L'Année phUosoimque, Paris. Félix Alcaa. lers
LE MODERNISME ET L ORTHODOXE
République déguisée qui implique le renversement de la hiérarchie, un changement de souveraineté dans le sens démocratique. Mais pour se maintenir, les institutions doivent rester fidèles à l'esprit qui les a créées. Un césarisme libéral est une contradiction, une chimère : SU ut est, aut non sit, L'Eglise est fondée sur l'inspiration divine, et il est au moins aussi raisonnable de considérer celte inspiration comme accordée à un Pape, qui vit de la vie spirituelle dans une sorte de couvent, qu'à une assemblée d'évôques, surtout à une assemblée de fidèles. L'histoire des conciles dévoile autant d'intrigues que l'histoire des Parlements ; l'Esprit est trop visihlemcnt absent de ces assemblées, tandis qu'on ne voit pas les intrigues qui se nouent autour du Pape, dont la sainteté couvre tout.
Demander, au milieu des attaques et des difficultés de l'heure présente, que, pour satisfaire aux exigences de quelques centaines de prêtres et de laïques bourgeois, très cultivés, très subtils, des réformes considérables s'accomplissent dans l'Église, auxquelles cent cinquante millions de catholiques qu'il y a dans le monde, rangés et soumis autour de la houlette pastorale, restent profondément indifférents, voire hostiles, comme en témoignent les grandes Assemblées des catholiques allemands, peut paraître une prétention exorbitante : d'autant que les modernistes ont des aspirations contradictoires. On n'accomplit pas de grands mouvements religieux avec des pensées troubles, un esprit juste-milieu, un fond de scepticisme, tel qu'il existe, s'il faut en
croire Benedetto Croce, parmi les modernistes italiens. Les grands réformateurs du catholicisme, les fondateurs de ces ordres religieux, de ces milices si disciplinées qui ont sauvé TËglise des plus grands périls, les saint François, les saint Dominique, les saint Ignace étaient des enthousiastes, des illuminés. Une chose enfin devrait avertir les modernistes du danger de leurs revendications ; l'approbation qu'ils reçoivent des ennemis de TÊglise, des libres penseurs, des Israélites, si attachés à leur tradition, des franc-maçons si dociles à leurs Loges, des socialistes si soumis à leurs conciles œcuméniques el qui refuseraient aux catholiques le droit et le devoir d'obéir au Saint-Siège !
Il y a cependant autre chose dans le modernisme que des fantaisies individuelles et des querelles d'écoles minuscules. Depuis trois siècles l'Église se restreint et se resserre, devient plus latine, plus liée à la bureaucratie romaine, plus engoncée dans le dogmatisme espagnol. Le modernisme représente des courants nationaux indépendants de l'ultramonlanismc centralisateur. Ces courants parviendrontils à l'emporter ? Verra-t-on quelque jour le Vatican envahi par les Yankees, représentants d'un catholicisme pratique, utilitaire, mais sans haute culture, sans goût du passé, sans pompe et sans poésie ? Les amateurs d'antiquités ne manqueraient pas de le déplorer, au même titre que la prise de Rome par les Piémontais, ou l'invasion des barbares.
95 août 1908.
INQUIETUDE RELIGIEUSE
De longtemps on n'avait constaté autant d'écrits sur les questions religieuses, même dans les revues * t les journaux qui ne les envisagent que du dehors. A l'écart de la foule bruyante et tumultuaire, absorl»ée par ses affaires ou par ses plaisirs, une inquiétude religieuse se manifeste chez nombre d'esprits contemporains par un intérêt renouvelé pour la liaute culture et les études qui se rattachent à la religion. C'est à cette tendance que nous devons le aouyeau livre de M. Boutroux, Science et Religion 'lans la philosophie contemporaine. On y trouvera îout d'abord l'exposé le plus clair et le plus impartial des systèmes du passé et du présent, l'interprétation la plus judicieuse et la critique la plus l'énétranle ; dans une conclusion développée, M. Boutroux expose ^ses propres pensées.
Aux hommes faibles, misérables, victimes de tant
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INQUlÉTlJr>ES RELIGIEUSE.
de périls, de craintes, d'infortunes, en lutte les uns ♦ contre les autres, les religions ont apporté un réconfort, un frein, un ordre ; elles ont satisfait, par une explication du monde, le besoin inétaphysiqui^ naturel à riiomme. Elles ont en même tcmiis donné naissance à la philosophie irréligieuse. C'est en réfléchissant sur les croyances instinctives, spontanées, traditionnelles, que des hommes ont élevé leurs regards au-delà dos temples et des clochers. Ils n'auraient pas été irrcligieux s'ils n'avaient été religieux. Les penseurs ont opposé leur métaphysique individuelle à la métaphysique populaire des religions. Les philosophes ont considéré les prêtres comme les usurpateurs du trône qu'ils prétendaient occuper au nom de la raison : ils ont réagi à leur tour sur les religions et se sont maintes fois réconciliés avec elles.
