CHAPITRE X
LES MUSÉES
La voie la plus large et la plus majestueuse de Prague est celle qui s'appelait jtidis le Marché aux chevaux et qu'on appelle aujourd'hui la place Saint- Vacslav.
Naguère à l'époque où Prague était une ville fortifiée, cette large voie aboutissait à la Porte des Chevaux. Aujourd'hui elle aboutit à un édifice monumental : le Musée du royaume et les vagues faubourgs qui s'étendaient au delà des lourds remparts ont été remplacés par deux villes confortables, celles de Zizkov et de Vinchrady qui continuent la capitale et n'en diffèrent que par le régime municipal.
Vers le milieu de. cette grande place s'élevait autrefois la statue
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équestre assez médiocre du grand saint national qui lui a donné son nom. Elle a été depuis quelques années transportée sur la colline du Vj'sehrad et doit être remplacée par un monument artistique dû au maître Myslbek. Je la regrette un peu. Auprès de cette statue se sont produits
L'Annonciation, d'après un manuscrit ayant appartenu i l'archevêque Ernest de Pardubice
(Musée du royaume).
plus d'une fois, en 1848, des manifestations religieuses et patriotiques qui lui assurent une place dans l'histoire de la cité.
C"est l'une des ces manifestations qui a valu à la place le nom de Saint-Vacslav, plus poétique que celui de Marché aux chevaux.
La place Saint-Vacslav a gardé un certain nombre de maisons du xviir siècle qui lui prêtent un air patriarcal; elle s'est, dans ces der-
nières années embellie de quelques édifices nouveaux d'assez grand style : le beau bâtiment de la Société d'assurances de Trieste orné de statues de Schnirch et de Sucharda, une maison d'architecte décorée de fresques rutilantes de Nicolas Aies, un peintre qui excelle à repro-
La mitre de saint Eloi (Musée du royaume).
duire les types populaires de la Bohême, le nouvel hôtel de l'Archiduc Etienne, d'un style tout à fait moderne que je n'ose en l'an de grâce 1906, qualifier de fin de siècle et qu'on appelle, je crois, en Bohème, le style sécession, style fort agréable où les courbes onduleuses, le cuivre découpé joue un rôle prépondérant dans l'ornementation. En 1871, j'ai passé toute une année à Prague. Je demeurais près de la place Saint- Vacslav, dans la rue Vodickova. La maison où j'habitais était occupée par une brasse-
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lis
rie — j'entends une fabrique de bière — et dans la cour verdoyait un jardin rustique: je suis revenu en igo6; à la place de ma brasserie patriarcale, j'ai retrouvé un magasin colossal, genre Louvre ou Bon Marché, le premier de ce genre qu'on ait connu dans la capitale de la Bohême. Je prenais le plus souvent mes repas à l'hôtel de l'Archiduc Etienne : c'était une maison de famille, de celles que Baîdeker recommande aux voyageurs sans prétention; dans la salle à manger, je voyais régulièrement entrer vers l'heure de midi, une brave paysanne qui vendait des radis un kreuzer la botte et une juive précédée d'un lourd éventaire où
Le Rudolphinum.
s'étalaient quelques objets de mercerie. Aujourd'hui, l'Archiduc Etienne dispute le premier rang aux hôtels les plus qualifiés de la capitale et c'est sous ses somptueux lambris que la ville de Prague offre une hospitalité royale aux étrangers qu'elle veut honorer. Qu'on me pardonne ces souvenirs personnels. Ils en disent beaucoup plus long que de graves considérations économiques sur les progrès de la ville de Prague et sur le développement constant de sa prospérité.
Le Musée national qui fait si belle figure au bout de cette voie triomphale, n'a pas toujours été si splendidement installé qu'il l'est aujourd'hui. Il a eu des débuts fort modestes dans une maison de la rive gauche du Petit Côté, au palais Sternberg. En 1847, i^ a été transporté dans le palais de la famille Nostiz, sur la rue du Fossé, palais qui a été
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remplacé par la Banque foncière du royaume. Enfin il s'est établi définitivement en 1891 dans le palais, œuvre de l'architecte Schulz, qui l'abritera désormais.
