Balfour. Les l)aiei de la Crof/ance
LA LOGIQUE DES SENTIMENTS
l'esprit de caste, l'esprit de race, l'admiration, la vanité individuelle ou nationale, l'attrait de la nouveauté, de la beauté, du merveilleux, etc., etc. Ces déductions plus ou moins rigoureuses, à bases de préjugés, naissent du désir ardent de justifier une passion, une croyance, d'être consolé, soutenu, de deviner un avenir prochain ou lointain, terrestre ou supraterrestre, d'entraîner, de convertir, de conserver ou de changer les institutions existantes. L'homme s'appuie sur les apparences pour fonder la légitimité de ses instincts, l'existence ou l'excellence de ses passions et de ses désirs.
L'unité des deux logiques, rationnelle et sentimentale, est dans leur double utilité ; la logique de la science fortifie la raison humaine, la logique des préjugés vient au secours de notre faiblesse.
Le rôle de la logique affective est aussi considérable que celui des besoins auquel elle répond. Estelle appelée à disparaître, comme le pensent nombre d'intellectuels, par suite des progrès de la raison et de la science ? M. Ribot est trop bon psychologue pour le croire. Au point de vue de la logique pure, la logique des sentiments est condamnée sans appel : au point de vue psychologique, elle a droit à l'existence. Il y a si peu de gens exigeants en fait de preuves, ou doués de l'esprit critique, surtout vis-àvis d'eux-mêmes, il y a tant de natures fuyantes, imprécises, dominées par leur émotivité, leur imagination, leurs intérêts ; il y a tant de paresse intellectuelle, tant d'incapacité de réfléchir ! Œuvre spontanée de la nature non-intellecluellc, la logique des
sentiments nous apporte la réponse, l'appui, l'espérance que nous attendons. Il est absurde de la discuter, parce qu'il est vain de chercher à la convaincre d'erreur : elle a toujours raison. Bornonsnous donc à l'étudier « sans la condamner ni l'absoudre ». Telle est la conclusion du spkMidide essai (le M. Ilibot.
22 novembre 190 i
LE VRAI PASCAL
LE VRAI PASCAL
Nous attendions le « Pascal » que M. Boulroux avait promis à la petite Collection des grands écrivains 1, dirigée par M. Jusserand. C'est une joie de le lire. Tandis que tous les yeux se tournent vers les merveilles de l'art et de l'industrie, il nous ramène à cette beauté de la vie intérieure, d'une richesse, chez Pascal, d'une intensité extraordinaires, cl dont aucune exposition universelle, aucun graphique ne permettent de mesurer le progrès à travers le monde.
Dans les dernières pages du Rappel des ombres que M. de Vogué consacre à Port-Royal, il appelle de même notre attention sur cette face grave, austère, ascétique de notre nation réputée légère, frivole et sensuelle entre toutes : c'est la dernière convulsion d'une féodalité spirituelle qui se débat sous les coups de l'absolutisme. Mais à travers les vivants ces ombres luttent encore parmi nous ; et dans les combats du présent se perpétuent les que- 1. Chez Hachette.
relies acharnées du passé. Pascal est si peu mort, que tout l'effort des encyclopédistes, au dix-huitième siècle, de Voltaire à Condorcet, fut de faire passer pour fou ce redoutable ennemi de la philosophie de la raison. Les romantiques le prirent pour un des leurs. En lui, pensait Chateaubriand, se livrait la lutte tragique de l'intelligence et du cœur. Sainte- Beuve voyait le doute enfermé dans Pascal comme un lion en cage. Infiniment curieux de la variété des caractères humains, et cherchant à pénétrer le secret d'une âme pieuse, il s'était épris de Port-Royal ; puis il s'en détacha. Son œuvre, aux pages émues et édifiantes, s'achève en un rire méphistophélique : « Hélas ! pauvres Messieurs, que fûtes-vous, sinon une illusion de plus, au sein de l'illusion infinie ? » Dans une lettre adressée, en 1863, à M"*** Hortense Allart de Méritens, il écrivait : « J'ai étudié dans ma jeunesse un peu de mythologie chrétienne. C'était pour moi ce que fut pour Jupiter le plumage du cygne, un moyen d'obtenir accès près des belles et de saisir des instants plus doux. » M. Ernest Havet a fait comparaître Pascal au tribunal de la raison raisonnante. M"*« Ackermann, M. Jules Lemaître ont évoqué un Pascal en proie aux terreurs du moyen âge et. aux inquiétudes de l'âge moderne, et pour qui la Croix n'est déjà plus qu'un roseau.
M. Boutroux, en s'abandonnant docilement à l'influence de Pascal lui-même, en le cherchant dans sa vie et dans son œuvre, sans souci des antithèses poétiques, des causes à servir et des écoles à satisfaire, a découvert un tout autre Pascal. Il nous a
tracé, d'une main sobre et sûre, un portrait d'une clarlt} profonde, qui fait songer au mot de Faust : « Tu es régal de l'esprit que tu comprends. » Au lieu d'un Pascal au cœur déchiré, se précipitant par terreur du scepticisme dans le gouffre de la foi, il aperçoit un Pascal d'accord avec lui-même, dont toutes les puissances, sans s'affaiblir, se sont rangées sous l'amour de Dieu, un Pascal qui s'élève par degré à l'unité la plus parfaite, à la suprême harmonie.
Le trait de nature, chez Pascal, la pensée dominante, le sentiment exclusif, c'est l'ardeur de la pcrfection, la passion d'exceller en tout.
