F. PiUon, l'Année philosophique, p. 226. F. Alcan
((ualriènie Evanr'ilo \f In i>„„ j I v«i"o"<-, .M. j.e Hoy, de môme que
M. Loisy, partage quelques-uns des scrupules de
1 exégèse profane : la vision de saint Paul sur le
chemm de Damas, sous forme d'une lumière éblouis.
sanle et d'une voix qui n'émane d'aucune forme cor-
porelle, lui fournit le type dont il a besoin pour
pouvoir soutenir que la résurrection n'a pas été
constatée comme un fait vraiment physique
Hormis pour ceux qui ne voient dans les dogmes
que des mystères établis par Dieu, afin de confondre
I orgueil humain, la résurrection matérielle du Christ est, au point de vue intellectuel, inconcevable, autrement qu'à titre de simple métaphore sans portée pratique. Il en va tout différemment, si, comme le veul M Le Roy, on donne au dogme un sens négatif Jésus n est pas mort en ce sens que la mort corporelle n a pas mis un terme à son action sur les choses de ce monde, que la mort n'a pas été pour ui comme pour le commun des hommes une cessation dédnitive de l'activité réelle, ce qui ne veu( pas dire que la personnalité de Jésus a repris les phénomènes corporels ordinaires. Cela ne signifie point non plus que l'enseignement de Jésus lui survit, de la même manière, par exemple, que la pensée de Victor Hugo survit dans ses poèmes. Jésus est ressuscité en ce sens qu'il n'a jamais cessé d'être une source jaillissante et une règle efficace de vie
II en va de même pour le dogme de la Transsubstantiation, du changement miraculeux de la substance du pain et du vin en la substance du corps et du sang do Jésus-Chrisl. Interpréter la transsubstan-
LA CRISE DU CATHOLICISME. 157
tialion dans le sens littéral, c'est la rendre inintclligible. Pour M. Le Roy, ce n'est pas cependant une figure. Il n'y a pas de réalité plus réelle que la présence du Christ en face du catholique agenouillé devant l'hostie sainte : un changement s'est opéré dans les espèces eucharistiques. Mais M. Le lioy ne veut pas qu'on lui impose la formule comme une thèse physique ; il veut avoir le droit de l'interprêter, et il puise ce droit dans les termes mêmes (lu décret du Concile de Trente. Le dogme n'a de portée pratique que si nous comprenons que notre altitude, en face de l'hostie consacrée, doit être celle (lue nous aurions en face de Jésus devenu visible; et cette pensée est susceptible d'affecter profondément notre conduite. C'est dans le même esprit que nous devons entendre la personnalité divine, l'immortalité, toutes les sublimes doctrines de \a foi catholique. Le dogme, tel que l'entend AL Le Roy, ne nous offre pas une réalité extérieure dont nous ne pourrions nous faire aucune idée satisfaisante III, par conséquent, tirer aucun avantage ; il a une si^^nification, non pour la raison, mais pour la consfi'Mice ; ou, i)lus exactement, M. Le Roy attribue au dogme une portée ontologique, intuitive, et non pas Hîiiplement symbolique, tout en disant qu'il n'est i objet de représentation intellectuelle à quoi on serait tenu d'adhérer. Ainsi seulement il nous apporte une énergie d'action, une force de vie.
La philosophie moderne, le pragmatisme renou* V()lent le sens de la tradition. La tradition, d'après M. Le Roy, n'est pas quelque chose de fi^é, d'im-
mobile, elle est soumise à une réinterprétation perpétuelle qui permet de l'adapter à nos besoins. Toute la hardiesse de M. Le Roy naît de celle nécessité de concilier les exigences de Tesprit et celles de* la vie pratique, et à conserver pure et intacte la quintessence du catholicisme.
