LE PETIT COTE
notre style décadent (sièges sur lesquels il est difficile de s'asseoir et qui nous font comprendre qu'il ne faut pas rester trop longtemps en visite), les images ou les groupes de mannequins grandeur naturelle qui vous font apprécier la grâce, la couleur parfois rutilante des costumes et qui représentent des rites populaires. Quelques-uns de ces rites sont fort pittoresques. Ainsi dans la semaine de Pâques les enfants dé certains districts vont noyer un mannequin qui représente la mort, c'est-à-dire l'hiver ou, s'ils n'ont pas d'eau dans le voisinage, ils le brûlent sur la grand' place, puis ils apportent en procession un autre mannequin représentant le printemps.
L'ancien palais Czernin.
La céramique populaire, particulièrement la céramique slovaque, est intéressante pour les amateurs; je leur signale certaines cruches, chefsd'œuvre de la corporation des potiers de Nove Mesto sur le Vag (Hongrie) qu'ils aimeraient certainement à voir figurer dans leurs collections.
Au point de vue de la variété des costumes les pays tchèques-slovaques étaient naguère d'une richesse infinie. On en jugera en voyant jouer au théâtre national quelques-unes des œuvres, comédies populaires ou opéras, dont l'action se passe dans les pays tchéco-slo vaques. L'industrie manufacturière a naturellement fait du tort à l'industrie domestique.
Beaucoup de régions résistent encore au progrès et restent encore fidèles aux traditions (Domazlice que nous appelons Taus, Plzen, le fameux Pilsen de la bière blonde, Litomysl, Nachod, etc.). Des tisserands opiniâtres persistent encore à tisser de lin et de soie des tabliers multico-
lores. Le costume des femmes de Pilsen qui conserve comme une survivance de la crinoline, nous semble aujourd'hui bien lourd. D'autres sont une joie pour les yeux. La Moravie sur les frontières des pa3's slovaques est restée fidèle aux traditions des ancêtres. Rien de pittoresque comme cette cavalcade des rois, dont nous vojons ici reproduits les principaux personnages. Elle a lieu au début du printemps. Un certain nombre de jeunes gens déguisés en femmes parcourent le pays sur des chevaux splen-
Le palais Wallenstein.
didement harnachés en quêtant « pour un roi honnête mais pauvre : on lui a volé trois cents chevaux dans son écurie vide; on lui a volé trois cents bœufs dans ses étables vides. Heureusement qu'il n'avait rien. Sans quoi on lui aurait volé plus encore. » Impossible de mendier de façon plus galante.
Ce qui intéres.serait particulièrement nos lectrices, ce sont les broderies polychromes des femmes slovaques, dessins exquis, merveilleux contrastes de couleurs. Chaque commune a pour ainsi dire ses types et sa technique particulière.
Au pied du château royal qui domine la colline s'étend tout un quar-
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lier qu'on appelle le Petit Côté {Mala straiia, en allemand Kleinseite) ; c'est le faubourg Saint-Germain de Prague. Le commerce y est peu animé, la circulation peu intense, sauf aux environs du pont de pierre ; à partir de la plate-forme du château la pente devient tellement ardue que les voitures hésitent à la gravir, et la voie tellement étroite qu'on n'a pas encore songé à y installer un funiculaire. Vers la droite de la rue que l'on appelle d'un nom pittoresque uvo^, le chemin creux, s'enfonce brusquement presque à
La loggia dans le parc du palais Wallcnstein.
pic un ravin qui s'élargit en une vallée verdoyante partagée en trois grands parcs, celui du couvent de Strahov, celui du palais Lobkovitz, celui du Séminaire. Cette vallée réunit toutes les végétations et tous les climats. L'amandier même réussit à y croître malgré la rigueur du climat continental. Sur le flanc opposé se dresse une tour Eiffel en miniature, un observatoire de soixante mètres de haut d'où l'on jouit d'une vue merveilleuse sur la ville de Prague et les environs ; au delà des jardins du séminaire un chemin de fer à ficelle amène le touriste au pied de cet observatoire. Je conseille vivement cette ascension à ceux qui veulent se faire une idée du panorama de Prague et de la campagne environnante.
Par les temps clairs, la vue porte, dit-on, jusqu'aux Monts des Géants. Le Petit Côté constitue une sorte de ville indépendante qui a eu jadis son autonomie municipale, qui a ses mœurs et ses traditions comme notre faubourg Saint-Germain ou comme au temps jadis notre Marais'. La place dite du Petit Côté sur laquelle débouche la rue qui vient du pont de pierre a joué un grand rôle dans l'histoire de la cité ; elle a vu passer
les cortèges royaux qui se rendaient au palais de Hradczany, elle a été témoin d'exécutions sanglantes, elle a vu brûler par la main du bourreau les livres hérétiques des Frères bohèmes. C'est sur cette place que s'élève le monument du général autrichien Radetsky porté sur le pavois par des représentants des diverses armes. II tient d'une main un drapeau, de l'autre un bâton de maréchal. Cette œuvre considérable est due aux deux frères Max.
Elle est, dit-on, inspirée par un projet que notre Horace Vernet avait imaginé pour notre Xapoléon et qui ne fut pas exécuté.
