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CHAPITRE II

TCH1-Q.UES F.T FRANÇAIS

Les chaleureuses sympathies des Tchèques pour la France ne s'expliquent pas seulement par l'attrait que nous prétendons exercer sur les peuples étrangers. Elles s'expliquent aussi par une certaine communauté d'intérêts. Les Tchèques se sentent menacés par l'Allemagne, comme nous le sommes nous-mêmes et ils tendent tout naturellement à se rapprocher de nous pour des raisons qu'il ne me paraît pas bien nécessaire d'expliquer ici. Leurs sympathies remontent d'ailleurs à des temps très anciens. Ils nous les ont prouvées dès le xn' siècle.

Le roi Jean de Luxembourg (i 310-1346) était un grand ami de notre pays; il avait marié sa sœur Marie à notre roi Charles IV (1322); il maria sa fille Guta ( 1332^ au Dauphin qui fut Jean le Bon.

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Nos aïeux avaient traduit le nom de cette princesse et l'appelaient la reine Bonne.

Notre Jean le Bon ne fut guère plus heureux que son beau-père le roi de Bohême. Jean de Luxembourg périt sous les coups des Anglais à Crécy (26 août 1346.

Un monument récemment élevé sur le champ de bataille (i*"' octobre 1905) en présence des représentants officiels de la Bohême' et du Luxembourg rappelle un héroïsme que le récit de notre Frois-

Mariagc de Charles IV et de Blanche de Valois, d'après Brozik.

sard a immortalisé. Dix ans après la néfaste journée de Créc\- Jean le Bon fut fait prisonnier à Poitiers.

Jean de Luxembourg tint à faire élever à Paris son fils aîné, celui qui est connu dans l'histoire .sous le nom de Charles IV. empereur et roi de Bohême. Il l'envoya dans cette ville à l'âge de sept ans. Voici un détail assez peu connu. Quand le jeune prince arriva dans notre pays il portait le nom de Vacslav (Wenceslas) qui est celui d'un des patrons de la Bohême. Il reçut lors de sa confirmation le nom de Charles qui lui resta désormais. En 1324, à l'âge de dix-huit ans, il fut fiancé à la princesse Blanche, fille du comte de Valois et nièce de notre roi Philippe IV. En 1334, la jeune princesse fit son entrée à Prjigue accom-

' La délégation bohème était composée de M. Srb, maire de Prague, de M. Herold, député, de MM. Stych et Kasiin et de M. de Cciikov, secrétaire de la municipalité.

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pagnée d'une nombreuse suite française. Mais la noblesse bohémienne vit d'un fort mauvais œil l'invasion de ces étrangers et exigea leur renvoi. Le séjour de la jeune princesse à Prague }' fit pénétrer les modes françaises jusqu'alors fort peu connues.

Le 2 octobre 1347, Blanche fut couronnée reine de Bohême en même temps que son époux. L'année suivante elle mourut et fut enterrée dans cette cathédrale de Saint-Vit qui précisément était l'œuvre de son compatriote Mathias d'Arras. On sait comment Jean de Luxembourg témoigna de son dévouement à cette France pour laquelle il périt à Crécy. Son fils Charles était à ses côtés dans cette journée mémorable.

Charles IV pendant son long séjour en France prit le goût de nos monuments et de notre architecture. De retour à Prague il fit reconstruire le château ro\'al sur le modèle du Louvre : domum regiain construxit iiuiiqiiaiii pritis iii hoc rcgno taletii visant ad instar domiis régis Franciœ et cuin maxiinis siimptibiis œdificavit, dit un chroniqueur. Un autre nous dit qu'il fit faire des travaux d'architecture more gallico. Parmi les édifices religieux qu'il éleva, le plus important fut la cathédrale de Saint-Vit au château de Prague. Il avait fait venir d'Avignon un architecte français, Mathias d'Arras, qui élabora le plan de cette basilique et en surveilla les travaux jusqu'à l'année 1352, date de sa mort. Dans la série des bustes historiques qui décorent le triforium de Saint-Vit et dont nous parlerons tout à l'heure figure celui de Mathias (rArra*;: il est accompagné de cette légende.