^ L'heure toutefois semble peu propice. Devant l'attaque toujours plus pressante, la papauté exige l'obéissance d'une armée en campagne ; elle ressera^ la double discipline intellectuelle et matérielle ; qui conque s'en écarte encourt le soupçon de défaillance et de traîtrise. Si le pragmatisme individuel de M. Le Roy était justifié, à quoi se réduirait le rôle de ces ordres Dominicains, Jésuites... gardiens de la tradition, interprètes du dogme, qui ont sauvé l'Église de la Renaissance païenne et de la Réforme, et tenu en échec la Révolution ? Nul doute, si ce n'est déjà fait, que M. Le Roy ne soit condamné, tout au moins, sévèrement blâmé par Rome. L'Osservatore romano avertit les libraires catholiques de ne pas répandre un livre où l'étiquette catholique .le sert qu'à mieux déchirer le catholicisme. D'après le journal romain, Dofjme et crilique est l'œuvre d\iu protestant déguisé. En quoi, ce censeur trop zélé prouve qu'il ne Ta pas compris. Selon la remarque de M. G. Sorel, la thèse de M. Le Roy écarte le fardeau de la Rible historique aussi lourd que l.i pesante armure scolastique à des épaules qui mit besoin d'être équipées à la légère i. M. Le Roy réd lil
i. Voir, dans la Revue générale de Critique et de Bibltoy / phie de mai. le savant article de M. Sorel.
LA GRISE DU CATHOLICISME
la Bible a une parole, à un enseignement intérieurs ; il ne saurait être suspect d'affinités avec le protestantisme orthodoxe.
Nous nous occuperons, dans un prochain feuille- Ion, du livre de M. Bureau, la Crise morale des temps nouveaux, qui marque une autre tendance émancipatrice, qui touche non plus au dogme, mais aux mœurs. C'est l'œuvre, pareillement, d'un de ces catholiques de gauche dont le nombre semble s'accroître et qui, après une réaction passagère, ne désespèrent pas du succès.
8 juin 1907.
Incedo per ignés, nous traitons un sujet brûlant. A propos des pages qui précèdent, un correspondant nous écrit : « Les questions religieuses sont délicates et complexes entre toutes. » Ne risquet-on pas, en les examinant du dehors, de froisser les consciences ? Il est malaisé d'en parler avec cette liberté à laquelle nous ont habitués les philosophes. Ceux-ci sont les meilleures pâtes qu'il y ait au monde ! Rien ne les émeut, rien ne les scandalise, ni les affirmations les plus osées, ni les plus fortes absurdités. Mais ces questions s'imposent à nous. I^^n vain un ministre a promené son éteignoir sur les lumières du ciel, afin que les lampions de la société de l'avenir brillent d'un plus vif éclat. Les mouvements trop brusques suscitent toujours des réactions.
ii\
La séparation de l'Église et de TËtat a mis les sujets religieux à Tordre du jour. Les revues, même indépendantes, en sont encombrées, et Toffre ne fait que répondre à la demande des consommateurs. En langage de librairie, « la religion se vend ».
Préoccupés de renseigner nos lecteurs sur les courants plus ou moins profonds, plus ou moins durables de la pensée contemporaine, nous avons été conduits, à l'occasion du Pragmatisme si fort en faveur, à signaler le livre de philosophie religieuse dû à M. Le Roy, intitulé : Dogme et Critique, d'une ingéniosité aussi sincère que merveilleuse pour se tirer de difficultés inextricables, au point de vue de l'histoire et de la science. Jamais il ne nous est arrivé de recevoir autant de lettres, d'objections, de rectificalions, bienveillantes pour la plupart. Nous les avons lues avec déférence et nous nous excusons de n'y pouvoir apporter ici que de brèves réponses K Un de nos coirespondants attire notre attention sur ce fait que l'Église ne tolère aucune interprétation arbitraire et résout les objections en se fondant sur la raison : rien ne nous semble, en effet, plus conforme à Torthodoxie. Cependant, notre pensée dépend-elle de nous quand l'attention et la réflexion s'en emparent ? Un autre s'étonne que nous parlions du livre de M. Le Roy, désapprouvé par la hiérarchie compétente ; c'est oublier que les études philosophiques demeurent en dehors de toute juridiction.
