‹ Pragmatisme et modernismeChapitre 58 sur 68 · Lectures sur la iiliilosophie des sciences, l'nris · texte numérisé non relu

Lectures sur la iiliilosophie des sciences, l'nris

•2. Voir le Hvre M. Ragent, les Savatils et lu philosophie. Paris, Félix Alcan, 1908.

3. Voir dans la lievue iriUrnatinnale de Ihroloijic, c-2" livrai- )^on 1908, un intéressant article de M. Alirhaud sur le monisme (le T,nuis Rmii'flenu.

IdH MODERNISME.

Le coiillit enlrc la science el la religion se résoudrait donc, en dernière analyse, en un conflit etitre la métaphysique traditionnelle des religions et la métaphysique arbitraire des philosophes et des savants, entre une théologie el une mondologic, entre la création et révolution (également incompréhensibles, d'après Spencer lui-même, comme explication dernière) entre le déterminisme el le libre arbitre, entre l'astronomie de Plolémée el celle de Galilée, entre la doctrine de la vie future et celle du progrès terrestre.

Contre cette métaphysique cachée sous le masque de la science, une réaction est venue des savants eux-mêmes. M. Poincaré distingue soigneusement la science et l'iiypolbèse. Les hypothèses sont toujours sujettes à revision. La science est tout entière dans la rigueur de ses méthodes et ne saurait s'aventurer au-delà de l'expérience.

Les praglîiatistes, à leur tour, prétendent concilier la science et la religion, non par les idées, mais par la communauté des méthodes. Les savants appliquent l'expérience aux faits extérieurs ; les pragmdtisles, à la \ie intérieure, mais avec cette différence que l'expérience scientifique est impersonnelle et générale, tandis que l'expérience religieuse est toute personnelle, diffère selon les caractères, présuppose la foi en sa nécessité. Les pragmatistes poursuivent la vérité religieuse, non dans les dogmes, mais dans ses applications expérimentales, ses résultats, ses fiuits. Les croyances jouent le rôle des hypothèses, — et les expérimentateurs

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rocoiniuaiideut de ne pus reculer devant les liypollièses les plus absurdes. — Ces croyances, soumises a réj»reuve de raclion, seront reconnues \raies si ri les sont salutaires, si elles nous arment contre les maux 1.1e la vie. D'après la philosophie si originale de M. Bergson, pour comprendre les idées, il i'aul les agir, s'incorporer à elles. On les pénètre par l'action, non par la logique, par l'intuition, non par l'analyse. On ne sait vraiment que ce qui se crée et ce qui se vil. .Si \ous \onlez éprouver ce qu'est le bien, pratiquez-le : aucun raisonnement ne prévaudra contre ^otre expérience personnelle. L'enthousiasme religieux inspiré par les mythes a transformé le monde ; il a sa source non dans la conscience claire, mais dans la conscience obscure où s'^claborent les œuvres du génie. Il est -inspiré par des forces qui nous dépassent.

Direz-vous que ce sont là des illusions ? Pour de\enir ainsi créatrices de réalités, les illusions prétendues doivent contenir uii(> part de ces îéalités mêmes.

lït ainsi, dans la philosopliie de M. Bergson, science et religion coexistent, et, avec une certaine analogie de niélhod(\ représentent, [)ouv ainsi dire, la division du tra\ail.

-\ous arri\ons maintenant aux conclusions de M. Boutroux. D'après lui, la science et la religion ne doivent pas être envisagées de façon abstraite, indépendante des individus. 11 y a, en réalité, des esprits à la fois scieiitiri(|ues et religieux : la \ie se charge de concilier ce (iu<^ la logique oppose. Le

savant ne se dé\oue ù la science que par esprit religieux. S"il renonce pour elle à tous les avantages, à tous les agréments de la \ie, c'est qu'il est poussé par l'amour désintéressé de la vérité, par le zèle du l»ien- public : son labeur austère l'élève à une ma- Jiière de sainteté.

()n objecteia (iue les conclusions de la science paraissent contraires à l'idée d'une Providence qui \eille sur les destinées de riiumanité. La meilleure réfutation de Pascal, selon Sainte-Beuve, est dans Bufïon, dans Lamarck, nous dirons aujourd'hui dans Darwin, qui nous l'ait assister à cette lutte éternelle des espèces sur ce champ de carnage de la nature où le fort toujours écrase le faible, où nous devons quitter toute espérance. Mais d'autres verront dans les sociétés humaines une somme de bien toujours susceptible do s'accroître. L'optimisme ou le pessimisme sont des conceptions purement individuelles. Songez, à la religion d'un Pasteur. Slnarl Mill, le continuateur de Bacon, le logicien de l'induction, poussé au suicide par l'éducation purement scientifique qu'il avait reçue de son père, en fut sauvé par le culte de l'art et de l'idéal religieux, qu'il exalte dans son Essai sur la tcUgion comme nécessaire à l'action, à la \ie. Il est un précurseur du pragmatisme. D'autres savants qui font profession dathéisme, qui ne voient dans le monde que déterminisme rigide, nous annoncent, en prophètes ins- ]nrés, l'avènement prochain de la Vérité et de la Justice.

