LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON
par M. ANDIIE CIIAUMEIX
M. Ilcmi Bergson djuiple, d'un a\is uaaiiiiiic, parmi les maîtres de la pensée contemporaine. 11 enseigne depuis un peu plus de vingt années, et l'intluence qu'il a exercée sur la jeunesse dans les 1\cées d'abord, puis à l'Ecole normale supérieure, entin au Collège de l'rnnce, où il occupe aujourd'hui unichaire, est déjà ]irofonde. Servi par d'admirables dons de professeur et d'écrivain, par une parole précise, un style limpide, précis, parfois même poétique, il joint à la culture d'un lettré une vaste érudition scient illquc et de rares qualités d'analyse. Dans les éludes psyciiologiques comme dans la spéculation métaphysique, il a apporté un esprit nou\eau. Sa doctrine a passé peu à peu les fi'ontières du monde des piiilosophes où elle est née pour se répandre dans le public. Aujourd'hui, de cAtés très divers, on se lourno vers la philosophie de M. Bergson. Les catholiques le lisent ; les pragmajistes s'en servent ; les
I. L'Evolulioii créatrice, par H Bergson. — 1 vol. in-8, Paris, FéUx .\lcan.
.\I. .\n(lré Chaumpix a pubUé, dans les Débats du 24 mai 190S, l'importante étude ((u'on va lire sur la philosophie de M. Bergson, et qu'il veut liien nous autoriser à reproduire. Cette philo- .so],hie se rapproche du pragmatisme par certains points et en difféiv par d'autres. Nous y avons fait allusion dans le cours (II' nos prccêdoiits chapitres. ^I. Chaumeix en a donné le plus luniineu.x exi)osê.
socialistes réludieut. Au début d'une récente étud<', on pou\ait écrire ces mots cuructéristiques i : (( Je ne crois pas nie tromper en disant que le nouveau livre de M. Bergson aura autant d'importance dans riiistoire de la philosophie que la Critique de la Raison pure. »
Il est naturel que" le public cultivé, et ami de la philosophie plutôt que philosophe, réclame de connaître cette doctrine. 11 serait aussi naturel de refuser de la décrire dans la forme restreinte d'un article de journal. On ne résume pas une œuvre qui représente trente ans de pensée. C'est Mme de Staël, dit-on, qui demandait un soir à Fichte après dîner de lui expliquer en (( deux mots » ce qu'était le moi et le non-moi. Parole charmante d'une femme dont l'esprit était avide de connaître. Une curiosité vraie ne pourrait se satisfaire que par la lecture complète des trois livres que M. Bergson a publiés, et dont chacun a été le résultat de dix ans de labeur et de méditation. C'est donc à eux qu'il faut renvoyer le lecteur. Le premier. Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), conliciil (téjà en germe toutes les idées de M. Bergson : il semble qu'il n'ait eu qu'à les approfondir et à les développer. Le second, Matière et Mémoire (1896), est peut-être celui qui demande au lecteur profane le plus grand effort, et la lecture j)Ourrait n'en être entreprise qu'en dernier lieu. Le troisième, «[ui a i)aru il >• a un au, VÉvohUion créatrice (1907), rassemble toute la doctrine et aborde dans toute son ampleur le problème métaphysique. Tout ce que l'on peut tenter ici, d'après ces trois volumes, et surtout d'après le premier et le troisième, c'est un exposé des idées directrices "de M. Bergson, c'est une <( approximation » faite d'une manière qui
1. G. SOREL, Le Mouvement socialiste. D'autres études ont paru dans la Revue de philosophie, la Revue de Métaphysique et de Morale, le Mercure de France, le Bnlletin de la semaine, etc. V. aussi G. Ras:eot : Les saraiii.; cl lu ;;.'. Ji'n.so- ')/(//■. Paris. Félix Alran.
i.v l'iiiLosoPllii: Di: w. i;i:ue;^o\. 22'-}
tio sera peUt-ôtte pus propienienl pliilosopliique ot pour laquelle il faut detiuinder pur avance linduljjjeiiee des philosophes.