1. Un grand nombre de lettres portaient sur une omission matérIeUe, à propos du dogme de la résurrection, omission aussitôt rectifiée.
LA CRISE DU CATHOLICISME. 161
Une dernière remarque concernait le titre même : lu Crise du Catholicisme : c'çst réjouir les adversaires, nous a-t-on dit, à un moment bien inopportun. Ici nous invoquerons M. l'abbé de Pascal, Mgr Baudrillart, qui ont prononcé le même mot, exprimé la même idée, et M. Paul Bureau, professeur à l'Institut catholique, dont le livre, la Crise morale des temps mniveaux, fait l'objet de cette étude. Il apparaît à M. Bureau que nous vivons à une époque de transformations rapides, au milieu d'une crise générale ; la crise est partout, dans le parlementarisme, le radicalisme, voire l'anticléricahsme, s'il faut en croire une brochure de M. Buisson : l'Église catholique sortira peut-être de cet état critique plus aisément que d'autres institution.s qdi n'ont pas sa solidité, sa pérennité,
A suivre M. Bureau, nous ne risquons plus de nous égarer, de nous perdre dans les broussailles et les halliers de la théologie. M. Bureau nous convie à observer les mœurs régnantes : il obéit à des l)réoccupations morales et sociales qui sont pour lui la marque essentielle d'un esprit religieux ; il constate des maladies, il cherche des remèdes. Il se rattache au pragmatisme en ce sens que l'efficacité des croyances est pour lui la preuve la plus convaincante de leur vérité.
Le libéralisme, la largeur du catholicisme de M. Bureau se manifeste tout d'abord par la préface de M. Alfred Croiset. C'est à un esprit libre, à un agnostique, à l'hellénisant si délicat, bon citoyen de la Cité moderne autant qu'exact connaisseur de la
BouRDEAU. — Pragmatisme. ^ n
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Cité antique, que M. Paul Bureau s'est adressé pour présenter son livre au public, ne faisant en cela que suivre les directions de Léon XIll. Ce grand Pape recommandait, en effet, aux fidèles et aux prêtres, de rechercher le commerce des hommes de toutes confessions et de toute opinion, pourvu qu'ils fussent honnêtes gens.
M. Bureau n'est pas de ces esprits chagrins qui ne voient partout que mal et péché. Il célèbre la magnificence de nos sociétés modernes, les merveilles de la civilisation ; il constate les progrès accomplis dans la famille, le régime du travail, les pouvoirs publics, les institutions religieuses, la culture scientifique. Mais il y a une ombre, une tache au tableau. La valeur de l'homme n'a pas progressé : il semble que si l'homme a pris sur la nature un empire dominant, il a perdu cet empire sur luimême.
Il suffit, pour le prouver, de dresser le bilan de l'immoralité contemporaine. M. Bureau nous cite des faits et des chiffres. Intempérance, alcoolisme, accroissement des divorces, abaissement de la natalité française, cupidité, vanité, témoignent des défaillances dans la vie privée. Notre auteur est fort bien renseigné et averti, en particulier sur la société parisienne. Très persuadé de l'importance de la morale sexuelle, il s'effraye de voir l'impudicilé submerger Paris et s'étendre comme une épidémie que le mariage facilite, au lieu de la réfréner. Il ai)erçoit trop d'yeux chargés d'adultères, trop de malthusiens pratiquants, trop de partisans effectifs de Tunion libre,
LA CRISE DU CATHOLICISME. 163
trop de dissolus embourbés dans les délectations charnelles. M. Bureau toutefois est fort éloigné de nous narrer par le détail toutes ces turpitudes sur le ton d'un censeur malveillant et rogue. Il nous engage simplement à un examen de conscience, dussions-nous en rougir jusqu'aux oreilles.
