‹ Pragmatisme et modernisme [microform]Chapitre 9 sur 52 · Paris, Félix Alcan 4* éd · texte numérisé non relu

Paris, Félix Alcan 4* éd

2. Traduite et condensée excellemment par M. de Varigny. — Paris, Félix Alcan, 1907.

RouROEAu. — Pragmatisme. 4

ché à définir, à préciser l'idée d'évolution, Spencer Ta, pour ainsi dire, expérimentée sur lui-même.

Chez les philosophes même les plus abstraits, l'hérédité, le tempérament, l'éducation, l'habitude donnent la clef de leurs systèmes. En construisant ces systèmes ils ne font qu'écrire leurs Mémoires. Celte méthode d'explication psychologique, que Sainte-Beuve inaugurait à l'égard des écrivains, poètes, littérateurs, historiens et des solitaires de Port-Royal, n*a pas encore été suffisamment appliquée aux philosophes.

Issu d'une famille de petite bourgeoisie puritaine, d*une extrême rigidité de mœurs. Herbert Spencer grandit parmi ses proches comme au milieu d'un musée des religions, tant ils appartenaient à des sectes différentes, toutes hostiles à Tecclésiasticisme, et sur lesquelles ils discutaient à perte de vue. Le souvenir de ces discussions fut sans doute le germe de l'agnosticisme. C'est autour de lui que Spencer puisait l'exemple de cet individualisme de conscience, qu'il définit lui-même : « La tendance à mettre les injonctions éthiques au-dessus des injonctions légales », et qui se traduisait chez lui par le mépris de toutes les autorités, politiques, sociales, ecclésiastiques. Cet individualisme qui n'a rien de commun avec le nietzschéisme, l'anarchisme immoraliste, puisqu'il soumet l'individu aux prescriptions du devoir le plus impératif, en vue du bien public, implique pareillement un sentiment d'infaillibilité personnelle.

Les croyances religieuses d'Herbert Spencer

l'abandonnèrent lentement. Les hymnes et l'accompagnement de l'orgue dans une cathédrale lui laissaient une impression de grandeur et de douceur c't il comprenait par lui-même le charme des pratiques religieuses. L'esprit critique devait lui montrer à la longue les contradictions de dogmes.

Mais les explications philosophiques ne lui semblaienl pas plus satisfaisantes. Il déplorait l'étude des philosophes classiques comme « une perversion d'esprit, qui oblige, de génération en génération, les jeunes gens à consacrer des années aux erreurs d'anciens penseurs, qui n'avaient pas pour leurs raisonnements de données adéquates, tandis qu'ils Ignorent tout ce que la science moderne, ayant pour matériaux les observations accumulées des siècles, peut dire sur nous-mêmes et notre entourage » Il était persuadé que, dans l'avenir, cela sera considéré comme une des aberrations les plus étranges. Sa critique porte, comme celle de Kant, sur les limites de la connaissance, mais il trouvait la méthode de raisonnement du philosophe de Kœnigsherg si insupportable qu'il n'en pouvait souffrir °la lecture. De même que Macaulay, il ne voit dans Platon qu'une longue barbe et de longues phrases, et préfère à ses dialogues le Neveu de Rameau, où il y a tant de vérité et de vie.

Cependant Spencer, moins par la critique des idées que par la science, était arrivé aux mêmes conclusions que Kant : l'homme est incapable de comprendre l'origine des choses, leur nature dernière, autant que l'homme sourd est inapte à

comprendre le son et raveugle, la lumière. Chaque explication nous laisse aux prises avec des difficullés inextricables. Une divinité sans cause est aussi incompréhensil)lc qu'un univers sans cause: Si Texis- Icnce de la matière de toute éternité est incompré-

honsible, la création de la matière hors du néant est également incompréhensible. L'hypothèse de l'évolution n'est pas plus satisfaisante, dans ces questions d'origine, que celle de la création. La question doit être laissée en suspens comme un mystère impénétrable.

Mais l'originalité do l'agnosticisme de Spencer c'est qu'il ne conclut pas au scepticisnio pur. La relativité de la connaissance suppose l'existence de quelque chose de positif, au delà du rehitif. D'après Spencer, l'existence de ce pouvoir que nous manifeste l'Univers n'a donc rien ù craindre de la logique la plus inexorable. De cette réalité ultime, de cette première cause, nous pouvons affirmer l'existence. Dieu existe, mais nous ignorons quel il existe. Il ne peut être scruté. Il surpasse non seulement toute connaissance, mais toute conception humaine. Dénommons-le V Inconnaissable.