Elle est correcte mais froide et n'intéresse que médiocrement les patriotes bohémiens. Ce n'est pas aux généraux autrichiens que vont leur sympathie. Elles vont plutôt au modeste médaillon de l'écrivain Néruda, qui figure là-bas sur l'une des maisons de la rue à laquelle il a donné son nom.
La partie supérieure de cette place s'appelait naguère la place des Italiens. C'est là que vivaient les marchands venus d'Italie. Certaines raai-
I. Pour les étrangers qui liront ce livre, je rappelle que le Marais est le quartier qui environne la Place-Royale, quartier aujourd'hui commerçant et industriel et qui était jiaguère la résidence d'un grand nombre de familles aristocratiques.
Une galerie du palais Wallenstein.
LA RIVE GAUCHE DE LA VLTAVA. — LE PETIT COTE
sons avec leurs arcades, leurs échauguettes, leurs tours d'angles offrent à l'œil un décor aussi varié que pittoresque. L'église Saint-Nicolas aujourd'hui enveloppée de maisons a joué un grand rôle dans l'histoire de la Bohême. Elle a naguère entendu les prédications des précurseurs de Jean II us; elle a été brûlée pendant la période des troubles religieux; relevée de ses ruines elle a été jusqu'à la bataille de la Montagne-Blanche réservée aux Utraquistes qui donnaient la communion sous les deux espèces (sub utra- (jue specie). Après la res tauration du catholicisme romain elle a été confiée aux jésuites. Les deux Dinzenhofer l'ont reconstruite au xvili" siècle, dans w style barocco autrement dit jésuite dont nous avons à Prague tant de spécimens.
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales,
figures de saints aux attitudes extatiques, aux bras tordus, aux têtes inclinées, autels flambojanls de dorures. Le style admis, l'église est en somme grandiose et assez agréable.
La grande place du Prfif Côté évoque de tragiques souvenirs que j'ai rappelés tout à l'heure; elle en évoque aussi de pacifiques. C'est dans une des maisons appartenant au comte Sternberg que se constitua la Société royale des Sciences.
C'est ici le grand centre administratif du royaume : d'un côté le Generalcommando, de l'autre la lieutenance royale. Au milieu de la place une colonne de la Trinité — un de ces monuments religieux comme il y en a tant dans la pieuse Autriche — rappelle le souvenir de la peste de 1679-
Les palais historiques (à Paris nous dirions les hôtels) se i)ressent dans ces quartiers. L'un de ceux qui méritent le plus l'attention de l'étran-
Dans le parc Wallenstciii.
ger, c'est le palais Nostitz. Il renferme une riche bibliothèque qui possède le manuscrit du fameux traité de Copernic : De revoLutionibus cœlcstibiis et une collection d'environ trois cents tableaux. Elle possède des Rembrandt, des Rubens, des Durer, des Holbein, des Luca Giordano, des Steen, des Porbus, des Ostade, des Potter, des Van Dyck, beaucoup d'oeuvres estimables, peu de premier ordre à mon avis. Au temps jadis, c'était avec la petite collection du monastère de Strahov, le seul musée de Prague. Pendant l'absence du propriétaire qui passe une partie de la belle saison dans ses terres, le public est admis à visiter cette galerie, dont il existe un catalogue détaillé.
Nous devons encore signaler le palais Morzin et celui de la famille Thun Deczinsky. Les Morzin (probablement Morzini) descendent d'une famille frioulane qui obtint l'indigénat en Bohême au xviT siècle. La décoration sculpturale du palais Morzin est due à Brokoff le jeune. Deux Maures bien musclés soutiennent la corniche du premier étage flanqué de deux figures du Jour et de la Nuit. Plus haut sur la corniche se dressent les figures des quatre Parties du monde. Cet ensemble fait à coup sûr honneur au sculpteur à qui Prague est redevable de tant d'oeuvres intéressantes. Le portail du palais ïhun Deczynsky est flanqué de deux énormes aigles, œuvre de Braun, qui supportent la corniche surmontée de deux figures assises. Ce palais fut, de 1840, à 1845 le rendez-vous des artistes que le comte François Thun se plaisait à réunir autour de lui.
Tout près de la place du Petit Côté, l'église Saint-Thomas reconstruite au xvil° siècle par Dinzenhofer, dans le style jésuite naturellement, oftre à l'attention des amateurs quelques peintures qui ne sont pas sans, intérêt; les fresques de la voûte (restaurées en 1851 par Hellich), des tableaux de Skreta et deux Rubens dont on sait le prix. Ils furent achetés en 1667 pour la somme de 945 florins. Cette paroisse de Saint-Thomas eut au XVI' siècle pour prédicateur un homme dont le nom est resté populaire en Bohême, le fameux chroniqueur Ilajek de Liboczane.
Dans une salle voisine, qui au xviir siècle servit de théâtre, se tiennent les séances de la Diète du royaume. Cette salle est fort modeste ; étant donné le développement parallèle de la richesse et du patriotisme en Bohême, il y a lieu d'espérer que le royaume songera quelque jour à donner un abri plus magnifique à ses représentants.
Parmi les palais dont s'enorgueillit le Petit Côté signalons encore le palais Lobkovitz derrière lequel s'étale un jardin colossal que nous avons déjà entrevu des hauteurs de la rue du Défilé, le palais Czernin remarquable surtout par ses proportions colossales et aujourd'hui transformé en
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