Au dérèglement des individus joignez les désordres de la vie collective, et cela dans tous les domaines Hitellectuel, économique, politique, religieux: ici lautoritarisme et l'intolérance ; là l'esprit d'anarchie. iJans la gestion mercenaire de l'Etat, qu'il s'agisse .lu corps électoral, de l'armée, de la magistrature c est l'espionnage, le favoritisme, l'injustice au service des intérêts personnels coalisés. Exclue des affaires publiques, l'aristocratie s'amuse, et de quelle façon ! Médiocrement active dans les carrières commerciales et industrielles, la bourgeoisie se livre à la chasse des dots et des sinécures administratives • les paysans ne voient que leur intérêt immédiat ; les ouvriers ne rêvent que la révolution. Partout il y a relâchement du lien social.
De telles mœurs trouvent une opinion, non pour protester contre elles, mais pour les justifier M. Bureau cite les apologistes de la délation, de la violence, de l'antipatriotisme, de l'avortement. Dans la conduite comme dans les idées, on conspire à creuser le tombeau de la France.
M. Bureau fait preuve d'une extrême impartialité. Bien loin de croire que tout le bien soit d'un côté tout le mal de Tautre, il ne juge pas selon l'étiquette : mamts catholiques mènent des vies païennes, maints
LA CRISE DU CATHOLICISME
\lit
If II
adversaires se rapprochent d'un idéal religieux. Les causes de cette crise, M. Bureau les cherche à la fois chez ses coreligionnaires qu'il appelle les enlants de la tradition, et chez ceux qu'il désigne sous le nom des enlants de C esprit nouveau.
Les enfants de l'esprit nouveau ont trop mis leur confiance dans l'efficacité morale du progrès scientifique ; ils ont clé victimes de cette erreur d'après laquelle il suffit d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs. Ils ont jugé que la société devait s'améliorer fatalement, de môme que le soleil se lève, sans notre effort, sans notre concours. Ils ont remporté d'admirables succès, par le bienfait des découvertes de la science, par l'aménagement des intérêts matériels de la vie. Ils ont essuyé de graves et nombreux échecs. Tout ce qui affranchit l'esprit de l'homme sans le rendre maître de lui-même est malfaisant.
Les méprises des enfants de la tradition se sont produites en sens inverse, par leur hostilité à la pensée moderne, par la confusion de l'esprit de conservation et de l'esprit de réaction. Ils ont rendu de précieux services à la collectivité, créé des œuvres d'assistance, défendu la famille, donné Texemple de la moralité personnelle ; mais infiniment plus qu'en Allemagne, en Autriche, en Italie, ils ont perdu, en France, le contact des masses populaires, des paysans et des ouvriers des villes.
Les uns et les autres ont également échoué ; ils ont privé notre pays des forces morales dont il a
besoin. La crise aiguë qu'il traverse frappe les plus aveugles. Ce double devoir de réforme individuelle incombe aux croyants comme aux incroyants. Les incroyants cherchent le fondement de cette éducation dans la morale de l'évolution, de la solidarité. M. Bureau critique ces deux morales laïques, où il ne réussit pas à découvrir l'origine et la légitimité du devoir impératif. Il ne l'aperçoit (|uc dans le sentiment religieux, dans la foi agissante, seule source de régénération efficace et de vie sociale.