Autant que le permettaientles circonstances politiques etles ressources dont on disposait, on s'est efforcé de faire de ce palais un Panthéon de l'histoire et de la vie nationale.
La Bohême n'a malheureusement pas créé de style monumental qui lui soit particulier.
Le Musée national pourrait aussi bien s'élever à Munich ou à Dresde. C'est un édifice correct en style Renaissance, dégagé de tous côtés et qui fait d'autant plus d'effet qu'il s'élève sur un vaste perron qui domine la place Saint- Vacslav. On y arrive à droite et à gauche par deux plans inclinés. Au perron est accotée une fontaine décorée des statues de l'Elbe et de la Vltava. A la hauteur du premier étage règne sur la façade une colonnade corinthienne qui rappelle un peu les deux palais jumeaux de la place de la Concorde. Au centre un fronton décoré de bas-reliefs est surmonté d'un dôme central qui domine quatre dômes de moindre dimension dressés aux quatre angles de Tédifice. Le soubassement de la coupole est flanqué à ses quatre angles de statues allégoriques dues au regretté Schnirch qui symbolisentleDévouement, l'Enthousiasme, l'Amour de la nature et l'Amour du passé.
Au-dessous du fronton, se lit l'inscription : Muséum regni Bohemiu'. Ce latin a sa raison d'être. Le royaume a deux langues officielles : le tchèque et l'allemand. Pour éviter entre elles un conflit de priorité, l'architecte a eu recours à un idiome neutre. Qui sait ? plus tard, on emploiera peut-être l'espéranto. A l'ombre du fronton, sous la colonnade, trois basreliefs, œuvre d'Antoine Wagner, représentent trois épisodes de l'histoire de la civilisation en Bohême : Vacslav II (1278- 1305) fonde le monastère de Zbraclav ; Charles IV fonde l'Université de Prague (1348); Rodolphe II réunit dans son palais les savants et les artistes. On me dispensera d'énumérer toutes les statues allégoriques qui décorent l'édifice. Le Musée royal n'a pas été aussi exclusif dans le choix de ses artistes que le Théâtre national où les œuvres des indigènes ont seules été admises. Parmi les statues des rois de Bohême qui décorent le vestibule du rez-de-chaussée, celles de Georges de Podiébrad et de la reine Elise ont été exécutées à Munich.
On a donné le nom de Panthéon à la grande salle du premier étage qui prend jour sur la place Saint-Vacslav. Elle est ornée de grands tableaux historiques qui représentent la Fondation de l'Université de
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Prague (Brozik),Comenius(Komensky) enseignant àAmsterdam(Brozik), saint Méthode achevant à Velehrad, en Moravie, la traduction de l'Écri-
Madone provenant d'un monastère de Krumlov (Collections du Rudolphinum).
ture (Zenisek), Libussa envoyant des messagers au laboureur Premysl (Zenisek). Quatre statues représentent Xomensky, le grand pédagogue,
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Palacky, l'historien national, les comtes Sternberg et Henri Clam Martinitz, deux Mécènes auxquels la Bohême est en partie redevable de sa résurrection. On a tenu, comme vous voyez, à faire une large part à l'aristocratie nationale. Parmi les bustes, il en est un que je ne puis passer sous silence, c'est celui d'un Français, le géologue Barrande, qui avait accompagné Charles X dans son exil et qui passa toute sa vie en Bohème. Il étudia à fond la géologie du royaume et les collections réunies sous sa direction forment au Musée une galerie spéciale qu'on appelle le Barrandeum.
Skiota. La naissance de saint lean-Baptiste (Galeries du Rudolphinuni).
