Discours, qui transporta le plus nos amis de Port-Royal, est précisément celui qui nous arrêterait le plus aujourd'hui. »

11, en est de même de Newman, la plus grande figure du catholicisme contemporain, à côté de Léon XIII. Manning, homme d'action, aux vues un peu étroites, signalait en Newman un novateur dangereux. Il semble qu'on retrouve dans son oeuvre le point de départ du modernisme : autonomie de la foi, principe du développement au lieu de l'immutabilité, interprétation symbolique de la Bible remplaçant l'interprétation littérale, immanence substituée à la transcendance, dans la conception du phé-

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