Quelques remarques achèveront de faire comprendre la pensée de l'auteur. M. Bureau croit qu'il existe un lien entre la morale des individus et le bien général de la société. Cette idée semble contredite par M. de Gobineau qui n'aperçoit pas de relation entre la moralité privée et la vitalité sociale : le fanatisme, dit-il, le luxe, les mauvaises mœurs et l'irréligion n'amènent pas nécessairement la chute des Empires. Les sceptiques renchérissent encore. Bayle cherche l'origine des sociétés dans les besoins, les imperfections, les appétits de l'homme. Mandeville vante la nécessité des passions antisociales, il salue l'orgueil, la sensualité, la paresse, la prodigalité, l'envie, l'avarice, comme les patrons du commerce, de l'industrie, de l'art, de la science; il fonde la civilisation sur les sept péchés capitaux, et condense sa théorie dans la dangereuse formule private vices, public benefits. Kant, en dépit de sa haute^ morale, admire cependant la force impulsive des pires défauts de l'homme, la vanité malveillante, la passion de commander. Hegel signale la méchan-
ceté, le Bœse, comme le levier du progrès humain. Les utilités du vice n*empêchent pas d'ailleurs qu'il ne soit mauvais. Mais les vices n'ont peut-être pas entre eux autant de liaison que l'imagine M. Bureau, et telle vertu, remarque Bayle, se conserve mieux dans un cœur avec plusieurs vices éclatants qu'avec des défauts médiocres.
En admettant qu'il puisse y avoir quelque grain de vérité dans ces paradoxes, tout esprit sensé est obligé de reconnaître que l'ordre social exige un certain degré d'honnêteté dans la famille, de probité dans les transactions, de conscience dans la gestion des affaires publiques, de discipline dans l'armée, et d'esprit religieux, au sens large. Nous sommes en France, à l'heure présente, au-dessous de ce niveau, comme on l'était par exemple au temps du Directoire, avec cette infériorité qu'à la fin du dixhuitième siècle la meilleure âme de la France s'était réfugiée dans la vigueur et l'enthousiasme de ses armées. L'histoire d'Angleterre nous révèle d'autre part le rôle des élites morales. C'est à l'esprit puritain que l'Angleterre doit encore aujourd'hui sa prospérité économique, sa colonisation resplendissante, la dignité, la puissance et la richesse de ses classes ouvrières.
M. Bureau ne se flatte pas de convertir au puritanisme trente-cinq millions de Français. Mais il ambitionne pour cette petite cohorte, d'après lui toujours grandissante, des catholiques de gauche, le rôle des non-conformistes en Angleterre. Ce sont eux qu'il appelle à former un groupe de forces sociales dont
LA CRISE DU CATHOLICISME
la France ne peut se passer. Il les détourne, à tort ou à raison, de l'action politique, sur laquelle d'ailleurs ils sont divisés, pour qu'ils concentrent toute leur énergie sur le bon aménagement de la vie privée, familiale et professionnelle.
Commentant le livre de M. Bureau, dans la revue catholique Demain i, M. Paul de Bousiers, si versé dans la connaissance des hommes et des choses d'Angleterre et d'Amérique, observateur calme et réfléchi, fait ressortir la nécessité de vertus nouvelles, répondant aux nouveaux besoins de notre démocratie industrielle : la docilité, l'obéissance sont les vertus d'un âge de minorité. Ce qu'il faut, c'est l'habileté, l'énergie, l'initiative émancipatrice. A nos sociétés mouvantes et déracinées, le patriarcalismo, le paternalisme rural et figé d'un Bonald, l'autoritarisme aristocratique d'un Joseph de Maistre ne sauraient convenir.
Par cette école de l'abbé de Tourville, de M. de Bousiers, de M. Bureau, de l'abbé Klein, nous voyons l'influence anglo-saxonne, qui a donné au catholicisme son dernier apologiste Nevi^man2, pénétrer le catholicisme latin, de même que vers 1860 s'exerçait, en théologie, l'influence germanique.
Ces hommes nouveaux auquels il faut joindre, dans d'autres sphères, les Tyrrel, les Loisy, les Murrî, les Schell, les Fogazzaro, les Le Boy, et d'autres moins connus, sincèrement attachés à l'Église, n'ont visé
1. 10 mal. Cette revue fort Intéressante était l'organe des f^athollciiies projjrressistes. EUe se publiait à Lyon.
2. La Grammaire de l'assentiment vient d'être excellemment traduite par AP* Gaston Paris.
qu'à mieux éclairer les esprits, à mieux fortifier les cœurs *.
