‹ Pragmatisme et modernisme [microform]Chapitre 31 sur 52 · Voir la table des Penslerl (Vol. vii · texte numérisé non relu

Voir la table des Penslerl (Vol. vii

LE SENTIMENT RELIGIEUX EN FRANCE

Le livre de M. Lucien Arréat ^ sur le sentiment religieux en France, écrit dans un esprit libéral et indépendant, répond aux préoccupations actuelles, sans qu'il ait été particulièrement inspiré par les misères politiques de l'heure présente. C'est une étude d'ensemble sur la situation du catholicisme dans notre pays, et sur les courants de la vie religieuse, suivi de réponses de dames, de jeunes et vieilles filles, d'étudiants, d'un prêtre, d'un magistrat, à une enquête concernant les formes, les dissolutions et les transformations de la croyance, un chapitre original de la psychologie religieuse. L'espace nous manque pour suivre ces analyses, et nous devons nous tenir à une vue générale. Un sujet analogue est traité par M. G. Sorel, dans une brochure sur la Crise de la Pensée calholique, d'une érudition puisée aux meilleures 'sources, où le sujet est

1. Le Sentiment religieux en France, par Lucleii Arréat. Paris. Félix Alcan. 1903.

LE SENTIMENT RELIGIEUX EN FRANCE

traité de même avec un sentiment de respect. . C est une opinion assez généralement répandue remarque Macaulay, au début de son essai sur IHisioire des Papes, que plus le monde devient éclairé, plus il est favorable au protestantisme, et défavorable au catholicisme. Les faits, ajoute-t-il, ne confirment pas cette assertion. Des progrès immenses ont été accomplis et s'accomplissent chaque jour dans les sciences physiques, chimiques, naturelles, mais nous ne constatons aucun progrès en matière de théologie. Sur les attributs de Dieu la vie future, l'origine du mal, la nécessité des actions humaines, le fondement de l'obligation morale, nous en savons, si nous nous plaçons en dehors de la révélation, « ce qu'on en a su dans tous les â(?es c est-à-dire fort peu de chose ». Non seulement la science ne nous apporte sur ces questions éternelles aucune lumière, mais, selon le mot si vrai de Renan plus elle éclaire les choses autour de nous, plus elle obscurcit notre destinée. NI la boussole, ni I électricité, ni le gaz, ni la vaccine, ne nous disent pourquoi nous vivons, en quoi consiste notre œuvre sur a terre, et n'est-ce pas la connaissance capiale ? La réponse à cette question, les hommes qui la posent la demahdent soit aux religions révélées, soit aux philosophies ; mais ce sont là, à des degrés divers des actes de foi, des certitudes sans preuves, . sans réalité démontrable.

Assurément la science porte atteinte à Tautorité des livres sacrés, soit sur les points où leurs données sont contraires aux lois de la nature, soit en

démontrant, à l'aide de la philologie, leurs origines historiques. Mais l'exégèse n'atteint pas seulement le catholicisme. Lorsque Darmesleter affirme que le prophétisme seul n'est pas en contradiction avec la science, que la papauté est perdue si elle ne prend pas le prophétisme pour base de son enseignement, si elle ne se judaïse pas, Ernest Havet lui répond que le prophétisme est un miracle. Dans les prophètes, comme le dit M. G. Sorel, la science ne constate que des rêveries assez discordantes, se rapportant à des espérances de bonheur proposées par des poètes à un peuple opprimé.

Les récentes découvertes de l'assyriologie rattachent en partie l'Ancien Testament à des traditions babyloniennes, et tendraient à atténuer le privilège du Peuple élu. A propos de ces découvertes, dans une lettre à l'amiral Hollmann, l'empereur Guillaume II reconnaît deux révélations, une révélation religieuse, qu'il faut enseigner aux enfants selon la lettre de la Bible, et dont on doit retenir pour soi l'esprit, et une révélation historique qui se greffe sur la première, et dont les prophètes sont Hammuradi. Moïse, Abraham, Charlemagne, Luther, Shakes- |»eare, Gœthe, Kant et Guillaume le Grand. Mais tous les prophètes de Guillaume II ne sont pas nos prophètes, et sa révélation historique n'a d'autres preuves que son sentiment et sa croyance.

Il en est de même en philosophie. Kant nous donne son impératif catégorique non comme une vérité démontrable, mais comme une révélation de la cons^ cience.

LE SENTIMENT RELIGIEUX EN FRANCE

Cela revient à constater d'une part « la faillite de la science », selon le mot célèbre de M. Bruiictière, si la science prétendait fonder, sur ses immenses et fécondes découvertes, une philosophie capable de donner une réponse au problème de la destinée humaine que l'homme, dès qu'il commence à réfléchir, ne cesse de se poser, et la faillite de la théologie, voire de la philosophie, si elles prétendaient appliquer à leurs affirmations la méthode rigoureuse des sciences. Et cela revient à constater que leurs domaines sont distincts et différents, et par suite à émousser les conflits de la religion et de la science, comme ils s'émoussent en effet, ainsi que le constate M. G. Sorel.