« 3lathias, originaire d'Arras, ville française, premier architecte de ce temple, que Charles IV alors margrave de Moravie, amena avec lui d'Avignon pour construire cette église. Il commença à lédifier en 1343 et dirigea la construction jusqu'à l'année 1352, où il mourut. »

L'inscription renferme une erreur il faut lire 1344 au lieu de 1342. Certains archéologues veulent voir encore la main de .Mathias d'Arras dans ce fameux château de Karlstein qui se dresse au milieu d'un paysage romantique à quelques lieues à l'ouest de Prague et auquel le château des papes d'Avignon aurait en partie servi de modèle. Je ne puis dans ce volume aborder la description de ce château. C'est une des merveilles de la Bohème : quelque chose comme notre Pierrefonds. Au voyageur épris d'art je ne saurais trop recommander le pèlerinage de Karlstein. A mes lecteurs, je me contente de signaler la description que j'ai donnée de ce château dans un de mes volumes antérieurs. !Lc Monde Slave, i" série. Hachette, 1898, pp. 204-212.)

TCHÈQUES ET FRANÇAIS

Je dois les prévenir d'ailleurs que le château a été somptueusement restauré dans ces dernières années.

Malgré la distance qui sépare Paris de Prague les relations des deux

Le chàtcuu de Karlstein.

capitales étaient beaucoup plus fréquentes qu'on ne serait tenté de l'imaginer.

L'Université de Paris attirait les jeunes Bohémiens; ils y étaient attribués d'abord à la province anglicane, puis plus tard, sans doute quand on eut un peu réfléchi, à la province allemande. On a relevé les noms d'un certain nombre de Bohémiens et de Moraves qui furent élevés à l'Uni-

versité de Paris du xii' au xv" siècle. Parmi eux figurent un grand nombre de prélats et de théologiens éminents, des évêques, des abbés, des chanoines, des membres d'ordres religieux. L'un d'eux, appelé Albert Ranconis de Ericinio, fut au XIV° siècle professeur à la Sorbonne, recteur de l'Université de Paris, devint chanoine de Prague et légua une partie de sa fortune pour entretenir des étudiants bohémiens à Paris et à Oxford: un autre, Jean de Jenstein fut archevêque de Prague (xiv" siècle) ; un troisième, Mathieu de Janov, qui étudia à Paris de 1375 à 1381 fut en Bohême l'un des précurseurs de la réforme hussite.

Jérôme de Prague, qui fut brûlé à Constance en même temps que Jean Hus, avait également appartenu à l'Université de Paris.

L'Université d'Orléans et celle de Montpellier attiraient également les Bohémiens.

C'est à Montpellier que le roi Jean alla se faire soigner les yeux ou plutôt l'œil qui lui restait et devint complètement aveugle. Il ne nous garda pas rancune de cette infirmité contractée sur le sol de la France. On sait comment il vint mourir pour elle sur le champ de bataille de Crécy.

En 1377, à l'âge de soixante et un ans, Charles IV voulut revoir encore cette ville de Paris à laquelle le rattachaient les meilleurs souvenirs de sa jeunesse. Il arriva à Paris par Saint-Quentin, Noyon, Compiègne et Saint-Denis où il vénéra les reliques insignes et salua les tombeaux des rois. Le 4 mars, il fit son entrée solennelle dans Paris. Il y resta jusqu'au 16 mars et remporta entre autres souvenirs une nef d'argent offerte par la ville et un reliquaire renfermant une des épines de la couronne du Christ, des reliques de saint Martin et de saint Denis.

Un auteur français du xiv° siècle, Guillaume de Machaut nous a laissé d'intéressants témoignages sur le roi Jean l'Aveugle dont il avait été clerc ou secrétaire particulier pendant trente ans et qu'il avait accompagné dans ses plus lointaines expéditions.