Une vive réaction se produit cependant à Rome contre ces tendances, dans les cercles du Vatican, où Ton condamne qcs rapproclicments, ces manifestations générales d'autonomie, cette ligue pour la culture, dont les chefs du Centre catholique allemand ont pris l'initiative contre les procédés de la Congrégation de l'Index. N'est-il pas remarquable (|u'au même temps, dans l'Église anglicane, s'accentue une aspiration vers le sacerdotalisme, l'ecclésiasticisme, et la formation d'ordres religieux sur le modèle catholique, recommandés en Allemagne par le protestant Harnack ? Il n'y a pas assez de catholicisme dans le protestantisme, pas assez de proleslanlisme dans le catholicisme. De part et d'autre, il s'agirait de concilier la liberté et l'autorité, Tuiiité et la vie. Mais l'histoire nous enseigne que les institutions ne se maintiennent que par l'esprit qui les a fondées.
33 JulUet 1907.
1. Sur l'esprit dos libéraux modernistes voir: les Menus propos d'un cathoUnue libéral, par M. Léon Chaîne, t vol. 1908. et du même auteur Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. 2 vol. ln-8, 1904 et 1908.
LE MODERNISME ET L'ORTHODOXE
Défini et condamné par l'Encyclique Pascendi, le modernisme continue à alimenter les Revues et les journaux, même ceux qui traitent d'ordinaire des sujets profanes. Cette crise interne du catholicisme, cette tentative nouvelle de réconcilier l'Église avec le siècle, visait à une réforme intérieure, non à un schisme. Elle devait aboutir à l'excommunication ou à l'interdit de quelques réfractaires, à la soumission de presque tous. Cependant pour ceux qui partagent ses aspirations, le modernisme est autre chose que le lit d'un torrent désormais desséché : il coule comme une rivière souterraine et rejaillira peut-être avec assez de force poiTr emporter la digue.
L'Encyclique s'est appliquée à définir le modernisme, à repousser cet esprit nouveau et inquiet, à la recherche de formes vivantes pour la conscience et l'action religieuses. Mais, d'après l'ex-jésuite Tyrrel, renfermer le modernisme dans un système est aussi vain que le serait l'effort du photographe attentif à « fixer le vol d'un oiseau ou le galop d'un che-
LE MODERNISME ET L*ORTHODOXE
val». Pour saisir le modernisme à ses origines, il faudrait posséder une quinzaine de biographies : celles de Newman et de Tyrrel, en Angleterre ; de Hecker, aux Etats-Unis ; de Schell, en Allemagne ; de Murri, en Italie ; de Loisy, de Blondel, de Le Roy, en France ; nous ne citons que les noms les plus connus. La meilleure vue d'ensemble se trouve dans le Catholicisme rouge i, de M. Prezzolini, d'une finesse, d'une souplesse tout italiennes. Ce livre indépendant fournit en même temps la documentation la plus abondante.
M. Prezzolini voit dans le modernisme une infiltration de l'esprit philosophique et démocratique au sein d'une hiérarchie et d'un dogmatisme autoritaires.
Jusqu'à la Réforme, le catholicisme est mêlé à tous les courants sociaux et intellectuels, il les domine ; il absorbe en lui le mouvement franciscain, mystique et populaire, la philosophie d'Aristote, puis le mouvement politique et artistique de la Renaissance ; organisme jeune et vigoureux, il s'adapte au monde qui l'entoure. Après la réformation, l'Église, qui, grâce à l'ordre des jésuites, a reconquis une partie "de son empire non sans payer cher son succès, inaugure un système de clôture, de séparation comme dans une contrée où des cas de peste se seraient produits. Elle rend très difficile tout accès des idées profanes, en canonisant la scolastique, juste au moment où l'Europe allait l'abandonner. Elle se dresse en citadelle entourée de rem 1. Il CattolicUmo rosso. Naples. 1908.
parts ; elle maintient une discipline d'état de siège ou d'armée en campagne.
