LE PR.4GMATISME CONTRE LE RATIONALIS.ME
mieux comprises. Le rationalisme, l'intellectualisme français ont dominé au dix-huitième siècle La raison abstraite s'est attaquée au dogmatisme traditionnel: les rationalistes ont prétendu construire leurs théories sur une vérité nue, sèche immuable, révélée par la raison infaillible. Mais,' dès la fin du siècle dernier, les penseurs d'Allemagne ont opposé au rationalisme l'idée d'évolution de transformation, de devenir. Bien loin de considérer le monde comme figé dans la tradition, ou susceptible d'être construit à nouveau, une fois pour toutes par la raison raisonnable, ils ont entrevu que tout le développement de l'histoire s'accomplit avec une variété imprévue et indéfinie où la logique de l'esprit n a .aucune part. Enfin les Anglais, de Bacon à bluarl Mill, en passant par Locke et par Hume, ont toujours fait appel à l'observation et à l'expérience comme pierre de louche de toutes les théories. I aine, si imprégné d'idées anglo-saxonnes, et qu'on rangerait bien à tort parmi les intellectualistes, dans I Ancien Régime et la Révolution a combattu avec une vigueur, un éclat incomparables le radicalisme rationaliste en politique et en religion si étranger à tonio psychologie ; il ne cesse de rappeler à ses concitoyens trop aveuglés par la logique, que les héories abstraites ne peuvent être vérifiées que par les résultats qu'elles donnent dans l'application. 1 ame doit être rangé parmi les précurseurs du pragmatisme. William James, ce psychologue si péné- Inint, au style si clair, si coloré, en est le propagandiste le plus aotif aux Ftats-Hnis. de môme que
F.-C.-S. Schiller, en Angleterre ; ce courant d'idées commence à gagner l'Italie et la France.
Chacun de nous, qu'il s'en doute ou non, se fait une philosophie, une conception de l'univers, se donne à lui-même une réponse, plus ou moins claire, sur le sens de la vie, et cette réponse lui est dictée par sa façon de réagir contre la poussée et la pression du monde qui l'environne. Mais la source de notre philosophie doit être cherchée non dans notre intelligence, mais dans notre caractère, dans notre tempérament, dans l'inconscient ou, comme on dit aujourd'hui, dans le subconscient. On peut affirmer que toute philosophie sincère est l'expression d'un tempérament personnel, que les philosophes de profession, en élaborant leurs systèmes, ne font qu'écrire leurs mémoires. C'est dans leur nature profonde qu'il faut chercher l'origine et la teinte de leurs idées. On ne saurait mieux faire que de leur appliquer la méthode de Sainte-Beuve, qui n'a jamais considéré les œuvres littéraires, historiques, religieuses, comme indépendantes de la psychologie de leurs auteurs. De même, en philosophie, le tempérament, la nature intime de chacun, fait pencher la logique et l'évidence d'un côté ou de l'autre. C'est pourquoi toutes les discussions philosophiques manquent de sincérité. La plus puissante des prémisses n'est jamais mentionnée. Une philosophie délicate, sentimentale ou dure adapte l'univers à ses convenances. Chez les grands penseurs, entre un Platon et un Locke, un Hegel et un Spencer, ces oppositions et ces contrastes nppnrnissonl tnV, m-^rqiîés.
Li: PRAGMATISME CONTRE LE RATIONALISME. 69
très en relief. D'ordinaire, nos philosophies eoni confuses, parce que nous n'avons pas de tempérament intellectuel très défini, nos idées forment une mixture d'ingrédients opposés. Les mêmes différences, tirées de l'organisme, se retrouvent parmi les écrivains, les artistes, aussi bien qu'en matière de gouvernement, de mœurs. Il y a des gens aux manières libres et aisées, tanxlis que d'autres sont formalistes ; il y a, en politique, des autoritaires et des anarchistes ; en littérature, des puristes et des réalistes ; en art, des classiques et des romantiques. Les philosophies rationalistes, attachées à des principes abstraits, absolus, éternels, et les philosophies em- Pinques, amoureuses de faits, de réalité crue correspondent à la même opposition. ' ' Les rationalistes, d'après William James, sont les natures tendres, délicates, idéalistes, optimistes, inclinées à la religiosité, à la croyance au libre arbitre. Ils planent sur les choses et sur le monde de haut et de loin, comme s'ils voyageaient en bal' ion, vivent dans leur rêve, et ramènent tout à l'unité Au contraire, les empiristes sont des gens terre a terre, qui regardent tout de près, dans le moindre détail, a la façon des myopes, ne voient partout qu opposition, contrariété, dissonance, font tout dériver de la sensation et sont tentés de tout expliquer par le matérialisme. Ils sont pessimistes, irréligieux, fatalistes, pluralistes, sceptiques.