Déjà Platon et Ariçtote cherchent dans les mythes les traces et les rudiments de la pensée philoso phique. Les néoplatoniciens, Plolin et Porphyre, justifient, au point de vue de la raison, tous les éléments de la religion.
Au moyen âge, la pensée chrétienne rencontre la pensée rationnelle et scientifi(|ue sous la forme de la philosophie grecque : la scolaslique établit un concordat entre la philosophie et la théologie, entre la raison et la foi. Assurant la stabilité dans les âmes, l'Église aspirait à s'emparer de la société tout entière.
Mais, à la Renaissance, le christianisme mystique, qui plaçait l'essence de la religion dans la vie inté-
rieure, se détacha violemment de l'Eglise traditionnelle : comme le catholicisme du moyen ûge avait uni Aristote à la théologie des Pères, Luther combina Erasme et la conscience mystique. La philosophie de Descartes secouait le joug de la théologie et donnait à la nouvelle philosophie le spiritualisme rationaliste pour base. Tandis que Bacon, le Luther de la science, le père de l'empirisme, détrônait Aris^ lote. Galilée en constituant, vers 1604, la noTion de loi naturelle, ouvre le conflit séculaire de la reliu^ion et de la science.
Le rationalisme déiste, inauguré par Descartes, dépouillait la religion de tous ses éléments caractéristiques, la réduisait à quelques formules sèches et abstraites ; et d'autre part ses démonstrations soidisant rationnelles de Dieu et de l'âme étaient loin de posséder l'évidence qu'elles affectaient.
Nul mieux que Pascal, pénétré de l'esprit scientifique dans toute sa force et toute sa plénitude, n'a mis en évidence la faiblesse du rationalisme philosophique et religieux. Précurseur des modernistes, Pascal cherche dans les conditions de la connaissance humaine, de la vie, de l'action, les éléments de ses preuves. Il distingue de la raison les raisons du cœur, qui passent la portée de l'esprit géométrique et fait paraître, contre l'élégant scepticisme de Montaigne, que Dieu est nécessaire pour la conscience intime de l'homme.
Locke est un autre précurseur du pragmatisme. Tandis que la science cherche et acquiert des connaissances véritables, la vie pratique repose presque
entièrement sur de simples croyances. La force de la coutume, l'obscurité des questions, la nécessité d agir, de se déterminer sans retard, fait du simpir 2senUment, de la croyance, le pnnc.pe hab.,uell nos jugements ; nous nous réglons sur des proba- WUés, des hypothèses. Comment dès lors écarte,es croyances religieuses, sous prétexte qu'elles no
Te hT T'"'"' • ^'"^ ^'^'' «' fi'»^ philosophie d homme du monde fut l'origine du profond ot
savant système de Kant. La même raison, théoriqu
lorsquelle a trait à la connaissance des choses ë
pra .que lorsqu'elle règle les actions, fonde che
Kant d une part la science, de l'autre la morale
1 il T^ 'V^''^""' ^^^"-"' ' «chacune d'e 1 indépendance dans son domaine
sien"/f„'fr "^^^'T'"'"' ""^ ••««-«•-•«« cartésien /a phdosophœ des lumières, répandue au dixhua.ème s.ècle, unit Bacon et Descartes, le rationa isme à 1 emp,nsme dans un sens matérialiste, avec
bach Cett " .r^'^'P^^'^'-. Helvetius, d'Holbach. Cette philosophie prétend anéantir le. croyances religieuses. Seule la science est destiné; manitr; P^''^^''"— -' «' 'e bonheur de l'hucomT; I ^'T'" '""•■" '' P""'''!"^ ««' ««"Sidéré
f célèh ■'"''• '''"^ *=**"'^'^"'^« «'^'^P"'"e dans le célèbre ouvrage de Condorcet : Esquisse d'un ta-
bleau htstongue des progrès de l'esprit humain.
Rousseau nous ramène à une réaction de l'ins-
t.nct. de 1 .nlu.l.on, du sentiment indépendant de la
science et de la logique. Le déisme 'de Rousseau
INQUIÉTUDES RELIGIEUSE
procède du cœur, de la conscience, de Tenthousiasme, du retour à la nature. Chateaubriand et les romantiques de son école exaltent les dogmes, les rites, les traditions du catholicisme. La valeur d'une doctrine se mesure à ses conséquences effectives. L'amour dont le christianisme offre la sublime expression n'est-il pas la réalité la plus profonde
de toutes ?