Je n'ai pas l'intention de passer ici en revue toutes les richesses du Musée: collections de manuscrits et de miniatures, de monnaies, de sceaux, d'archéologie préhistorique, d'ethnographie, de zoologie et de botanique. Ajoutez-y une bibliothèque qui, au point de vue des études slaves est peut-être la plus riche de l'Europe.
C'est dans les locaux du Musée national que siège l'Académie tchèque, dite l'Académie François-Joseph, fondée en 1891, grâce à la libéralité de l'architecte Hlavka qui en est le président.
Ce qui manque encore à Prague, c'est un musée entièrement consacré aux Beaux- Arts. Sur le quai du Prince-Rodolphe, non loin du pont Charles, se dresse un édifice appelé Rudolphinum en mémoire de ce
École de maitie Thi-odorich. Tableau votif de rarchevèque Oczko de Vlasini (Collections du Rudolphinum).
prince qui périt en 1889 d'une façon si tragique et si mystérieuse. Exécuté sur les plans de MM. Schulz et Zitek, dans ce style Renaissance qui caractérise la plupart des monuments modernes de la Bohème, il offre un aspect élégant, mais un peu banal. Il se divise en deux parties; l'une consacrée à la musique, abrite ce Conservatoire qui donne chaque année tant d'élèves distingués ; l'autre loge la collection de la Société des Amis des Arts et des expositions temporaires. La collection est assez riche en œuvres néerlandaises, allemandes, bohémiennes ; malheureusement, elle n'est pas toujours ouverte au public : j'en ai fait encore récemment l'expérience (juin, juillet 1906). Le Rudolphinum n'est pas seulement un
Le Musée historique de la ville de Prague.
musée, il sert aussi à des expositions temporaires qui apportent quelque trouble à l'organisation générale. Ce qui mérite surtout l'attention, c'est le HoUareum, collection des gravures de HoUar, qui fut l'un des plus habiles graveurs du xvir siècle. Son œuvre comprend près de 3.000 pièces. On montre encore à Prague la maison qu'il habitait dans la rue des Drapiers.
Sur la rive gauche de la Vltava, près de la promenade appelée Stromovka, la Galerie moderne du royaume de Bohème est provisoirement installée dans un local qui ne peut être ouvert qu'en été et où les tableaux n'ont pas encore reçu leur classement définitif. La collection doit comprendre des œuvres des artistes bohémiens, tchèques ou allemands. Ce sera pour la ville de Prague ce qu'est chez nous la Galerie du Luxembourg.
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J'ai déjà signalé sur la rive gauche, les deux collections privées du palais Nostiz et du monastère de Strahov. Sur la rive droite, deux amateurs distingués possèdent également des collections dont ils permettent obligeamment l'accès aux amateurs, MM. Jahn et Novak. Je n'ai pu
Une salle du Musée municipal.
visiter la collection de M. Jahn qui était absent lors de mon dernier séjour. .Mais M. Novak m'a fait avec la meilleure grâce du monde les honneurs de la sienne. Elle a été rassemblée par un amateur d'un goût sûr et délicat. M. Novak n'a pas voulu que les touristes pussent seuls
profiter de ses trésors et il a publié en tchèque et en allemand un catalogue descriptif et illustré que je recommande aux curieux'. La collection est particulièrement riche en œuvres de l'école néerlandaise.
Parmi les œuvres françaises, je signale un beau portrait de Catherine Leszczynska, reine de Pologne, par Hyacinthe Rigaud.
Depuis quelques années, la ville de Prague s'est créé un musée
Adrien de Vries. Cheval de bronze (Musée industriel).
historique municipal, analogue à notre musée Carnavalet. Les peintures qui le décorent reproduisent des vues de l'ancienne Prague à l'époque où elle avait réellement ses cent tours et même peut-être plus, où elle était ceinte de sa couronne murale et où certains de ses faubourgs conservaient encore leur aspect rustique.