Envisageant les religions, non [)lus au point de vue d'un rationalisme négateur, mais avec le secours de l'observation et de l'expérience, nous constatons en elles, en même temps que les côtés d'ombre qui sont ceux de la nature humaine, le lien des sociétés, la force qu'elles donnent à la conduite des croyants, l'assurance contre le doute, la paix intérieure, le refuge aux naufragés de la vie, le service de ceux que personne ne sert, l'Hôtcl-Dieu des maux et des détresses de la vie humaine, si pleine d'épreuves et d'infortunes.

Sans doute, ces bienfaits des religions sont soumis à des fluctuations, h une ardeur et à un ralentissement, à une corruption, à une décadence et à une renaissance, dans la vie des individus, comme dans la vie des peuples. Les hommes et les générations passent de la foi au scepticisme et du scepticisme à

la foi. Mais ces alternatives ne se produisent nullement en raison de la culture scientifique. Il n'est pas rare de rencontrer des hommes de science qui sont en même temps des croyants, voire même des prêtres. Le P. Secchi a laissé un nom en astronomie ; Bayle, le plus sceptique des hommes, qui a frayé la voie à Voltaire, passa par le catholicisme. 11 y a sans doute des esprits absolument réfractaires au sentiment religieux ; mais seront-ils jamais la majorité ? Ce que dit Proudhon des sociétés est pareillement vrai des personnes : on redevient parfois mystique à force de matérialisme. En conclusion à sa brochure, M. Sorel estime qu'un courant se dessine qui conduit le monde pensant vers une philosophie mystique, cl que c'est du monde laïque que le catholicisme recevra cette impulsion vers le mysticisme, plutôt défavorable au protestantisme « éclairé ».

Ces considérations trop brèves, et qu'il resterait à préciser, suffiront du moins à rappeler comment, parallèlement au progrès des sciences, le réveil religieux a été si général au dix-neuvième siècle, où il s'est traduit par la multiplication des sectes protestantes et des ordres catholiques, comment le catho^ licisme est peut-être encore plus à l'abri de ce progrès même de la science, que le protestantisme, parce que le protestantisme est une religion à un moindre degré ; comment il a pu résister aux plus formidables assauts, à la Réformalion de Luther qui no put lui ravir les peuples jadis soumis à la domination de la Rome antique, — à la Révolution fran- «'.'lise, à la conquête italienne et au Cullinhamp[

BODRDEAU. — Pragmatisme. jj

LE SENTIMENT RELIGIEUX EN FRANCE

allemand. Cette force de résistance du catholicisme s'explique, non seulement par sa constitution, par son organisation merveilleuse i, mais aussi par la valeur des honames auxquels a été confiée, dans l'orage, la conduite de la barque de Pierre. Que l'on songe à l'état presque désespéré du catholicisme au lendemain du Concile du Vatican et à la paix romaine que Léon XIII est parvenu à établir durant ce long pontificat, dans tous les pays, hormis en France.

On ne saurait s'y tromper, la lutte qui s'engage dans notre pays n'est pas une lutte pour Tindépendance el la souveraineté de l'État laïque. Cette souveraineté n'est plus en péril. La laïcité de l'Etat se reconnaît à sa neutralité : bien loin de prendre parti pour aucun fanatisme, l'Ëtat laïque lime les dents et les ongles à tous les fanatismes. A l'heure présente, au contraire, l'Ëtatn'estqu'un instrument entre les mains des sectes qui livrent au catholicisme un combat mortel. Comme le remarque M. Arréat, l'esprit envahissant que l'on reproche aux ordres militants et au clergé n'est pas moins âpre chez les desservants des autres temples et des loges maçonniques, qui sont aussi des églises fermées, ayant leurs dogmes, leurs prêtres, leurs rites, leur budget, leurs ambitions politiques. Il n'est pas exagéré de dire que Paris, qui passe pour la ville la plus frivole et la plus sceptique, est aujourd'hui le seul foyer de guerre religieuse allumé dans le monde civilisé par une secte aux visées cos-

1. Au jugement même des pmtestants. Voir Harnack. Itevuc chrétienne, i" décembre 1891. et lessal déjà cité de Macaulay.

mopolites, qui aspire à dominer l'Europe et qui a choisi *pour première conquête notre pays, parce qu'elle y trouve un terrain préparé par la tradition révolutionnaire, les ancieimes classes dirigeantes divisées entre elles, un esprit national énervé par nos désastres, par une natalité moindre, et ouvert à l'envahissement d'éléments étrangers.