L"étude des sciences, la lecture inôine rapide des philosoplies a créé de nos jours pour chacun une centaine manière de se représenter le problème niéliiphysique. Ce serait une curieuse entreprise que de chercher la figure que peut faire le inonde dans lirnagination d" « uti honnête homme » d'aujourd'hui. (Jn verrait que l'idée d'un système rationnel, emprunté aux sciences^ est la notion essentielle de nos représentations philosophiques. La face changeante de l'univers, la complication infinie des phénomènes physiques et chimiques nous paraissent refléter (pielqne principe imnuiablc, (juelque loi éternelle. Connue lobservalion de la \ie et l'élude de la biologie nous obligent à tenir compte du changemcnl. nous parlons bien de l'écoulemcnl des clioses, (\\i K devenir », mais nous pensons que cest là seulement l'apparence, et que le monde est au fond un système tout constitué, ordonné, logique et en dehors du temps i. Nous n'aimons pas l'idée d"un perpétuel mouvement, de choses continues qui se Iransfornjent les unes dans les autres ; nous sommes à l'aise au contraire avec ce qui est clair, bien divisé, symétrique, composé. Ainsi le veut notre raison, et nous la tenons pour souveraine : quel que soit l'univers, elle nous semble de force à Tembrasser. Elle le conçoit tout naturellement construit selon sa logique, à peu
I. En léaUté, la science tient bien compte du lemps. Mais le lircmier ouvrage de M. Bergson 'Essai sur les données imuié- (Ihites de 1(1 rnnsrirnre) p<;t précisément consacré en grande partie à montrer que le ternies scient iflfjue ne dure jias et se distingue profondément de la durée réeUe telle au'elle est |)Prcu(' par nntre cnnsciencp.
près sur le modèle d'une vaste machine. Elle imagine un principe qui a créé, et des choses qui sont créées une fois pour toutes. Il y a quelque part un plan tout lait, un système mécanique ache\é : tout le savoir humain consisterait à l'épeler lettre par lettre, à le retrouver peu à peu grâce à l'effort de notre raison
De ces habitudss d'esprit, la plupart sont très anciennes. Nous devons aux Grecs notre belle confiance dans la raison et le langage. Ces merveilleux artisans et ces grands raisonneurs n'ont jamais admis que le cours du monde pût être différent de ce que concevait leur intelligence. Pour eux, tout effort de pensée consiste à faire rentrer l'univers dans les cadres de la raison, et ainsi on peut dire que pour eux la science a presque plus de réalité que la réalité elle-même. Cette métaphysique est si naturelle à l'esprit qu'elle se retrouve au fond des théories modernes. Sans doute, nos connaissances se sont précisées. Nous ne représentons plus, par exemple, le galop d'un cheval, comme faisait le sculpteur du Parthénon, par une seule attitude caractéristique. La pliotographie instantanée nous permet de saisir un très grand nombre d'attitudes. Mais, dans les deux cas, nous n'arrivons à nous représenter le mouvement que par l'immobile ; nous prenons des N'ues sur la réalité changeante, nous considérons des stations de l'immuable, et quelque cliose nous échappe, c'est la durée. C'est que la méthode de notre raison est restée la même ; notre logique considère toujours des parties distinctes, immobiles, qu'elle agence ensemble comme les parties d'une machine. Même lorsqu'il a paru un philosophe qui a prétendu considérer l'évolution du monde et retracer- lo cours de l'uni verst>l devenir, il n'a pu réussir dans son entreprise. Au lieu de sui\re le cours du temps, Spencer a regardé la réalité telle qu'elle est dans sa forme actuelle, il l'a divisée en fragments, puis il Ta recomposée. 11 a refait l'éxolution avec des frag-
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lueiils de révolue, uu lieu de nionlrcr la créaliou elle-même. Entre lïnolution et l'évolué, entre la création qui se fait et la création qui est laite, il y a kl même différence qu'entre un poème écrit et l'inspiration du poète au moment où il produit son œuvre. Le poème est déjà quelque chose d'immobile, de mort, que la raison, la logique, la inélhode scientifique peuvent examiner, diviser, expliquer même dans une certaine mesure. Mais comment rendre compte du travail créateur, de l'inspiration vivante ? La logique y est impuissante ; elle n'arrive pas à rendre compte de tout, et c'est plutôt ici le rôle de la sympalliie et de l'intuition.