I. Galerie Jos. Novak in Prag, beschreibendes Verzeichniss (Prague, 189g).
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Au-dessus sous un panorama de Sacchetti qui représente la Prague de l'année 1820, un patriote a tracé les lignes suivantes :
« Belle Prague, riche de gloire et de misère, grande dans la lutte, plus grande par ta fierté dans la servitude, l'histoire met déjà sur ton frontla couronne d'une paix victorieuse. »
Parmi les artistes qui ont illustré — au sens technique du mot — le musée, nous citerons notamment Jansa et n. Liebscher, tous deux si habiles à reproduire et à poétiser le décor de la noble cité.
Dans une suite de 1 7 salles, le Musée réunit tous les documents, monnaies, médailles, parchemins , œuvres d'art, armures, meubles, reproductions peintes ou gravées d'anciens monuments qui peuvent donner au visiteur une idée des splendeurs ou des misères de la capitale.
Une chambre spéciale analogue au Martcr-
feamwzer de Nuremberg, la chambre de torture, rappelle que la Bohême n'a pas échappé aux abominations qui ont déshonoré l'Europe au tempsjadis.
La Salle des armures évoque, grâce à Dieu, de jjIus nobles souvenirs.
Souhaitons que la libéralité des patriotes enrichisse de plus en plus ce précieux musée et qu'il ait les ressources nécessaires pour recueillir les
Monunieiu de l-'rançoîs II.
débris de l'ancienne Prague au lieu de les laisser se fourvoyer dans les bouges des brocanteurs.
Prague possède deux musées industriels. L'un qui est organisé par la Chambre de Commerce, s'élève non loin du Rudolphinum. Il renferme une collection bien disposée et bien éclairée de spécimens d'art industriel en Bohême et à l'étranger.
L'autre musée industriel est dû à l'initiative privée. Il porte le nom du patriote qui l'a fondé, Voj ta Naprstek. C'était un de ces hommes comme la Bohème en a vu beaucoup au XIX*^ siècle, un homme d'action qui avait souffert, qui s'était développé par ses propres épreuves et qui, après avoir réalisé une fortune considérable, l'avait mise tout entière au service de sa patrie.
Vojta Naprstek était né à Prague en 1824; il y mourut en 1894. J'ai eu à maintes reprises l'occasion de fréquenter la maison hospitalière où il réunissait l'élite intellectuelle de ses compatriotes. Compromis dans la Révolution ■ — si bénigne — de 1848, il avait dû émigrer en Amérique; il en revint a sclf-inade iiian, comme disent les Yankees, fils de ses œuvres, comme nous dirions. Il avait été tour à tour ouvrier, libraire, agent d'affaires, et par sa puissante activité il avait réussi à donner une sorte d'organisation nationale aux Tchèques dispersés dans les divers lîtats de la grande République.
Rentré à Prague en 1858, Naprstek s'efforça d'enseigner à ses compatriotes ce qu'il avait appris aux lùats-Unis. Il réussit admirablement dans ce rôle d'éducateur, fut l'un des premiers apôtres du féminisme en Bohème créa un club de dames et emplo3'a une partie de ses ressources à organiser le musée qui porte aujourd'hui son nom. Il comprend une collection de produits industriels, d'objets ethnographiques et la riche bibliothèque du défunt qui compte plus de 50.000 numéros. Une urne déposée dans le musée renferme les cendres du fondateur qui, suivant son dernier désir, fut incinéré à Gotha.
La vie de Naprstek reste pour ses compatriotes une précieuse leçon d'énergie et de dévouement.
A l'époque où j'ai visité Prague pour la première fois (en 1864), elle ne comptait qu'un seul musée, celui de la rue du Fossé, qui est devenu le Musée national. Je signalais tout à l'heure la transformation d'un hôtel comme le symbole des progrès économiques. La multiplication des galeries publiques où se fait l'éducation des masses constitue également un symptôme de progrès moral et intellectuel sur lequel je crois inutile d'insister.
Le Théâtre national tchèque.