Oncllcs (|iic sditMil les directions (jne prenne le

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sciUiimMil icligicux. M. Koiili-oux cliorclie sa source et son osseiicc tlans l'anioiif des lioiiiiues, la coiiniiu iiiou en Jhou de lt>iis les èlivs. Les belles pages (jui terminent son li\ie animé d'un soulTle si généi(Hix, sont imprégnées d'un myslicisme s[)irilualisle v[ pantliéiste. Sous celte l'orme \ague et l'ioltanle, il peut parler de conciliation entre l'esprit religieux el l'esprit scientifique. Mais le conflit surgit aussitôt, devient a|>i)arenl, éclate aux yeux dès (|ue le senlimeiit religieux se précise, se formule en dogmes.

Sans doute Tespiit l'eligieux, la foi religieuse se l)ou\ent concevoir distincts des croyances et des dogmes. La pauvre femme du peuple, qui invoque, les mains jointes, l'assistance divine, ignore la théologie, tandis que le théologien le plus subtil peut être parfaitement dénué tl'esprit religieux. Mais ceci nous ramène à la yrande (pierelle entre psychologues et sociologues : est-ce l'esprit l'cligieux qui a fondé les religions ou bien sont-ce les institutions religieuses, établies dans uu intérêt social de prescription el de défense, qui créent, déterminent, alimentent l'esprit religieux ? En d'autres termes, l'esprit peut-il exister sans la lettre, la religion pourraitelle se passer de corps, d'église, d'autels, de prêtres, de cérémonies, de mythes qui ont exercé une si grande influence? On peut su|qioser qu'en sa qualité de philosophe, M. Boni roux inclinerait, pour l'avenir, à celte dernière solution. Il ne semble attribuer (|u'une inq)oilance secondaii'c aux formes religieuses, la réforme morale est l'essentiel : « Le rhrislianisme. dit-il. I(>1 que l'enseigne le DirisL n'a,

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pour ainsi dire, ni dogmes, ni rites. » L'Évangile nous prescrit d'adorer Dieu en es})rit el en vérité. Les dogmes ne sont (Uie des symboles. Tout le sentiment chrétien est contenu dans le sermon sur la Montagne. M. Boutroux nous ramène ainsi à la Prolession de [ci du virairc f^avinjard. à la religion de Kant contenue dans les limites de la raison, à celle de Gœthe, à une religion toute personnelle (jui p(!Ut gagner eu profondeur, mais qui perd en étendue, parce qu'elle n'a d'àulrc caractère impératir. daiilre [trincipe d'autorité que la conscience indi\ iducllc.

D'autre i)arl. d'après M. Hœffdiilg, les Eglises orlhodoxcs. el la plus rigide de toutes, l'Église catholique, eii cherchant à maintenif l'intégrité des dogmes, se mettent en opposition avec elles-mêmes, et nuiijcnt à leur mission éducatricè et civilisatrice. La discorde intellectuelle qui naît des contradictions des dogmfts et des données des sciences se fait senlii' dans des cercles de plus en plus étendus : paiilatitn ciuditur lulgus. C'est une illusion de croire (|Ue ces Églises, malgré les dé\ouements qu'elles inspirent, puissent conser\er leur autorité et leur prédominance sur les masses. »iuand une fois la vraie situation sera connue, et (jue le sens propre des dogmes sera devenu un objet de connaissance générale. Du sentiment de ce danger est né le mou^ement moderniste.

En résumé, le conflit de la science et de la religion, que I\L Boutroux cherche à concilier el qu'il ne l'pussil qu'à voiler, se manifeste, d'une part, dans

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uiK' cdiilradiclioii Irop icelle cl Irup t'iagraiilc enlic les dugiiK's »>l los données des sciences, et d'anlie j)urt, dans raiilagonisnic entre doux systènies religieux : Tun qui s"ai>puie sur la tradition et la \ic ulli-a-tcrreslre, l'autre (|ui prétend se réclamer de la science, el découxrir ici-bas des remèdes à toutes les soulTrances cl à toutes les injustices. Dans un roman apocalyptique, intitulé le Mailre du monde. un moine anglais, le Père Benson, met en relief cet antagonisme. Il aperçoit dans l'avenir « le monde di\isé au point de vue religieux en doux groupes fort inégaux, une poignée de catholiques et une immense multitude cjui ne croit qu'à rilmnanité. Non seulement les catholiques sont de beaucoup les moins nombreux, mais leurs rangs sont sans cesse éclaircis par les apostasies, et ceux qui restent fidèles de nom à l'ancien culte sont en proie à un découragement, à une langueur mortelles. A l'opposé, le culte de l'ikunanité, (|ui n"a ni [nèlies. ni autels, ni cérémonies d'aucune sorte, ([u'au'june émotion ne vivifie, que n'embellit aucune manifestation artistique, n'est qu'un culte froid, sans prestige, sans action sur l'âme des foules ». Celte situation critique se produira-t-elle jamais ? Sans doute à travers tant d'assauts el d'épreu\es, le catholicisme manifeste une vitalité invincible. En matière hislori(|Uc les prévisions sont d'ailleurs ^aines. Il est impossible de prédire si le monde cixilisé s'achemine vers plus d'unité religieuse, ou i)lus d'individualisme religieux. Toutefois la misère de la condition humaine el les limites de l'entendement

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