Telle fut l'œuvre du Concile de Trente, qui s'achèvera par la proclamation de l'infaillibilité du Pape, au Concile du Vatican. La philosophie du dix-huitième siècle et la Révolution française avaient livré à TËglise un second assaut. Liée à l'ancien régime, elle en partageait la défaite et subissait, le long du dix-neuvième siècle, les alternatives du parti politique auquel elle s'était liée. Les avances de Pie IX en 1848 et de Léon XIII à la démocratie échouèrent. La chute du pouvoir temporel en Italie, la séparalion en France ont affaibli, désorganisé le catholicisme dans ces pays où il avait exercé un monopole de souveraineté.
En Allemagne, au contraire, où il est stimulé par la concurrence protestante, le catholicisme témoigne d'un rajeunissement merveilleux ^ ; il a réduit à merci le prince de Bismarck, mis fin au Culiurkampf. Quoique ébranlés, les catholiques gouvernent encore en Belgique. En Angleterre et en Amérique, depuis cinquante ans, la croissance catholique est ininterrompue. Sans l'aide de l'État, sans alliance politique, étranger aux querelles théologiques, le catholicisme anglo-saxon se signale par sn franchise d'allures, sa sûreté d'action, son initiative, la plus noble émulation dans l'accomplissement des devoirs sociaux. Il apporte un ferment de liberté dans le catholicisme occidental.
Dans ces conjonctures, deux attitudes, deux men-
J. Goyau. l'Allemagne religieuse, 2 volumes.
il' '
talilés, deux partis se manifestent parmi les prêtres et les fidèles. Les uns (l'immense majorité) attachés <i l'orthodoxie la plus stricte et à raulorité la plus rigide, l'emportaient avec Pie X. Les autres, les modernistes, estimaient que le catholicisme était moins menacé par l'ardeur de ses adversaires, jointe à l'indifférence des masses, que par le régime débilitant d'une autocratie intransigeante, par l'isolement intellectuel, par l'insuffisance du clergé et par la passivité des fidèles. La tête même semblait plus malade que le corps. La stratégie surannée, les vieux remparts du Concile de Trente, relevés et fortifiés par celui du Vatican, ne servaient plus de rien pour la défense, et empêchaient l'air, la lumière, de pénétrer dans la cité. Les modernistes estimaient donc qu'il s'agissait de préparer, au-dessus des croyances populaires et de la tradition, une renaissance du sentiment catholique, de se mettre à la hauteur de la science et de la pensée contemporaines, de chercher une apologétique adaptée au temps présent, d'opérer une rénovation catholique, au triple point de vue de la doctrine, de l'histoire et de l'autorité ^
Sur la nature et l'objet de la croyance, les modernistes sont en opposition complète à la scolastique, « squelette pétrifié », écrivait M. Le Roy, nécropole de formules où dorment des idées momies, séparées par six siècles de la spéculation philosophique vivante.
1. Voir dans la Revue de métaphysique et de morale, mai Juniet 1907, la Pensée catholique en France, par J. WIlbol«. '
LF MODERNISME ET L ORTHODOXE
Les modernistes se rattachent à Pascal, si éloignés qu'ils soient du jansénisme par d'autres côtés. Pascal, dans les Pensées^ se place aux antipodes de la scolastique et du rationalisme cartésien. 11 connaît la force de l'objection scientifique. Bien loin de fonder les vérités de la foi sur le raisonnement et sur la raison, il cherche Dieu dans le cœur de l'homme. Au Dieu transcendant, il substitue le Dieu immanent.
Très grande a été sur le modernisme la pensée si orignale et la personnalité si éminente du cardinal Nevvman, protestant anglican, converti au catholicisme, sans avoir passé par la serre chaude du séminaire. Sa conversion fut l'œuvre d'une réflexion toute personnelle. Dans sa Grammaire de Vassenlimenty il Çixe le caractère de la croyance.
