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CHAPITRE XI

LE THÉÂTRE NATIONAL TCHÈaUE.

L'un des édifices modernes dont Prague — la Prague slave — a le droit d'être la plus fière c'est le Théâtre national Tchèque (Narodni Divadlo).

Cet édifice raconte à lui seul les longues luttes, l'infatigable persévérance, le triomphe définitif de la nation dont il symbolise l'art et la littérature.

(^hez nous, — quoiqu'en disent les esthéticiens et les moralistes, — nous n'allons au théâtre que pour nous divertir. Nous nous inquiétons fort peu de savoir si nous en reviendrons améliorés. Mais chez les peuples dont la langue a été longtemps persécutée, dont la vie nationale a été suspendue et se sent encore menacée, le temple classique de Thalie et de Melpomène prend toute l'importance d'un monument national et d'un triomphe pacifique. Supposons que demain à Strasbourg ou à Mulhouse

les Alsaciens qui aiment notre langue réussissent à créer un théâtre français permanent, cet événement qui passerait inaperçu à Limoges ou à Bordeaux serait considéré comme une victoire morale par tous ceux qui regrettent la patrie perdue.

Le Tchèque ne va pas seulement au théâtre national pour passer une heure ou deux, pour rire au vaudeville, ou pleurer au drame. Il y va pour sexalter d'enthousiasme aux sons harmonieux de la langue nationale, aux souvenirs poignants ou glorieux de l'histoire.

J'assistais dernièrement à la représentation d'un opéra dont le sujet résumé en deux mots est celui-ci.

Une tribu slave des frontières de l'Ouest est en possession de franchises traditionnelles ; un lieutenant impérial la dépouille de ses privilèges, fait exécuter les mécontents ; mais il est frappé à son tour par la main de Dieu et meurt d'apoplexie. Xos abonnés de l'opéra feraient mauvaise mine à un pareil livret, même fùt-il mis à la scène par un musicien de génie. A Prague toute la salle voit dans la tribu persécutée le symbole même de la patrie et le sujet suffit à lui seul à retenir l'attention des patriotes, à commander leurs sjnnpathies.

. Pendant longtemps la ville de Prague n'a eu qu'un seul théâtre, le théâtre Allemand ou théâtre des États, construit en 1783 par un comte Nostiz, acheté en 1798 par les Ktats, c'est-à-dire par la Diète du royaume et devenu le théâtre officiel du roj-aume. C'est ce théâtre qui eut l'honneur de donner en 1787 la première représentation de Don Juan de Mozart.

Lorsque la littérature tchèque renaissante commença à se créer un public, un répertoire et des acteurs, il dut emprunter à certains jours la salle du théâtre des États qui jusque-là avait été purement allemand. Il n'}' avait point à compter sur le concours officiel du gouvernement de Vienne pour créer un théâtre slave et cependant ce théâtre devenait indispensable. Il représentait l'émancipation définitive de la langue et de la littérature nationales.

En 1850, un comité se constitua sous la présidence de l'historien Palacky et commença à recueillir des souscriptions. En 1861 la Diète décida l'érection d'un théâtre provisoire qui fut ouvert à l'extrémité delà rue Eerdinand en face du pont suspendu, depuis rebâti et appelé pont de l'Empereur François.

Tout était à créer : « Pour le théâtre, disait un poète satirique, Havliczek, nous n'avons ni salle, ni poètes, ni auteurs, ni même de public. On émet des actions pour ériger un temple à la Thalie tchèque. Si vous en

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