A partir du second tiers du dix-neuvième siècle, science et religion se séparent théoriquement en un dualisme radical, comme l'intelligence et le sentiment. Le conflit est inévitable dans la pratique ; on peut répartir en deux classes, selon qu'ils manifestent une tendance naturaliste ou une tendance spiritualiste, les penseurs qui ont cherché à le résoudre.
Auguste Comte marche de la science à la religion, en passant par la philosophie. Son positivisme s'attache à la réalité pour arriver à l'utile. Seule la science est réelle : la théologie et la métaphysique sont des illusions successives aujourd'hui dépassées : la sociologie science nouvelle et dernière sera aux faits moraux et sociaux ce que la physique et la chimie sont aux phénomènes de la nature inorganique.
Sous l'inspiration du catholicisme du moyen âge et de l'œuvre napoléonienne. Comte rêve de rétablir l'équilibre rompu par la Révolution française et de ramener l'harmonie sociale non par des institutions politiques et traditionnelles, mais en réalisant dans les esprits la cohérence logique, l'unité intellectuelle, condition de l'unité morale* Reprenant l'œuvre de
MOLrtMlNISME.
INOUIETUDK RELlUltUbL.
la théologie, la sociologie dégage de l'idée de Dieu et d'immortalité son contenu positif, Tidée d'humanité et le culte des morts c.ui revivent en nous. L'amour de l'indixidu à l'individu, do la l'amillc, do la patrie, de l'humanité, marque les degrés de l'altruisme. Ainsi s'opère, au moyen du concept Humanité, la synthèse de la science et de la religion. Comte prétend ainsi avoir enfermé l'infini métaphysique dans les bornes du réol ot de l'utile.
Un adepte non moins fervent de la science positive,-! le rbert Spencer, nous ramène à l'idéalisme avec son Agnoslicisme, sa théorie de Vlnconnaissahle. D'après Spencer, le trait général de l'évolution religieuse, c'est la prépondérance de l'élément moral sur l'élément cultuel et propitiatoire, et l'élimination croissante des caractères anthropomorphiques attribués tout d'abord à la cause première, aa tendance à considérer les dogmes comme de purs symboles et à les remplacer par la connaissance à la fois indéfinissable et positive de l'absolu. La religion qui part de l'affirmation de l'absolu est dans le vrai. Si ila science exclut le surnaturel dans le cours des phénomènes, l'origine et la fin des choses nous demeurent inconnaissables.
L'agnosticisme à tendances panthéistes d'Herbert Spencer n'est donc pas synonyme d'athéisme. D'abord rebuté par les formes traditionnelles des religions. Spencer finit par sympathiser avec elles. La sphère de l'âme occupée par elles ne peut rester vide, et toujours les mêmes ciueslions s'y posent Mais si l'humanité d'Auguste Comte, qui oppose '
riiomino à la nature, est une conception trop frêle, 1 inconnaissable est un océan pour lequel nous n'avons « ni \oile ni boussole ».
D'après un troisième représentant de la science, Eixest Haeckel, qui remonte aux Encyclopédistes, l'opposition d'un absolu inconnaissable en face du relatif n'existe que dans notre esprit, à l'état de résidu de la vieille scolastique. La science possède la solution des prétendues énigmes de l'univers : tout on donnant l'explication réelle et naturelle des religions, elle refoule les absurdités et les faussetés des dogmes religieux. Haeckol érige la science en philosophie pour combattre les religions, puis il érige sa philosophi<' en religion pour les loinplacer : la solidarité morale, qu'elles enseignent, n'est que le reflet de îa solidarité physiciuc entre les êtres. La morale du monisme dit scientifique s'y rattache. M. Boutroux fait ressortir le vague, les ambiguïtés, les contradictions de ce scientificisme.
A la tendance naturaliste de Comte, de Spencer, de Haeckel, s'oppose la tendance spiritualisle représentée par le pragmatisme.