Toutes nos habitudes d'esprit, toutes les exigences (le notre logique, nous poussent à l'étude du poème et nous interdisent celle de l'inspiration. Toute la |)hilosophie de même porte sur une image du monde déjà faite, qu'elle essaye de recomposer selon les lois de la logique, comme si la connaissance intellocluolle était un absolu, et comme si l'élément qui lui écliappe toujours, le mouvement, l'évolution, la durée vivante, ne comptait pas. On pourrait dire, dans une formule un peu simpliste, que l'originalité de M. Bergson est précisément d'avoir renversé les termes du problème. Il reconnaît la valeur des études logiques. de la connaissance rationnelle que l'on peut prendre du poème ; mais c'est à la source même de l'in-spiration que, par un magnifique effort d'intuition, il entend -e placer. "Il rompt ainsi avec la tradition mécanistique qui veut reconstruire l'univers sur le modèle do ce que la raison fabrique. Il proclame la souveraineté de l'intelligence dans son domaine propre, qui est la science pratique, l'invenlion industrielle, le monde matériel, mais il lui dénie le pou\oir de spéculer sur ce qui n'est pas matière, et c'est à d'autres facultés qu'il demande le secret de la \ie.
H<.ri;M M. — Pratriiialisnip.
22b APPEiNDICl::.
Des études scientifiques approfondies ont permis à M. Bergson de procéder d'abord à une description des différents phénomènes vivants, et de tenter, à la lumière môme des données de la science, une explication de la raison humaine. Les théories transformistes sont, dans l'état actuel de nos connaissances, généralement admises, au moins comme une interprétation de la réalité et quelles que soient les hypothèses que l'on préfère sur les causes de la vie. Elles traduisent en effet des relations de parenté idéale ; elles rendent bien compte de l'évolution des espèces. Il est vrai qu'elles ne rendent compte de cette évolution môme que par des hypothèses incomplètes comme celle des variations insensibles ou des variations brusques. Et puisqu'il faut bien partir d'une hypothèse, M. Bergson admet à l'origine un élan vital, principe d'essence psychologique et non mécanique, qui anime le monde. A un certain moment, un courant de vie a pris naissance, traversant les corps qu'il a organisés tour à tour, passant de génération en génération, se divisant entre les espèces et les individus. Comme le vent qui se partage dans un carrefour en courants divers, cette force grandiose a animé des espèces. 11 semble que son effort ait consisté sur notre planète à emmagasiner de l'énergie solaire pour la dépenser. Mais tandis que la plante absorbe sur place l'énergie nécessaire que In; fournit le monde organisé, l'animal utih.se l'énergie (li'jà élaburée par la plante et s'est libéré de l'immobilité. Ainsi le monde \égétal et le monde animal représentent deux expressions dillérentes du principe \ital. Dans le monde animal même, il y a, eu bien des lignes d'évolution divergentes. On peut en ^ros se représenter un animal supérieur comme un organisme constitué par un système nerveux installé sur "des appareils de digestion, de respiration, de
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ciiculalion destinés à le réparer et à le proléger, et plus ce système nerveux se développe, plus il suppose lu possibilité d'une activité libre. Mais tout ne s'est pas développé d'un niouvenient unil'orme et harmonieux. Tandis que certains animaux enfermés en leurs carapaces demeuraient dans un demisommeil, d'autres dex'enaient de plus en plus mobiles.