L'assentiment est autonome. Il dépend de la conscience, de l'inspiration intime. L'opposition de la foi et de la raison est celle de l'assentiment réel et de l'assentiment logique. La simple logique ne remue pas l'homme, ne touche pas le cœur, ne nous porte p«is à agir. La foi s'attache non à l'évidence rationnolle mais aux faits moraux. Sans doute Newman a été dépassé par des modernistes et il les eût désavoués ; mais l'individualisme est en germe dans sa théorie de l'assentiment.
A rinflucnce religieuse de Pascal et de Newman, s'ajoute celle de la philosophie contemporaine, si contraire à l'intellectualisme, au rationalisme. Kant a prouvé l'impuissance radicale de la raison pure à résoudre les questions suprêmes, à donner un fon-
LE MODERNISME ET l'oRTHODOXE.
dément à Tobligation morale. La philosophie mène à Tagnosticisme, au relativisme, au subjectivisme. Le romantisme, d autre part, avec Rousseau, Jacobi, Herder, oppose à l'intelligence logique, à la raison abstraite, le sentiment spontané, exalte son rôle dans les créations du génie. Schopenhauer prouve que la Volonté, la force partout et toujours active, domine l'intelligence qui n'est que lumière et miroir. Hartmann suit, dans toutes les manifestations de la nature et de l'hisloire, le rôle immense de Vinconscient. Pour Nietzsche, l'histoire raconte la lutte de la connaissance et de la vie, et c'est à la vie qu'appartient la victoire. Le pragmatisme de William James, qui cherche dans les conséquences pratiques le critère et la clarification des théories, la philosophie de la contingence de M. Boutroux, l'intuitionnisme de M. Bergson, ont exercé de même une influence considérable sur les modernistes français.
La nouvelle philosophie des sciences semble écarter le principal obstacle à la nouvelle apologétique. Les adversaires de la religion prétendent l'écraser sous la science, et voici que les savants authentiques, tels que M. Poincaré, nous démontrent que les vérités scientifiques n'ont rien d'absolu : ces vérités ne sont autre chose que des hypothèses toujours susceptibles de revision, des instruments commodes pour l'explication des phénomènes.
Une thèse de M. Blondel sur VAction, non réimprimée par déférence pour l'autorité ecclésiastique, est une des sources du modernisme français. De même
que Pascal s'attaquait à Montaigne et aux sceptiques, M, Blondel combat le dilettantisme esthétique. Il nous conduit à la conquête de la foi par l'action, au lieu de la recevoir toute faite par procuration extérieure.
Intérieure et inunanente, la foi, telle que la comprennent les modernistes, semblerait les rapprocher des protestants. Mais cette immanence divine, ils la placent non seulement dans la conscience individuelle, mais dans l'Eglise, dans le sacerdoce, dans la société religieuse tout entière.
Si telle est, d'après les modernistes, la vraie nature, la dignité de l'assentiment, comment concevoir l'objet même de la croyance, c'est-à-dire le dogme ? Celte question du dogme renferme toutes les nouveautés, voire les contradictions du modernisme : agnosticisme, anti-intellectualisme, critique historique, limites de l'autorité pontificale.
L'assentiment au dogme, avons-nous dit, est un acte de liberté, non de soumission. Il en est de même de son interprétation. Les modernistes combattent dans l'orthodoxie l'immobilité, la cristallisation du dogme en formules. L'évolution est leur grand cheval de bataille : ils ne seraient pas modernistes s'ils n'étaient pas évolutiormistes. Par l'évolution, ils se ïattachcnt à Newman, qui, quelques années avant Darwin, entrevoyait une loi générale de « dévelop- IKMucnt »; il a été dépassé par Le Roy et Loisy. Le i liangement s'applique non au dogme, mais à la fornmle. Chacun peut donner au dogme une inlerprélation personnelle, à condition que cette interpréta-