Le pragmatisme commence par tracer dos limites h la portée de la science, limites que les savants établissent eux-mêmes et ((ue M. Poinearé a popularisées ou France. Sans doute le trésor des faits étudiés par la science s'accroît sans cesse, mais nous n'avons fait aucun progrès dans la connaissance de leurs causes ^ Les théories scientifiques
1. Voir dans l'Opinion du 11 avril, l'article de M. G. Le Bon, Philosophie et Religion.
BouRDEAU. — Pragmatisme.
se réduisent à des hypothèses et ces hypothèses se font et se défont comme la toile de Pénélope. La science est une alïaire de résultats pratiques, non la connaissance directe, totale de la vérité. La sriiMicc, <M'rit M. Prezzolini, est au monde ce qu'une carie de géographie est à un pays, d'une utilité in conipaïahle pour le voyageur, mais (lui laisse d(> côté une foule de particularités, et ne sauiait reproduire la vie même dans sa richesse, sa couleur, ses parlicularités, sa complexité infinie.
La religion fait partie de la Aie normale de l'homme. Si la science nous l'ournit a\ec une libéralité toujoius plus i)rodigue, grAce à la vapeur, à Léleclricilé, au télégrai)he, toutes les commodités de la \ie extérieure, la religion n'est pas moins utile à nolie vie intérieure, lorsciu'elle nous apporte la sérénité, l'équilibre moral, le bonheur, la guérison tle certaines maladies de l'àme et du corps. La vérité n'est pas une chose antérieure à l'action, elle est le résultat de l'expérience. Or l'expérience des âmes religieuses, poursuivie pai- \V. James, abstraction faite des dogmes et des institutions, prend une valeur scientifique, grAce aux observations de Myers sur le moi subliminal (1886). Par une portion de son être qui dépasse son moi conscicnf, l'homme est susceptible d'entrer en contact avec un autre monde différent de celui (pii tombe sous nos sens, et qui devient poui- lui une nouvelle source de vie et de puissance. Ainsi, grâce à la théorie du subconscient, la religion aurait un appui dans la science ellemême. Bien plus, l'expérience religieuse serait plus
INQUIÉTUDE RELIGIEUSE
iiiimédiale, plus étendue, plus concrète, plus profonde que Fexpérience scientifique.
Mais contrairement à r(\\périence scientifique, générale, \éiifiable pour tous, parce qu'elle dépersonnalise les jdiénomènes, l'expérience religieuse est individuelle, incertaine. Et quelle preuve avonsnous que ce monde occulte, a\ ec lequel nous entrons on communication par le subconscient, se distingue de nous-mêmes, qu'il est autre chose qu'une héré- <lité obscure, une sorte de réservoir d'impressions accumulées, ignorées, emmagasinées à notre insu ? Ijifin, les sociologues et les psychologues débattent •'litre eux le problème de savoir si les dogmes et les institutions religieuses, dont W. James fait si bon marché, sont ou ne sont pas l'origine, la cause du mysticisme intuitif et liés à lui d'une manière indis^ solnble.
Ce résumé du livre de M. Boutroux n'en peut donner qu'une idée trop sommaire, imparfaite. Il nous reste à faire connaître les conclusions de l'auteur et les réflexions qu'elles suggèrent.
21 avrU 1908.
Ces conclusions paraîlront peut-être un peu moins celles (|ne le magistral exposé des rapports plus ou moins orageux ou harmonieux entre les philosophes qui se sont donnés conmie les représentants de la
INQUIÉTUDE RELIGIEUSE
science de leur temps et les leligioiis rcgnaiiles, mais elles sont lorl intéressantes à méditer, à dis» cuter au besoin. Pour plus de clarté, nous les ferons précéder de quel(|ues opinions sur le même sujet.
A l'heure présente, écrit M. Prezzolini i, les adversaires de la religion s'appuient sur la science. D'après eux, le conflit séculaire de la science et de la religion a été marqué par des victoires continuelles de la première sur la seconde. Ils ne se lassent pas d'annoncer le crépuscule des dieux, la fin des religions : Ceci iucia cela. Pour eux, la science constitue la pensée sûre d'elle-même. VA\c apporte la solution réelle, expérimentale des luiigmes de l'univers. Ce préjugé est surtout répandu parmi les hommes de science appliquée, médecins, [pharmaciens, ingénieurs. Il sert de fondement plus ou moins dissimulé à l'instruction laïque et démocratique des professeurs populaires et des maîtres d'école. Le génie de Flaubert nous a laissé l'admirable incarna tion de cet esprit-là dans l'apothicaire Homais, qui gouverne aujourd'hui et enseigne les Français.
En réalité, selon la très juste remarque de M. Prezzolini, la contradiction entre la science et la religion se résout j)lulôt dans l'opposition entrr une mélaphysi(iue (pii pi'élend s'appuyer sur la science et une mélaphysicjue qui se fonde sur la révélation.
Or une métaphysique scientifique implique une antinomie. Nous devons à la science d'immenses bienfaits, la découverte des lois de la nature et les