‹ Pragmatisme et modernisme [microform]Chapitre 30 sur 52 · PASCAL ET LES PASCALISANTS · texte numérisé non relu

PASCAL ET LES PASCALISANTS

if

de la vie, rimperfeclion du bonheur terrestre. Elle Toblige, ne pouvant renoncer au bonheur, de le demander à Dieu. »

Pascal, selon la formule si juste de Voltaire, est le contraire d'un philosophe : « un enthousiaste ». C'est un mystique, et la psychologie du mysticisme est loin d'être élucidée i. Mysticisme, ascétisme, extase, sont liés à des états physiques, mais quelle manifestation des émotions et de l'intelligence n'est liée à un état physique ? La dernière explication qu'on nous en donne, c'est que le mysticisme est l'expression de l'inconscient 2 : cela ne nous avance guère. Mais si obscures que soient encore les origines et les conditions du mysticisme, on est d'accord sur ses effets. Le mystique vit avec son Dieu, de même que l'ironiste porte en lut son diable. Il ne se sent pas seulement en communication intime et directe avec le divin, il voit s'abaisser et disparaître en même temps la barrière qui le sépare des autres êtres : aucun obstacle ne les sépare plus de la charité parfaite, de lamour pur, de l'abandon véritable. Il est régénéré. Toute souffrance se tourne en joie. Schopenhauer se refuse à voir dans le mysticisme une exaltation morbide : il y découvre un instinct profond de la nature humaine, qui se manifeste dans toutes les religions ; il y ramène tout aclc de bonté désintéressée.

Il n'est pas douteux que le mysticisme de Pascal

1. Voir la pénétrante contribution de M. Boutroux la Psuchologte du mysticisme, brochure de la Bévue bleue ir.!:/^*'' l'article si documenté de M. de Montmorant : Les Etats mystiques. Revue philosophique, juillet 1806

n'ait été exaspéré par le jansénisme. Rien de plus propre à troubler l'esprit que cette doctrine de la prédestination et de la grâce, que ce Dieu plein dd caprice qui choisit ses élus, et foudroie, dans des supplices éternels, quiconque n'est pas la perfection absolue. La morale devient non seulement sacrée, mais terrifiante. C'est la torture des faibles, et la trempe des forts. Par une contradiction apparente, qu'explique fort bien M. Michaut, ces apôtres de la prédestination et de la grâce, ces négateurs de la liberté humaine ont exercé des vertus inflexibles. Le puritanisme a régénéré l'Angleterre et contribué à sa grandeur.

C'est sur le mysticisme janséniste que repose loute l'apologétique des Pensées. Personne ne défend plus la thèse romantique de M. Cousin, Pascal sceptique, cherchant à se convaincre lui-même et se jetant dans la foi par l'horreur éperdue de l'ignorance et du doute. L'hypothèse de M. Giraud, corroborée par un texte et une date, est fort vraisemblable : Pascal, dès sa jeunesse, songeait à mettre au service de la religion la puissance de dialectique qu'il sentait en lui. La foi est, chez Pascal, une intuition du cœur, à l'abri de toute réfutation, mais improuvable. Selon la raison, selon la logique des idées, la religion est incertaine ; mais que de choses sont incertaines ! Faites un calcul de probabilités. La logique des idées est impuissante à trouver Dieu ; seule, la logique des sentiments peut vous y conduire, SI vous prenez pour guides le cœur et la volonté. Commencez par pratiquer la bonté pour y croire.

L'empreinte janséniste sur les Provinciales et les Pensées est si profonde que M. Sully Prudhomme est conduit à se demander ce qu'eût été Pascal au dix-huitième siècle, et si, avec son inquiétude passionnée pour la vérité et sa véhémence, (affranchi sans doute par BulTon et les sciences de la nature), il n'eût pas dirigé ses traits contre le catholicisme même. Nous avons peine à imaginer un observateur tel que Pascal, aveuglé par la superstition des encyclopédistes sur la bonté native de l'homme ; mais nous pouvons nous représenter ce qu'eût été Pascal au dix-neuvième siècle, un Pascal incroyant, en songeant à Leopardi. De singulières affinités de tempérament, de maladie, de génie prématuré, de dégoût et de mélancolie (noia) au contact de l'obscure énigme, rapprochent Pascal du plus grand poète de l'Italie depuis Dante. « Pascal, écrit Leopardi, mort à trente-neuf ans, était devenu presque fou, par la puissance superbe de son imagination; ces génies de facultés trop supérieures, trop extraordinaires, ne servent à rien. Ils se consument, ils se gâtent, ils aboutissent au néant K » Ce jugement de Leopardi n'est-il pas un retour sur lui-même ? Ses pensées, si on en retranche la beauté sombre et sublime, ne lais sent qu'une impression de cendres. L'œuvre de Pascal révèle cette force que nulle persécution ne saurait fléchir, que nulle tyrannie ne saurait abattre : une conscience armée par la foi pour le bien des hommes.

8 JulUet 1905.

Page 1