Un des traits les plus frappants de cette lutte, c'est que les assaillants, maîtres temporaires de l'Ëtat, forment une minorité niiiiiérique très restreinte. La statistique compte environ 36 millions de catholiques, 700 000 protestants et de 90 000 à 100 000 israélites ; le nombre de ces derniers a plus que doublé depuis 1872. Ces chiffres ne permettent pas d'évaluer la quantité approximative de ceux qui suivent les pratiques religieuses d'une Église. Il y a parmi les calvinistes et surtout parmi les juifs, d'après M. Arréat, nombre d'incrédules, mais ils ne se séparent jamais de leur groupe avec éclat, ils ne médisent jamais de leur religion. En minorité, ils restent unis par un sentiment de solidarité très étroite. Il n'en est pas de même pour les catholiques dans les pays où l'Église a été triomphante et, par suite, oppressive : ses plus ardents, ses plus irréconciliables adversaires sont sortis de son sein.

Le mode de suffrage établi en France a fini par donner la prépondérance aux classes hostiles au catholicisme, aux masses industrielles folles d'impiété et ivres des espérances du socialisme, et à la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, inféodée au radicalisme et à la franc-maçonnerie. Ces

maîtres temporaires suppriment pour les catholiques la liberté d'association et la liberté d'enseigner, et ils restreignent la liberté du culte. L'heure ne leur semble pas encore venue de frapper les derniers coups. Grâce au monopole exclusif de l'instruction populaire, ils se flattent de ranger toutes les têtes sous l'unité, au profit de la libre pensée, soit même, comme c'était le rêve de Quinet, au profit du calvinisme. Mais ce rêve que l'Eglise catholique n'a pu réaliser, ils ne l'atteindront pas mieux qu'elle, car le monde marche, non vers l'unité, mais vers la diversité des croyances : et ils auront beau frapper le catholicisme, lui faire des blessures profondes, toute son histoire passée nous laisse supposer qu'il ne sera pas écrasé.

Ce que nous voyons, ce que nous sentons tr^p clairement, c'est le mal matériel et moral que leurs cupidités et leurs haines infligent à la France, la discorde qu'ils sèment, les réactions qu'ils préparent, et l'affaiblissement de notre expansion nationale.

Si tièdes qu'elles puissent paraître en matière religieuse, les grandes nations européennes, écrit M. Arréat, redeviennent chrétiennes vis-à-vis des autres peuples : leur action politique et commerciale ne se détache jamais entièrement de leur caractère religieux qui les fait distinctes et originales ; la valeur sociale de la religion traditionnelle reste un des éléments principaux qui entrent en jeu dans la concurrence des peuples. Celte considération ne pèse d'aucun poids dans l'esprit des sectaires; les

LE SENTIMENT RELIGIEUX EN FRANCE

partis n'obtietidront d'eux la liberté politique et religieuse que s'ils sont de force à la conquérir et à l'imposer.

19 mal 1903.

LA CRISE DU CATHOLICISME

LA CRISE DU CATHOLICISME

Après un siècle de luttes contre TÉglise, le jacobinisme semble triompher en France pour la seconde fois. Les mouvements précipités sont toujours suivis de réaction. Le catholicisme, qui a subi, sans y succomber, les formidables assauts de la Réforme et de la Révolution, surmontera sans doute, non sans blessures, l'entreprise des néo-jacobins. Mais il souffre aussi d'une crise intérieure, crise de déclin ou crise de croissance. Il est travaillé par une fièvre, chez ses fidèles et chez ses prêtres, qui entraîne Les uns vers le socialisme politique, les autres vers l'individualisme philosophique et qui met sa hiérarchie et sa doctrine en pérîî.

Les catholiques ont été les premiers à s'émouvoir du sort des classes industrielles i. Non contents de leur venir en aide, ils ont tenté de cimenter l'étroite alliance de l'Eglise et de la démocratie, bientôt triomphante. La tentative de Lamennais, vers 1830, renouvelée en 1848, est reprise et élargie par les sillon- 1. G. Goyau, Autour du catholicisme social, 1907.

nisles. Mais la démocratie implique un renversement de souveraineté. Les adversaires de ce courant dénoncent le danger d'anarchie, l'eau amenée imprudemment au moulin du socialisme pur i.

Une autre aspiration, d'ordre intellectuel, chez les catholiques les plus fervents, les plus attachés à l'Église, vise à une certaine liberté d'examen. Les uns voudraient établir l'accord entre les livres saints et les exigences de l'exégèse, les autres cherchent ime explication des dogmes avec laquelle l'esprit moderne puisse s'accommoder. Une tentative dans la première voie a rendu célèbre le nom respecté de l'abbé Loisy. L'arrêt de Rome, auquel il s'est soumis, n'a pas coupé court à ces velléités d'indépendance relative. Elles reparaissent, sous une forme nouvelle, particulièrement dans deux ouvrages, auxquels il ne nous semble pas exagéré d'attribuer une grande importance, l'un de M. Edouard Le Roy, Dogme et critique 2, Tautre de M. Bureau, la Crise momie des temps nouveaux ^.

Agrégé des sciences, doué de remarquables facultés mathématiques, M. Edouard Le Roy traite avec compétence les plus hauts problèmes de philosophie : ses articles de la Bévue de métaphysique et de morale en témoignent. C'est en même temps un catholique d'une ferveur mystique.

Pour des esprits de cette nature et de cette trempe, réfléchir sur leurs croyances, en peser les contra-

Page 1