L'impulsion première qui lanra la \ie dans le monde s'est manifestée surtout sur deux voies différentes, chez les insectes, et chez l'homme. Elle a réussi à former l'instinct des fourmis et des abeilles, tandis que dans la voie le long de laquelle se sont développés les vertébrés, elle s'épanouissait en intelligence. iMais l'intelligence n'e^t pas plus un perfectionnement de l'instinct que l'animal n'est un perfectionnement de la plante. Dans des pages d'une remarquable précision, M. Bergson fait voir que la vie Négélative, la vie animale, la vie raisonnable ne sont pas, comme l'ont cru les anciens et comme on l'a souvent répété depuis eux, des degrés successifs d'une même tendance. Ce sont les directions différentes d'une même activité. De même que l'élan \ital a quelquefois choisi des procédés similaires pour tourner des dif lieu) lés pareilles dans des espèces non voisines et qu'il a formé par exemple l'œil de certains mollusques analogue à l'œil humain, de môme il a, dans d'autres cas, abouti à des procédés dissemblables. Instinct et intelligence sont séparés par une différence non de degré, mais de nature. Ils représentent des solutions dixx'rses d'im même l>ioblème, et ce problème c'est la nécessité de \ivre diius le monde matériel.
Pimv permcllre à l'être \i\;iul de se nourrir, de se (l'trndrc la nature a usé de deux moyens. Tantôt Innimal trouve à sa portée les instruments appropriés, il a ses propres membres, complexes dans leur formation, merveilleusemcnl simples dans l'nction,
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Tantôt il devient néce.ssuire, et c'est le cas pour l'homme, de fabriquer des objets artificiels, des outils. L'insuffisance même des moyens physiques de l'homme semble à M. Bergson un document préhistorique en faveur de sa thèse : cette faiblesse naturelle, c"est le congé définitif que l'instinct reçoit de l'intelligence. C"est Taveu que la nature a trouvé un autre moyen que l'instinct d'assurer la vie et l'activité humaine. L'intelligence est donc une annexe de la faculté d'agir ; elle est l'adaptation de l'être humain aux conditions d'existence qui lui sont faites ; elle lui permet de se mouvoir parmi les choses extérieares, d'en connaître les qualités, d'en découvrir les rapports, dans une certaine mesure de les pré\oir. Formée sur le moule du monde matériel, elle guide notre action, comme l'instinct guide celle de l'animal. En un sens, elle est inférieure à l'instinct, mais elle a cependant un grand avantage : l'instinct demeure forcément spécialisé ; l'intelligence infiniment plus souple, pouvant fabriquer n'importe quel objet, servant à n'importe quel usage, enrichit indéfiniment celui qui la possède. L'animal se meut automatiquement dans le même cercle. L'homme a pu étendre indéfiniment son activité ; il a créé les sciences ; il a fait des découvertes industrielles dont la répercussion est de plus en plus grande sur les conditions de la vie. Pour tout dire, alors que partout ailleurs dans le monde animal, l'élan de sa vie aboutissait à une oscillation sur place, à une variation sn.r le thème de la routine, il a réussi à fabriquer avec l'homme une mécanique qui a triomphé du mécanisme, un instrument de liberté. En ce sens, il est juste de parler de la royauté de l'homme dans la création. Si le monde n'a pas été fait pour lui, et s'il est inexact de parler d'un plan tout préparé qu'aurait suivi l'élan vital, il est bien vrai que l'homme représente le succès unique qu'a remporté la vie à nn miiinent domié de l'évolution.