Ce sont là deux conceptions extrêmes, dont chacune se croit supérieure à l'autre. Les différences ioutefois ne sont pas aussi tranchées entre les esprits
L'homme est ondoyant et divers. Il allie parfois un pessimisme pratique et un optimisme métaphysique. Il passe d'un compartiment à l'autre selon les convenances, les tentations de l'heure présente. N'est-ce pas M. Guizot qui remarquait qu'en une journée nous traversions tous les systèmes philosophiques, sensualistes, spirilualistes, sceptiques, contemplatifs. Ceux pourtant qui réfléchissent recherchent l'harmoiiie et l'unité. Une pente générale nous entraîne aujourd'hui vers l'empirisme : l'esprit scientifique s'empare des générations nouvelles. L'estime pour les faits n'a cependant pas neutralisé toute religiosité. Cette estime est presque religieuse ellemême : il y a des dévols scientifiques très hostiles aux relierions révélées.
Voici par exemple Haeckel, moniste, matérialiste, qui déifie l'éther et se moque du Dieu des dévotes, qu'on ne saurait, d'après sa plaisanterie, se représenter que sous forme d'un vertébré gazeux. Spencer, pour qui l'histoire du monde n'est qu'une redistribution de matière et de mouvement, s'incline devant la religion, bien loin de la railler ; il lui permet d'exister ; mais il la laisse à la porte et ne lui accorde jamais de montrer sa figure à l'intérieur du temple. Depuis cent cinquante ans le progrès des sciences semble signifier l'élargissement de l'univers matériel, et la diminution de l'importance de Fhonnne : nous assistons à la croissance du sentiment naturaliste et positiviste. Il semble que l'homme n'ait d'autre alternative que de se soumettre à la nature.
L'idéal n'est considéré que comme un produit
LE PRAGMATISMi: CoKllXi: Uù H ATIONALISME. 71
inerte de la physiologie : ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme est expliqué par ce qu'il y a de plus bas, de plus inférieur, la rose par le fumier nécessaire à son éclosion. L'esprit dur s'accommode fort bien de l'univers matériel et se trouve très confortable dans l'inhumanisme et l'irréligion.
De leur côté, les délicats, les tendres cherchent des consolations dans le mysticisme panthéiste, ou dans une pTiilosophie rationaliste et religieuse qui a l'air de combattre une lente retraite, qui est sèche, abstraite, qui perd tout contact avec les faits concrets, les joies et les chagrins de la vie.
A propos de cette philosophie rationaliste et idéaliste, un étudiant écrivait à M. William James: quand nous entrons dans une classe de philosophie, il faut nous familiariser avec un univers entièrement différent de celui que nous laissons derrière nous dans la rue. Le monde des expériences concrètes, personnelles, auxquelles appartient la rue, se compose d'une foule tumultuaire : c'est une cohue embrouillée, boueuse, poussiéreuse, pénible, perplexe, haletante. Tout au contraire, le monde dans lequel vous introduit votre professeur de philosophie est noble, luisant, merveilleusement ordonné. Les contradictions et les contrastes de la vie réelle en sont bannis. Son architecture est classique. Les principes de la raison en forment les •ssises, les nécessités logiques en cimentent les parlies. C'est un temple marmoréen, dressé sur la colline, dont un radieux soleil vient dorer le faîte. Dans ce sanctuaire classique, l'imagination rationaliste se
réfugie, loin du caractère gothique et confus, loin du désordre intolérable que présentent les simples faits. Ce n*est pas une explication de notre univers mouvant et concrel que nous offre le rationalisme, c'est un refuge, un remède destiné à tromper Tappétit de l'esprit pour l'unité. Ces philosophies intellectuelles sont celles qui conviennent aux délicats.
Mais considérez sérieusement ce colossal univers do faits concrets qui nous déroutent à chaque pas, constatez ses surprises, ses cruautés, ses sauvageries, et dites si le mot « raffiné » est bien l'adjectif inévitable qui monte aux lèvres pour le qualifier. Les constructions artificielles ne sauraient satisfaire la tournure d'esprit empirique. Souvenez-vous de l'embarras où se trouve Candide de concilier logiquement l'imperturbable optimisme de son maître de philosophie, le Icibnitzicn avarié Pangloss, et la série de ses mésaventures personnelles.
Tandis que Leibnitz et les rationalistes à sa suite nous montrent une perfection éternellement complète, les esprits observateurs réagissent contre ce léger et creux optimisme de la philosophie religieuse courante. Ils n'y voient qu'un vide monumental : ils engagent les théoriciens optimistes à lire chaque jour les gazettes, dussent-ils se borner aux faits divers. Au rationaliste oui lui offre ses consolalions, l'empirisle lire son chapeau, en répondant : « Merci bien ! » Le rationaliste lui apparaît comme un somnambule pour lequel les choses actuelles n'existent pas.
C'est ici qu'une solution commence ù apparaître.