INQUIETUDE RELIGIEUSE
De longtemps on n'avait constaté autant d'écrits sur les questions religieuses, même dans les revues et les journaux qui ne les envisagent que du dehors. A l'écart de la foule bruyante et tumulluaire, absorbée par ses affaires ou par ses plaisirs, une inquiétude religieuse se manifeste chez nombre d'esprits contemporains par un intérêt renouvelé pour la haute culture et les études qui se rattachent à la religion. C'est à cette tendance que nous devons le nouveau livre de M. Boutroux, Science et Religion dans la philosophie contemporaine. On y trouvera tout d'abord l'exposé le plus clair et le plus impartial des systèmes du passé et du présent, l'interprétation la plus judicieuse et la critique la plus pénétrante ; dans une conclusion développée, M. Boutroux expose ses propres pensées.
Aux hommes faibles, misérables, victimes de tant
de périls, de craintes, d'infortunes, en lutte les uns contre les autres, les religions ont apporté un réconfort, un frein, un ordre ; elles ont satisfait, par une explication du monde, le besoin métaphysique naturel à Thomme. Elles ont en même temps tloimé naissance à la philosophie irréligieuse, ('"est en réfléchissant sur les croyances inslinctives, sponlanées. traditionnelles, que des lionunes oui éle\c leurs regards au-delà des temples et des clochers. Ils n'auraient pas été irréligieux s'ils n'axaient été religieux. Les penseurs ont opposé leur mélaiihysi(jue iiidix ichudle à la métaphysique populaire des religions. Les philosophes ont considéré les prêtres comme les usurpateurs du trône qu'ils prétendaient occuper au nom de la raison : ils ont réagi à leur tour sur les religions et se sont maintes fois réconciliés avec elles.
Déjà Platon et Aristote cherchent dans les mythes les traces et les rudiments de la pensée philosophique. Les néoplatoniciens, Plotin et Porphyre, justifient, au point de vue de la raison, tous les éléments de la religion.
Au moyen âge, la pensée chiétiennc i-encontre la pensée rationnelle et scientifi(jue sous la form;' de la philosophie grecque : la scolastique établit un concordat entre la philosophie et la théologie, entre la raison et la foi. Assurant la stabilité dans les âmes, l'Église aspirait à s'emparer de la société tout entière.
Mais, à la Renaissance, le christianisme mystique, Cjui plaçait l'essence de la religion dans la vie inté-
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ricuro, se délaclia \ ioleniiiKMit do l'Ëglisc Iradilioiinellc : comme le catholicisme du moyen âge avait uni Aiistote à la théologie des Pères, Luther comhiiin Erasme et la conscience mystique. La jjhilos()i)hi(^ de Descartes secouait le joug de la théologie ol donnait à la nouvelle philosophie le spiritualisme rationaliste pour base. Tandis que l^acon, le Luther de la science, le père de l'empirisme, détrônait Aristotc. Galilée en constituant, vers 1604, la notion de loi naturelle, ouvre le conflit séculaire de la religion et de la science.
Le rationalisme déiste, inauguré par Descaries, dépouillait la religion de tous ses éléments caractéristiques, la réduisait à quelques formules sèches et abstraites ; et d'autre part ses démonstrations soidisant rationnelles de Dieu et de l'âme étaient loin de posséder l'évidence qu'elles affectaient.
Nul mieux que Pascal, pénétré de l'esprit scientifique dans toute sa force et toute sa plénitude, n'a mis en évidence la faiblesse du rationalisme philosophique et religieux. Précurseur des moderiiisles. Pascal cherchf^ (huis les conditions de la connaissance humaine, de la vie, de l'action, les éléments de ses preuves. Il distingue de la raison les raisons du cœur, qui passent la portée de l'esprit géométrique et fait paraître, contre l'élégant scepticisme de Montaigne, que Dieu est nécessaire pour la conscience intime de l'homme.
Locke est un autre précurseur du pragmatisme. Tandis que In science cherche et acquiert des connaissances \éi-itables, la vie praticiue repose presque
entièrement sur de simples croyances. La force de la coutume, l'obscurité des questions, la nécessité d'agir, de se déterminer sans retard, fait du simple assentiment, de la croyance, le principe habituel de nos jugements ; nous nous régions sur des probabilités, des hypothèses. Comment dès lors écarter les croyances religieuses, sous prétexte qu'elles ne sont que des croyances ? Cette libre et fine philosophie d'homme du monde fut l'origine du profond et savant système de Kant. La même raison, théorique lorsqu'elle a trait à la connaissance des choses, et pratique lorsqu'elle règle les actions, fonde, chez Kant, d'une part la science, de l'autre la morale d'où découle la religion, assurant à chacune d'elles l'indépendance dans son domaine.
Un dernier développement du rationalisme cartésien, la philosophie des lumières, répandue au dixhuitième siècle, unit Bacon et Descartes, le rationalisme à l'empirisme dans un sens matérialiste, avec La Mettrie, les encyclopédistes, Helvetius, d'Holbach. Cette philosophie prétend anéantir les croyances religieuses. Seule la science est destinée à assurer le perfectionnement et le bonheur de l'humanité. Le progrès moral et politique est considéré comme la conséquence nécessaire du progrès scientifique et intellectuel. Cette confiance s'exprime dans le célèbre ouvrage de Condorcet : Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain.
jRousseau nous ramène à une réaction de l'instinct, de l'intuition, du sentiment indépendant de la science et de la logique. Le déisme de Rousseaii