lA l'Illl.OSdl'Illi: 1)1. \l. UI.Ut.SU.N. ~~'J
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On comprend dès lors ce que l'intelligence humaine {jcut et ce qu'elle ne peut pas. Sœur de la matière, elle réussit toutes les fois qu'il s'agit de connaître (|uel(iue chose de matériel ; elle en porte l'empreinte. \otre logique triomphe dans la géométrie, parce qu'il y a complète harmonie entre la pensée logique et la matière inerte ; elle s'exerce partout où elle a pour objet principal le solide inorganisé, partout où elle peut se représenter facilement des choses séparées, discontinues, immobiles, partout où elle peut décomposer un tout en ses parties, et recomposer le tout avec les parties. Mais elle ne suffit pas, elle échoue (juand elle préfend nous dépeindre la vie. C'est qu'elle est elle-même vm aspect de la vie, un produit de l'évolution ; rllu ne peut donc iiuus renseigner sur cette vie, ni sur cette évolution. La partie ne peut expliquer le tout, le galet laissé sur la plage ne dessine pas la forme de la vague qui l'apporta. Nous pensons pour agir, et la pensée coulée dans le moule de l'action nous renseigne, car l'action est une nécessité. Mais la spéculation est im luxe pour lequel l'intelligence n"a pas été faite.
Aussi, dès que nous essayons d'étendre nos procédés de raisonnement plus loin que la matière, nous aboutissons à toutes sortes de difficultés. Ces procédés, qui fonctionnent si bien dans les sciences, y sont cependant de moins en moins assurés, à mesure que l'objet de la science se rapproche de la vie. Rigoureusement applicable en géomébne, en physique, en chimie, bien que déjà ici il faille tenir compte de certaines forces, ils sont d'un usage moins parfait dans les sciences naturelles, et le raisonnement n'a réussi encore à amener aucune découverte dans la biologie. Et que dire, si l'on passe à l'étude de l'esprit, à la psycliologie ? L'intelligence, avec présomption et rigueur, applique encore hardiment ses procédés,
mais ils ne sont pas faits pour cet usage, et on s'en aperçoit bien aux résultats. L'histoire de l'hygiène et de la pédagogie, écrit M. Bergson, en dirait long à cet égard : les erreurs, souvent persistantes et qui déconcertent les générations une fois qu'elles sont -aperçues, tiennent à l'obstination de notre esprit ù traiter le vivant connue l'inerte, et à penser toute réalité sous forme de solide définitivement arrêté. Les Grecs de l'école d'Elée s'étaient déjà plu à montrer que le raisonnement aboutissait à nier le mouvement. D'autres problèmes, comme celui de la liberté, que M. Bergson a particulièrement étudié, sont nés do cette hc.bitude d'appliquer à notre esprit les lois que nous appliquons à la matière. Les exigences de la vie pratique nous ont suggéré des manières de penser et de parler qui nous trompent à la fois sur ce qui se passe dans les choseg et sur ce qui est présent à notre esprit. Ainsi la plupart des systèmes se heurtent à des difficultés insurmontables, la raison flnit généralement par s'incliner devant quelque chose qu'elle déclare lui échapper. Les plus récents efforts des plus grands philosophes ont porté à la métaphysique des coups terribles. Kant limite la connaissance au monde des phénomènes et interdit à l'intelligence le monde des choses en soi. Spencer s'arrête devant l'inconnaissable. Toute philosophie première semble impossible, et l'intelligence proclame dès qu'elle ne comprend pas, qu'il existe de l'incompréhensible, de l'inaccessible. C'est, après trop d'orgueil, trop de modestie.