Doué de dons merveilleux, il éprouvait pour la science une telle passion, qu'il oubliait le reste du monde lorsqu'il s'y livrait. Les plus hautes aptitudes en mathématique et en physique se joignaient dans son esprit au génie de l'invention.
Il y avait en lui un mondain, spirituel et ironique, aimant l'élégance, la vie fastueuse, délicate et raffinée, la comédie, peut-être bien le jeu. Le duc de Roannez ne pouvait se passer de lui. Il fréquentait le chevalier de Méré, modèle de l'honnête homme, des épicuriens, et cette grande précieuse, amie de Port-Royal, la marquise de Sablé. Vers 1652, il faisait la cour à une Muse poitevine, la Sapho'du pays, en compagnie de deux autres soupirants. Ce lut peut-être pour elle qu'il composait, vers trente ans,^ les quelques pages du Discours sur les passions de Vamour i. L'amour est peut-être un plaisir faux ;
1. On sait que lauthentlclté d'attribution A Pascal, en a été contestée.
LE VRAI PASCAl..
mais, tandis que nous l'éprouvons, il nous donne autant de joie qu'un plaisir vrai. Il est sans doute pîissagt'r ol périssable cornnio nous-mêmes. Mais il nous élève à une plus haute perfection. Il nous crée « une autre ûme. Dans quel transport n'est-on point de former toutes ses actions dans la vue de plaire à une personne que l'on estime infiniment ? On devient toule lirandeur. La passion élève tout à sa hauteur ». Pascal se montre déjà anti-intellectualiste et antirationaliste. Les raisons du cœur déconcertent la raison. Le cœur est un abîme infini et vide qui aspire à se combler. Le fond de la nature humaine, c'est la passion (non l'inlelligence), par où cherche à se satisfaire un être fait pour la pensée stable et qui ne peut la supporter. Sainte-Beuve se demande, à propos de ce petit Discours^ d'ailleurs un peu froid, si Pascal aima, s'il eut « la marque des amants ». Et il estime que Pascal n'a point aimé « humainement ».
Vers ce temps, Pascal songeait à prendre une charge, à se marier. Sa santé était fragile, il avait les nerfs malades. La ferveur religieuse s'empara de lui. Il fréquentait Port-Royal. C'est un regret que M. Boutroux se soit borné à exposer les deux conversions de Pascal, sans aborder le problème de psychologie qu'elles soulèvent.
Port-Royal tentait une réforme du catholicisme contre les jésuites, l'Ordre conquérant qui avait en partie triomphé de la Réforme luthérienne. Pascal se jeta dans cette lutte h corps perdu. Il composait en 1050 et 1657, avec un soin extrême, s'y
LE VRAI PASCAL
reprenant jusqu'à vingt fois, ces Petites Lettres ou Provinciales, chefs-d'œuvre inimitables d'éloquence probante et persuasive, écrites tantôt sur' le ton de la moquerie froide et familière, tantôt dans un accès de colère foudroyante, et qui sont des actes au même titre que les harangues de Démosthène. Contre ces destructeurs de l'Église de Dieu, la parole
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En quoi consistait cet esprit jésuite contre lequel Pascal engageait un combat mortel? Le but que poursuivaient les jésuites n'était pas de corrompre le monde, il n'était pas non plus de l'améliorer; il s agissait pour eux de le gouverner. On ne gouverne les hommes qu'en se pliant à leur caractère. La religion devenait entre leurs mains une politique, la morale une casuistique. Suivant l'intérêt de leur Ordre, qu ils confonrîaieiil avec celui de l'Église il prêchaient des doctrines d'extrême obéissance ou des doctrines d'extrême liberté, le droit des souverains d opprimer les peuples. Te droit des peuples de poignarder les souverains. Ils se montraient directeurs stricts ou relâchés selon le tempérament de chacun. Le gai cavalier qui venait de percer son rival d un coup d'épée, la fragile beauté qui avait oublié son vœu de mariage, trouvaient dans le Jésuite un homme du monde facile et bien élevé mdulgent aux peccadilles des gens de bonne com' pagnie. L essentiel était de les retenir dans l'É^çlise • ne valait.il pas mieux qu'ils fussent de mauvais' catholiques que de mauvais protestants et de mau.
vais libres penseurs? Et s'il se trouvait enfin des hommes assez malheureux pour être des duellistes, des débauchés, des menteurs ou des voleurs, ce n'était pas une raison pour en faire par-dessus le marché des hérétiques ^,
La morale des jésuites n'est autre que la morale du monde. Pour Pascal, au contraire, la religion chrétienne est la protestation contre la morale du monde ; elle en est la condamnation éternelle.
« En vain, écrit M. Boutroux, l'Ordre des jésuites, supprimé en 1764, fut-il rétabli en 1814. En vain le fondateur de l'Institut des rédemptoristes, saint Alphonse de Liguori, restaura-t-il le probabilisme, sauf explication en ce qui concerne l'adultère, le parjure et l'homicide : la conscience publique n'a point cassé le jugement de Pascal. Et la maxime qui justifie les moyens par la fin ; la duplicité savante qui permet de mentir en faisant semblant de dire la vérité ; la casuistique, qui réduit en règles ce qui n'en comporte pas et tue l'esprit par la lettre ; la complaisance qui appelle bien ou déclare permis ce qui est mal, sous prétexte que les hommes répugnent à s'en détacher; le formalisme qui dispense les hommes du devoir d'amour et de piété intérieure ; la religion comme instrument de dominalion ; l'habileté et la politique comme moyens de travailler au royaume de Dieu, sont demeurés des objets d'aversion pour les Ames religieuses et délicates. ))
Mais les Provinciales vont bien au delà, et, selon