Machaut a chanté ou plutôt rimaillé les hautes qualités de son maître en des vers dont la forme est assurément fort médiocre, mais qui sont inspirés par l'admiration et la reconnaissance.

Il n'y eut, (je rajeunis le langage un peu fruste du rimeur) :

Il n'y eut pareil duc, ni roi, ni comte.

Ni depuis le temps de Charlemagne

Ne fut homme — c'est chose certaine —

Qui fût en tout cas plus parfait.

11 donnait fiefs, joyaux

Or, argent; rien ne retenait

Fors l'honneur

TCHKQUKS ET FRANÇAIS

Machaut énumère en vers plus que prosaïques tous les pays où il a suivi son maître aventureux. A propos de Prague il se contente de nous apprendre que c'est une cité « qui est de grande autorité ».

La Cathédrale.

Les troubles de la période hussite interrompirent les relations amicales de la cour de France et de la cour de Bohème. Ce fut — par pur hasard — un prélat français Philibert, évêque de Coutances, qui, en 1433, fut envoyé à Prague par le concile de Bâle pour rétablir l'accord entre la Bohème dissidente et l'Église romaine. Il mourut de la peste dans cette ville au moins de juin 1439 et fut enterré dans la cathédrale de Saint-Vit.

Quelques mois après la mort de l'évêque Philibert, éclatait dans notre pays une révolte féodale à laquelle on donna le nom de Praguerie, par allusion aux troubles dont la capitale de la Bohême avait été souvent le théâtre.

Comme on le voit, les relations entre la France et la Bohême du moyen âge sont plus nombreuses et plus intimes qu'on ne serait tenté de l'imaginer. Les Tchèques du xx" siècle se plaisent à évoquer le souvenir de ces relations. Mes lecteurs savent quelle part la Bohême a prise récemment à l'inauguration du monument de Crécy. Le maire de Prague M. Srb faisait allusion aux relations que je viens de signaler lorsqu'il commençait son discours par ses paroles : « Chers alliés d'autrefois, chers amis d'aujourd'hui. » Tout récemment, la capitale de la Bohême a tenu à remercier le promoteur de la souscription internationale — l'auteur de ce volume — en lui offrant une cordiale et splendide hospitalité.

Au cours du xv° siècle, une nouvelle alliance des deux familles royales faillit resserrer encore les liens de la France et de la Bohême. Le roi Ladislas le Posthume (1453- 1457) demanda en mariage la princesse Madeleine. Une nombreuse ambassade se rendit à Tours et obtint pour cette union le consentement du roi de France. Cet épisode est le sujet d'un des tableaux les plus célèbres de Brozik, tableau qui fut très remarqué au Salon de 1878 et qui, si je ne me trompe, est maintenant au musée de Berlin. Le roi Ladislas mourut malheureusement avant que cette union fut réalisée. Nous avons le récit de cette ambassade rédigé par l'un de ses membres. Le narrateur se montre fort enthousiaste de la France, dont il n'a d'ailleurs visité que les régions occidentales. La France, dit-il, est le plus grand royaume et le plus riche du monde.

En 1464, un seigneur bohémien, Kostka de Podstupice, fut envoyé par Georges de Podiebrad auprès du roi de France Louis XL Un secrétaire de cette ambassade, un certain Jaroslav, nous a laissé une relation de son séjour que malheureusement je n'ai pas sous les j^eux. Je n'ai pas non plus à ma disposition le récit du voyage de Lev de Rozmital, autrement dit Léon de Rosenthal, qui, en 1465, fut envoj'é en mission par Georges de Podiebrad.

Vers la fin du XVI° siècle, nous trouvons au côté de Henri IV, pendant le siège de Rouen, un gentilhomme tchèque de Moravie, Charles de Zerotin, qui nous a laissé des notes fort curieuses sur le Béarnais, dont il nous trace, dans ses lettres, un très exact et très piquant portrait. J'ai traduit autrefois cette curieuse correspondance'.

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