M. Bergson pense que la métaphysique est possible, que la connaissance de la vie ne nous est pas interdite. Seulement ce n'est pas à notre intelligence toute seule qu'il faut s'adresser. C'est aussi à l'intuition. Nous serions incapables de spéculation, si nous étions de purs géomètres. Mais à l'intelligence se mêlent d'autres facultés. 11 existe encore en nous une certaine part d'instincts, des dons intuitifs, une sorte de
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connaissance par la sensibilité et la sympathio qui se manifeste par exemple dans les phénomènes artistiques, toutes sortes de facultés complémentaires un peu endormies en nous, plus vives cependant chez eerlains êtres que chez d'autres, que nous pouvons, r|ue nous devons utiliser. L'instinct est sympathie et s'il pouvait réfléchir sur lui-même, il nous livrerait bien des secrets. C'est un effort difficile que d'éveiller en nous l'intuition : par cette discipline notre entendement se dépassera lui-môme. Une pareille philosophie sera l'œuvre de l'avenir et de plusieurs génératiens. Comme les sciences, elle pourra se constituer par l'apport que chacun y pourra faire, par les dé- (rouvertes de chacun en lui-même sur des points spéciaux. A M. Bergson revient, le mérite d'avoir défini la méthode, el d'avoir ïi force de méditation et d'art dans l'expression, donné l'exemple. La philosophie généralement croyait pouvoir étudier la \ie du tout, avec l'intelligence qui est une partie. M. Bergson a montré que l'intelligence, partie du tout, était parfaite pour étudier une partie correspondante qui est la matière. Mais pour étudier la vie, ce n'est pas l'esprit seul qu'il faut appeler, c'est tout soi-même, toute sa personne, son esprit, sa sensibilité, son instinct, tout notre être.
L'intuition nous permet ainsi de sentir ce que l'intelligence, on l'a vu, n'arrixait pas à saisir : l'intuition nous révèle ce que c'est que quelque chose qui flurei. Nous n'avons qu'à nous observer nous-mêmes.
1. Il est impossible d'entrer ici dans des développements. Mais il faut remaniuer que l'analyse de l'idée de temps et la découverte de la durée sont essentielles à la philosophie do M. Bergson. C'est par là qu'il a commencé, et la méthode qui implique; la notion de la durée vécue, profondément différente du ti-mps dont ou parle d'habitude, est partout présente dans .sa ducti'ine.
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on oubliant autant (]ue possible tout ce qui est image, et les mots mômes qui sont aussi des images. Nous éprouvons que la vie de notre esprit est faite d'une série d"états, désirs, idées, volontés qui changent sans cesse, qui se pénètrent les uns les autres et que nous ne distinguons que par habitude de langage. Sentiments, désirs, idées sont des vues artificielles que nous prenons sur une réalité mouvante. Nous nous exprimons comme si c'étaient des objets séparés, et quand nous parlons de leur devenir, du temps, nous pensons à des instants séparés qui .s'additionnent les uns aux autres. Autant d'images inexactes. Nous sommes ici dans un monde où les choses ne sont pas dans l'espace, où il n'y a pas d'espace, où il n'y a pas de choses définies ; il n'y a qu'un flux perpétuel. Notre esprit grandit, mûrit, sinvente lui-même à mesure qu'il dure. Exister, c'est changer, changer, c'est se mûrir, se mûrir, c'est se créer indéfiniment soi-même. La durée est l'étoffe môme de la vie, et elle indique un? possibilité de création libre.
Ce courant vital qui nous traverse et nous anime est très peu si on le compare à la force grandiose qui a donné son impulsion au monde. Mais il nous aide à nous en faire une idéo. Uélcm vital est quelque chose comme notre esprit, quelque chose qui progresse, qui dure. M. Bergson le compare tantôt à un jet de vapeur qui jaillit, tandis que lea gouttelettes se condensent autour de lui, tantôt à une gerbe qui s'élance alors que retombent autour d'elle les formes diverses qu'elle a créées. Ces comparaisons nous permettent de comprendre ici en gros ce que M. Bergson a longuement analysé dans son ouvrage. C'est que tout a une origine commune, le principe vital. La matière ellemême vient de ce principe, mais elle n'est pas l'élan vital au moment où il s élance, et où il crée ; elle est au contraire comme les gouttelettes qui se condensent, comme les fragments de la gerbe qui retombent. Tandis que la vie est quelque chose qui avance, qui
I \ l'iiii n'-di'iiii. 1)1. \i. i;i:Ht.su\. 'Joo
se fait, la nialièro est an uonlrairc quelque chose qui se défait. Et si une coniiKu-aisou \m peu simpliste pouvait préciser, ou dirail ([ne la vie est comme un corps qui monlo, tandis que la matière représente des parties délacliécs de ce corps qui retombent. La vie est un mouvement, la matérialité en est un autre : le second contrarie le premier. Mais le premier triomphe tout de même ; il fait quelque chose de la matérialité qui le gêne, et c'est l'organisation, ce sont les espèces vivantes.