Par cette conception de l'Inconnaissable, Spencer se flatte d'avoir réconcilié la religion et la science, en séparant leurs domaines ; il assigne à la science le connaissable, à la religion V inconnaissable, ce qui, à vrai dire, simplifie singulièrement la théologie, puisqu'il ne reste qu'à adorer ce Dieu mystérieux qui inspire aux hommes la religion de l'amour au lieu de la religion de la haine, et à se taire. La

science est fière devant les traditions et les légendes ; mais clic est humble devant le voile impénétrable qui nous cache l'absolu i.

Spencer considérait les lornics des croyances religieuses avec une grande aversion puisque les explications qu'elles donnent ne sont pas, d'après lui, valables. L'àgo et la léllexion aussi bien en religion qu'en politique atténuèrent son radicalisme. Sinon malgré lui, du moins sans qu'il le désirât le moins du monde, la connaissance qu'il avait acquise des sociétés humaines lui imposait du dehors cette vérité, qu'un culte adapté à la nature du peuple et du temps qui le produit est un élément progressif dans les sociétés humaines. Le contrôle exercé sur la conduite des hommes par les croyances théologiques et l'Eglise a été bienfaisant. Le progrès de la civilisation a marché de pair avec le dévelop^. poment d'un système religieux, hérissé de dogmes icuibles, administré par un clergé puissant.

Sans doute ces promesses et ces menaces éloignées ont eu peu d'effet. Après deux mille ans de culture chrétienne, et en dépit de l'action journalière de prêtres par centaines de mille, chez les peuples civilisés, la barbarie n'a pas disparu parmi eux. Il suffit d'examiner la conduite des Européens dans la colonisation de l'Afrique. Mais, si insuffisants que soient ces effets, sans le christianisme cl

1. Notons en passant que cett^ théorie de Spencer, qui consiste à affirmer l'existence d'un absolu derrière 1© voile des Phénomènei, a été contredite par Taine qui n'y voit qu'une .survivance scolastique. analogrue à la théorie kantienne de la chose en soi et à l'idée platonicienne.

ceux qui rensefgnenl, les choses eussent été pires.

Le sentiment religieux évolue, car il n'y a rien d'immobile ; il s'adapte aux nouveaux besoins des sociétés. Et quand le dogme reste immuable en apparence, les professions de foi nominales ne correspondent plus aux professions de foi réelles. Comparez le christianisme du moyen âge au christianisme actuel des pays protestants. La prédication théologique passe à l'arrière-plan, et les doctrines morales au premier. Cette évolution s'accomplit sans doute avec lenteur. Tout changement trop brusque est suivi de réaction.

Herbert Spencer estime que, quels que soient les changements qui s'opèrent, la place de la religion ne restera jamais vide. Toujours se poseront les grandes questions relatives à nous-mêmes et aux choses environnantes. A défaut de réponses positives, il y aura des modes de conscience pour en tenir lieu. Dans d'admirables pages, qui terminent ï Autobiographie, Spencer s'arrête devant ce mystère des choses qui est l'origine des religions. Quel est le but de cette éternelle création, de cet éternel massacre de tous les êtres ? Pourquoi cette absence de vie qui caractérise les plus grandes masses célestes ? D'où vient cette transformation universelle, constamment à l'œuvre durant une éternité passée, et qui se poursuivra sans repos durant une éternité future ? Et alors surgit la pensée pafrallèle, s'il existe quelque part une intelligence comprenant ce que nous ne comprenons pas. Et devant ces perplexités « l'on s'étonne

que l'homme se réfugie dans les dogmes autoritaires ! »

L'altitude de Spencer vis-à-vis de la religion est bien différente de ce qu'elle était au temps de sa jeunesse. Il considère désormais avec sympathie les Credos religieux, qui tiennent en une certaine mesure le rôle que les interprétations philosophiques essa3ent de jouer sans y parvenir, et d'autant moins qu'elles s'y appliquent davantage. Mais, ajoute-l-il, Il s'écarte de ces credos parce qu'il ne peut accepter la solution qu'ils proposent, tout en souhaitant qu'une solution puisse être trouvée.

Herbert Spencer ne s'était élevé à cette haute sympathie qu'à mesure qu'il avançait en âge. Il jouissait, au point de vue religieux, d'un si mauvais renom que son agnosticisme passait pour une formule polie de l'athéisme pur. Il raconte, dans son Autobiographie, qu'un clergyman refusa de dormir sous le même toit que lui, comme s'il s'était agi de l'Antéchrist. Mais dans une sorte de testament qui a précédé son autobiographie, intitulé : Faits et Commentaires i, il a écrit tout un chapitre sur ce thème : Ce que le sceptique doit dire au croyant. Après avoir pesé le pour et le contre, il tiouve un moyen terme pour tout concilier. Il distingue divers genres de sincérité, la sincérité agressive, discuteuse, réservée, silencieuse, et il semble bien qu'il ait passé lui-même par cette évolution de la sincéiilc. Il arrive à cette conclusion : « La sympathie commande le silence envers tous ceux qui, souffrant

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