L"histoire de l'univers est l'histoire de cette lutte superbe. L'élan vital est toujours contrarié par la matière, et s'il en triomplie, ce n'est pas sans une dépense considérable d'efforts souvent vains. Il a procédé sur notre planète d'une manière qu'il n'a peutêtre pas employée ailleurs ; il semble que la vie soit suspendue à toutes les étoiles, et qu'elle puisse apparaître ailleurs différente de ce qu'elle est sur la terre. Telle que. nous la connaissons, elle n'est pas, toujours ordonnée, ou plutôt, elle ne suit pas notre ordre logique et c'est pourquoi nous sommes tentés d'y voir ce que nous nommons désordre, et ce qui est en réalité un autre ordre. Nous ne retrouvons notre logique que lorsque nous considérons cette vie congelée, ces fragments solidifiés qui sont la matière. Pour reprendre la comparaison du poème, notre science s'applique très exactement au texte où nous retrou\ons des divisions, de la composition, où nous pouvons faire dos études et des statistiques sur l'emploi des mots, la variation des adjectifs; mais malgré la valeur (.-l la vérité de nos observations sur le poème, l'inspiration a été autre chose ; elle est intuition, enthousiasme. La vie môme comme l'inspiration est création ; l'unix ors n'est pas quelque chose do tout fait : il se fait sans cesse, il est comme un continuel jaiUissement, il est vie incessante, action, liberté. Et la création ainsi conçue n'est pas un mystère, car nous l'expérimentons en nous dès que nous agissons
23 i APPENDICE.
librement. Une telle doctrine n"ouvro pas seulement de larges tiorizons. Elle nous donne aussi plus de force pour agir et pour vivre. Il faut citer ici la belle page de M. Bergson :
(( Nous ne nous sentons plus isolés daiis Ihumanile. riiumanité ne nous semble pas non plus isolée dans la nature qu'elle domine. Comme le plus petit grain de poussière est solidaire de notre système solaire tout entier, entraîné avec lui dans ce mouvement indixisé de descente qui est la matérialité même, ainsi tous les êtres organisés, du plus humble au plus élevé, depuis les premières origines de la vie jusqu'au temps où nous sommes, et dans tous les lieux comme dans tous les temps, ne font que rendre sensible aux yeux une impulsion unique, inverse du mouvement de la matière, et en elle-même indivisible. Tous les vivants se tiennent, et tous cèdent à la même formidable poussée. L'animal prend son point d'appui sur la plante, l'homme chevauche sur l'animalité, et l'humanité entière, dans l'espace et dans le temps, est une immense armée qui galope à côté de chacun de nous, en avant et en arrière de nous, dans une charge entraînante capable de culbuter toutes les résistances et de franchir bien des obstacles, même peut-être la mort. »
La philosophie de M. Bergson apporte ainsi une théorie de la vie et une théorie de la connaissance qui se tiennent l'une l'autre. Si l'on voulait exprimer en quelques formules ce qu'elle nous apprend, on pourrait dire qu'elle contient une conception de l'intelligence humaine et de la science, définies et contenues dans le domaine de la matière ; — une conception de la métaphysique qui par l'intuition nous introduit dans la vie spirituelle et nous permet d'aller avec tout notre être à la connaissance de la vie : — une conception enfin de